Alors, tout à coup, j'eus l'impression que j'étais amenée au
mariage comme une bête de somme à l'abattoir. Je me souvins du
temps où, toute petite, j'accompagnais Françoise chez le boucher;
un jour, dans la cour, par derrière, j'avais vu le maillet
énorme s'élever pour retomber entre les deux cornes du bœuf
et l'assommer du coup. Je voyais un maillet pareil retomber
sur ma tête pleine de songes et de féeries. Cinq ou six images
repassaient devant mes yeux: les jardins du château, quand je m'y
promenais, gamine émerveillée, mon jeune cœur rempli d'espoirs
et de désirs imprécis, affolants; le violoncelle de M. Topfer,
d'où m'était venue la première révélation de la musique; le salon
du couvent, à Marmoutier; l'emprise du sentiment de l'ordre, de la
netteté morale, souvenir singulier et qui ne s'effacera jamais;
les couloirs de Marmoutier encore, où Mme du Cange apparaissait et
grandissait en venant à vous, si belle,--puis le jeune homme qui
m'avait tourné les pages, et que j'avais aimé...; enfin la figure
un peu convenue mais douce du fils du notaire qui m'avait demandée
en mariage, mais à qui il fallait au moins 50,000 francs!...
Chacune de ces images était pour moi l'illustration d'un "paradis
perdu" dont je feuilletais la dernière page en attendant le coup
de maillet. C'est que chacune de ces images correspondait à un
moment où j'avais énormément espéré. Il n'y a de vrai plaisir que
dans l'espérance. C'était cette faculté qu'on m'allait briser.
Ah! qu'est-ce donc que ç'aurait été de se faire religieuse, de
renoncer au monde avec un peu de foi, au prix de ce que c'est
que d'épouser un homme dont la vue, l'approche, le toucher de la
main ne vous gonflent pas immédiatement, à en crever, de cette
substance d'espérance qui nous soulève au-dessus de la terre?...
Mon Dieu! que je fus malheureuse!... En une quinzaine de jours,
je me souviens que je changeai d'une façon si sensible que l'on
s'en inquiéta et me fit examiner par le médecin. Je commençai, à
ce moment-là, à perdre un peu de cette chevelure si fournie et si
longue que je ne savais comment la coiffer; et je maigris à en
devenir laide... Je comptai là-dessus pour écarter M. Serpe. Mais
non! mais non! j'ai dit qu'il était constant!... Il se conduisit
même très bien: combien d'autres, à sa place, en pareille
circonstance, eussent hésité, temporisé, reculé indéfiniment toute
conclusion! Lui, point. Il fut plein d'attentions pour mes parents
alarmés et pour moi; il eut même des gentillesses!... lui à cause
de qui je souffrais tant, il sut me toucher, gagner de ma part
au moins quelque amitié!... Comme, à un compliment banal qu'il
m'adressait, je lui objectais:
--Mais voyez donc ma figure!
Il me dit:
--C'est quelque chose de mieux que la beauté, que j'aime en vous.
Et, ma foi, ce fut là son aveu; il ne m'avait jamais dit jusque-là
qu'il m'aimait. Et je lui sus gré de me l'avoir dit de cette façon.
Oui, mais cela ne pouvait pas atténuer beaucoup mon chagrin.
Ce qui l'aviva, c'est que je m'aperçus qu'avec cette espèce de
maladie pour laquelle tant de soins me furent prodigués, et en
particulier par M. Serpe, le "oui" que je pensais ne jamais me
résoudre à prononcer, il se trouvait que je l'avais à peu près
prononcé, car, dans mon désarroi et ma faiblesse, et pour ne
pas attrister davantage mes grands-parents si dévoués, j'avais
accueilli de M. Serpe ses attentions, ses gentillesses et son
aveu!...
Mon acceptation se trouva faite, presque sans moi, hors de moi.
C'était un peu comme si je m'étais jetée à l'eau pour échapper à
une poursuite redoutable, et si, après avoir été emportée par le
courant, en syncope, asphyxiée à demi, je me retrouvais sauvée par
ceux-là mêmes que j'avais voulu éviter,--moins avancée qu'avant
mon acte désespéré, car je leur avais maintenant des obligations!
A partir du moment où je sentis que ma volonté, mon goût
personnel, enfin tout ce qui était de moi, de moi-même, ne pouvait
plus rien modifier à la marche des événements, j'éprouvai une
sorte de soulagement. Il me semblait qu'une partie considérable de
moi était morte; j'en avais du regret, mais c'était la partie de
moi qui m'avait fait le plus souffrir, parce que c'était elle qui
m'obligeait constamment à choisir, à prendre une détermination, à
vouloir. Elle était morte; je m'en trouvais tout endolorie; mais
du moins il ne me restait plus qu'à me laisser aller!
Oh! que c'est triste!... Et dire que c'est presque agréable!...
Est-ce qu'il y a des femmes qui ont passé, comme moi, par cette
épreuve? Il faut le croire, car le mariage d'amour, dans notre
monde, n'est pas le plus fréquent. Qu'elles me disent s'il y a
quelque chose de comparable à ces mariages plats, où l'on va
sans goût et même sans dégoût, où l'on va sans rien, même sans
soi-même! Une bonne révolte au fond du cœur, une sourde rage,
une haine pour l'homme qu'on va épouser vaudraient mieux, car
tout cela permet de méditer des vengeances et vous oblige à faire
le vœu de briser la chaîne qui va être rivée. Mais l'état
neutre, quasi amical, un peu reconnaissant, joint au deuil de
votre propre personnalité, à l'impression de facilité que donne
la perspective d'une vie toute faite, pareille à une voie ferrée
en ligne droite, d'une vie faite par les autres, par vos parents,
par vos amis, par la société tout entière, par l'histoire, par la
coutume de votre pays, comme c'est triste!... Et dire que c'est
presque agréable!... Ah! non, il n'y a rien d'analogue à cela! Ne
serait-ce pas là la "tiédeur" que vomit l'Ecriture?
J'ai entendu bien souvent parler, depuis lors, des joyeux
enterrements de la vie de garçon que fêtent, avant de nous
épouser, messieurs nos maris. Ils les peuvent célébrer légèrement,
parce que presque aucun d'eux, ce faisant, n'a le sentiment de
renoncer définitivement à quoi que ce soit. Mais, nous autres
femmes, nées honnêtes, élevées comme je l'ai été, qui n'avons joui
de rien et qui renonçons sérieusement à tout, c'est pire qu'une
vie que nous enterrons, c'est nos rêves. La vie vécue se laisse
juger, on en sait la valeur relative et la médiocrité; mais le
rêve, non. Que de félicités, puériles peut-être, mais intenses
et illimitées, n'avons-nous pas imaginées autour de la figure du
jeune homme qui nous tourna les pages, ou du fils du notaire, aux
yeux tendres, aperçu sur le quai de la gare!...