XXIV

Dieu sait si mes grands-parents avaient favorisé ce mariage! Du

jour où l'on fut autorisé de part et d'autre à le tenir pour

assuré, et où l'on parla de fixer la date des fiançailles, voilà

mes grands-parents tout défaits! Comment! n'était-ce pas leur

plus sincère désir que ce mariage fût conclu? Si, si! Et ils ne

cessaient de répéter: "Pour ton avenir, pour ton bien, ma chère

enfant, on ne pouvait espérer une telle chance!..." Mais, à

maintes petites réflexions, allusions entrecoupées ou suspendues

tout à coup, il était apparent que cette aubaine pour moi était

pour eux un sacrifice considérable. N'était-ce que de me perdre

qu'ils redoutaient? En effet, si je les interrogeais là-dessus:

"Crois-tu, ma fille, disaient-ils, que cela n'est rien?"

--Mais M. Serpe voyage si facilement!... Pour un oui, pour un non,

nous serons ici!

Ils soupiraient, hochaient la tête. Ils étaient dans une grande

anxiété, ils ne parlaient que de se réduire; de renvoyer le

domestique mâle, de louer le jardin, voire une partie de la

maison. J'avais déjà entendu cela lorsque mon frère faisait ses

sottises; n'en avait-il pas commis quelque autre depuis le temps

qu'il se tenait coi?

--Non, non! Paul se conduit très bien, faisait grand'mère,

d'ailleurs je l'ai toujours dit: "Ce garçon-là est meilleur qu'on

ne le croit. Il fallait bien qu'il jetât sa gourme!..."

--Mais, alors, pourquoi louer le jardin, une partie de la maison?

--Oh!... pour nous tout seuls, à présent, songe donc, mon enfant!

que nous faut-il?

--Bientôt, quelques mètres carrés de terre, disait grand-père,

nous serons amplement suffisants... à perpétuité, par exemple!

Et alors c'était entre eux "le duo de corbillard." Impossible de

les dérider.

Ils tinrent à faire visiter à M. Serpe les deux fermes qui leur

restaient. On louait, quand on allait "à la campagne," une voiture

à l'_Hôtel de la Lamproie_; c'était une guimbarde centenaire

et des plus comiques. Les Vaufrenard nous accompagnaient. Mais

personne ne riait, ce jour-là; M. Serpe, aussi, était tellement

sérieux!... On fit le tour du vignoble, aux Epinettes et au

Petit-Coudray, puis on visita les bâtiments, le pressoir où

l'on cogna du doigt sur le flanc de la cuve vide, les étables;

on présenta M. Serpe aux fermiers qui le dévisageaient d'un

œil admiratif et méfiant, car il était très bien habillé, et,

quoiqu'on ne leur eût rien dit, ils voyaient en lui mon futur

mari. Et mes grands-parents parlaient de tout à l'imparfait: "Nous

faisions ceci... nous venions là pour les vendanges, c'est ici que

nous récoltions le petit vin que vous avez bu..."

--Mais, sacrebleu!... dit M. Vaufrenard, vous n'êtes pas morts!

Mme Vaufrenard, M. Serpe lui-même et moi, qui avions remarqué la

façon de parler de mes grands-parents, nous mîmes à éclater de

rire. Mais les grands-parents hochèrent mélancoliquement la tête;

et ils continuèrent à parler comme s'ils partaient le soir même

pour l'exil ou pour l'autre monde.

Le soir même, ils firent à M. Serpe l'aveu que la petite dot

dont ils lui avaient dit un mot, avait été aux trois quarts,

exactement, absorbée par les "imprudences de jeune homme" de mon

frère. Détacher une des deux dernières fermes de la propriété,

et la vendre pour payer les créanciers de Paul, comme on y avait

songé un moment, c'eût été subir une perte considérable; et, faute

d'autre argent liquide, il avait bien fallu prendre sur les titres

que maman mettait en réserve pour moi. Ils priaient M. Serpe

d'accepter une des deux fermes du Petit-Coudray ou des Epinettes,

à son choix.

M. Serpe laissa parler mon grand-père sans donner le moindre signe

de surprise, d'opposition ni d'acquiescement. Je ne suis pas bien

sûre qu'il écoutait; je crois, par ce qui s'ensuivit, qu'il se mit

rapidement à penser à autre chose. Et mon infortuné grand-père

était sur des épines et se croyait obligé de parler, de parler,

d'étaler des papiers qu'il avait peine à lire: c'étaient des

estimations des Epinettes et du Petit-Coudray, faites par Un tel

et Un tel; et des livres de comptes, des factures, un fatras de

paperasses. Ma grand'mère, elle, affaissée dans un fauteuil garni

d'une housse jaune,--je la vois encore,--était comme un cadavre

et ne pouvait pas parler; on eût juré que son mari, en avouant le

vide de son portefeuille, était en train de confesser un crime! On

m'avait priée de demeurer là, sous le prétexte que je ne devais

rien ignorer. Je ne me tourmentais pas outre mesure, parce que

je savais que M. Serpe ne me prenait pas pour une misérable dot

de quelques milliers de francs, et que, par conséquent, il lui

devait être assez indifférent que cette obole consistât en titres

de rentes ou bien en un pauvre toit nommé le Petit-Coudray ou les

Epinettes!... Mais c'était de mes deux vieux parents, privés du

revenu de cette terre, qu'il fallait s'inquiéter, et, s'il fallait

les secourir à l'avenir, somme toute, "les imprudences de jeune

homme" retombaient, quelque arrangement qui intervînt, toujours

sur moi... et désormais sur M. Serpe...

Nous n'étions donc pas fiers, ni les uns ni les autres. M. Serpe,

tout à coup, se mit à rire, ce dont nous fûmes ébahis, car il

était d'une gravité imperturbable. Et il dit:

--Mais ce sont des enfantillages!... Tout est très bien, très

bien!... Je ne sais pourquoi je vous laisse prendre tant de peine,

cher monsieur Coëffeteau... Je voudrais seulement pouvoir vous

dire: "Mlle Madeleine a assez de qualités pour qu'elle puisse se

passer de ces bouquets de fleurs rustiques dans sa corbeille de

mariage!..." Oui, oui! il dit cette belle phrase, qu'il avait,

je crois, tournée pendant que mon grand-père parlait. "Mais,

ajouta-t-il, comme je ne me crois pas le droit de léser les

intérêts de ma "future épouse," ainsi qu'on dit dans l'étude d'un

notaire, j'accepterai pour elle, puisque vous me le proposez, la

nue propriété des Epinettes ou du Petit-Coudray, à votre choix, je

vous en prie!... et, d'accord avec elle, j'en suis sûr, nous vous

en laisserons, votre vie durant, l'usufruit... dont nous nous

passerons fort bien!

Il se tourna vers moi avec un geste de la main analogue à celui

qu'on fait pour recueillir une pêche qui se détache de la tige. Je

fis un beau sourire: c'était le fruit qu'il attendait; il referma

sa main et la rouvrit, dans l'attitude de l'offrande, cette fois,

en la dirigeant vers mon grand-père qui avait laissé tomber ses

lunettes, puis vers ma grand'mère, qui ressuscitait.

Ce fut magnifique. Je crus que nous allions tous nous embrasser.

Mon grand-père tendit les mains à M. Serpe et le nomma pour la

première fois son "futur gendre." Ma grand'mère, elle, s'écria:

--Non, non!... c'est trop gracieux: nous ne pouvons pas accepter!

M. Serpe fut vraiment très bien. Il s'approcha de moi, me demanda

de lui donner la main, et il dit:

--Madame, voudriez-vous contrarier le premier accord--et de si bon

présage!...--entre votre petite-fille et moi?

--Ah!... dit grand'mère, si vous y mettez d'aussi jolies formes,

moi, je ne suis pas de taille à lutter!... Je vous dis mon

sentiment tel qu'il est: je trouve cela trop beau; voilà tout!

Ce n'en fut pas moins une chose convenue, et nous étions tous

bien contents, quoique grand'mère demeurât un peu songeuse

et qu'il lui fallût du temps pour croire à un arrangement si

avantageux. Je savais, quant à moi, un gré infini à M. Serpe qui

s'était montré vraiment gentil; et je lui pardonnais bien des

choses qui ne me séduisaient pas en lui. Et, comme il se mêle

toujours quelque puérilité aux affaires les plus graves, ce fut ce

soir-là, chez nous, entre le retour de la campagne et le dîner,

que je me convainquis que le prénom d'Achille était acceptable.

Je ne me croyais pas capable, il est vrai, de dire: "Monsieur

Achille" comme on m'inviterait à le faire, une fois fiancée à lui;

mais j'espérais pouvoir dire plus tard: "Achille" tout court. Oh!

Oh! cela avait son importance!

Aussitôt terminé le chapitre de ma dot, M. Serpe se mit à nous

parler de sa famille, avec détails, ce dont il n'avait point abusé

jusqu'à présent, par discrétion, semblait-il. Mais à présent que

nous attendions l'anneau de fiançailles, c'était bien la moindre

des choses que je connusse un peu les figures de la famille où

j'allais pénétrer.

M. Serpe avait encore sa "vieille mère," cela, tout le monde le

savait; il disait fréquemment: "Ma vieille mère," et, sans qu'il

eût employé jamais aucune forme particulière d'affection ou de

respect, ce "ma vieille mère" prononcé sur un certain ton, avait

été par tous interprété comme une marque de piété filiale qui

produisait le meilleur effet. Nous avions cru jusqu'alors qu'il

habitait avec sa "vieille mère;" il nous dit que non, et bien

qu'ils fussent du même quartier. C'était tant mieux, en somme,

puisqu'elle n'aurait point à se séparer de son fils après le

mariage, ce qui laisse toujours, dans l'esprit de la femme âgée,

qui a plus besoin de compagnie que jamais, et qu'on abandonne,

une certaine animosité contre la jeune bru. Nous sûmes aussi que

la "vieille mère" avait bien des manies; qu'elle vivait au milieu

d'"une ribambelle de petits toutous,"--cela me plut à moi, mais

fit froncer les sourcils à grand'mère. Je ne sais si M. Serpe le

remarqua: je crois qu'il épiait assez méticuleusement l'impression

produite par les détails domestiques qu'il donnait. Comme il se

taisait, un moment, grand'mère l'interrogea.

--Y a-t-il longtemps que vous avez perdu monsieur votre père?...

--Je ne l'ai point perdu, dit M. Serpe, mon père vit séparé de sa

femme depuis plus de vingt ans.

Aïe! aïe!

Chacun dit son mot sur la division qui déchirait les familles.

Grand'mère enrageait de savoir "de quel côté étaient les torts,"

du côté de la "vieille mère" aux toutous, ou bien du père, de qui

M. Serpe ne parlait pas. Mais il n'y eut pas moyen de le savoir,

tant M. Serpe était discret. Il dit qu'il voyait son père, de

temps en temps. Ceci était au moins d'un bon fils.

La "vieille mère," que ses toutous avaient bien failli détruire

dans l'esprit de ma famille, y gagna quelque sympathie, parce que,

au jugé, ce fut elle qu'on déclara victime. Le père Serpe devait

être un vieux sacripant. Heureusement, l'on sait que les fils

tiennent le plus souvent de leur mère.

--Peuh! dit grand-père, vois donc Paul, par exemple!

Le lendemain, pendant une promenade à Champigny, aux environs de

Chinon, où M. Serpe nous accompagna, il nous jeta comme un détail

sans importance, qu'il avait une sœur divorcée!... Le divorce,

alors, était rare, et fort mal vu en province. Mes grands-parents

s'arrêtèrent tous les deux instantanément, le temps de reprendre

respiration. Nous allions entrer à la chapelle où l'on visite

de très beaux vitraux; et des touristes, non loin de nous,

attendaient le gardien. Je pensai que mon mariage était flambé.

Personne n'ajouta rien au mot "divorcée" tombé négligemment des

lèvres de M. Serpe. Nous visitâmes la chapelle, ce qui nous

dispensa de parler; et, à la sortie, M. Serpe, que le style du

monument intéressait énormément, ne tarit pas en détails curieux

sur l'architecture.

Grand'mère ne l'écoutait guère, mais elle trouvait qu'il parlait

bien; mon grand-père s'instruisait et, en rentrant à la maison,

quand l'architecte nous eut quittés, il dit de lui:

--C'est un véritable savant!

Cette petite circonstance fortuite: une conférence improvisée

sur l'art de la Renaissance, faisant suite immédiatement à la

révélation de la seconde anicroche dans la famille Serpe, sauva

mon mariage du plus grand danger qu'il ait couru avant d'être

conclu. Un hasard de rien du tout l'emportait sur les principes

les mieux établis. Certes, la double "tare" ne fut point si

aisément ni si tôt digérée; mais sa révélation se trouvait liée en

fait, d'une part à la générosité inespérée de M. Serpe, touchant

la ferme, d'autre part à une manifestation d'érudition, ce qui, je

l'ai remarqué souvent depuis, subjugue presque invariablement tout

le monde.

Pour moi, ces histoires de séparation et de divorce ne me

troublaient point. On ne divorçait pas dans notre monde, en

province, mais j'étais toute disposée à croire qu'à Paris, les

mœurs étaient totalement différentes. C'est même presque

incroyable, qu'élevée comme je l'avais été, je pusse admettre

si aisément que l'on brisât les règles reçues. Une vanité de

grande gamine ne me poussait-elle pas à me flatter, même avant le

mariage, de comprendre, moi, des hardiesses qui faisaient frémir

nos pauvres provinciaux?... Je me souviens fort bien que j'avais

formé le projet de dire à Mlle de Gouffier, par exemple: "Vous

savez, j'ai une future belle-sœur divorcée!..."

Avant que l'occasion se présentât de me parer de cette supériorité

étrange, je me dédommageai en prouvant à M. Serpe que je

n'avais pas de préjugé contre le divorce. Et je lui parlai très

naturellement de sa sœur. A mon grand étonnement, ce fut lui

qui se montra sévère pour la divorcée. Il n'avait pas beaucoup

parlé d'elle jusqu'à présent; on l'avait entendu dire à plusieurs

reprises: "Ma sœur... ma sœur qu'on prétend fort jolie..."

et il lui laissait encore le nom de son mari. Il ne me cacha point

qu'il était ennemi du divorce, et il saisit ce prétexte pour me

faire un petit discours sur le rôle de la femme mariée, sur le

rôle du mari, sur le mariage même, qui était, vraiment, digne des

traités de morale les plus recommandables. J'en fus tout édifiée,

et même stupéfaite, je l'avoue, à cause de cette qualité de

"Parisien" qu'avait M. Serpe, et qui, selon moi, devait comporter

toutes sortes d'audaces. Les principes de M. Serpe étaient,

d'ailleurs, plutôt rassurants pour moi, car, personnellement,

je n'avais pas l'intention d'user des audaces parisiennes et je

préférais que mon mari s'en abstînt. Mais, enfin, cela me surprit.

M. Serpe me fit entendre qu'il ne tenait pas à me voir fréquenter

beaucoup sa sœur.

--Mais, madame votre mère la voit, je suppose?...

--Elles habitent ensemble.

--Ah!

"Eh bien! me dis-je, voilà une belle-famille qui, du moins, ne me

gênera guère!..."

Mais cette mère et cette sœur, vivant ensemble, et que M. Serpe

entendait ne point trop laisser fréquenter à sa jeune femme,

mirent au supplice l'esprit de grand'mère. Que n'avait-on su cela

plus tôt? Ah! mais à qui le demander? On s'était informé de M.

Serpe près de M. Segoing, le conseiller général, qui avait fait

sa connaissance chez la comtesse de Grenaille-Montcontour, en

Sologne. Si le conseiller général eût rencontré M. Serpe seulement

chez une Mme Dupont, on eût été chercher avec méthode les

tenants et aboutissants; mais certains noms, d'un monde où notre

bourgeoisie n'était pas admise, avaient sur elle un tel prestige

qu'ils couvraient de leur panache tout ce qui en approchait de

près ou de loin. Le château de Plouhinec, le duc, la duchesse,

venant par là-dessus, allez donc après cela vous informer si un

jeune et brillant architecte qui fréquente des maisons pareilles,

a une sœur qui... ou une mère que! Quand grand-père, moins

crédule, osait dire: "Ses chasses... ses chasses!... mais il est,

pendant la chasse, sur son échafaudage au milieu des maçons..."

ce seul doute blessait grand'mère dans le besoin qu'elle avait de

croire au vernis de son futur gendre. J'ai remarqué aussi, non pas

dans ce temps-là, mais en y réfléchissant depuis, que nos familles

étaient un peu dupes de leurs exigences: elles voulaient être très

dédaigneuses, très difficiles; il leur plaisait de s'imaginer

pareilles à ces "maisons" d'autrefois qu'une mésalliance

troublait; mais la nécessité faisait qu'il fallait bon gré mal gré

tenir compte, de moins en moins, de la pureté du groupe auquel un

épouseur appartient. En fait, si la famille ne vous agrée pas,

quelle est la sanction? On le regrette: mais on se laisse épouser.

Mes grands-parents boudèrent; encore ne l'osèrent-ils faire qu'à

la maison, et presque en cachette: c'est qu'ils pensaient à la

difficulté qu'a une fille pauvre à se marier convenablement; et

c'est qu'ils pensaient à l'usufruit de la ferme.

La jeune fille bien élevée · 第 30 / 34 题