Comme nous montions, à pas lents, la ruelle assez raide conduisant
chez les Vaufrenard, nous vîmes, de loin, descendre à la grille,
deux messieurs, dont l'un était M. Segoing, conseiller général, et
dont l'autre nous était inconnu. A notre entrée, ces messieurs se
trouvaient encore dans le vestibule où M. Vaufrenard était venu
au-devant d'eux. M. Segoing nous salua, tandis que M. Vaufrenard
entraînait l'inconnu, en lui appliquant la main à plat sur le
dos, dans une petite pièce dite cabinet de travail. Nous fûmes
seuls au salon, avec Mme Vaufrenard et le conseiller général,
nous excusant, lui comme nous, de nous présenter de si bonne
heure. Comme M. Vaufrenard ne rentrait pas, avec son inconnu, Mme
Vaufrenard dit:
--Oh! mon mari adore les cachotteries!
Et nous sûmes que celui à qui il faisait, dans son cabinet de
travail, des "cachotteries", était un architecte de Paris, nommé
Achille Serpe, occupé dans les environs de Champigny, à restaurer
le petit château de Bel-Ebat, à M. Segoing. Celui-ci nous parla
des travaux qu'il faisait exécuter à sa gentilhommière, et il
employait, non sans pédantisme, des termes techniques, pour
exprimer cent détails de l'architecture de la Renaissance, qui
nous étonnaient un peu, car nul ne s'était douté jusqu'à présent
des connaissances archéologiques de notre conseiller général.
--Que vous êtes savant!... lui dit Mme Vaufrenard.
Il fit alors le modeste:
--Je vis depuis quinze jours dans la compagnie d'Achille Serpe!
--Oh! oh!... c'est tout dire!...
--C'est le Viollet-le-Duc de la Renaissance française: à côté de
lui, on jurerait être encore sous le gouvernement du roi François
Ier.
Mme Vaufrenard et ma grand'mère soupirèrent en même temps;
grand'mère dit:
--Que n'y sommes-nous!
Mais c'était de M. Achille Serpe qu'il était question. Le
conseiller général nous vanta son savoir, son goût, son
ingéniosité, qui, ce n'était pas trop affirmer, touchait au
génie... Il nous énuméra les travaux dont il était chargé en
Normandie, en Bourgogne, en Périgord, par la Commission des
monuments historiques. Nous étions édifiées sur le compte de
l'architecte, lorsque celui-ci enfin entra, toujours poussé,
dans le dos, par la main de M. Vaufrenard. On nous le présenta,
quelques personnes arrivèrent presque aussitôt, à mon désespoir,
car j'aurais voulu parler à mon aise à M. Vaufrenard. Je le
regardais, l'œil brillant, afin de correspondre par ce seul
signe avec lui: "Eh bien! disait mon regard, le concert?...
hein?... qu'en dites-vous?..." M. Vaufrenard ne me regardait pas.
Il parlait, à tort et à travers, de choses absolument dénuées
d'importance, et il parlait beaucoup trop fort. Je pensais: "Il
ne parlera pas plus haut, tout à l'heure, quand il annoncera
mon concert!..." Et il ne l'annonçait point, ni haut ni bas!
On n'en avait que pour l'architecte. Moi, je maudissais cet
intrus qui venait là, par une coïncidence vraiment désolante,
me couper mon effet. Que nous faisait cet Achille Serpe? Est-ce
que quelqu'un d'entre nous avait un château Renaissance, ou
s'en voulait faire construire un?... car cet Achille Serpe vous
bâtissait, disait-on, en vingt-huit mois, avec la pierre du pays
et l'ardoise d'Angers, un "petit Chenonceau," un "Hôtel Goüin,"
ou un "Azay en miniature..." C'était un homme ni beau ni laid,
encore jeune, assez grand, avec des cheveux lustrés et plats, et
des favoris courts rejoignant la moustache, le menton rasé, tel
qu'on a représenté longtemps les agents de change, les hommes de
Bourse.--On parlait tant de lui, qu'il fallait bien le détailler
un peu!...--Et je me disais, en l'observant: "Va-t-il s'en
aller?... C'est un étranger, et M. Segoing n'est pas des habitués
des dimanches: leur visite ne saurait être longue..." Après tout,
M. Vaufrenard aurait bien pu, devant eux, dire un mot de mon
concert!... Un moment, comme on passait en revue les monuments de
la Renaissance dans la région, on nomma l'Hôtel Pincé, à Angers...
Je ne connaissais point l'Hôtel Pincé, mais au nom d'Angers, mon
cœur sauta; mon œil s'aviva plus encore et je regardais M.
Vaufrenard, à le suggestionner! M. Vaufrenard se souciait bien de
mon regard enflammé!... et l'on abandonna la ville d'Angers sans
accorder un mot ni à M. Topfer ni à la musique...
La musique!... Ah! ce fut ce M. Achille Serpe qui en parla, et à
moi-même, et de quelle façon, Seigneur!
--J'ai entendu dire, mademoiselle, que vous êtes excellente
musicienne...
--Oh!... monsieur!
Et je regardais M. Vaufrenard: "Hardi donc! mais parlez donc!...
voilà l'occasion à vous de répondre pour moi: "Musicienne?...
elle va tout simplement se faire entendre au mois de juin, devant
quinze cents personnes!..." Et le satané M. Vaufrenard ne disait
rien du tout et me laissait sur mon stupide: "Oh!... monsieur!..."
qui n'était pas moins banal, je le reconnais, que la question de
l'architecte Achille Serpe.
Je ne me suis jamais rappelé ce que me dit de nouveau ce M.
Achille Serpe pour me tirer d'embarras; il m'en tira, en tous cas,
et trouva moyen de me faire parler; car, ne voilà-t-il pas qu'il
s'occupait de moi, maintenant, après avoir paru faire à peine
attention à moi au début de sa visite! Je le trouvais ordinaire,
et je ne me mettais pas en frais. En outre, je ne lui pardonnais
pas mon mécompte. Tout à coup, je pensai: "Mais, ne se pourrait-il
pas que M. Vaufrenard ignorât l'affaire du concert?..." Et je vous
lâche mon Achille Serpe pour aller m'asseoir sur le tabouret de
piano qui était en promenade loin de son instrument et que le
maître de la maison, tout en causant, s'amusait à faire tourner
sur sa vis. Et je dis à l'oreille de M. Vaufrenard:
--Eh bien!... et ce concert d'Angers?
Il fit, exactement, comme s'il n'avait pas entendu ma question.
"Ah! ah! me dis-je, qu'est-ce qui se passe?..." Peut-être aussi,
ma grand'mère avait-elle correspondu avec lui depuis le jeudi
précédent, et avait-elle décidé qu'il ne serait jamais question de
cette "exhibition publique," comme elle disait?
Quelques minutes plus tard, on me priait de me mettre au piano, M.
Vaufrenard disposait lui-même la partition; nous nous trouvions un
peu isolés, lui et moi, devant le clavier; je me hasardai à lui
demander:
--Vous n'avez donc pas reçu un mot de M. Topfer?
Il me dit, tous bas, d'un ton bourru:
--Tais-toi, petite sotte! tais-toi donc!
Ah! bien, je vous jure que j'étais en bonne disposition pour
exécuter mon morceau, après cela!... M. Achille Serpe aurait une
belle impression de mon talent!...
Il écouta patiemment et m'adressa force compliments. Ce n'est
ni le nombre ni la chaleur des compliments qui vous touche. M.
Vaufrenard dit:
--Ah! monsieur, vous allez voir une jeune fille pleine de
confusion!
L'architecte ne me vit point du tout pleine de confusion: ses
compliments ne me troublaient pas le moins du monde.
Et il ne s'en allait toujours pas!
Il parla des jeunes filles de Paris qui, à son dire, ne se
distinguaient des femmes que par une hypocrisie plus soignée,
plus constante: "hommage, dit-il, qu'elles rendent à la vertu
traditionnelle qu'exigent d'elles les épouseurs."
M. Achille Serpe n'en avait pas fini avec ses jeunes filles de
Paris! Je crois même qu'il en fit une étude trop vive et trop
"appuyée," car ces dames se trémoussèrent, toussotèrent, et il
comprit aussitôt qu'il dépassait la limite de perception de nos
oreilles susceptibles. Je ne fus pas choquée, moi, de ses excès,
parce que le fait même d'exprimer en termes voilés des choses
que l'on n'abordait point dans nos conversations, me paraissait
une supériorité. Cela n'était certes pas le signe chez moi d'une
grande maturité d'esprit, mais je déclare mes impressions telles
qu'elles furent, et peut-être peuvent-elles contribuer à expliquer
le prestige, sur la province, de la plus futile sottise pourvu
qu'elle vienne de Paris.
--Moi? dit-il à quelqu'un qui l'interrogeait, plutôt que d'épouser
une de ces petites coquines, j'aimerais mieux me faire moine, et
bénédictin!
Cette profession de foi ou la forme qu'il lui donna fut jugée
très spirituelle; toutes les personnes présentes rirent à gorge
déployée. Moi, je ne trouvais pas cela drôle, mais c'était ainsi.
Ce M. Achille Serpe était jugé un homme charmant.
Mais pourquoi étais-je une "petite sotte," moi, de vouloir parler
de _mon_ concert?...
Car enfin, toutes les grâces de M. Achille Serpe ne me laissaient
point oublier que je vivais depuis le jeudi précédent dans
l'attente de cette après-midi, où l'opinion de M. Vaufrenard
sur le concert devait décider, non seulement de cette première
audition en public, mais de mon avenir...
On goûta. Le conseiller général et l'architecte goûtèrent. Ils
étaient là comme chez eux; ils n'avaient pas mieux à faire que de
passer la journée là. Un domestique tenait le cheval à la grille,
et toutes les personnes qui entraient faisaient force compliments
du cheval et de la charrette anglaise.
Il y avait là trois jeunes filles moins âgées que moi de quatre
ou cinq ans, et que je rencontrais chaque dimanche. Une d'elles,
Mlle Bouquet, passait pour jolie, et riche.
"Eh bien! me disais-je, mon M. Achille Serpe, en voilà des jeunes
filles qui ne sont pas de Paris!... hardi donc!..." Mais M.
Achille Serpe se montrait très réservé; il ne recherchait pas,
c'était évident, la société des jeunes filles; il semblait fort
sérieux. Ce n'était pas non plus, il faut le dire, un homme de
toute première fraîcheur: il avait bien trente-sept ans sonnés.
Je pensais que, parce qu'il m'avait vue la première, parce qu'il
m'avait entendue au piano et félicitée, il était assez naturel
qu'il causât avec moi plutôt qu'avec les autres, mais il n'avait
point l'air de se soucier des autres. Je n'en étais pas intimement
flattée, parce que ce M. Achille Serpe m'était très indifférent,
mais la rivalité entre femmes est une chose si naturelle que je
n'étais pas fâchée, malgré tout, qu'il s'occupât de moi, et si ce
n'avait été l'énigme de _mon_ concert, qui me tourmentait, je ne
me serais pas trop ennuyée ce jour-là.
Une des jeunes filles, la petite de Gouffier, me dit, après le
goûter, et sur un drôle de ton:
--Les arts s'assemblent!
Je souris, bénévolement, comme on fait souvent, par contenance
provisoire, quand on n'a pas compris ce qu'une personne vient de
vous dire. Puis je pensai que l'allégorie était maligne et Mlle de
Gouffier jalouse!... "Les arts:" la musique et l'architecture!...
"s'assemblent:" M. Achille Serpe avait fait plus attention à moi
qu'à elle.
Le groupe des trois jeunes filles me regardait de loin et parlait
de moi. J'allai tout droit à Mlle de Gouffier et je l'assurai que
je n'avais pas compris tout à l'heure son apologue, et qu'en avoir
souri était trop bête. Mlle de Gouffier ne dit rien; les deux
autres s'écrièrent:
--Mais, pourquoi donc serait-ce bête?
--Mais, ce n'est pas bête du tout!
Mlle de Gouffier leur avait rapporté son apologue et mon sourire
d'acquiescement!... Je fus horriblement vexée. J'aurais volontiers
envoyé au diable l'architecte. Du moment qu'on interprétait comme
un flirt trois ou quatre paroles échangées avec cet homme dont je
ne me souciais pas et qui ne me plaisait point, je le prenais en
horreur. Je l'évitai le plus que je pus, le reste de l'après-midi.
Quand il fut parti, enfin, je demandai, à part, à M. Vaufrenard:
--M. Topfer...
--Il s'agit bien de M. Topfer!...--me fit-il avec la brusquerie
qu'il avait encore plus dans les bons jours que dans les
mauvais,--laisse-nous tranquilles avec M. Topfer!... J'ai à parler
avec ta grand'mère.
Et il alla parler à ma grand'mère, à qui je vis ouvrir des yeux,
ronds, stupéfaits.
"Ah! me dis-je, est-ce que l'architecte voudrait m'épouser, sans
dot, en haine des jeunes filles de Paris?..."
C'était cela! J'avais deviné juste. Ma grand'mère ne m'en avertit
pas ce jour-là; mais je la surpris, dans la soirée et les jours
suivants, à chuchoter avec son mari ou avec maman, et puis je
voyais bien les figures!
Il paraît que ce n'était point la première fois que ce M. Serpe
venait à Chinon, ni la première fois qu'il me voyait. Depuis trois
semaines qu'il travaillait à Bel-Ebat, il s'était fait conduire
à Chinon, chaque dimanche, à la messe. Tout le monde se souvint,
plus tard, d'avoir aperçu la charrette anglaise et un étranger
avec le petit groom de M. Segoing. Il venait à la messe pour y
voir les jeunes filles, et c'était sur moi qu'il avait jeté son
dévolu. Par les Vaufrenard qu'il avait déjà vus, il apprenait qui
j'étais et ma situation de fortune peu brillante, et celle de
mon frère, menace perpétuelle pour la famille. Peu lui importaient
ces détails, il gagnait beaucoup d'argent. Il voulait se marier,
et il n'avait qu'un souci; il le dit; et c'était d'épouser une
jeune fille bien élevée.
Et que je devinsse la femme de M. Achille Serpe, architecte, cela
était donc, aux yeux de M. Vaufrenard, d'une telle importance,
que cette musique, qu'il mettait au-dessus de tout, que nos beaux
et hardis projets de Conservatoire, que _mon_ concert d'Angers,
passaient du coup au second plan, que dis-je? ne semblaient
seulement pas dignes d'être pris en considération?
Comment! cette belle passion musicale que l'on m'avait insufflée,
cet avenir d'artiste qu'on avait fait étinceler à mes yeux, cette
autre religion dont on m'avait tant pénétrée, ce n'était donc
qu'un pis aller?... On ne me poussait à cela que parce qu'on me
savait sans fortune et parce qu'on croyait pour moi tout mariage
impossible! Pour un amateur qui s'offrait, un si splendide
échafaudage ne tenait plus debout, on s'en détournait avec dédain,
on l'abattait d'un coup de pied: "Laisse-nous tranquilles avec ton
M. Topfer!... Il s'agit bien de M. Topfer!..." Un monsieur nommé
Achille Serpe, architecte, de vingt ans plus âgé que moi, peu
séduisant d'ailleurs, voulait bien de moi, et tout devait baisser
pavillon devant M. Achille Serpe!...
Ah! quelle leçon sur l'importance du mariage!
"Mais, me dis-je alors, il y a M. Topfer! Celui-là est vraiment
dévoué à son art; celui-là a vraiment la passion de la musique,
et celui-là sait aussi ce que c'est que le mariage! Son opinion
me ferait du bien." Je résolus de la lui demander même avant que
je ne connusse rien de précis sur la demande de M. Achille Serpe.
C'était un principe général que je voulais obtenir de lui, une
réponse à une question comme celle-ci, par exemple: "Au cas où...
etc.?... Si M. Vaufrenard lui-même me conseillait de?... etc.
Quel serait votre avis à vous?" Et, pour m'excuser de ne point
répondre à sa lettre avant la quinzaine écoulée, je lui écrivis
et lui posai le problème. Ma lettre était achevée quand l'idée me
vint que M. Topfer serait fort embarrassé pour me répondre avec
franchise, puisque sa lettre pourrait être lue par ma famille.
"Sotte!... ah! oui, sotte!..." me dis-je sur tous les tons.
Ma lettre à M. Topfer demeura là, je l'enfermai dans mon tiroir.
Mon intention n'était certainement pas d'accepter jamais la main
de M. Achille Serpe, si elle m'était offerte; mais je me promis de
ne me décider à aucun mariage avant la période des vacances, où je
pourrais interroger de vive voix M. Topfer.
La demande fut faite positivement dans la quinzaine qui suivit.
Ma grand'mère, jusque-là, n'avait été que pressentie. Pourquoi ne
m'avait-elle point pressentie, moi, que l'affaire concernait un
peu, on l'avouera? Je n'en sais rien. Je crois qu'elle redoutait
surtout, de ma part, quelque mouvement irréparable, et elle n'eût
pu user de son autorité tant que la demande officielle n'était pas
faite, car enfin, si par hasard celle-ci ne se fût pas produite,
de quoi la pauvre grand'mère eût-elle eu l'air? Enfin on m'informa
quand il en fut temps.
Je répondis à ma grand'mère que je n'aimais point ce M. Serpe,
et que je ne voyais rien en lui qui pût me faire croire que je
l'aimerais un jour.
Ma grand'mère me répliqua qu'il eût en effet été bien
extraordinaire que je tombasse amoureuse d'un monsieur que j'avais
vu deux heures en tout et pour tout.
--Ce que sollicite ce monsieur,--qu'entre parenthèses, tout le
monde a trouvé extrêmement bien, sous tous les rapports,--c'est
de se faire, sinon aimer, du moins agréer de toi. Il ne nous met
pas marché en main, il souhaite se faire connaître et apprécier
de toi, et comme ses travaux le retiendront à Bel-Ebat quelque
temps et l'obligeront à y revenir souvent, pendant de longs
mois encore, il désire être autorisé à te faire sa cour... Tu le
jugeras, et tu diras oui quand bon te semblera.
Je pensais: "Eh bien! que ne vient-il tout simplement chez les
Vaufrenard et que ne cherche-t-il à se faire aimer de moi sans
en avertir la ville et la banlieue!... Mais c'est qu'il sent
que jamais je n'aurai l'idée de l'aimer, donc il faut parler de
cela d'abord... Ah! comme c'est disgracieux et choquant!..." Je
n'avais pourtant point lu de littérature romanesque; mais les
débuts de l'amour, cela me paraissait être une période infiniment
délicate, composée de silences plutôt que de paroles, ou tout au
moins composée de paroles incertaines, et que l'on devine après
des impatiences, des angoisses, des supplices charmants! Que
l'imprécision, dans ce cas-là, est délicieuse, l'imprécision qu'on
voit se dissiper comme un brouillard, et qui découvre alors la
certitude éclatante!... Et, au lieu de cela, voilà un monsieur
qui vient vous demander, en présence de vos parents et amis, la
permission de se faire aimer de vous dans un temps donné!... Ah!
si l'amour est fait en grande partie d'imagination, voilà quelque
chose qui est propre à vous la fouetter, l'imagination! Sans
compter que, tout inexpérimentée que je fusse, je soupçonnais très
bien que la question "amour" n'était là qu'à titre de concession
aux niaises exigences de l'esprit d'une jeune fille, et que si
l'"amour" ne se déclarait pas, en moi, malgré la cour assidue de
M. Achille Serpe, mes parents et mes amis n'auraient qu'une voix
pour me dire: "Qu'à cela ne tienne!... l'amour? mais il vient plus
tard... les mariages de raison sont les meilleurs!"
J'assemblai tout ce que j'avais de courage et, la première fois
que je rencontrai M. Serpe chez les Vaufrenard, je lui dis:
--Monsieur, je suis très flattée de l'attention que vous avez
bien voulu m'accorder, mais je vous dois un aveu: à la place du
cœur, savez-vous ce que j'ai?... un caillou!
Je croyais, par cette phrase apprise, et que j'avais martelée
pendant des nuits, le faire fuir à trente pas. Point du tout.
Ma franchise lui plaisait au contraire et, que je n'aie point
de cœur, cela ne semblait pas l'effrayer le moins du monde.
Il était tout prêt à s'en passer; non qu'il en eût pour deux,
lui,--oh! ce n'était pas cela!--mais que je n'eusse point de
cœur, cela encore faisait son affaire. Comment? pourquoi?... Ce
n'est pas encore à ce moment que je le sus... Par exemple cela me
déplut, en lui, ferme. Et je fus avec lui d'un bourru!
Mlle de Gouffier me dit:
--Vous êtes bien fière, Madeleine!...
Lui, il ne se rebutait point. C'était une "entreprise" qu'il
avait adoptée; il s'y donnait malgré les difficultés, en homme
d'affaires: il avait l'habitude; n'ai-je pas appris plus tard
tout ce qu'un architecte doit supporter de la part des clients
à lubies?... et M. Serpe disait déjà: "Quand nous construisons
une maison sur la glaise, les travaux de fondations peuvent être
retardés de plusieurs mois, jusqu'à ce que nous touchions le
sable... Nous creusons des puits..." Il creusait des puits, il
cherchait le sable... Mais il travaillait à cela, malheureusement,
en architecte, non en homme tout simple, et ce n'est pas la bonne
manière.
Avec tout cela, comme je n'avais pas pu m'opposer à ce que cet
architecte me fît la cour, je me sentais, non sans effroi, prise
dans une sorte d'engrenage. Cela n'avait eu l'air de rien tout
d'abord, chacun s'était ingénié à me présenter comme tout à fait
dénuée de signification cette simple condescendance de ma part;
mais c'est dans l'opinion, sinon entre l'architecte et moi, que la
chose prenait consistance; tout le monde en parlait; pour tout le
monde, avant six mois, je serais mariée à "l'architecte de Paris!"
Et mon concert?... Ah! mon malheureux concert!... Il avait bien
fallu que M. Vaufrenard fût à ce propos plus explicite que le
premier jour. Il m'avait dit:
--J'ai écrit à Topfer, ne parlons pas de cela; M. Serpe serait
très péniblement affecté!... Non! ne parlons pas de cela, en ce
moment.
"M. Serpe serait très péniblement affecté!..." Je dépendais déjà
de M. Serpe!
M. Serpe ne souffrirait pas que sa femme jouât en public!... Eh!
mais... je ne tardai pas à m'apercevoir que, le dimanche, chez les
Vaufrenard, on me priait moins souvent de m'asseoir au piano!...
Tout d'abord j'avais trouvé cela ridicule: c'était afin que
j'eusse plus de temps pour causer avec M. Serpe! Mais peu à peu
l'idée me vint que M. Serpe n'aimait pas beaucoup que je me fisse
trop applaudir. M. Serpe était en cela de l'avis de ma grand'mère:
un petit talent était bien suffisant!
Je lui dis un jour:
--Un petit talent, n'est-ce pas, comme dit ma grand'mère, est bien
suffisant?...
--Oh! certainement! dit-il.
Il n'avait pas remarqué que je me moquais de lui. De tout ce qui
m'éloignait de lui, voilà ce qui me repoussa le plus loin. Je lui
eusse pardonné de n'aimer pas que l'on m'applaudisse, mais non de
ne pas s'apercevoir que je me moquais de lui.
Il venait tous les dimanches chez les Vaufrenard; puis il dut
retourner à Paris et aller en Bretagne où il restaurait une
aile du château de Plouhinec! Ah! le château de Plouhinec, en
entendîmes-nous parler, quand M. Serpe fut de retour! Et du duc
et de la duchesse, et du jeune prince de ceci et de la baronne de
cela! On eût juré qu'il était à tu et à toi avec ce beau monde;
il en tirait grande vanité, et il avait raison, car, pour la
plupart des esprits, cela le revêtait d'un prestige. Je crois que
mon grand-père et moi fûmes les seuls à n'en être pas éblouis,
moi pour des raisons personnelles sans doute, lui par un certain
bon sens qui le tenait éloigné des snobismes. Comme on parlait
un soir à table, entre nous, des chasses de Plouhinec, racontées
par l'architecte, et de l'équipage et des pièces au tableau, mon
grand-père ne put s'empêcher de dire:
--Mais, pendant ces chasses, lui, voyons! il était sur son
échafaudage, au milieu des maçons!...
Ma grand'mère lui lança un regard foudroyant. Je n'osai pas rire.
Lorsque M. Serpe me parlait, c'était de sa clientèle, des châteaux
qui semblaient son œuvre et des plaisirs de Paris. C'était par
là qu'il pensait me conquérir. Il affectionnait une phrase qui, à
son sens, je suppose, était d'un effet assuré: "Avant cinq ans, je
le veux, ma femme aura sa voiture." Il la plaçait en s'adressant
à moi, en s'adressant à d'autres, à n'importe qui. Cette phrase,
en effet, avait grand air. Mlle de Gouffier en ouvrait la bouche,
et ses beaux yeux semblaient suivre cette voiture au Bois, aux
magasins, à l'Opéra... Mon Dieu! je ne suis pas plus qu'une autre
inaccessible aux avantages du bien-être, mais, d'abord, celui-ci
était un peu problématique, et puis, à cet avantage, j'aurais
préféré aimer mon mari.
Ah! si, au lieu de parler des ducs, des princes, des chasses et
de la voiture, il avait dit, une pauvre petite fois, un de ces
mots, un rien, mais qui traverse l'imagination d'une femme; s'il
avait eu un geste, un sourire, une moue, une intonation de voix,
un mouvement instinctif amusant, spontané, que sais-je?... Il
n'en faut pas plus pour nous gagner! Mais rien de cela; c'était
un architecte, très correct, qui avait une brillante clientèle et
dont la femme "avant cinq ans aurait sa voiture;" ce n'était ni
plus ni moins.
* * * * *
Je le connaissais depuis trois mois et je n'étais pas plus avancée
qu'au premier jour. Il m'avait donné, dès la première entrevue,
l'impression que dix entrevues avaient confirmée. Il ne me
séduisait nullement, mais je continuais à être flattée, au milieu
de notre petit monde, qu'un homme que presque tous, autour de moi,
jugeaient supérieur, m'accordât une attention si particulière et
persistât à me l'accorder. Le temps avait donc tout au moins mis
en relief une vertu chez cet homme: la constance. Quant à mon
cœur, je ne cachais pas à mon prétendant lui-même son état:
--Vous avez, là, lui disais-je, un silex, décidément!
Ah! que j'aurais voulu qu'il sourît, au moins, qu'il plaisantât un
peu, qu'il se moquât même de moi!... J'avais envie de lui dire:
"Mais riez donc!..." Quelle misère c'est de n'avoir pas un grain
de fantaisie dans l'esprit!
Les travaux de Bel-Ebat allaient être terminés; je crois même
qu'on les traînait en longueur. Je voyais approcher, avec terreur,
le moment où il faudrait dire oui ou non. Dire non, c'était déjà
à peu près impossible: ne l'aurais-je pas dû dire plus tôt? Mais
tant que "oui" n'est pas dit, "non" est comme un soleil qui n'est
pas tout à fait couché encore.
Et mon gredin de frère qui se conduisait à présent comme un
ange! On n'entendait plus parler de lui; on le trouvait à son
bureau chez Bizienne. Une bonne vingtaine de mille francs de
dettes, d'un coup, aurait peut-être ouvert à M. Achille Serpe une
perspective alarmante!... Mais point. Paul semblait converti. Et
M. Achille Serpe qui l'avait vu, disait: "Mais c'est un garçon à
qui on ferait une jolie situation!..." Que j'épouse M. Achille
Serpe, et son avenir était peut-être assuré, et mes grands-parents
achevaient leur vieillesse, tranquilles...
Cependant je comptais toujours sur M. Topfer.
Moi, toute seule, une jeune fille qui n'avait presque rien vu,
qui ne savait à peu près rien de la vie, résister à l'opinion
publique exigeant d'elle le mariage à tout prix, ce n'était pas
une tâche facile. Dédaigner, repousser l'état que tous, parents,
amis, étrangers même m'imposaient d'un commun accord, pour suivre
mon goût, c'est-à-dire la musique, une carrière de femme!...--une
carrière de femme à cette époque-là!--quel risque c'était courir!
Enfin, je me disais: "Nous allons bien voir M. Topfer!... C'est
un homme qui ne me dira que ce qu'il pense. Même sermonné
préalablement par son ami Vaufrenard, M. Topfer ne me dissimulera
pas son jugement intime, et, si je m'aperçois qu'il donne tort à
tous, quand je ne devrais m'appuyer que sur lui, je serai assez
forte!..."
Il vint de bonne heure, cette année-là; il n'allait pas à
Contrexéville. Jamais je ne l'avais abordé avec une pareille
émotion. Je le trouvai, dès le matin qui suivit son arrivée, dans
le Clos, et je lui dis, d'emblée, après les premières questions
sur la santé:
--Vous savez tout, n'est-ce pas? Eh bien! dites-moi, vous, ce que
je dois faire!
Il me répondit, sans hésiter:
--Il faut vous marier, mon enfant!
Je lui demandai aussitôt s'il voulait bien s'asseoir à côté de moi
sur un banc. Il vit combien sa réponse me troublait; il ajouta
aussitôt:
--L'amour?... je sais bien... Ah!... Mais c'est la singularité,
c'est presque le miracle!
Je ne voulais pas parler de l'amour; je dis:
--Mais, la musique?... monsieur Topfer!
Il pensait que je n'abandonnerais pas, même mariée, la musique.
Je lui dis que le goût de M. Serpe n'était point que sa femme fût
applaudie. Il fit la grimace, une vilaine grimace, et son petit
œil bleu, que je voyais de côté, sembla se perdre dans un
songe. Ah! enfin, sacrifier la musique le faisait réfléchir!...
Un rouge-gorge, familier, était tout près de nous, sautillant
sur le sable; je pensais: "Pourvu que M. Topfer ne se laisse pas
distraire par ce rouge-gorge au lieu de réfléchir à ce que je
viens de lui apprendre!..." En effet, il ne se pressait pas de me
répondre. Je lui dis:
--Eh bien! et si l'on exige que je renonce à la musique?
--Eh bien! dit-il, il faut tout de même vous marier, mon enfant.
Ah! mon Dieu!... Moi qui avais attendu trois mois la réponse de M.
Topfer, de mon meilleur ami, du seul homme de qui je fusse sûre
qu'il m'aimait et qu'il aimait la musique!
Le mariage! le mariage!... même avec toutes sortes
d'inconvénients, même avec les plus grands inconvénients, même
sans amour, le mariage!
Tous étaient d'accord là-dessus. C'était la réponse de Mme du
Cange, presque son testament,--dissimulé sous l'expression
plus décente d'"obéissance parfaite aux volontés de la
famille,"--lorsqu'elle quittait le couvent où elle ne nous avait
enseigné que l'amour de Dieu. C'était la réponse de M. Topfer, qui
m'avait appris à ne voir d'exquis dans la vie que le plaisir sacré
qui nous vient de l'art.
Contradiction étrange et que personne n'examine avec franchise!
On nous met à genoux devant la beauté, le divin, l'absolu; puis
l'on nous dit: "Tout doit céder devant la réalité." On nourrit,
on excite, on exalte nos rêves; et l'on nous donne pour avis:
"N'écoutez pas les chimères." Nous voyons bien que l'amour est
au fond de la religion, de la littérature et de la musique dont
on nous a imprégnées jusqu'aux moelles; et, quand le cœur et
la chair sont mûrs, il n'y a qu'une voix pour nous crier: "Il ne
s'agit pas d'amour; le mariage!"
La vocation religieuse, je l'ai bien vu, au couvent, c'était, à
part quelques magnifiques exceptions, comme Mme de Contebault,
Mme du Cange, et telles autres de mes anciennes maîtresses dont
je pourrais citer les noms, c'était la vocation de celles qui ne
pouvaient pas se marier. La vocation artistique, M. Topfer et
M. Vaufrenard ne l'avaient voulu voir en moi que parce qu'ils
croyaient que je me marierais difficilement. Mais le mariage est
préférable à tout.
Je laissai M. Topfer; je le voyais tout attristé. Il était comme
un homme qui plie devant une loi naturelle, inéluctable.
Je remarquai que son désir était de ne pas penser à la nécessité
où il se trouvait de plier, et toutes les fois que je le revis, ce
fut avec un entrain un peu artificiel que nous parlâmes d'autre
chose.