Plusieurs mois s’écoulèrent. Je pensais à lui d’autant plus fidèlement
que la vue d’indifférents installés à sa place accoutumée ranimait mes
regrets, quand je revenais au café. Presque toujours l’égoïsme se trouve
ainsi à la racine de nos constances sentimentales.
Je pensais à lui, et, à mesure, l’imagination aidant, sa figure
s’idéalisait à mes yeux.
Évidemment, il n’était qu’un humble fonctionnaire de France, un de ces
rouages perdus qui s’obstinent à faire rouler la machine, si stupide que
soit le ministre à la barre. Il n’avait probablement aucun avenir. Il ne
serait jamais ni important, ni décoré. On pouvait même supposer que,
maniaque et vieux garçon, il ne songeait qu’à satisfaire le désir de vie
confortable qui tient lieu d’idéal à tous les fils arrivés de petits
bourgeois. Quel héroïsme cependant, et quelle simplicité! Pour un devoir
problématique mais jugé par lui d’obligation, il avait sacrifié son
amour, compromis sa situation, s’était dépouillé du nécessaire: après
quoi, je l’avais vu partir, sourire aux lèvres, affichant jusqu’au
dernier moment la coquetterie d’offrir et la pudeur de recevoir. A
distance, il y avait là une grandeur certaine, devant laquelle je
m’émouvais avec d’autant plus de complaisance que je me sentais seul à
la soupçonner.
Je lui écrivis. Des réponses m’arrivaient aussitôt. Leur ton marquait
une finesse de pensées égale à celle des sentiments et qui me surprit.
Une seule fois, j’y trouvai une allusion à cette sœur qui m’avait tout
l’air d’exploiter sa naïveté. Par contre, toutes revenaient sur ma
promesse de venir à Saint-Christol. J’avais décidé d’accepter, mais
faute de coïncidence dans les congés, je dus recourir à une permission
de 48 heures pour accomplir mon projet. Et c’est ainsi qu’un beau matin
de septembre je pris à mon tour le train pour un village dont je savais
seulement qu’il est en Haute-Garonne, qu’une station assez lointaine le
dessert et que j’y serais accueilli par un hôte impatient de me revoir.
Le voyage, sans être ennuyeux, manqua de distraction. Le long de la
route je songeai à ceux que j’allais voir. Ils étaient deux. Je croyais
connaître l’un, je n’avais jamais pu qu’imaginer l’autre: cependant,
l’explique qui voudra, il me sembla que le premier était celui des deux
que j’ignorais le plus. De la sœur de Théodat, à tort ou à raison, je
m’étais fait une idée assez nette pour fixer mon jugement et tarir ma
curiosité. L’image de Théodat au contraire s’était émoussée dans ma
mémoire. Tout à coup, je me demandai son âge: quarante ou cinquante ans?
La perspective de le retrouver dans un cadre autre que la Comédie ou la
Rotonde, achevait de me dérouter. Il n’est pas bon de modifier la
lumière qui éclaire normalement un visage. Théodat, maître de maison
était-il le même que Théodat bureaucrate? En somme, le vrai Théodat
était peut-être ici, et non dans la rue, car, dans la rue, qui ne paraît
changé, fût-ce pour avoir mis un chapeau sur sa tête?
On a tort de rêver: à peine l’eus-je aperçu sur le quai, que je le
retrouvai tel que jadis.
--Quelle joie vous m’apportez! dit-il brièvement.
Et s’emparant de mon léger bagage:
--J’ai une voiture comme on en trouve ici, c’est-à-dire peu brillante.
Résignez-vous d’avance à une hospitalité de fortune, la seule que je
puisse offrir.
Un break en effet stationnait dans la cour de la gare, sous la garde
d’un paysan.
--Rien d’autre à emporter, Monsieur Anselme? demanda celui-ci.
--Rien, Piérou, nous sommes prêts...
Un coup de fouet, la caisse du break qui menace de se disloquer, et nous
partons le long d’une route blanche, tirée à la règle comme une barre
sur la feuille brune qu’est la plaine de Castres.
Assis l’un en face de l’autre, nous nous regardions.
--Tel que jadis! me répétais-je tout bas, et pourtant...
A la fois mieux et moins bien: mieux par sa manière de recevoir sans
broncher le respect témoigné par Piérou à «Monsieur Anselme», moins bien
par sa tenue un peu endimanchée. A Bordeaux, jadis, il portait le même
vêtement: la coupe n’en était pas vieille, la couleur n’avait rien de
choquant. Était-ce dû au milieu, ou Théodat devenait-il réellement un
autre homme? maintenant les manches godaillaient aux entournures, le col
baillait: on aurait dit un de ces habits qui servent de loin en loin,
les jours de fête.
Au son de la ferraille du break et du fouet qui claquait, des paroles
commencèrent, banales ainsi qu’il est de règle quand on a beaucoup
escompté la joie d’une réunion. Théodat s’enquérait de mon voyage, de ma
santé, de mes projets de retour, et entre temps faisait les honneurs du
paysage.
Désignant une bâtisse juchée au faîte de la colline vers laquelle nous
allions, il dit ainsi:
--C’est le château de Saint-Christol, le village est derrière.
Il ajouta ensuite, sans transition:
--Ma sœur n’imagine rien de plus beau. Elle vous attend avec l’espoir
que vous serez de son avis, qui n’est pas le mien, et aussi avec un peu
de crainte...
--De la crainte! à quel propos?
J’affectais la surprise: je ne doutais pas cependant que Théodat ne dît
vrai. Celle dont nous parlions devait s’effrayer de la clairvoyance d’un
étranger.
Théodat sourit:
--Nous n’avons pas l’habitude de recevoir et vous arrivez de la grande
ville: il y a là de quoi inquiéter une rurale, mais je suis tranquille,
avec vous elle sera bien vite apprivoisée.
--Espérons-le, murmurai-je.
On atteignit la colline. La route, jusque-là restée droite, aborda la
pente par des lacets. Aussitôt la plaine parut s’enfoncer à nos pieds. A
chaque tour de roues, on la voyait s’étaler sans bruit à la manière de
l’eau qui sourd en temps d’inondation. De loin en loin, des arbres nous
la cachaient, acacias ou ormeaux, la plupart noués par le vent: puis
elle reparaissait encore plus grande, limitée à l’horizon par des cimes
couvertes de bois dont la ligne pure se dessinait vers le ciel.
--Vous calomniez votre pays, murmurai-je séduit: ce doit être votre sœur
qui a raison.
Il répliqua vivement:
--Quand j’affirme que vous vous entendrez avec elle, ai-je tort?
Et je sentis, bien qu’il n’insistât pas, combien il souhaitait m’amener
à reconnaître que mon hostilité était mal fondée. Peut-être même ne
m’avait-il tant poussé au voyage que pour en arriver là.
Saint-Christol paraissait, je n’insistai pas.
J’aperçus un village comme il y en a beaucoup en Languedoc, c’est-à-dire
qu’il porte, marquée sur ses murs et dans son dessin, la lutte toujours
visible des luttes religieuses du passé. Regardant la plaine sur trois
de ses faces par-dessus des remparts encore debout, tassé autour d’une
place carrée qu’entourent des couverts, il conserve un faux air de
ville, mais de ville que ses habitants ont désertée, et qui s’effrite au
souffle de l’autemps.
La maison de Théodat située en bordure du côté du plateau, jouissait,
elle, d’une vue médiocre. C’était un édifice carré, parfaitement
quelconque, dont l’entrée principale donnait sur une cour de communs et
non sur la route. De là un aspect de ferme aménagée, plutôt que de logis
de maître. Bien entendu, ni balcons, ni saillies pour égayer
l’extérieur; rien que des murs nus et des ouvertures en bon ordre.
--Ci-gît mon royaume, dit Théodat sautant à bas du break.
Il répondit d’un signe de main aux salutations de Piérou et m’entraîna:
--Venez, ma sœur doit mourir d’impatience.
Ouvrant ensuite une porte qui donnait sur le vestibule:
--Enfin! s’écria-t-il, le voilà!
Une voix légère, aérienne--musique ou parole ailée, on ne
savait--répliqua:
--Soyez le bienvenu, Monsieur; vous faites tant de plaisir à mon frère
que j’en éprouve, avant de vous connaître, autant que lui.
Et dans la demi-obscurité du salon où Théodat m’introduisait, j’aperçus
ou plutôt j’entrevis cette sœur dont j’avais toujours soupçonné qu’elle
était l’_ennemie_.
Apparition déconcertante. Elle était assise sur un fauteuil dont je ne
distinguai pas tout d’abord les formes, et vêtue de noir. Un bonnet de
tulle également noir cachait ses cheveux. Le buste droit, mais sans se
lever, elle tournait vers moi un visage qui, détaché sur la tapisserie
sombre, paraissait lumineux et blanc. De même les mains, translucides,
attiraient le regard; pareilles à deux lumières, elles éclairaient la
draperie de la robe. Et que dire de la voix?
Tout à l’heure j’ai mis des épithètes les unes au bout des autres pour
tenter de rendre mon impression: entreprise vaine. On n’évoque pas
l’inexprimable. Il faut admettre un timbre d’enfant, des grâces de
femme, le clair cristal, enfin je ne sais quoi encore de lumineux qui
allait rejoindre la lumière des mains et du visage.
Théodat interrompit l’échange de civilités que je prolongeais malgré moi
pour continuer d’entendre.
--Ne perdons pas de temps: venez dans votre chambre. Une fois rafraîchi,
je vous emmène dehors.
--Allez! dit à son tour Mlle Théodat, que ne puis-je vous suivre!
--Pourquoi non? répliquai-je étourdiment.
D’un geste détaché elle montra ses jambes:
--Hélas! je suis maintenant une chose qu’on roule. Il y a deux mois, il
n’en était pas de même. Quelle gêne pour les autres!
Alors seulement je remarquai que ses pieds étaient emmaillotés dans une
couverture et que le fauteuil sur lequel on l’avait assise était muni de
grosses roulettes.
--Que je vous plains! murmurai-je.
--C’est mon frère, plus que moi, qui mérite de l’être.
Aucune affectation, certes, dans la douceur de ces deux mots: «mon
frère»: mais quelque chose de recueilli et de tendre. Pour nommer la
Vierge ou sa sainte préférée, elle devait avoir le même accent.
--Vous ne m’aviez pas averti du malheur qui frappe votre sœur, dis-je à
Théodat, tandis qu’à sa suite, je montais vers ma chambre.
Il haussa les épaules:
--A quoi bon? D’ailleurs, cela durera-t-il? Les médecins se taisent. Il
est possible qu’elle se remette. On comptait sur ma présence pour l’y
aider: on s’est trompé. Si ridicule que cela paraisse, ma sœur m’attend
durant onze mois et, le douzième, oublie que je suis là pour se
désespérer du départ qui va suivre. A tout à l’heure!
Demeuré seul dans la pièce où il m’avait introduit, j’éprouvai le
désarroi qui accompagne toujours l’obligation de renoncer à des opinions
bien établies.
J’avais imaginé la sœur de Théodat d’une certaine manière et cette
manière ne tenait plus debout. J’avais cru aussi que Théodat ressentait
pour sa sœur une passion aveugle, seule capable de motiver ses
sacrifices: à en juger par ses derniers mots, il me semblait que ce
n’était pas tout à fait cela ou du moins que sa tendresse se nuançait de
sentiments assez complexes.
L’examen de la chambre acheva de me troubler. Une armoire à livres en
constituait le principal ornement. Groupés en ordre fantaisiste,
Chateaubriant y voisinait avec Boccace, Stendhal avec Feuillet. Je
découvris côte à côte _Saint Paul_ de Renan et l’_Histoire des
Variations_. Au total, la bibliothèque d’un homme de goût et qui pêche
un peu au hasard. Ah! que nous étions loin des Contributions! J’avais
cru mon ami droit, bon, de parfaite éducation et rien de plus: ici
encore, n’avais-je pas vu trop simple? Les êtres ne le sont jamais.
--Ne descendez-vous pas bientôt?
Théodat appelait du dehors, faisant des signes d’appel. Abandonnant ma
rêverie, je m’empressai de le rejoindre.
--Profitons du soleil qui nous reste, dit-il aussitôt. Il n’y a pas de
vent, la campagne est supportable, nous avons donc de la chance, mais en
septembre le soir arrive comme un voleur.
Et me montrant la direction du plateau:
--Par ici, à moins que vous ne désiriez visiter le village?
--Allons où il vous plaira, répliquai-je.
Il partit l’air satisfait. Je marchais à côté de lui, ayant le sentiment
que jusqu’alors le tête-à-tête n’avait pas compté. Le vrai revoir
seulement commençait.
Après avoir fait quelques pas en silence, ce fut moi qui l’interrogeai:
--Maintenant, parlons enfin de Castres; je demande à tout connaître,
installation, amis nouveaux, ennuis ou agréments administratifs, même le
reste... s’il y en a.
--Vous serez vite au courant, répondit-il paisible. Castres est
l’antichambre de Saint-Christol, le bureau est l’antichambre de la
retraite: quant au reste, je finirai sans doute Commis principal et
reviendrai ici, aux vacances d’abord, puis tout à fait.
Je m’efforçai de sourire:
--Vous foncez les couleurs à plaisir. Castres doit bien avoir, comme
Bordeaux, son café de la Comédie, et quant à l’avenir...
Il m’interrompit:
--Je ne vais plus au café et l’avenir... le voici.
Il avait tendu le bras vers un mur qui apparaissait à gauche de la
route, non loin de nous. Aux cyprès qui le dépassaient je reconnus le
cimetière.
Frappé par l’accent de détresse qui avait traversé la voix de Théodat,
je me rapprochai de lui affectueusement.
--Qu’y a-t-il encore pour vous rendre si malheureux?
Il me regarda, étonné, parut hésiter, puis haussa les épaules:
--Mais rien... rien que la vie qui continue, les ennuis qui passent, et
le terme qui vient.
Une seconde j’eus envie d’insister: il me parut plus sage de me taire.
S’il devait se livrer, autant valait qu’il le fît de lui-même: les
questions n’auraient servi qu’à le rendre plus farouche.
--A mon tour, reprit-il soudain. Quels changements dans Bordeaux?
L’Intendance reste pareille?
--Il m’a semblé.
--Je ne sais ce qui me retient d’aller m’en assurer. Croiriez-vous que
je regrette jusqu’à la rue Judaïque!
--Venez la revoir.
--Pourrais-je quitter ma sœur dans cet état? Au fait, maintenant que
vous l’avez vue, quelle impression en avez-vous?
Je crus qu’il voulait parler de la maladie.
--Sa mine est telle que...
Il ne me permit pas d’achever:
--Il s’agit de votre impression... morale.
--Dans ce cas, je n’hésite pas à proclamer que Mlle Théodat me paraît
charmante.
--Enfantine, n’est-ce pas?
Il soupira, guettant mon approbation et quand il l’eut reçue:
--Parfait. Je me figure par instants que j’ai une grande fille à moi,
une fille qui n’est pas à marier, Dieu merci! mais qui rêve et m’a
institué le gardien de son rêve. Autrefois, j’ai pu craindre que vous ne
tentiez de me déranger dans mon office; cela m’était pénible. Ma peur
est passée: Je suis redevenu tranquille.
Il y avait un tel contraste entre le détachement du ton et ses paroles
que je me demandai soudain: «L’aime-t-il vraiment?»
Nous avions dépassé le cimetière et avancions maintenant dans la
campagne. Je revois encore au premier plan du long plateau les chaumes
roussis par l’automne, un peu au delà deux peupliers minces--pourquoi,
en France, où qu’on aille, aperçoit-on toujours des peupliers? Ensuite
une onde soulevait la terre. Des sillons fraîchement tracés donnaient
l’illusion qu’en se gonflant le sol s’était craquelé. Très loin, des
bois mordaient le ciel. La paix, alentour, était si grande qu’on
entendait le frisselis de la haie se mêler au bruit de nos pas.
Théodat reprit:
--Gardien de rêve est un métier bizarre. Si seulement je croyais à celui
de ma sœur!
--Félicitez-vous du moins qu’il la console. Sauf votre présence de temps
à autre, quelles joies peuvent bien illuminer sa vie de recluse et de
malade?
Il me considéra, avec un réel étonnement:
--Il est fort heureux pour elle que ma sœur soit ainsi. Les biens que
l’on ignore sont des biens dont le regret ne trouble pas. Ne la plaignez
pas trop.
De plus en plus intrigué par ce langage singulier, je répliquai à
mi-voix:
--Je me demande si vous la plaignez assez.
--Oh! s’écria-t-il, il me suffit de l’aider.
Pour le coup, je cessai tout à fait de comprendre, ou plutôt je craignis
d’entrevoir la vérité. Oserais-je la formuler? J’hésitai une seconde,
mais l’expression de Théodat était devenue si anxieuse que brusquement
je m’y décidai:
--Etes-vous bien sûr de ne pas regretter aujourd’hui ce que vous avez
fait pour elle?
Il se recueillit un long moment.
--Non, fit-il, je ne regrette rien.
--Alors?...
--Me suis-je interdit pour cela de trouver mon sort assez cruel?
--Le serait-il plus aujourd’hui qu’à l’heure où vous l’avez choisi?
Un rire d’ironie tordit sa bouche:
--Vous en avez de bonnes: comme si l’on choisissait jamais!
Et tendant le bras vers l’horizon:
--Ai-je choisi par exemple d’achever dans cet affreux décor une vie
ratée?
Il devina que j’allais protester.
--Ratée, je dis bien: autant que celle de ma sœur! L’un égrène des
chapelets, l’autre gratte du papier: nous voilà bien avancés tous deux!
La seule différence consiste en ceci que ma sœur n’a jamais soupçonné
d’autre occupation, tandis que moi...
Sa voix devint plus sourde: un imperceptible tremblement obligeait ses
phrases à tomber par saccades.
--... Tandis que moi, je connais la ville, les hommes, le luxe, ce que
peut être la douceur de vivre, ce que donne une ambition réalisée. J’ai
eu sous les yeux des amants. J’ai cru moi-même en devenir un. Enfin,
comme certains mendiants que j’ai vu humer l’odeur des plats devant un
sous-sol de restaurant, j’ai respiré de loin tous les fumets du bonheur;
après quoi, bien édifié sur ce que je perds ou n’ai pas eu, mûr pour
regretter en connaissance de cause, je vais rentrer à Saint-Christol!
Et se tournant vers le village:
--Renoncer à un foyer, reprendre des habitudes de fonctionnaire pauvre,
n’avoir plus d’espoir d’avancement, même quitter Bordeaux: belle
affaire! on continue de vivre: mais n’avoir d’autre issue que la
retraite derrière ces murs, s’ensevelir dans ce silence!...
D’un lent regard il enveloppa les toits de tuile que le soleil colorait
de pourpre. En avant d’eux, la rangée des cyprès du cimetière formait un
écran sombre au sommet duquel quelques pointes luisaient, pareilles à
des flammes de cierge. Partout ailleurs, des chaumes, une solitude
décolorée, le plateau morne que ne traversait ni un vol d’oiseau ni un
bruit d’insecte...
Il acheva:
--Dire qu’autrefois j’appréhendais les nuits de Saint-Christol! Je vais
vers bien autre chose! Il s’agit d’y mourir, jour à jour, dans le vide
des heures et sachant que je ne m’en échapperai qu’entre quatre
planches... pour aller là!...
Puis, il baissa la tête et comme s’il voulait s’arracher à la hantise
qui me bouleversait, se remit en marche d’un pas rythmé.
Cette fois, je ne doutai plus qu’il m’eût livré tout le secret de sa
détresse. Il y avait donc une limite devant laquelle son abnégation
reculait! Cet homme qui avait accepté sans se plaindre les pires
sacrifices, à l’idée de vieillir loin de la ville et dépouillé des
maigres distractions auxquelles la vie l’avait habitué, se révoltait et
criait grâce! Que d’obscurités se dissipaient pour moi! Du coup, je
compris les réticences, quand il nommait Saint-Christol, le lyrisme
jadis à propos des becs de gaz, les stations devant les magasins qui
avaient l’air d’un adieu et jusqu’au mélange de sentiments à l’égard de
sa sœur, que je venais de surprendre aujourd’hui. Mais en même temps, un
désir brusque s’emparait de moi. Je n’acceptais pas de le laisser
souffrir ainsi de perspectives en somme lointaines et peut-être
chimériques. Tant d’années nous séparaient encore de sa retraite et qui
de nous, d’ici là, vivrait encore?
--Très bien, dis-je posément: rien de tel que de poser le problème pour
en découvrir la solution. Qui vous oblige, l’heure venue, à quitter vos
habitudes? Quelle nécessité de vous réfugier ici, alors que vous adorez
la ville autant qu’un paysan peut adorer son champ? La maison de vos
parents? Vous n’avez pas l’air d’y tenir. Votre sœur? Une seule chose
sans doute l’intéresse: vivre avec vous. Vendez la maison, emmenez votre
sœur, votre bonheur sera sauf et le devoir aussi.
Il m’avait écouté avec un air d’extrême attention.
--Le devoir!... murmura-t-il: j’aimerais apprendre où il commence, où il
s’arrête, et même s’il y en a un. Quand j’ai décidé ce que j’ai fait, je
ne me suis guère occupé de savoir pourquoi je le faisais! Nous étions
deux: j’ai cherché comment les tirer d’affaire, compris qu’on n’en
pouvait sauver qu’un à condition de négliger l’autre, et là-dessus, j’ai
agi aussi irrésistiblement que lorsque j’inscris au total d’une addition
le chiffre convenable.
--En quoi ce que je propose fausserait-il votre arithmétique?
répliquai-je.
Ma question dut le troubler, car je le vis s’arrêter net.
--Vous n’avez pas saisi, fit-il d’une voix triste. Il est possible que
je ne tienne pas à la maison paternelle: j’avoue même que c’est exact...
pour le moment... Ma sœur, elle, mourrait de la quitter.
--Même si la quitter devait vous faire vivre?
Il ne répondit pas.
--Lui en avez-vous jamais parlé?
--Ah! non! s’écria-t-il: mon désespoir suffit.
--Alors qu’en savez-vous?
--Je sais... commença-t-il.