Ce fut le père de M. Serpe qui fit le voyage de Chinon pour
demander ma main. Il n'était point mal du tout, ce vieillard;
un peu cassé, tout blanc avec un teint rose; un air réservé et
timide; il donnait l'impression d'une nature un peu féminine et
tendre et qui avait dû beaucoup souffrir. Son fils n'avait rien de
lui, mais rien de rien; était-ce pour cela qu'il parlait si peu de
son père? Pourtant on les sentait unis par un lien d'amitié assez
vif; ils avaient mêmes idées sur beaucoup de choses, mais le père
mettait à les exprimer une manière... ah! comment dire cela?...
une certaine bonhomie, une certaine grâce qui vous faisaient
sourire sans qu'on cessât de l'écouter sérieusement... Mon Dieu!
si son fils avait hérité de cela!... je l'aurais peut-être
aimé!... Qu'il est donc vrai que ce n'est pas par l'intelligence
que nous sommes le plus rapprochés les uns des autres, mais par
une façon de sentir qui donne à nos idées leur forme, qui ne
change point, elle, et qui peut si facilement faire changer les
idées!...
Après que nous eûmes fait connaissance dans le salon, la
conversation tomba tout à coup, et, comme personne ne la relevait,
grand'mère me fit signe de m'éloigner: c'était l'heure de la
demande officielle qui était venue. Je laissai les deux familles
et m'en allai dans la salle à manger, ayant de grands battements
de cœur: quoique tout fût convenu depuis longtemps, il n'y
avait pas à dire, c'était en ce moment-ci que, là, tout près, de
l'autre côté de la cloison, on liait mon sort en y mettant les
formes.
Françoise entra, venant de l'office, et traversa la salle à
manger. Elle comprit ce que je faisais là, ce qu'on faisait de
l'autre côté, et se prit à sourire d'une façon singulière.
--Eh bien!... quoi?... tu es contente?
Elle était contente; toute la maison était contente; le mariage
plaît à tous.
Mais moi, je crois que j'étais verte quand je reparus dans le
salon. Le papa Serpe me demanda la permission de m'embrasser.
Puis son fils me passa au doigt un fort beau brillant: c'était
mon anneau de fiançailles. Je n'étais pas fâchée d'avoir à moi un
si beau brillant. Toutes sortes d'idées tournoyèrent en peu de
temps dans ma cervelle; je vis des contes de fées, des carrosses,
des robes de bal, des princes et des lumières en quantité; je me
dis: "Le bonheur!... le bonheur!..." Et ces deux mots, répétés,
m'apparurent véritablement, en caractères d'une belle flamme
bleuâtre, mais d'une nuance plutôt triste. Puis, je voulus dire
quelque chose, remercier, et je me reprochai de n'avoir pas prévu
cette cérémonie et préparé ce que je devrais dire pour n'avoir pas
l'air d'une cruche devant mon futur beau-père. Je ne sais ce que
je dis. Ce qu'il y a de certain, c'est que je dus m'asseoir; j'eus
un étourdissement, rapide, qui ne fut pris que pour une émotion,
après tout, assez naturelle. Et mon fiancé me baisa la main. Je
lui souris, d'une façon assez niaise, et n'eus plus qu'une idée:
m'essuyer la main.
Je la frottai, derrière moi, contre ma robe de toile. Et je fus
effrayée de m'être sentie obligée de faire cela; j'en demeurai
toute stupide. En y songeant je regardais mon solitaire qui
étincelait. Ma grand'mère dit:
--Elle est hypnotisée!...
Je dus paraître bien innocente, bien enfant. Pourtant, ce qui se
passait en moi était d'une grande personne.
On alla, comme de juste, présenter le papa Serpe chez les
Vaufrenard. Ce n'étaient pas les Vaufrenard qui avaient déniché
les Serpe, ni fait, à proprement parler, le mariage; mais ils
s'enorgueillissaient d'y avoir contribué de tout leur pouvoir;
cette union était pour eux une fête de famille. Ils s'y prêtaient
à tel point, qu'en l'honneur de M. Serpe qui n'aimait pas la
musique, aussitôt notre entrée dans la maison, désormais, ils
faisaient taire tout instrument. Un jour que nous les avions
entendus jouer, du dehors, nous les vîmes fermer piano et
harmonium à notre seul aspect; je me hasardai à dire:
--Mais, je suis toujours musicienne!...
Ils ne soutinrent pas le contraire, mais ils firent comme si je
n'avais rien dit.
Je crois qu'ils essayaient de me faire oublier la musique!
Et, en effet, il était vrai que je ne touchais presque plus mon
piano. Ne plus provoquer au bout de mes doigts ce langage qui
m'avait entretenu, pendant des années, dans un état d'esprit élevé
et poétique, cela m'avait manqué pendant quelques jours, quelques
semaines peut-être; mais on avait eu tant à faire avec les robes,
les chiffons, les voyages à Tours,--non plus pour aller chez Mme
de Testaucourt, par exemple!--que la privation s'était assez
vite adoucie. Les préparatifs du mariage étaient tels, dans nos
provinces où l'on faisait beaucoup de ses propres mains, qu'une
jeune fille atteignait le jour de la cérémonie sans avoir pu, pour
ainsi dire, penser au mariage. Pour moi, c'était avant l'instant
des fiançailles que j'avais surtout souffert, mais depuis lors je
n'en eus jamais le loisir.
Si, une seule fois, je faillis me ressaisir; ce fut précisément le
jour où le papa Serpe recevait tous les salamalecs des Vaufrenard.
Une envie m'avait prise d'aller encore une fois m'asseoir seule, à
mon balcon, au-dessus de la citerne et de la vigne de Sablonneau.
Je quittai le salon et courus à la terrasse. Sablonneau était
là, au bas, qui crachait dans ses mains et allait reprendre sa
pioche; il porta, en me voyant, sa main à sa casquette, et ses
yeux pétillèrent; pour la première fois je le vis exhiber ses
vieux chicots en souriant; il était content, lui aussi, de mon
mariage. Mais à ma citerne et au fin paysage lointain étaient
liées pour moi trop de rêveries pour que quelqu'une d'elles ne
revînt pas voleter autour de ma cervelle. Je regardais l'eau
profonde, un peu tarie pourtant cette année par la sécheresse,
la taie verdâtre, les araignées, et puis, tout là-bas, le ruban
d'argent de la Vienne où le falot de Gaulois le pêcheur semblait,
le soir, un ver luisant. Elles revinrent, quelques-unes de mes
rêveries mélancoliques et de mes sublimes espérances de jadis...
Eh bien! j'étais pour elles déjà une étrangère, je les regardais
presque de loin, sinon de haut, j'allais peut-être les traiter de
chimères, lorsque M. Serpe, mon fiancé, qui me faisait sa cour
impeccablement, vint me rejoindre et m'entretenir d'un sac de
voyage en peau de truie, avec trousses, qu'il désirait m'offrir
pour mon voyage de noces. Je n'avais, certes, aucun amour pour
mon fiancé: eh bien! l'idée ne me vint pas de regretter qu'il
eût interrompu mes plus chers souvenirs; mon esprit était déjà
rompu à admettre que le choix d'un sac de voyage pouvait balancer
les désirs d'ivresses infinies qu'une mélodie de Schumann ou une
berceuse de Chopin m'inspiraient quand j'étais une jeune fille à
marier!...
Chacun, à présent, me disait: "Tu vas être une femme!" Et cela
signifiait: il est temps d'attacher du prix aux choses positives.
La conversation de mon fiancé avec moi roulait uniquement sur
des détails d'installations ou d'accessoires de voyage. Il était
architecte, n'est-ce pas? architecte excellent d'ailleurs, et
rien que cela: la disposition pratique d'un appartement, le
choix des meubles, la place de la baignoire dans le cabinet de
toilette, étaient pour lui d'une importance capitale dans la vie.
Jamais, à aucun instant, il ne manifesta qu'il voyait au delà.
A part certains chapitres de morale, mais encore considérée d'un
point de vue tout pratique et hygiénique, pourrait-on dire, il
demeurait enfermé dans ce cercle de petits soucis qui concernent
tous la plus grande commodité de la vie. Il excellait en moyens
ingénieux de simplification pour les systèmes de locomotion: il
refaisait l'horaire des chemins de fer, il retraçait les routes;
l'automobile n'était pas inventée dans ce temps-là, mais on eût
dit qu'il en pressentait l'avènement prochain, et il émerveillait
ces messieurs en leur prédisant les grandes modifications qui en
résulteraient pour la vie de chacun. En général, tous étaient
sensibles à la description de ces futurs "progrès," oui, tous,
même mes grands-parents, qui, pourtant, n'étaient pas des gens à
adopter les nouveaux modes de vie; mais c'était une chose curieuse
à constater, que ce goût secret et fondamental pour la vie
matérielle, chez des gens qui se piquaient d'en faire fi.
En vérité, j'avais été jusqu'alors nourrie, bourrée, gorgée
d'idées morales, et l'on m'avait enseigné de si bonne heure le
mépris de la vie physique, que je n'avais, je le jure, jamais
pensé à un bien-être qui ne vînt de l'état de l'âme.
Ah! ma belle vallée, peuplée par moi de si nobles images!... ah!
l'œil ironique et triste de ma citerne!... Il s'agissait à
présent d'un sac de voyage en peau de truie et de trousses avec
accessoires variés, dont le moindre, il faut l'avouer, captivait
mon imagination!... Nous discutions, mon fiancé et moi, sur le
manche d'une brosse à dents ou sur la forme de ciseaux à ongles!
Et ce sujet m'intéressait!... J'avais vu à Tours, rue Royale, des
nécessaires de voyage entr'ouverts, entre des cravates d'homme de
la dernière élégance, qui étaient d'un irrésistible attrait. Je
n'avais jamais espéré pouvoir en posséder un. Et mon fiancé me
prouvait que ce que j'avais vu à Tours, en fait de nécessaires,
n'approchait pas de ce qu'il avait commandé pour moi spécialement,
et à mon chiffre, à Paris!...
C'était le sourd instinct égoïste, sous sa forme la plus vulgaire,
qui venait à mon secours. Ce beau sac de voyage m'invitait à
m'occuper d'un autre moi-même jusqu'ici négligé. Ah! je sais,
à présent, ce qu'il y avait de veulerie et de sensualité
inconsciente dans cet abandon à la douceur nouvelle!...
Lorsque ma famille, le papa Serpe et les Vaufrenard sortirent
du salon et vinrent nous rejoindre sur la terrasse, j'écoutais
si attentivement les détails fournis par mon fiancé, que je ne
détournai seulement pas la tête, et je ne me serais peut-être pas
aperçue que nous n'étions plus seuls, si je n'avais entendu Mme
Vaufrenard prononcer, à sa façon un peu commune: "Allons! allons!
tout va bien: ne troublons pas les amoureux!" Elle ne doutait
plus, ni elle ni personne de ma famille, que M. Serpe n'eût enfin
trouvé le secret de me plaire.
Mais je me relevai précipitamment, et, en rejoignant le groupe
qui montait l'escalier du Clos, je fis, je m'en souviens, cette
remarque sur moi-même, que, contrairement à ce qu'en pensait Mme
Vaufrenard, et quoique j'eusse écouté volontiers la description du
sac de voyage, j'éprouvais un soulagement lorsque quelqu'un venait
me fournir un prétexte à n'être plus seule vis-à-vis de M. Serpe.
Tondu était dans la vigne du Clos, toujours courbé vers la terre,
entre les rangs de vigne. M. Vaufrenard, qui s'amusait fort du
zèle infatigable de son closier, dit au papa Serpe qu'il y avait
là un travailleur extraordinaire, mais que, malheureusement, il
n'aurait pas l'avantage de le lui présenter, car Tondu ne se
relevait jamais.
--Si, si, dis-je, il se redressait autrefois, quand vous
chantiez!...
M. Vaufrenard ne chanta pas, et Tondu pourtant redressa l'échine
au-dessus de la vigne: il le faisait toutes les fois qu'il
apercevait mon fiancé, et il ôtait sa casquette d'un air béat;
c'en était encore un qui se réjouissait de voir celui qui allait
m'épouser!
Le tour du Clos étant fait, on se reposa un moment sur le banc de
pierre de la salle de verdure près duquel, les soirées chaudes
de l'été, je m'étais étendue sur l'herbe, il n'y avait pas si
longtemps, en regardant les étoiles. Et je me souvins, là, d'avoir
eu, un certain soir, la certitude qu'il était impossible que je
ne fusse pas heureuse, un jour. Et je pensai: "Eh bien! c'est
maintenant, voyons, que je suis heureuse, puisque tout le monde
le dit!..." La persuasion que j'étais heureuse pénétrait en moi
petit à petit et, parce que ce genre de bonheur-là ne ressemblait
en rien à celui que j'avais imaginé, j'en concluais tout bonnement
que j'avais été précédemment une sotte de rêver à des sornettes,
et sur ce banc, où j'étais à présent assise comme une grande
personne, je rougissais du temps où, sous l'influence du couvent
ou bien sous celle de la voix de M. Vaufrenard, je me laissais
aller à mes extases. La vie, c'est bien plus simple, bien plus
prosaïque! Je me faisais maintenant une coquetterie d'en apprécier
la saveur un peu fade: c'était le goût de la raison!