XXV

Ce fut le père de M. Serpe qui fit le voyage de Chinon pour

demander ma main. Il n'était point mal du tout, ce vieillard;

un peu cassé, tout blanc avec un teint rose; un air réservé et

timide; il donnait l'impression d'une nature un peu féminine et

tendre et qui avait dû beaucoup souffrir. Son fils n'avait rien de

lui, mais rien de rien; était-ce pour cela qu'il parlait si peu de

son père? Pourtant on les sentait unis par un lien d'amitié assez

vif; ils avaient mêmes idées sur beaucoup de choses, mais le père

mettait à les exprimer une manière... ah! comment dire cela?...

une certaine bonhomie, une certaine grâce qui vous faisaient

sourire sans qu'on cessât de l'écouter sérieusement... Mon Dieu!

si son fils avait hérité de cela!... je l'aurais peut-être

aimé!... Qu'il est donc vrai que ce n'est pas par l'intelligence

que nous sommes le plus rapprochés les uns des autres, mais par

une façon de sentir qui donne à nos idées leur forme, qui ne

change point, elle, et qui peut si facilement faire changer les

idées!...

Après que nous eûmes fait connaissance dans le salon, la

conversation tomba tout à coup, et, comme personne ne la relevait,

grand'mère me fit signe de m'éloigner: c'était l'heure de la

demande officielle qui était venue. Je laissai les deux familles

et m'en allai dans la salle à manger, ayant de grands battements

de cœur: quoique tout fût convenu depuis longtemps, il n'y

avait pas à dire, c'était en ce moment-ci que, là, tout près, de

l'autre côté de la cloison, on liait mon sort en y mettant les

formes.

Françoise entra, venant de l'office, et traversa la salle à

manger. Elle comprit ce que je faisais là, ce qu'on faisait de

l'autre côté, et se prit à sourire d'une façon singulière.

--Eh bien!... quoi?... tu es contente?

Elle était contente; toute la maison était contente; le mariage

plaît à tous.

Mais moi, je crois que j'étais verte quand je reparus dans le

salon. Le papa Serpe me demanda la permission de m'embrasser.

Puis son fils me passa au doigt un fort beau brillant: c'était

mon anneau de fiançailles. Je n'étais pas fâchée d'avoir à moi un

si beau brillant. Toutes sortes d'idées tournoyèrent en peu de

temps dans ma cervelle; je vis des contes de fées, des carrosses,

des robes de bal, des princes et des lumières en quantité; je me

dis: "Le bonheur!... le bonheur!..." Et ces deux mots, répétés,

m'apparurent véritablement, en caractères d'une belle flamme

bleuâtre, mais d'une nuance plutôt triste. Puis, je voulus dire

quelque chose, remercier, et je me reprochai de n'avoir pas prévu

cette cérémonie et préparé ce que je devrais dire pour n'avoir pas

l'air d'une cruche devant mon futur beau-père. Je ne sais ce que

je dis. Ce qu'il y a de certain, c'est que je dus m'asseoir; j'eus

un étourdissement, rapide, qui ne fut pris que pour une émotion,

après tout, assez naturelle. Et mon fiancé me baisa la main. Je

lui souris, d'une façon assez niaise, et n'eus plus qu'une idée:

m'essuyer la main.

Je la frottai, derrière moi, contre ma robe de toile. Et je fus

effrayée de m'être sentie obligée de faire cela; j'en demeurai

toute stupide. En y songeant je regardais mon solitaire qui

étincelait. Ma grand'mère dit:

--Elle est hypnotisée!...

Je dus paraître bien innocente, bien enfant. Pourtant, ce qui se

passait en moi était d'une grande personne.

On alla, comme de juste, présenter le papa Serpe chez les

Vaufrenard. Ce n'étaient pas les Vaufrenard qui avaient déniché

les Serpe, ni fait, à proprement parler, le mariage; mais ils

s'enorgueillissaient d'y avoir contribué de tout leur pouvoir;

cette union était pour eux une fête de famille. Ils s'y prêtaient

à tel point, qu'en l'honneur de M. Serpe qui n'aimait pas la

musique, aussitôt notre entrée dans la maison, désormais, ils

faisaient taire tout instrument. Un jour que nous les avions

entendus jouer, du dehors, nous les vîmes fermer piano et

harmonium à notre seul aspect; je me hasardai à dire:

--Mais, je suis toujours musicienne!...

Ils ne soutinrent pas le contraire, mais ils firent comme si je

n'avais rien dit.

Je crois qu'ils essayaient de me faire oublier la musique!

Et, en effet, il était vrai que je ne touchais presque plus mon

piano. Ne plus provoquer au bout de mes doigts ce langage qui

m'avait entretenu, pendant des années, dans un état d'esprit élevé

et poétique, cela m'avait manqué pendant quelques jours, quelques

semaines peut-être; mais on avait eu tant à faire avec les robes,

les chiffons, les voyages à Tours,--non plus pour aller chez Mme

de Testaucourt, par exemple!--que la privation s'était assez

vite adoucie. Les préparatifs du mariage étaient tels, dans nos

provinces où l'on faisait beaucoup de ses propres mains, qu'une

jeune fille atteignait le jour de la cérémonie sans avoir pu, pour

ainsi dire, penser au mariage. Pour moi, c'était avant l'instant

des fiançailles que j'avais surtout souffert, mais depuis lors je

n'en eus jamais le loisir.

Si, une seule fois, je faillis me ressaisir; ce fut précisément le

jour où le papa Serpe recevait tous les salamalecs des Vaufrenard.

Une envie m'avait prise d'aller encore une fois m'asseoir seule, à

mon balcon, au-dessus de la citerne et de la vigne de Sablonneau.

Je quittai le salon et courus à la terrasse. Sablonneau était

là, au bas, qui crachait dans ses mains et allait reprendre sa

pioche; il porta, en me voyant, sa main à sa casquette, et ses

yeux pétillèrent; pour la première fois je le vis exhiber ses

vieux chicots en souriant; il était content, lui aussi, de mon

mariage. Mais à ma citerne et au fin paysage lointain étaient

liées pour moi trop de rêveries pour que quelqu'une d'elles ne

revînt pas voleter autour de ma cervelle. Je regardais l'eau

profonde, un peu tarie pourtant cette année par la sécheresse,

la taie verdâtre, les araignées, et puis, tout là-bas, le ruban

d'argent de la Vienne où le falot de Gaulois le pêcheur semblait,

le soir, un ver luisant. Elles revinrent, quelques-unes de mes

rêveries mélancoliques et de mes sublimes espérances de jadis...

Eh bien! j'étais pour elles déjà une étrangère, je les regardais

presque de loin, sinon de haut, j'allais peut-être les traiter de

chimères, lorsque M. Serpe, mon fiancé, qui me faisait sa cour

impeccablement, vint me rejoindre et m'entretenir d'un sac de

voyage en peau de truie, avec trousses, qu'il désirait m'offrir

pour mon voyage de noces. Je n'avais, certes, aucun amour pour

mon fiancé: eh bien! l'idée ne me vint pas de regretter qu'il

eût interrompu mes plus chers souvenirs; mon esprit était déjà

rompu à admettre que le choix d'un sac de voyage pouvait balancer

les désirs d'ivresses infinies qu'une mélodie de Schumann ou une

berceuse de Chopin m'inspiraient quand j'étais une jeune fille à

marier!...

Chacun, à présent, me disait: "Tu vas être une femme!" Et cela

signifiait: il est temps d'attacher du prix aux choses positives.

La conversation de mon fiancé avec moi roulait uniquement sur

des détails d'installations ou d'accessoires de voyage. Il était

architecte, n'est-ce pas? architecte excellent d'ailleurs, et

rien que cela: la disposition pratique d'un appartement, le

choix des meubles, la place de la baignoire dans le cabinet de

toilette, étaient pour lui d'une importance capitale dans la vie.

Jamais, à aucun instant, il ne manifesta qu'il voyait au delà.

A part certains chapitres de morale, mais encore considérée d'un

point de vue tout pratique et hygiénique, pourrait-on dire, il

demeurait enfermé dans ce cercle de petits soucis qui concernent

tous la plus grande commodité de la vie. Il excellait en moyens

ingénieux de simplification pour les systèmes de locomotion: il

refaisait l'horaire des chemins de fer, il retraçait les routes;

l'automobile n'était pas inventée dans ce temps-là, mais on eût

dit qu'il en pressentait l'avènement prochain, et il émerveillait

ces messieurs en leur prédisant les grandes modifications qui en

résulteraient pour la vie de chacun. En général, tous étaient

sensibles à la description de ces futurs "progrès," oui, tous,

même mes grands-parents, qui, pourtant, n'étaient pas des gens à

adopter les nouveaux modes de vie; mais c'était une chose curieuse

à constater, que ce goût secret et fondamental pour la vie

matérielle, chez des gens qui se piquaient d'en faire fi.

En vérité, j'avais été jusqu'alors nourrie, bourrée, gorgée

d'idées morales, et l'on m'avait enseigné de si bonne heure le

mépris de la vie physique, que je n'avais, je le jure, jamais

pensé à un bien-être qui ne vînt de l'état de l'âme.

Ah! ma belle vallée, peuplée par moi de si nobles images!... ah!

l'œil ironique et triste de ma citerne!... Il s'agissait à

présent d'un sac de voyage en peau de truie et de trousses avec

accessoires variés, dont le moindre, il faut l'avouer, captivait

mon imagination!... Nous discutions, mon fiancé et moi, sur le

manche d'une brosse à dents ou sur la forme de ciseaux à ongles!

Et ce sujet m'intéressait!... J'avais vu à Tours, rue Royale, des

nécessaires de voyage entr'ouverts, entre des cravates d'homme de

la dernière élégance, qui étaient d'un irrésistible attrait. Je

n'avais jamais espéré pouvoir en posséder un. Et mon fiancé me

prouvait que ce que j'avais vu à Tours, en fait de nécessaires,

n'approchait pas de ce qu'il avait commandé pour moi spécialement,

et à mon chiffre, à Paris!...

C'était le sourd instinct égoïste, sous sa forme la plus vulgaire,

qui venait à mon secours. Ce beau sac de voyage m'invitait à

m'occuper d'un autre moi-même jusqu'ici négligé. Ah! je sais,

à présent, ce qu'il y avait de veulerie et de sensualité

inconsciente dans cet abandon à la douceur nouvelle!...

Lorsque ma famille, le papa Serpe et les Vaufrenard sortirent

du salon et vinrent nous rejoindre sur la terrasse, j'écoutais

si attentivement les détails fournis par mon fiancé, que je ne

détournai seulement pas la tête, et je ne me serais peut-être pas

aperçue que nous n'étions plus seuls, si je n'avais entendu Mme

Vaufrenard prononcer, à sa façon un peu commune: "Allons! allons!

tout va bien: ne troublons pas les amoureux!" Elle ne doutait

plus, ni elle ni personne de ma famille, que M. Serpe n'eût enfin

trouvé le secret de me plaire.

Mais je me relevai précipitamment, et, en rejoignant le groupe

qui montait l'escalier du Clos, je fis, je m'en souviens, cette

remarque sur moi-même, que, contrairement à ce qu'en pensait Mme

Vaufrenard, et quoique j'eusse écouté volontiers la description du

sac de voyage, j'éprouvais un soulagement lorsque quelqu'un venait

me fournir un prétexte à n'être plus seule vis-à-vis de M. Serpe.

Tondu était dans la vigne du Clos, toujours courbé vers la terre,

entre les rangs de vigne. M. Vaufrenard, qui s'amusait fort du

zèle infatigable de son closier, dit au papa Serpe qu'il y avait

là un travailleur extraordinaire, mais que, malheureusement, il

n'aurait pas l'avantage de le lui présenter, car Tondu ne se

relevait jamais.

--Si, si, dis-je, il se redressait autrefois, quand vous

chantiez!...

M. Vaufrenard ne chanta pas, et Tondu pourtant redressa l'échine

au-dessus de la vigne: il le faisait toutes les fois qu'il

apercevait mon fiancé, et il ôtait sa casquette d'un air béat;

c'en était encore un qui se réjouissait de voir celui qui allait

m'épouser!

Le tour du Clos étant fait, on se reposa un moment sur le banc de

pierre de la salle de verdure près duquel, les soirées chaudes

de l'été, je m'étais étendue sur l'herbe, il n'y avait pas si

longtemps, en regardant les étoiles. Et je me souvins, là, d'avoir

eu, un certain soir, la certitude qu'il était impossible que je

ne fusse pas heureuse, un jour. Et je pensai: "Eh bien! c'est

maintenant, voyons, que je suis heureuse, puisque tout le monde

le dit!..." La persuasion que j'étais heureuse pénétrait en moi

petit à petit et, parce que ce genre de bonheur-là ne ressemblait

en rien à celui que j'avais imaginé, j'en concluais tout bonnement

que j'avais été précédemment une sotte de rêver à des sornettes,

et sur ce banc, où j'étais à présent assise comme une grande

personne, je rougissais du temps où, sous l'influence du couvent

ou bien sous celle de la voix de M. Vaufrenard, je me laissais

aller à mes extases. La vie, c'est bien plus simple, bien plus

prosaïque! Je me faisais maintenant une coquetterie d'en apprécier

la saveur un peu fade: c'était le goût de la raison!

La jeune fille bien élevée · 第 31 / 34 题