Arrivée dans la fraîcheur humide que laissent traîner après elles les
nuits de mars. Brouillard glacial. Pas de voiture dans la cour de la
gare. Il faut monter à pied, mais retrouverai-je le chemin? On ne voit
rien à vingt mètres de soi. L’horizon, la plaine, sont dévorés par le
blanc...
J’avise les seuls voyageurs descendus avec moi: deux paysans qui déjà
filent à grands pas.
--La route de Saint-Christol, s’il vous plaît?
L’un d’eux répond:
--N’y a qu’à suivre droit. Impossible de se tromper. Nous y allons.
A mesure, la voix s’éloigne... Je désespère de suivre des fantômes qui
déjà s’évanouissent dans le nuage. Par bonheur, le bruit des cannes
ferrées qui grattent le sol, aide à m’orienter. Une grande route... je
la reconnais... marchons...
Il n’y a aucun rapport entre le brouillard de montagne et le brouillard
de plaine. Le premier est un être vivant. Il va, il danse, il a des
déchirements soudains que réparent des plongées dans l’abîme un instant
découvert. On dirait d’un oiseau gigantesque qui, tour à tour, étend ses
ailes, les fait battre, se repose et vole. L’autre au contraire se tapit
dans les fonds, et s’il prend des formes de bête, les garde immuables.
C’est la chose morte, sournoise, dont l’unique fonction est de tendre un
écran devant la vie qu’on soupçonne. Ce n’est pas lui qui fait peur,
mais ce qu’il cache.
Je crois n’avoir jamais senti autant que ce jour-là cette différence.
Une image surtout m’obsédait. J’imaginais la plaine peuplée d’hommes
qui, chacun, haletaient à leur besogne. Je distinguais le bruit des
outils, de même qu’eux, sans aucun doute, devaient discerner le rythme
d’un pas qui était le mien. Seulement, grâce à la nuée, ils ne pouvaient
me voir, et j’ignorerais toujours ce qu’ils faisaient...
Ainsi, songeais-je, chacun avance ou peine, plongé dans la brume, isolé
dans un monde où il devine des formes indiscernables et sous un ciel
problématique. Parfois un cri traverse l’espace: tout au plus sert-il à
déceler des présences voisines, mais invisibles. Théodat, par exemple,
ne connaissait de l’univers que le sentier douloureux, où le hasard
l’avait placé et qu’il foulait, solitaire: moi, de même. Et sans doute
allions-nous tenter de nous revoir: que seraient, cependant, tout à
l’heure nos paroles, sinon encore l’appel à travers le brouillard, le
cri révélateur d’existences proches, auprès desquelles on passe sans
parvenir à les joindre?
Étrange découragement à la minute où j’accourais pourtant dans le seul
espoir de secourir mon ami. Pressentiment, peut-être...
Quoi qu’il en soit, je continuais d’avancer. Combien de temps m’a-t-il
fallu pour arriver à Saint-Christol? La fatigue de la nuit aidant, je ne
me rendais pas compte si j’allais vite ou lentement. Je me souviens
qu’en gravissant la côte, et en dépit du froid, je me suis arrêté à
l’une des boucles de la route. Ici l’air avait repris sa limpidité de
cristal, en revanche pas un chant d’oiseau, les branches figées, et la
plaine tendue à mes pieds comme un drap blanc: le décor avait eu beau
changer: il exhalait la même tristesse.
Enfin, j’aperçus des maisons. Encore quelques instants, et je reverrais
Théodat.
Cependant, au milieu de la chaussée, un homme enveloppé dans une
pélerine avait l’air de se tenir au guet. A mon apparition, il avança de
quelques pas, fit un geste de bienvenue; je ne le reconnus qu’en
l’entendant prononcer mon nom.
--Vous!
Une étreinte suivit.
C’est ainsi. Nous nous étions jusqu’alors traités avec cérémonie,
gardant la forme polie des gens du monde: mais, la douleur venue, la
vérité aussitôt reprend son droit. Le geste spontané qui nous réunit
alors en montra plus sur nos vrais sentiments que n’importe quelles
explications. Grâce à lui, le temps écoulé s’abolit, et le présent se
souda à l’heure lointaine de mon passage au même endroit.
--Vous!
--Rentrons vite: vous devez mourir de froid.
Il s’était emparé de mon bras. Nous traversâmes le village en silence.
Nous avions, semblait-il, tant à dire que nous ne pouvions parler. Je ne
regardais pas même Théodat. J’aurais aimé l’examiner, mais dès que mes
yeux rencontraient les siens j’avais la pudeur de ma curiosité, et je
baissais la tête, comme si je ne songeais qu’à surveiller les pavés.
A la maison, je dus, pour lui obéir, m’installer tout de suite devant
une collation. Naturellement, cela se passa dans la salle à manger. Nous
échangions maintenant quelques phrases banales sur le printemps glacé,
ma nuit de voyage, son regret d’avoir ignoré l’heure de mon arrivée.
Pouvions-nous toutefois oublier qu’il y avait entre nous une place vide?
La morte obsédait nos pensées: nous n’en parlions pas encore, nous ne
pensions qu’à elle.
Mon repas achevé, Théodat se leva:
--Montons-nous? Je ne fais plus de feu que dans ma chambre. Autrefois
j’avais moins l’occasion de m’y tenir, puisque le salon était habité.
Aujourd’hui...
La fin de la phrase se perdit. Je comprenais d’ailleurs sans qu’il eût
besoin d’achever sa pensée.
Dans l’escalier, son essoufflement me frappa. Il avait peine à gravir
les quelques marches qui nous séparaient du premier.
Arrivé sur le palier, il s’effaça devant moi:
--Allez! vous connaissez les aîtres. Vous y avez passé une nuit jadis.
Que d’événements depuis lors!
Sa voix s’était brisée. Il parut ensuite inquiet d’avoir ainsi trahi son
chagrin.
--Excusez-moi: vous revoir ici m’émeut beaucoup.
Sans répondre, j’allai droit à la chambre que j’avais occupée jadis et
qui était demeurée pareille. Quand il eut refermé la porte sur nous, il
s’affala sur un siège et contempla le feu. Debout en face de lui,
j’étais libre désormais de le considérer à loisir.
Était-ce le même encore? On ne pouvait affirmer qu’il eût beaucoup
vieilli. Ses cheveux avaient à peine blanchi, ses épaules, bien que
devenues voûtées, ne lui donnaient pas l’air cassé, ses traits
conservaient la finesse d’antan. Le changement que je découvrais venait
d’ailleurs, du vêtement qui flottait, du geste ralenti, de je ne sais
quoi d’étriqué dans l’ensemble de l’être. On aurait cru qu’il s’était
desséché en se ratatinant, à la manière d’une pomme dans un fruitier.
Effet de l’âge ou du grand air, sa peau s’était plissée. L’âme aussi
avait dû se fermer. Pour me remercier d’être venu, elle n’avait trouvé
qu’avec effort les mots utiles; elle se refusait à parler de la morte:
elle s’effrayait de tout ce qui troublerait son silence.
--Ne me raconterez-vous pas comment c’est arrivé? dis-je après avoir
attendu en vain qu’il commençât.
Il parut s’éveiller d’une torpeur.
--Que servirait de ranimer des souvenirs cruels! Ma sœur s’est éteinte
ainsi qu’elle a vécu: sa vie et sa mort auront fait partie du même
songe.
--A-t-elle au moins joui, comme elle l’a tant souhaité, du bonheur de
votre réunion définitive?
Il releva la tête et me regardant avec des yeux surpris:
--A quoi songez-vous? Quand avez-vous vu jamais des êtres atteindre au
bonheur qu’ils attendent?
Il reprit sa pose douloureuse:
--Non, vraiment, je ne crois pas que ma sœur se soit doutée que j’étais
auprès d’elle. Déjà, lorsque vous l’avez connue, elle paraissait
enfantine: la maladie aidant, elle était devenue enfant... tout à fait.
--Vous ne prétendez pas...
Il m’interrompit:
--Si! A mon retour ici, elle me reconnaissait encore... parfois... Plus
tard, elle ne m’a plus reconnu, mais elle ne souffrait pas. Bénissons la
Providence puisqu’elle s’abstient quelquefois d’aller au bout de ses
bienfaits.
--Ah! mon ami! murmurai-je bouleversé par son amertume autant que par ce
qu’il me révélait.
Et le silence recommença, pesant. Je me sentais impuissant à trouver des
paroles à la mesure du désastre qu’il venait d’avouer. Lui, de son côté,
devait appréhender jusqu’au bruit de ma voix.
--Fumez donc, reprit-il soudain. Il n’y a plus personne ici pour
l’interdire.
--Mais, vous-même...
--Oh! moi, j’y ai renoncé depuis longtemps. Il n’est pas mauvais
d’ailleurs de supprimer des habitudes. Mourir par morceaux doit
faciliter le détachement final.
--C’est aussi peut-être un sacrifice inutile.
Il me regarda de nouveau, longuement:
--Je n’en suis plus à les compter, je pense.
--Tous ne le sont pas au même titre, répliquai-je vivement. Vous avez
procuré à votre sœur quinze années de quiétude heureuse.
--Quinze années d’attente! car pour la quiétude, elle n’en jouissait
pas.
--Soit! l’attente d’une joie vaut quelquefois plus que la joie même.
--Sans cette attente, ma sœur n’aurait jamais non plus compris sa
solitude. Vous aurez beau vous débattre, le compte est net.
--Ne vous hâtez pas de conclure: l’avenir seul s’en charge.
Il eut un rire sourd:
--L’avenir? Tournez-vous vers la fenêtre: lui, non plus, n’a pas changé
de place depuis votre passage à Saint-Christol.
De la fenêtre, en effet, je me rappelai qu’on apercevait la rangée de
cyprès du cimetière: mais, cette fois, le brouillard unifiait le ciel et
la terre et seul le départ de la route, tout près de nous, émergeait de
la couche opaque.
--Vous vous trompez, repris-je à mon tour, aujourd’hui la brume cache
tout: on ne peut rien prévoir.
Mais il secoua les épaules:
--J’ai passé l’âge où une figure de rhétorique suffit pour consoler.
Puis il affecta de tisonner les braises, prit dans un panier une poignée
de ces épis de maïs qu’on nomme en Languedoc des charbons blancs, et la
jeta dans le foyer.
Presqu’aussitôt une flamme claire illumina la pièce.
--Encore un symbole, fis-je en souriant: ils nous poursuivent. A défaut
d’y croire, accepterez-vous de répondre à une question... la seule
intéressante aujourd’hui? Qu’allez-vous faire?
Il laissa passer un temps.
--Vous demandez?...
--Qu’avez-vous décidé? Où en sont vos projets?
--Mais je n’en ai pas. De quels projets s’agirait-il?
Je repris:
--Parlons net. Si cruelle qu’elle soit, la perte de votre sœur vous rend
la liberté. Vous voici maître de quitter Saint-Christol, pour vous
installer à Bordeaux, Toulouse, n’importe où enfin où vous retrouverez
la vie active dont vous étiez privé.
Cette fois, il s’était levé pour marcher dans la pièce. Je l’entendis
répéter à mi-voix:
--Bordeaux... Toulouse...
Il avait l’air d’apercevoir en rêve des maisons, des rues et la vie
active dont je parlais. Je pouvais croire qu’il s’efforçait de faire un
choix. L’illusion ne dura pas. Déjà ses traits redevenaient
indifférents. Il fit le geste de rejeter un objet qui a cessé
d’intéresser.
--Non, fit-il, la terre m’a pris: elle ne me lâchera plus.
Je doutai d’avoir bien entendu, mais il ne me laissa pas le loisir de
protester:
--Je vous en prie, gardez-vous de m’interroger: j’ai tant de peine
maintenant à exprimer les choses les plus simples!
Et continuant de se promener à travers la chambre, sans me regarder:
--N’allez pas croire que je ne me sois pas défendu! Avant de m’installer
ici, j’avais eu le temps, n’est-ce pas? de savourer d’avance et, je m’en
flatte, avec une parfaite clairvoyance, ce qui m’attendait. Aussi, dès
le début, me suis-je imposé une règle de couvent. A telle heure, lever;
à telle autre, lecture, promenade, etc... Je m’astreignais à des soins
de toilette minutieux. Enfin, j’entendais que rien ne fût modifié dans
mon existence--rien, sauf le bureau où je n’irais pas. Quelle illusion!
Je répète qu’à peine revenus à la terre, les plus résolus subissent sa
loi. Pour elle, pas de différence entre un homme et un buisson. Deux
mois n’étaient pas écoulés que déjà je n’avais plus de goût à lire. Les
saisons exigent qu’on les suive: avec elles ou à cause d’elles, tantôt
il faut s’éveiller à l’aube, tantôt on dort jusqu’à 9 heures. Par
économie, et parce que c’est l’habitude aussi, j’ai commencé de porter
des vêtements que je croyais auparavant usés jusqu’à la corde. Puis, ce
sont les souliers qu’on salit et que, de guerre lasse, on renonce à
nettoyer, la toilette qu’on écourte faute d’installations suffisantes.
Pour qui d’ailleurs la ferait-on, puisqu’on ne rencontre jamais que des
gens négligés comme soi? Bref, un abandon progressif, irrésistible, du
vieil être qu’on a été, et parallèlement un autre qui s’insinue,
s’installe, commande enfin... Regardez-moi plutôt: suis-je assez devenu
paysan? J’en ai pris la face, les rides, les mains calleuses, le
costume, et même le geste! Bien mieux, je dois en avoir pris l’âme,
puisque, détestant l’horizon que voilà, je sens que loin de lui je
respirerais mal, puisqu’établi dans cette maison dont la mort a fermé
pour moi presque toutes les pièces, je ne conçois plus qu’elle puisse
être vendue!
Il disait vrai: immobile d’étonnement, je reconnaissais à mon tour plus
de rudesse dans ses manières, moins de nuances dans sa politesse. Un
paysan? pas tout à fait, mais à coup sûr un homme déshabitué du contact
social, et désormais étranger à la ville au moins autant qu’à ce triste
décor de labours!
Il dut avoir le pressentiment de ce qui se passait en moi car, cessant
de se promener il m’examina un instant: puis, d’une voix changée et qui
rappelait celle d’autrefois:
--Vous le voyez, il y a des aventures sur lesquelles on ne revient pas.
Merci tout de même de l’avoir cru possible. Vous rappelez-vous notre
première rencontre à la Comédie? L’heureux temps! Nous ne prévoyions
guère alors qu’un jour viendrait où nous établirions ensemble à
Saint-Christol le bilan de ma vie.
Je murmurai:
--Qui peut se flatter d’arrêter un compte encore ouvert?
Il hocha la tête:
--Avouez au moins que ma faillite, comme l’enfer, fut pavée
d’excellentes intentions. Je me suis demandé quelquefois: «Si je devais
recommencer, agirais-je autrement?» La réponse a toujours été pareille.
Le fait est que je n’ai même pas eu à choisir le chemin où je
m’engageais: un instinct mystérieux, incompréhensible, me poussait. Je
lui obéirais encore... Il y en a qui qualifient cela: faire son devoir.
D’autres disent: suivre sa destinée. Qui a raison? Je ne cherche pas à
le savoir. Il est curieux de voir combien du passé--parce qu’il est
précisément du passé--compte peu. En revanche, une question me
tourmente, insoluble d’ailleurs et qui vous fera sourire: où cela
conduit-il? Après le jeu qui va finir, un autre reprendra-t-il? Que
dois-je trouver, une fois mort: de nouveaux devoirs? une récompense? ou
le néant?
Il m’interrogeait avec une angoisse qui glaçait. Évidemment, il ne
doutait pas de mon impuissance à lui répondre, et pourtant il
s’adressait à moi comme si ma réponse était prête!
Je murmurai encore:
--Mon pauvre ami, qui découvrira jamais le sens de la vie?
--Ah! vous êtes pareil à tous les autres, incapable de me porter
secours!
Il parut ensuite se recueillir. La pauvre silhouette de cet homme
formait un contraste poignant avec la grandeur des problèmes qu’il
aurait voulu résoudre pour devenir apaisé.
--Comprenez-moi bien, poursuivit-il. Il faut que Dieu existe, sinon qui
me dédommagera? Je répète: _il le faut_!... Et puis... dans un instant,
nous descendrons vers la gare. En marchant, nous écraserons certainement
des insectes sans nous en apercevoir: et je dirai encore: «Même si Dieu
existait prêterait-il plus d’attention que moi à la misère d’un être
plus infime à ses yeux que ne l’étaient aux miens ces insectes?» Doute,
contradictions... J’ai l’air d’un papillon de nuit dans la chambre: je
heurte les murs, je tournoye et je tombe étourdi... ou, si l’on veut,
résigné.
Je ne pus retenir une exclamation:
--Oh! résigné!...
Il haussa les épaules:
--Résigné, parfaitement!... La résignation ne consiste pas, j’imagine, à
s’interdire d’examiner les causes, ou à ne pas souffrir: accepter sans
se plaindre, suffit. Vous êtes le premier à connaître des doléances qui
ne se renouvelleront pas--car, nous reverrons-nous jamais? Quant à ce
qui est d’accepter, j’ai reconnu tout à l’heure que je recommencerais
sans doute...
--Ne serait-ce pas, répliquai-je, que vous avez trouvé au fond de
vous-même la suprême récompense: un cœur qui ne regrette rien?
Il ne répondit pas mais alla reprendre sa place au coin de la cheminée
et tisonna le feu en silence. Sans doute revoyait-il sa vie, étape par
étape...
Oh! je l’ai dit en commençant, elle n’avait été qu’un voyage discret.
Point d’apparences romanesques, rien d’insignifiant comme un bureaucrate
qui ne se marie pas, rate une fin de carrière, et prend sa retraite à la
campagne. Cependant, se pouvait-il imaginer catastrophes pires que les
siennes? A part moi, qui les avait connues? Celle même pour qui il avait
tout donné ne l’avait pas soupçonné. Cruauté inconsciente des mots
«suprême récompense» que je venais de prononcer! A mon tour, voici que
démentant mes paroles, je me posais les questions de Théodat: pourquoi
des martyres dans l’ombre et des saints dont la vertu ne rayonnera
jamais aux yeux des hommes? Tant d’injustices exigent un Dieu: soit:
mais suffit-il d’avoir besoin de justice pour l’obtenir?
Soudain, je m’aperçus que Théodat me regardait. Il avait l’air de suivre
mes pensées. Ensuite, remettant les pincettes à leur place:
--Mon cher, reprit-il, est-ce parce que vous êtes venu? depuis quelques
instants les souvenirs de ma sœur m’enveloppent plus que de coutume. En
particulier, j’en revois un de notre enfance, si lointain et si
bizarre...
--Lequel?
--J’avais seize ans peut-être. Elle n’était qu’une petite, toute petite
fille. Nos parents nous avaient emmenés pour la journée à Durfort. C’est
un village perdu dans la montagne, de l’autre côté de la plaine.
Au-dessus de lui, il n’y a que des rochers, des bois, encore des
rochers, et enfin une sorte d’alpe désolée, semée de blocs de granit qui
ressemblent à des maisons abandonnées. Libres de nos mouvements, ma sœur
et moi avions gagné l’alpe. Je vous demande de croire que pour une
fillette de son âge ce n’était pas une mince expédition. En arrivant
là-haut, j’avais le sentiment de fouler un sol de paradis inaccessible
aux humains: qu’était-ce pour ma sœur! Une montée au pôle ne l’aurait
pas éloignée plus de l’univers habité. On s’arrête rarement sur un beau
chemin. Avisant un des blocs de granit, elle exigea d’y être juchée. Mes
épaules servirent d’échelle. Elle grimpe, atteint la plate-forme et
pousse un cri.
--Des fleurs que je ne connais pas!
--Montre.
--Voilà.
Une saxifrage pourpre tombe à mes pieds.
--Y en a-t-il d’autres?
--Hélas! non.
--C’est bon: redescends.
Elle m’obéit, reprend la tige merveilleuse et la considère longuement,
avec un émoi extraordinaire--un émoi d’enfant bien entendu, c’est-à-dire
que je lisais sans peine et qui m’amusait. Alors, histoire d’accroître
celui-ci, toujours pour m’amuser, je demande:
--A quoi bon une si belle chose que personne ne pouvait voir?
Et voici la réponse, qui sonne, ce soir, à mes oreilles, obstinément:
--C’est pour que le monde soit beau quand le soleil le regarde!
Il acheva:
--Je me demande pourquoi je vous raconte cela...
Je répondis, avec certitude, cette fois:
--Parce qu’ayant créé de la beauté, vous aussi ne doutez pas qu’il y ait
un soleil pour regarder votre âme.
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 13 JUILLET 1923
PAR F. PAILLART A
ABBEVILLE (FRANCE)