Le même soir, Théodat fut fidèle au rendez-vous. A l’inverse du matin,
l’entretien demeura languissant: nous avions l’air de nous ennuyer, et
pourtant je doute que deux êtres se soient jamais sentis plus proches.
En période de crise, les mots décolorés, mieux qu’une explication
directe, traduisent l’âme avec les nuances, presque indiscernables, de
son émoi.
Donc nous parlions de choses et d’autres. A peine nos yeux se
rencontraient-ils parfois, et, sans effort, je percevais les pensées qui
agitaient mon ami, de même que lui sentait quelle était ma pitié.
Combien cette soirée aux lumières, la première probablement depuis le
retour de Théodat, devait-elle être pour lui cruellement évocatrice! Il
avait l’air de ne s’occuper que du va-et-vient autour de nous: en
réalité voyait-il autre chose qu’un salon paisible, une femme, et des
minutes heureuses que l’avenir ne rendrait plus?
Ce même soir, je compris aussi, que, si je souhaitais établir nos
réunions, il conviendrait de quitter la Comédie.
Un jeu assez plaisant suivit, où chacun, n’ayant aucune illusion sur le
fonds, s’ingéniait à découvrir un prétexte pour justifier un changement
aussi grave. Théodat se plaignait de la puanteur du tabac, du manque
d’air, du bruit. Je remarquai à mon tour le défaut de prévenance pour
les clients, à preuve l’incident des tables prises. Après quelques
autres détours où un auditeur étranger aurait cru reconnaître la
déplorable frivolité française, sous laquelle se cachent d’habitude les
propos décisifs, je suggérai:
--Quel dommage de ne pouvoir émigrer en un lieu plus tranquille.
--J’en ai découvert un, dit Théodat.
Il fut convenu sur-le-champ que l’on adopterait la Rotonde de la
Renaissance, place Gambetta, qui est bien un établissement de cinquième
ordre, mais où les tarifs sont moindres d’un tiers.
Quand vint enfin l’heure du départ, Théodat parut trouver naturelle mon
escorte. Plutôt que de lui demander son adresse, je l’accompagnai
jusqu’à sa porte. En nous séparant, nous avions l’air de gens qui
achèvent une promenade accoutumée. Dès qu’on livre un peu de son
existence intime à un passant, on ne saurait plus dire exactement à quel
moment ce passant y a pénétré.
Je m’attarde à des détails qui paraissent puérils. C’est qu’aussi les
premières heures de l’amitié laissent dans l’âme une fraîcheur que le
temps n’arrive pas à dissiper. Tel qui serait sans doute en peine de
retrouver le nom de toutes ses maîtresses, évoque jusqu’à la minutie les
moindres incidents d’une camaraderie d’enfance. D’ailleurs la vie d’un
homme est-elle faite d’autre chose que de détails, pareillement sans
caractère, dès qu’on les analyse isolément? A part nos réunions
régulières à la Rotonde et notre intimité croissante, s’est-il passé
quoi que ce soit d’extraordinaire, durant le mois qui suivit ce premier
soir? Et pourtant... oui pourtant quel spectacle poignant, puisque jour
à jour, j’ai entrevu, deviné plutôt le dépouillement progressif subi par
mon ami!
Non pas qu’il y eût en lui une volonté définie de sacrifice: c’était son
bonheur qui le quittait sans bruit, par morceaux, le laissant pareil à
un voyageur détroussé qui n’ose se plaindre.
Et d’abord, un immense regret dévora son cœur. Ayant renoncé à l’amour,
il s’obstinait à aimer... Oh! il n’y avait là rien de la passion qui
figure dans les romans, profère des cris et prend à témoin le ciel de
son droit méconnu: au contraire des sentiments très simples, mais
tragiques à force de sincérité. Il avait rêvé du mariage; une ardeur de
paternité le hantait; toute sa tendresse, enfin, éparse jusqu’alors
s’était concentrée sur un visage de femme. Brusquement, cette tendresse
était devenue trahison: plus de foyer en perspective, et la certitude de
la mort solitaire...
Qu’on ne réponde pas que, ayant accepté cela de son plein gré, il devait
de même s’y résigner. Aux premières heures, le pire semble toujours
léger, on décide, on renonce, on croit à peine souffrir: la vérité ne
paraît qu’après, quand déjà il n’est plus temps. Théodat, l’excitation
passée, savourait l’entière douleur d’une solitude qu’il avait estimée
d’abord plus légère, et qui ne se révélait que maintenant.
Que de fois ai-je ainsi surpris sur son visage une mélancolie désolée.
Alors que ne se croyant pas observé, il laissait libre cours à sa
pensée! Hélas! il est des domaines interdits, même au confident le plus
proche: il se taisait. Et s’il avait parlé, comment répondre? Toute
parole n’eût servi qu’à ranimer des souvenirs encore brûlants. Mieux
valait, s’il souffrait d’oublier, tenir cependant pour établi que
l’oubli était déjà réalisé.
Le reste, en revanche, ne put rester dans l’ombre. Avant d’y venir,
toutefois, une brève remarque est nécessaire.
A part l’abandon de la Comédie, Théodat au début n’avait modifié aucune
de ses habitudes. En particulier, et parce qu’il haïssait les tables
communes, dès sa nomination au principalat, abandonnant le régime des
pensions économiques, il s’était décidé à manger au restaurant, tantôt
ici, tantôt là. Il continuait, ou du moins, le laissait entendre.
Or, un jour que je remarquais en lui plus de tristesse que de coutume,
je me hasardai à demander:
--Où dînez-vous, ce soir?
Il tressaillit, comme un collégien pris en faute.
--Pourquoi cette question?
Je répondis, sans y mettre malice:
--Parce que je me risquerais à vous imposer pour une fois mon voisinage
durant le repas.
Je vis son embarras s’accroître.
--Me trouveriez-vous indiscret?
Il hocha la tête:
--Non, mais je vous avouerai que j’ai déjà de la compagnie, et plus que
je n’en désire.
Je le regardai, étonné par ses réticences. Il comprit mon interrogation
muette.
--Je retourne à mon ancienne pension. Il suffit souvent d’un hasard pour
découvrir qu’on tenait aux choses plus qu’on ne l’imaginait.
Des explications confuses et copieuses, complétèrent ce préambule:
c’était toujours ainsi quand il se sentait embarrassé.
Entraîné par un collègue il avait accepté d’y aller dîner encore un
soir. O surprise! plus de nappes sales! une table nette, des mets
acceptables, à peine quelque odeur de cuisine et une réception d’enfant
prodigue!
Pris au dépourvu, lâchement, il avait dû céder aux instances des
convives et de la patronne. Bien entendu, il ne s’agissait que d’une
reprise momentanée. Pour peu que les nappes redevinssent douteuses...
Je l’interrompis, railleur:
--Arrêtez-vous: c’est une plaidoirie qui commence.
Aussitôt son éloquence tomba. Il baissa les épaules, espérant que je
n’insisterais plus.
--Expliquez-moi, repris-je à brûle-pourpoint, d’où vient cette ère de
parcimonies obligatoires, puisqu’avant la mort de votre père la
perspective d’un ménage ne vous effrayait pas?
Il protesta:
--Obligatoires, non: passagères tout au plus!
Et se rendant compte que sa protestation même était un aveu:
--D’ailleurs, je ne songe pas à nier que je traverse une passe un peu
difficile: mais elle ne durera pas.
--En êtes-vous sûr?
Notons au passage le changement que de telles paroles apportaient dans
notre union. J’avais conscience de me hasarder ici sur une terre dont il
aurait pu vouloir me chasser. Que de gens confient leurs aventures de
cœur les plus secrètes, qui, pour rien au monde, ne livreraient leurs
embarras de fortune!
Il répondit pourtant, sans hésiter:
--Pas plus que vous, je n’aperçois de différence notable entre vivre à
deux dans un ménage, ou vivre deux, l’un à la ville, l’autre installé
chez lui, à la campagne. Aussi les difficultés dont je parle
viennent-elles d’ailleurs. N’oubliez pas que je suis un propriétaire qui
s’installe. On ne prend pas possession d’une maison sans découvrir mille
petites réparations, demeurées en l’air et qui, tout à coup, ne peuvent
se remettre. Il faut donc restaurer. Pour une dépense qui n’a qu’un
temps je m’assure un abri qui durera ensuite autant que moi.
Pourquoi ai-je insisté? Une fois engagé sur certains chemins, on
n’arrive plus à s’arrêter.
--Naturellement, vous aviez décidé cela, au moment de votre séjour à
Saint-Christol?
--En principe, oui: car pour le détail...
--Cependant, si ce n’est vous, qui pourrait le faire?
--Mais... l’intéressée, cela va de soi.
--Bref, votre sœur commande... et vous payez.
--Si vous y tenez.
Je ne pus me tenir de prononcer un mot dur:
--Il est regrettable qu’elle ne cesse de rêver que pour voir grand à vos
dépens!
Il se redressa, blessé:
--Elle voit comme je le souhaite.
--Elle ferait bien de voir aussi à quoi elle vous condamne!
Il m’était venu sur les lèvres que je me chargerais au besoin de
supprimer une ignorance si profitable: je m’arrêtai pourtant. Déjà
l’irritation de Théodat se dissipait.
--Ne blâmez pas trop mes prodigalités, reprit-il avec un bon sourire:
j’oblige des portes à se fermer, je munis d’eau une cuisine qui n’en a
pas, et je refais des croisées qui laissent passer la pluie: le tout
pour vous recevoir...
--Que me chantez-vous là?
--Il ne suffit pas d’avoir une maison: j’aimerais y attirer mes amis.
Je répliquai sottement:
--Attendons, pour en reparler, que les budgets reprennent leur
équilibre!
--Alors, nous risquons d’attendre bien longtemps, dit-il en riant.
Et l’incident fut clos. Il en devait rester néanmoins une trace durable.
Parce que je soupçonnais la sœur de Théodat d’abuser de lui sans
discrétion, je me promis de guetter de plus près les changements qui ne
manqueraient pas de survenir encore, et de m’y opposer, s’il était
nécessaire, par une intervention directe. En même temps, comme s’il eût
deviné mes projets, Théodat évita désormais de prononcer le nom de sa
sœur. Sa tristesse devenait aussi plus grande. Alors que le temps aurait
dû l’émousser, il semblait au contraire y puiser des aliments nouveaux.
Mis en éveil, je crus en découvrir la cause, une huitaine plus tard ou
environ: je me trompai encore.
Cette fois, nous étions à l’heure où j’accompagnais d’habitude Théodat
regagnant son chez lui. Séduits par la douceur inaccoutumée de la nuit,
nous avions marché sans hâte et goûtant le plaisir de flâner, en dépit
des magasins fermés et de la chaussée déserte.
Arrivé devant la porte de Théodat, je montrai le balcon qui desservait
les fenêtres de sa chambre:
--A votre place, fis-je gaiement, plutôt que de me coucher, j’y
installerais un fauteuil et continuerais de respirer la brise. Avez-vous
toujours habité là?
--Oui, répondit-il, vous apercevez là mon seul luxe et j’y tenais.
--Vous y teniez: pourquoi cet imparfait?
--Parce que d’ici 48 heures, je déménage rue Judaïque.
Après le restaurant, la chambre!
Je saisis son bras, et l’entraînant avec moi sur le trottoir:
--Pour le coup, m’écriai-je, je ne laisserai pas continuer votre sœur...
Il m’interrompit:
--Et moi, je vous supplie d’attendre, pour la juger, d’être venu à
Saint-Christol!
--Vous savez parfaitement que je n’irai jamais vous encombrer là-bas!
--Vous y viendrez, ne serait-ce que pour moi qui dois y passer mes
vacances!
--Votre sœur exige aussi que vous lui teniez compagnie?
La pensée que--pour elle toujours--il s’apprêtait à sacrifier les vingt
jours étiques qu’octroie l’État en compensation d’une année de bureau,
achevait de m’exaspérer.
--Vous vous trompez, dit-il: ma sœur n’entre pour rien dans mon projet:
j’ai, moi aussi, là-bas, des habitudes à prendre... En attendant d’y
parvenir, le présent suffit. Contentons-nous de regretter mon balcon!
En même temps, il se retourna pour le considérer et tout à coup j’eus
l’étonnement de découvrir en lui un homme nouveau. Il continuait, comme
pour lui-même, mais sa parole et son geste frémissaient:
--Je ne l’ai guère pratiqué qu’à la nuit close: qu’importe! je l’aimais
parce que je ne m’y sentais jamais seul. On n’est pas seul, quand une
ville est sous vos pieds, même si elle a l’air de dormir, même s’il n’y
a pour l’animer que des becs de gaz postés sur le trottoir, ou un sergot
qui, le dos collé au mur, tâche d’oublier sa veille, en s’endormant
debout!
--Si vous ne regrettez que la vue d’un bec de gaz, je vous préviens
qu’il s’en trouve également rue Judaïque, murmurai-je railleur.
Cette ironie le déconcerta:
--Ne plaisantez pas, répliqua-t-il sèchement: à vous, dont l’existence
ignorera toujours la campagne, je conçois qu’il paraisse indifférent de
loger au fond d’une cour, ce que je vais faire rue Judaïque: pour moi,
la seule pensée du silence que j’y trouverai la nuit, met mon âme en
dérive: d’avance, je croirai dormir à Saint-Christol!
--Oh! dis-je encore, plus d’un souhaiterait pareil repos!
Alors, pour la seconde fois, son corps frémit:
--Avez-vous vécu dans un village, vous? Non? Dans ce cas, comment
sauriez-vous ce qu’est le repos dont vous parlez? Pas d’autre bruit que
celui des vers dans une poutre ou du vent à travers les tuiles du
grenier; la sensation de l’abandon au creux d’une immensité d’ombre, le
naufrage au sein d’un océan de terre où tout vibre sans que rien ne
bouge... On ne peut même pas appeler au secours, tant on a peur qu’un
simple cri fasse couler le navire! Et partout l’obsession de la mort,
d’une mort que l’on devine se promenant sous la fenêtre, et qui a hâte
de vous prendre, parce qu’elle aussi s’ennuie... Tandis qu’en ville...
Une ville, voyez-vous, ne dort jamais tout à fait, et la mort y est si
occupée, qu’elle n’a pas le temps de faire le guet. Vous vous moquiez de
me voir aimer ces becs de gaz: parfaitement! je les aime: ils sont de la
lumière qui durera jusqu’au jour. Et j’aime aussi les couples furtifs
qu’ils éclairent au passage, le chiffonnier qui s’en approche pour
inspecter sa hotte, le tombereau de légumes qui en passant fera trembler
leur flamme; j’aime jusqu’au tramway qui, à l’aube, grincera contre
cette courbe des rails, en me réveillant en sursaut!...
--Pourquoi Saint-Christol vous fait-il si peur? dis-je presque malgré
moi.
Ma remarque parut dissiper cet accès de lyrisme déconcertant.
--Il ne me fait pas peur: je n’ai pas le goût d’y vivre, non plus que
dans mon nouveau logement, c’est tout. Je ne sais d’ailleurs pourquoi je
parle de cela. En somme, il ne s’agit que d’habitudes, et celles d’un
vieux garçon peuvent être bousculées sans que le monde en pâtisse...
Il tira sa clé, et approchant de la porte:
--A demain...
--Un instant! m’écriai-je: avant de nous séparer ce soir, je voudrais...
le nouveau changement doit-il être enfin le dernier?
Il se retourna d’un air las:
--Pour répondre, il faudrait connaître ce que nous réserve demain.
--Mais, instruit par l’expérience, vous vous attendez à ce qu’il exige
de nouveaux sacrifices?
--Je ne vous suis plus.
--Rien de plus clair, cependant. Sous le prétexte qu’elle ignore vos
ressources, votre sœur vous exploite. S’il ne faut que l’éclairer pour
arrêter les frais, j’estime qu’il est temps de vous rendre ce service.
Il eut une sourde exclamation:
--Vous n’allez pas lui écrire?
--Je le ferai dès ce soir.
--Je vous le défends! Vous n’avez pas le droit...
--J’ai celui d’une amitié, résolue à vous sauver, fût-ce malgré vous!
Il me couvrit d’un regard égaré:
--Et si je vous jure, moi, qu’en écrivant à ma sœur vous n’ajouterez
qu’un tourment de plus à ma vie présente? Vous imaginez-vous que je
n’aie de soucis qu’à Saint-Christol?
Puis, sans attendre la réponse, il enfonça la clé dans le pêne, poussa
la porte et disparu.
Je rentrai chez moi, incertain. En m’attachant aux seuls faits parvenus
à ma connaissance, je n’avais donc pas tout vu! Autre chose que
j’ignorais, provoquait l’angoisse de Théodat. Des soucis étrangers à
Saint-Christol, avait-il dit. Soit, mais lesquels? S’agissait-il de la
femme qu’il avait aimée, ou d’aventures plus anciennes? En tous cas,
écrire, comme j’en avais eu la pensée paraissait maintenant dangereux ou
inutile: il n’y avait qu’à attendre. A en juger par l’attitude de
Théodat durant les quelques jours qui suivirent, je ne doutai pas
d’ailleurs que la lumière ne se fît bientôt.
Il avait déménagé. Déménager est un grand mot quand il s’agit d’un
employé: quelques livres, parfois une lithographie et le reste tenant
dans une malle. Pourtant, lorsque je visitai l’installation de la rue
Judaïque, je m’aperçus que la malle n’était pas encore défaite et que le
surplus gisait au hasard. Il semblait qu’à peine arrivé, Théodat eût
craint de ne pas rester.
Je constatai de même qu’il était moins résigné. Quand il parlait, il ne
résistait plus,--lui, si discret d’habitude,--à faire de brefs retours
sur sa situation et ils étaient toujours amers.
On aurait dit enfin, à voir la continuelle inquiétude qui bridait son
visage innocent, qu’il redoutait partout la rencontre d’un mystérieux
ennemi.
A part ces apparences que je devais être seul à remarquer, car seul un
ami pouvait aussi les apercevoir, nul indice pour indiquer la voie.
Tout, au contraire, paraissait avoir repris un cours normal. Jusqu’aux
demandes de la sœur qui avaient dû faire trêve, car il me dit un jour:
--Dieu merci! j’ai fini de régler Saint-Christol.
Et cela, sur un ton qui ne permettait guère d’en douter.
Cependant, je le répète, j’étais sur le qui-vive. Par une sorte de
bizarre pressentiment, je ne l’étais pas moins pour moi que pour lui. Je
me sentais menacé, comme si le coup, en le frappant, devait me frapper
aussi.
On a bien tort de négliger de pareils avis intérieurs: ils sont une
première défense de l’être contre la tempête que masque l’horizon.
Ceux-ci ne me trompaient pas, hélas! Moins de dix jours après ma visite
rue Judaïque, le voile se déchirait et cette fois, nous étions, l’un et
l’autre, emportés par le vent...
Je vois encore la scène.
J’entrais à la Rotonde, ayant dîné plus tôt que d’ordinaire et me
croyant par suite bon premier, quand j’aperçois Théodat déjà installé et
qui, dès que j’apparais, se lève, accourt à ma rencontre.
--Enfin! vous voilà!
--Et moi qui me croyais en avance! Mais qu’avez-vous?
--Je vous attendais pour vous faire mes adieux.
Je recule, abasourdi:
--Vos adieux!... vous partez en voyage?
--Pas du tout... la disgrâce... déplacé!...
Il s’exprimait en hachant les syllabes, tel un homme hors d’haleine: et,
de fait, s’il gardait un semblant de sang-froid, ses mains et ses lèvres
tremblantes révélaient un irrésistible émoi.
Du coup, l’âme chavirée à la pensée que c’est là, peut-être, notre
dernière soirée, je le ramène à notre place habituelle, je m’asseois en
face de lui, je le regarde, et nous restons ainsi immobiles, la gorge
serrée par un chagrin qui ne se réalise pas encore, attendant je ne sais
quoi qui ne viendra pas.
Enfin, je réussis à prononcer:
--Où prétend-on vous expédier?
--A Castres.
J’ignore vraiment pourquoi je demande cela. Que m’importent Castres ou
Quimper, dès lors que nous ne pourrons plus nous retrouver!
Ensuite, la révolte:
--Vous acceptez?
C’est son tour de se montrer surpris. Il ferait beau voir qu’un
fonctionnaire, ne fût-il que commis principal, s’avisât de jeter à la
tête des autorités un refus qui équivaudrait à une démission!
Je reprends:
--D’ailleurs, vous parlez de disgrâce: que vous reproche-t-on? quelles
raisons?...
--Vous les imaginez bien, je pense? réplique-t-il douloureusement. Après
une pareille rupture, le Directeur...
Il n’achève pas. Ce qu’il a dit suffit. En effet, j’avais oublié la
vengeance certaine du Directeur. Pour m’enlever à ce point ma
clairvoyance du début, il a donc suffi que mes sentiments personnels
fussent dans le jeu! Tout à coup, la voici qui revient--trop tard. Sans
que Théodat ait besoin d’en dire plus, je sais maintenant de quoi il a
souffert. Le mystérieux ennemi se découvre: en représailles, sans même
passer le mot, uniquement parce qu’il affecte de se désintéresser
désormais d’un employé qui avait ses grâces, le Directeur a transformé,
bousculé, empoisonné la vie quotidienne de Théodat!
Qui n’a respiré l’atmosphère écœurante d’un bureau ne peut saisir ce
dont je parle.
Le Directeur passe tout au Principal: chacun se terre et se tait. Le
Principal a cessé de plaire: revanche, brimades et martyre.
--Si vous n’êtes pas content, faites vous-même la besogne!
On chuchote des ordures.
--A qui en avez-vous, un tel?
--A Dieu le Père.
Imaginez de vieux collégiens sans autre ressource que la haine pour se
distraire de l’ennui auquel le destin les rive, et libres de la sortir,
puisque l’autorité les y a presque invités. Comment fuir? La longueur de
chaîne dont dispose la victime ne dépasse pas la limite de l’enceinte
exécrée. A qui se plaindre? Ceux qui devraient sévir, sourient. Calvaire
sans terme ni pitié. J’ai connu des gens qui en sont morts. Théodat,
lui, pour son bonheur, s’en échappait. Il y a des cas où il est
excellent d’être chassé. J’aurais dû le féliciter. Cependant, je me
contente de répéter:
--Le Directeur... c’est juste...
--Naturellement, poursuit-il, on a choisi une résidence où je n’aurai
plus de frais de séjour...
Et je répète une fois de plus:
--Naturellement...
Il semble que je trouve logique de le voir revenir à la gêne totale des
années de début...
Après cela, le reste de la soirée ne compte pas et il serait superflu de
s’y attarder. En revanche, le départ de Théodat le lendemain est demeuré
gravé dans ma mémoire.
Je l’accompagnai à la gare. J’éprouvais un déchirement égoïste. Lui
affectait un grand calme. Il dit, non sans ironie:
--Je me crois redevenu surnuméraire.
Et montrant sa valise:
--Voyez: elle est pourtant moins remplie qu’à mon arrivée.
Quand je l’eus installé dans son compartiment de troisième classe, il
dit encore:
--Nous nous connaissions depuis un mois à peine, et je ne supporte pas
l’idée que nous allons nous séparer sans retour.
Puis, la voix changée, une supplication muette dans les yeux:
--Vous retrouverai-je à Saint-Christol?
Déjà le train s’ébranlait. Alors, emporté moi aussi par le désir de ne
pas le perdre tout à fait, j’oubliai que je m’étais juré de ne jamais
lui imposer cette charge, et approuvant d’un signe de tête:
--A bientôt, c’est promis!
«Irai-je encore à la Rotonde, ou vaut-il mieux retourner à la Comédie?»
me demandais-je ensuite, en revenant de la gare.
Mais, le soir, je n’allai ni à l’un ni à l’autre, tant Bordeaux me
paraissait désert, et je regagnai ma chambre, triste comme si je
pleurais une morte.