Grand-père reçut son algarade. Il revenait du dehors où il
jardinait, le matin. Grand'mère lui donna à lire la lettre de M.
Topfer, et je vis, à ses yeux, qu'à la fois il était flatté et
sentait que nous allions avoir de vives discussions.
Il ne dit rien. Mais ne pas soutenir sa femme, c'était presque
se prononcer en faveur de la proposition Topfer. Oh! qu'il eût
mieux fait de rester à retourner la terre, dans ses plates-bandes,
une heure de plus!... Son muet acquiescement au projet musical
provoqua une crise qui dura longtemps et pendant laquelle nous
entendîmes tout ce qu'une honnête femme de la vieille bourgeoisie
provinciale pouvait concevoir de secrète horreur pour le monde
des arts. Ma pauvre grand'mère épancha une bile que nous ne
soupçonnions même pas.
Il fallait que les Vaufrenard eussent une bien grande influence
sur elle par ailleurs, pour qu'elle les supportât malgré leur
musique. Nous vîmes que, depuis une dizaine d'années qu'elle
fréquentait régulièrement et patiemment chez eux, ce culte de
la musique, qu'on y célébrait, lui répugnait intimement comme
l'eût fait une cérémonie en l'honneur de Baal! D'abord la musique
classique l'ennuyait, quant à elle, et ceux qui la goûtaient y
semblaient prendre une réjouissance de mauvais aloi. Dans son
emportement, elle alla jusqu'à dire à son mari devant moi:
--Où cela mène? veux-tu que je te le dise?... Vaufrenard,--je le
sais, par les confidences de sa malheureuse femme...--Vaufrenard...
--Eh bien!... Vaufrenard?...
--Il a eu dix maîtresses!
--Qu'est-ce que la musique a à faire avec cette circonstance? dit
grand-père.
--Oui, oui, sans doute, la plupart des hommes sont sans conduite,
mais il n'est pas moins certain que l'habitude du plaisir de
l'oreille prédispose à tous les plaisirs, à tous!... Oh! vous
pouvez rire et vous moquer de moi, je maintiens mes idées
là-dessus: quoique d'un autre âge, elles sont les bonnes. De la
musique, je vous le concède, comme de la peinture, il en faut,
oui, pour occuper les loisirs et provoquer des réunions, et il est
d'usage qu'une jeune fille peigne à l'aquarelle: c'est gracieux;
et que l'on fasse un tour de danse pour faciliter les mariages,
c'est nécessaire... mais, aussitôt que le "grand art" s'en mêle,
vous ne voyez que prétention, excentricités et prétextes à se
mettre, sous tous rapports, hors de la loi commune!...
Oh! ce fut une fameuse dispute qui dura toute la matinée!
J'en manquai d'aller poursuivre ce jour-là mon initiation au
"grand art" wagnérien, et l'on était tellement excité contre
les Vaufrenard que je n'osai même pas, l'après-midi, proposer
d'aller chez eux. J'avais pourtant un grand désir d'entretenir M.
Vaufrenard du projet Topfer: il devait, lui aussi, le connaître,
il avait certainement reçu, lui aussi, une lettre d'Angers. Car,
à mesure que grand'mère combattait ce projet, par des arguments
qui ne sont pas tous aussi faux qu'ils me semblaient l'être alors,
je me sentais une irrésistible envie de triompher de toutes les
difficultés, tant de celles qui me venaient du dehors que de
celles que j'éprouvais moi-même. Avec ma consécration définitive
à la musique, il fallait en finir, voyons! Mon vieil ami Topfer
l'avait très bien compris; il m'en proposait le moyen... Si le
petit coup d'Etat d'Angers réussissait, la partie était gagnée,
mon sort déterminé; je ne pouvais plus revenir en arrière.
C'est un jeudi, je me souviens, que nous était parvenue la
lettre de M. Topfer; le lendemain vendredi, nous avions, à dix
heures, une messe anniversaire de la mort de mon pauvre papa; Mme
Vaufrenard s'y montra, nous serra la main, disparut. Le lendemain
c'était le voyage de Tours; point de Vaufrenard ce jour-là. De
sorte que je ne pus revoir les Vaufrenard que le dimanche suivant.
Cette première entrevue, après la lettre Topfer, devait avoir la
plus grande importance. Le poids de M. Vaufrenard, seul, pouvait
faire incliner les événements à mon gré. Grand'mère s'insurgeait
contre lui, à distance, mais quand il lui parlerait dans le nez,
avec sa belle voix de baryton, et de toute la hauteur de sa
suprématie financière, qu'oserait-elle objecter?
Mon cœur palpitait assez fort, mais je n'étais pas très
inquiète, j'avais confiance en la force de M. Vaufrenard et je ne
pouvais douter qu'il ne l'employât à seconder son ami Topfer qui
lui-même favorisait nos projets futurs et qui, d'ailleurs, c'était
probable, n'avait agi que de connivence avec lui.
Je voyais bien ce qui se passerait à la matinée du dimanche. M.
Vaufrenard m'embrasserait, d'un air fier, car, enfin, à l'idée que
son élève allait bientôt se faire entendre devant un grand public,
il se rengorgerait évidemment. Et, avec sa rondeur habituelle,
il était homme à parler immédiatement du concert, à l'annoncer
à toutes les personnes présentes, à organiser, qui sait? une
caravane pour Angers afin de me faire un triomphe!... Quant aux
habitués du dimanche, pensais-je à part moi, cela va leur porter
un coup; ces gens-là me tiendront dorénavant pour quelqu'un...
Et grand'mère sera subjuguée et croulera sous l'avalanche des
félicitations.
Voilà comment, moi, j'arrangeais les choses.
Voici comment elles se passèrent.