--Je sais qu’il est ridicule de ne pas jouir du présent, quand j’ai la
chance de vous avoir. Rentrons-nous?
--A votre gré, répliquai-je pensif. De toutes manières, je ne regrette
pas que nous ayons éclairci ces choses.
Elles étaient devenues claires, en effet, puisque résolu à sauvegarder
au moins la vieillesse de mon ami, je venais de décider d’attaquer
l’ennemie. Le soir même, quoiqu’il arrive, Mlle Théodat devrait
m’entendre: après cela, libre à elle de sacrifier encore son frère: la
comédie de l’ignorance n’aurait plus cours!
V
Curieux phénomène que l’attrait de certains souvenirs au détriment
d’autres qui sont pourtant ou plus utiles ou non moins colorés! Voici
qu’au moment d’aborder le récit de ma fin de journée à Saint-Christol,
l’un d’eux m’obsède. Il est parfaitement vide de faits, je devrais
l’écarter et je n’y parviens pas. Tant pis! quitte à s’égarer un peu,
faisons halte et regardons-le...
Il s’agit de l’heure singulière, trouble et délicieuse, qui suivit notre
retour à la maison, du moment où, assis tous les trois autour d’une
table, on dîna.
Jusqu’alors je n’avais qu’entrevu Mlle Théodat: enfin je la connaissais
vraiment!
Mon Dieu! comme, à distance, on s’installe dans l’absurde avec sérénité!
Dix minutes ne s’étaient pas écoulées que je déposais les armes au pied
de l’ennemie et me demandais si j’arriverais jamais à les reprendre.
Partagé entre la volonté de secourir mon ami et l’inexplicable
séduction, je n’eus plus qu’un désir, fermer les yeux sur ce qui
pourrait suivre et goûter l’heure qui s’offrait.
Ce qu’était Mlle Théodat? rien que de très simple, mais unique:
pareille, tout à fait pareille à sa voix...
Elle ne déployait aucune coquetterie, ne possédait peut-être aucun
esprit. Elle semblait peu intelligente; à peine possédait-elle les
rudiments qu’on enseignait jadis aux jeunes filles dans les pensionnats
d’arrondissement. Elle avouait ne pas lire autre chose que des
méditations pieuses et la _Croix du Dimanche_. Quand elle énonçait un
propos contestable, elle disait comiquement à son frère: «Tu dois le
croire, c’est Monsieur le Curé qui l’affirme!...» Et, malgré cela, à
cause de cela--sait-on jamais?--d’elle émanaient une fraîcheur, une
distinction subtile, le charme le plus irrésistible en même temps que le
plus enfantin, (ah! le mot de Théodat, si juste!) enfin le don suprême
de créer autour de soi l’irréel et de faire oublier le grossier de la
vie.
A côté d’elle, Théodat et moi avions positivement l’air de paysans
encore empêtrés dans leurs petits calculs stupides. C’était elle, à
l’évidence, qui prononçait des énormités, et nous qui faisions figure
déraisonnable.
Il va de soi que la lumière qui rayonnait d’elle, nuançait les objets
comme nous-même. Le linge et la verrerie éblouissaient: il n’y avait là
pourtant que verres ordinaires et linge uni. Les mets semblaient être
des mets de tous les jours et on n’en pouvait imaginer de meilleurs.
Bref, la simplicité encore, mais raffinée à désespérer d’atteindre
jamais un pareil faste!
De quoi parlions-nous? Ici, tout se fond dans l’image de l’infirme
extraordinaire, à côté de qui nos propos devenaient on ne sait quoi de
pesant qu’on n’ose plus sortir. Je respire un parfum d’allégresse à
demi-évaporé; je me souviens d’une gaîté légère, contagieuse; Théodat
lui-même était devenu joyeux: le reste... je ne sais plus.
Je crois bien aussi qu’alors seulement j’ai découvert le vrai visage de
la maison--cette maison que je projetais de faire vendre parce qu’au
premier coup d’œil, elle m’avait paru insignifiante, sans ornements,
vieille et nette comme un bahut astiqué chaque matin. Quel aveuglement!
Il suffisait de regarder la politesse de ses hôtes, l’aisance de leurs
manières dont aucun effort n’altérait la distinction: aussitôt ses murs
se chargeaient de passé, une sorte de grandeur altière ennoblissait leur
nudité et l’on ne parvenait plus à séparer les vivants des morts qui
avaient jadis occupé les mêmes places, les gestes actuels de la
tradition et des exemples dont ils étaient issus.
Avais-je tort d’annoncer tout à l’heure des moments imprécis et pourtant
si riches que les pareils se comptent au cours d’une vie? Cependant, si
grand qu’ait été leur attrait, ils ne furent qu’un passage, et la raison
finit par retrouver ses droits. Le repas achevé, tandis que la
domestique roulait le fauteuil de Mlle Théodat, et que Théodat et moi
suivions, il est possible que je me sois demandé à quel instant je
parlerais: déjà ma volonté de détruire la trame d’illusions qui
enveloppait chacun avait reparu tout entière. En pénétrant au salon, je
décidai d’agir le soir même. Le prestige avait cessé. Je guettai
l’occasion.
La domestique, en reparaissant, me la fournit presque aussitôt.
--Piérou, dit-elle, demande à voir Monsieur Anselme.
Théodat ne put retenir un geste d’humeur.
--Il aurait dû choisir un peu mieux son moment: qu’il attende!
Puis se ravisant:
--Au fait, il serait capable de ne plus revenir: autant y aller...
Eut-il l’intuition de mon projet? Il est vrai que trop souvent, quand
une pensée nous absorbe, nous croyons qu’elle absorbe aussi les autres
et rapportons à elle les moindres mots qu’ils prononcent. Quoiqu’il en
soit, je me figurai que la suite était pour moi.
--... Je vous laisse en tête-à-tête: il y a défense de parler des
absents.
--A Dieu ne plaise! fis-je en affectant de rire: j’ai trop envie de
faire ma cour à votre sœur.
Et ici, encore, un incident minime, mais caractéristique.
--Profite de l’occasion pour expédier ta cigarette, reprenait Mlle
Théodat.
--En effet, poursuivit Anselme, j’avais oublié de vous avertir que le
salon est un lieu sacré où le tabac est interdit.
Ainsi, il ne fumait pas devant elle.
--Vous n’avez pas envie de me suivre pour m’imiter?
--Merci... nous verrons plus tard.
Alors, il gagna la sortie. Conscient de l’heure qui s’offrait, je me
retournai vers Mlle Théodat.
Par quel mécanisme mystérieux l’âme devine-t-elle instantanément qu’une
chose commence après quoi rien ne sera plus comme auparavant? Je n’avais
pas ouvert la bouche, mon visage devait rester pareil, et déjà le
sourire de l’ennemie tremblait, comme une flamme sur laquelle le vent
souffle.
De mon côté, je cherchais un biais, des formules assez précises pour
éclairer et suffisamment floues pour ne pas blesser. C’est la force des
faibles qu’on tremble de les renverser au moindre effort. A défaut de
mieux, je débutai par une phrase d’attente:
--Vous avez un frère exquis.
Elle joignit les mains avec un air d’extase:
--N’est-ce pas? murmura-t-elle. Je suis si heureuse quand d’autres que
moi le reconnaissent.
J’approuvai d’un signe de tête. Je cherchais en vain la formule
souhaitée. Le temps que je sentais mesuré, me semblait fuir avec une
incroyable rapidité.
--Vous l’aimez beaucoup, je suppose? repris-je machinalement.
Par bonheur, le hasard venait de me donner la route.
--Si je l’aime!
Un étonnement sans bornes emplissait les yeux de Mlle Théodat.
--Oubliez-vous que je n’ai qu’une joie au monde--sa présence? Hélas!
quand n’aurai-je plus à redouter de départs!... Le temps où nous serons
enfin réunis est si loin de nous!
--Justement, je voulais vous demander... Vous êtes-vous jamais inquiétée
de ce qui se passerait alors?
Elle dut s’apercevoir que le ton de ma voix avait changé. Il y avait
passé, à mon insu, une nuance de rudesse.
--Je ne comprends pas très bien la question que vous posez: que
voulez-vous qu’il arrive?
--N’appréhendez-vous pas que le brusque désœuvrement de la campagne ne
trouble les habitudes de votre frère?
--Mais, s’écria-t-elle, je compte bien en effet qu’il sera désœuvré: il
peine assez, le malheureux! pour avoir droit à du repos.
J’eus un geste d’impatience. Sa simplicité l’aidait à glisser entre les
mailles; il fallait parler clair, si je voulais être entendu.
--C’est votre tour de ne pas comprendre, ou moi qui m’exprime mal. Je
veux dire que votre frère, accoutumé à vivre dans une ville, risque,
transplanté à Saint-Christol, de devenir très malheureux. Il est
toujours dangereux de passer d’une vie active à une vie morte: encore
est-il souhaitable de ne pas aggraver de gaîté de cœur ce danger, en
supprimant avec l’activité les occasions de se distraire.
Que de détours, malgré ma volonté, parce que, désireuse de bien suivre,
elle venait de poser ses yeux sur moi!
--J’espère aussi que mon frère se distraira, répondit-elle après un
instant de réflexion. Vous avez eu raison toutefois de m’avertir. De
cette manière, je serai la première à l’y pousser.
Elle s’échappait de nouveau: je n’hésitai plus.
--Non, repris-je, cela ne suffira pas. De lui-même, votre frère n’aurait
jamais choisi de terminer ses jours à la campagne.
Elle eut un sursaut.
--Oh! Monsieur, nous ne choisissons pas! (Exactement le mot de Théodat
une heure auparavant). La Providence nous a placés à Saint-Christol:
nous sommes donc forcés d’y rester. D’ailleurs, si mon frère avait
jamais eu de telles pensées, pourquoi, au moment de la mort de notre
père, aurait-il tant tenu à prendre la maison?
--Dévoué comme il l’est, peut-être ne pensait-il qu’à vous!
Je la vis hocher la tête:
--Vous m’étonnez beaucoup. Vous ne soupçonnez pas à quel point il est
attaché à nos vieux murs. Voyez comme il revient maintenant à chaque
vacance. Autrefois il voyageait: il n’y songe même plus.
--Peut-être encore pour vous laisser moins seule!
--Il sait pourtant qu’il est libre et que pour rien au monde, je
n’accepterais d’entraver son agrément! Non, Monsieur, s’il ne va plus
ailleurs, c’est qu’ici seulement il se repose. Où trouverait-il
l’équivalent? Notre demeure est modeste, mais il y est chez lui! mais il
n’y est plus seul! On l’y soigne, et, du moins tant que je serai là, on
l’y entourera de tendresse. Allez! pour reconnaître votre erreur, il
vous suffirait de l’entendre, quand il s’agit de son retour à Castres.
Au surplus, il est là, il va rentrer, il est si simple de lui poser la
question!
--Vous n’allez pas... m’écriai-je.
Elle m’interrompit:
--J’y compte bien au contraire! Sans cela, grâce à vous, maintenant
j’aurais toujours l’arrière-pensée qu’il a pu se sacrifier pour moi et
cela... non... je ne le supporterais pas!
Tout à coup, elle avait perdu sa sérénité. Ses mains jointes s’étaient
crispées. Il apparaissait à l’évidence que, loin de soupçonner les
privations dont elle était la constante bénéficiaire, la seule
possibilité de retirer à son frère une part de bonheur la bouleversait.
Quand j’affirmais qu’auprès d’elle le réel disparaissait, pour faire
place à l’absurde, avais-je tort?
--Calmez-vous, de grâce! et ne cherchons pas à peser dans le passé les
sacrifices de votre frère.
--Il y en a donc?
--Libre à vous de les supposer, murmurai-je; lui se taira toujours.
--Vous n’avez pas le droit d’en rester là! reprit-elle fiévreusement.
Vous seriez-vous avancé de la sorte, si vous n’aviez eu la conviction,
peut-être la certitude que c’est la vérité?
Elle me couvrait d’un regard ardent. Elle avait l’air, en même temps, de
me défier. Je ne sais si c’est cela qui m’excita ou si j’obéis plutôt au
besoin d’à-côtés qui marque les discussions en train de tourner court.
--Hé bien! supposons par exemple qu’Anselme ait été sur le point de se
marier...
Un rire léger m’arrêta:
--Oh! Monsieur, avec si peu de ressources et raisonnable comme il l’est!
Dieu merci! il n’y a jamais songé!
--Erreur!
--Vous ne le connaissez pas.
Nos voix montaient. Où allions-nous l’un et l’autre? Mais la porte
s’ouvrit. Théodat rentrait.
--Tu arrives au bon moment! dit Mlle Théodat, s’efforçant de se
ressaisir.
--Non, fis-je à mon tour, puisque vous interrompez des confidences!
--De quoi parliez-vous donc?
Il se tournait vers moi avec une subite inquiétude.
--De vous, bien entendu... Rassurez-vous: nous en étions aux
généralités!
J’affectais un air de bonne humeur, j’avais retrouvé un visage joyeux.
J’espérais donner le change: Mlle Théodat ne le permit pas.
--Ne le crois pas! Monsieur m’assurait qu’autrefois tu as songé à te
marier!
--En vérité, gouailla Théodat: il aime donc les romans?
Il était devenu un peu pâle, mais ses traits n’exprimaient qu’une
violente surprise. Mlle Théodat s’en aperçut, s’illumina:
--Vous voyez bien! s’écria-t-elle avec un geste de triomphe.
--Que doit-il voir? répliqua Théodat.
En même temps, il prit une chaise et, installé vis-à-vis de sa sœur de
manière à ne rien perdre d’elle, attendit la réponse.
Elle ne vint pas. En revanche, une commune anxiété nous immobilisait
tous les trois. Pour des causes différentes, cela va de soi! Mlle
Théodat avait bien pu décider avec sincérité de rendre son frère juge de
notre différend: au moment de le faire, son assurance vacillait. Si
Théodat ne connaissait encore qu’un seul de nos propos, celui-ci
suffisait à lui suggérer la crainte d’autres indiscrétions redoutables.
Quant à moi, j’aurais eu peine à décider lequel m’émouvait le plus,
d’échouer dans ma tentative ou de sentir que grâce à elle, je risquais
d’avoir perdu la confiance de Théodat.
--Vous vous taisez? reprit celui-ci. Qu’y a-t-il donc de si grave?
Mlle Théodat parut s’éveiller en sursaut:
--Rien... une différence d’opinion entre Monsieur et moi... elle est
éclaircie, je pense.
Elle s’était tournée vers moi, comme pour m’inviter à m’expliquer mieux,
si je le jugeais nécessaire. Je restai silencieux.
--Vous n’en semblez assurés ni l’un ni l’autre, dit Théodat tenace: pour
plus de sécurité, mettez-moi au courant.
Lui aussi, maintenant, s’adressait à moi: il devenait impossible de
garder le silence plus longtemps.
--Nous envisagions votre retraite, risquai-je hardiment.
--Peste! c’est voir les choses de loin!
Et Théodat partit d’un rire saccadé.
--En effet, soupira Mlle Théodat, que d’années avant qu’elle ne vienne!
--J’aime à croire que vous ne vous contentiez pas de gémir sur ce délai?
poursuivit Théodat pressant.
Soit, il prétendait aller au bout: aussi bien, pourquoi ne pas tenter un
dernier effort qui sauverait tout, peut-être? Et sans laisser à Mlle
Théodat le temps de s’expliquer:
--En effet, fis-je d’un ton délibéré, comme nous parlions de ces
perspectives lointaines, je n’ai pu me tenir de remarquer qu’on a
toujours tort d’arrêter des projets fermes qui, l’heure venue, risquent
de devenir irréalisables.
D’abord suspendue à mes paroles, Mlle Théodat m’interrompit:
--Ce n’est pas cela...
Et revenant à son frère:
--Est-il vrai qu’après avoir vécu de la vie des villes, tu ne voudras
plus t’installer à Saint-Christol?
Je vis Théodat frémir:
--Tu ne l’as pas cru, je pense?
Une exclamation suivit:
--Ah! que j’ai eu peur!
Puis, me regardant:
--Maintenant, vous pourrez me dire ce qui vous plaît: d’avance je vous
le pardonne! Que la maison soit triste, triste ma compagnie, évidemment!
et je le sais aussi bien que vous. Mais sur ce meuble qui vous semble
vilain, Anselme a écrit ses premiers devoirs; ce fauteuil, près de la
cheminée était celui de notre père; toute notre jeunesse est éparse à
travers les chambres. Quand on a joui de cela, comment y renoncer? Si
vous connaissiez la joie de mon frère lorsqu’il revient auprès de toutes
ces choses qui ont fait partie de notre vie! D’ailleurs, regardez-le, ce
soir: à peine une quinzaine depuis son arrivée, et déjà sa mine est
différente: il rajeunit; il est heureux. Que sera-ce quand il ne devra
plus partir?
Théodat se leva brusquement:
--Arrêtons-nous, ma sœur. Le lyrisme n’a jamais convaincu personne.
Il vint ensuite vers moi:
--Quant à vous, êtes-vous bien assuré désormais qu’il est des lieux
auxquels on tient par la racine?
--Comme il trouve toujours les paroles justes! interrompit encore Mlle
Théodat, dont les traits reflétaient une extase.
Il poursuivait:
--Alors, assez de philosophie pour ce soir; laissons reposer ma sœur et
venez admirer la nuit. Bien que totalement dépourvue d’étoiles, elle
nous rappellera Bordeaux, et... vous pourrez fumer; vous en mourez
d’envie.
Sans mot dire, je saluai Mlle Théodat et suivis mon ami.
Il ouvrit la porte d’entrée. La cour parut devant nous, sans dimensions
ni formes visibles, ensevelie dans le noir. En sortant, j’eus
l’impression que l’obscurité nous happait comme une proie; hésitant je
dus tâter le sol du pied à la manière des aveugles. Et quel silence! Il
s’insinuait dans le cerveau; il avait l’air de vouloir dissoudre l’âme.
Une allumette brilla. A sa lueur, j’aperçus la main de Théodat tendue
vers moi.
--Du feu?
--Volontiers.
J’approchai ma cigarette. La flamme eut deux ou trois ressauts, puis
disparut.
--A mon tour, dit Théodat.
Je devinai qu’il se penchait vers moi. Une seconde braise éclaira
l’ombre.
--Merci.
Je m’attendais ensuite à des paroles: rien ne vint.
--Si nous marchions un peu, dis-je avec le désir stupide de mettre le
bruit de ma voix dans le silence que mon ami, en se taisant, rendait
plus angoissant.
Il répéta comme un écho:
--Marchons!
Et se dirigeant avec aisance dans la nuit, car il connaissait les
aîtres, il avança. Je n’avais pour me guider que sa cigarette, pauvre
luciole qui se mouvait par bonds, révélant quelle agitation demeurait en
lui. La conclusion de mon entretien avec Mlle Théodat me laissait
d’autre part une impression confuse où se mêlaient à doses inégales de
l’humeur et du remords. L’absence des reproches auxquels je m’attendais
accroissait mon malaise.
Nous fîmes ainsi, je crois, une ou deux fois le tour de la cour, sans
dire mot. Soudain la faible lueur qui aidait à me conduire, alla
rejoindre le sol et s’éteignit.
--Vous en commettez de belles, commença Théodat d’une voix paisible.
--J’ai tenté ce que j’estimais être mon devoir, répliquai-je, prenant
d’instinct le ton agressif auquel on recourt presque toujours quand on
se sent pris en faute.
--Par bonheur, reprit Théodat, je suis rentré à temps.
Un instant s’écoula, durant lequel, faute de parler et de rien voir,
j’aurais pu me croire seul.
--Vous avez perdu, je l’espère, le goût de recommencer?
Encore un léger intervalle, puis un rire voilé:
--D’ailleurs, une seconde expérience serait bien inutile!
Je répliquai sur le même ton qu’auparavant:
--Inutile, je l’avoue. On ne sauve pas les gens malgré eux. Pour un peu,
vous alliez jurer que loin de Saint-Christol vous périssez de chagrin!
--Tout à fait exact.
--Dès lors, je m’incline et, de votre côté, rentrez vos plaintes.
--Rendez-moi la justice que je m’efforce de n’encombrer personne avec
elles, pas même vous.
--Expliquez-moi aussi quelles raisons vous poussent à consacrer votre
existence au bonheur d’un être que vous n’êtes pas sûr d’aimer
véritablement?
Si obscure que fût la nuit, je perçus qu’il tressaillait.
--Je ne vous suis plus, dit-il très bas.
--Que votre sœur vous adore, c’est visible, mais que vous lui rendiez
pareille adoration, voilà ce dont j’hésite à me persuader. La seule
manière protectrice et distante dont vous me parliez d’elle, cet
après-midi, suffirait à suggérer le contraire. Le passé, aussi. La
connaissiez-vous avant la mort de votre père? Cent fois vous m’avez dit
que, jusqu’en ce temps-là, vous passiez ici vingt-quatre heures par an.
On ne rétablit pas d’un jour à l’autre un lien si lâche. La tendresse
profonde n’a que faire avec les liens du sang. Elle ne s’improvise pas
non plus à date fixée. Dans ces conditions, je me demande... je vous
demande: Pourquoi mentir héroïquement tout à l’heure? Pourquoi ne même
pas envisager une concession qu’on vous eût accordée, si seulement vous
en aviez montré le désir?
Il ne répliqua rien: preuve que je venais de frapper juste. J’aurais
aimé du moins lire sur son visage: mais, à mon tour, j’avais jeté ma
cigarette: nous n’étions plus que deux ombres effacées dans la grande
ombre de la terre.
--Vous ne répondez pas?
--J’attends d’avoir trouvé les mots qu’il faudrait.
Puis, hésitant, à tâtons pour ainsi dire:
--Peut-être avez-vous raison. Il est possible que je rende mal à ma sœur
la passion qu’elle me donne... et pourtant, oui, pourtant je l’aime
aussi, bien que d’une manière qui m’étonne moi-même... Il faudrait pour
l’expliquer trouver un exemple, et ceux qui me viennent sont
insuffisants... Imaginez, je suppose, qu’on vous ait confié un enfant,
un tout petit enfant, qui déjà babille, sourit, embrasse, câline, pleure
quand vous partez, bat des mains quand vous rentrez. Qu’il soit ou non
de votre chair, comment ne pas l’aimer? Bien mieux, on s’y attache
d’autant plus qu’on le sait incapable de se défendre, de vous
comprendre, et que ce qu’on lui donne est, au sens complet du mot, le
don gratuit. Hé bien! admettez que ma sœur soit cela pour moi. Une
enfant... une enfant qui rêve...
Peu à peu ses phrases se ralentissaient. Peut-être ne parlait-il plus
que pour lui-même.
--Quand on n’a plus de rêve à soi, quand on a pour passé une existence
gâchée, pour avenir la seule perspective d’une fin solitaire, trouver
ailleurs un rêve intact paraît miraculeux. On en approche comme d’une
merveille infiniment fragile. On se mire à sa lumière. On tremble de le
briser. Il n’est pas à vous, c’est possible... mais il est tout de même
de la beauté, c’est-à-dire quelque chose à sauver pour la beauté du
monde.
La voix s’éteignit presque.
--Voilà qui explique, mon ami, qu’en étant un pauvre homme incapable de
se sauver lui-même, je tente d’en sauver une autre. L’univers est fait
de ces efforts. Par bonheur pour ceux qui étudient, l’histoire n’en sait
rien, car cela se passe entre petites gens. Si j’étais sûr seulement
qu’un Dieu s’en aperçoit!...
Ensuite le silence. Pas celui de Saint-Christol; un autre, plus auguste
et qui venait de descendre en nous...
Je ne tentai pas de le rompre et suis parti le lendemain.