XXI

Grand-père reçut son algarade. Il revenait du dehors où il

jardinait, le matin. Grand'mère lui donna à lire la lettre de M.

Topfer, et je vis, à ses yeux, qu'à la fois il était flatté et

sentait que nous allions avoir de vives discussions.

Il ne dit rien. Mais ne pas soutenir sa femme, c'était presque

se prononcer en faveur de la proposition Topfer. Oh! qu'il eût

mieux fait de rester à retourner la terre, dans ses plates-bandes,

une heure de plus!... Son muet acquiescement au projet musical

provoqua une crise qui dura longtemps et pendant laquelle nous

entendîmes tout ce qu'une honnête femme de la vieille bourgeoisie

provinciale pouvait concevoir de secrète horreur pour le monde

des arts. Ma pauvre grand'mère épancha une bile que nous ne

soupçonnions même pas.

Il fallait que les Vaufrenard eussent une bien grande influence

sur elle par ailleurs, pour qu'elle les supportât malgré leur

musique. Nous vîmes que, depuis une dizaine d'années qu'elle

fréquentait régulièrement et patiemment chez eux, ce culte de

la musique, qu'on y célébrait, lui répugnait intimement comme

l'eût fait une cérémonie en l'honneur de Baal! D'abord la musique

classique l'ennuyait, quant à elle, et ceux qui la goûtaient y

semblaient prendre une réjouissance de mauvais aloi. Dans son

emportement, elle alla jusqu'à dire à son mari devant moi:

--Où cela mène? veux-tu que je te le dise?... Vaufrenard,--je le

sais, par les confidences de sa malheureuse femme...--Vaufrenard...

--Eh bien!... Vaufrenard?...

--Il a eu dix maîtresses!

--Qu'est-ce que la musique a à faire avec cette circonstance? dit

grand-père.

--Oui, oui, sans doute, la plupart des hommes sont sans conduite,

mais il n'est pas moins certain que l'habitude du plaisir de

l'oreille prédispose à tous les plaisirs, à tous!... Oh! vous

pouvez rire et vous moquer de moi, je maintiens mes idées

là-dessus: quoique d'un autre âge, elles sont les bonnes. De la

musique, je vous le concède, comme de la peinture, il en faut,

oui, pour occuper les loisirs et provoquer des réunions, et il est

d'usage qu'une jeune fille peigne à l'aquarelle: c'est gracieux;

et que l'on fasse un tour de danse pour faciliter les mariages,

c'est nécessaire... mais, aussitôt que le "grand art" s'en mêle,

vous ne voyez que prétention, excentricités et prétextes à se

mettre, sous tous rapports, hors de la loi commune!...

Oh! ce fut une fameuse dispute qui dura toute la matinée!

J'en manquai d'aller poursuivre ce jour-là mon initiation au

"grand art" wagnérien, et l'on était tellement excité contre

les Vaufrenard que je n'osai même pas, l'après-midi, proposer

d'aller chez eux. J'avais pourtant un grand désir d'entretenir M.

Vaufrenard du projet Topfer: il devait, lui aussi, le connaître,

il avait certainement reçu, lui aussi, une lettre d'Angers. Car,

à mesure que grand'mère combattait ce projet, par des arguments

qui ne sont pas tous aussi faux qu'ils me semblaient l'être alors,

je me sentais une irrésistible envie de triompher de toutes les

difficultés, tant de celles qui me venaient du dehors que de

celles que j'éprouvais moi-même. Avec ma consécration définitive

à la musique, il fallait en finir, voyons! Mon vieil ami Topfer

l'avait très bien compris; il m'en proposait le moyen... Si le

petit coup d'Etat d'Angers réussissait, la partie était gagnée,

mon sort déterminé; je ne pouvais plus revenir en arrière.

C'est un jeudi, je me souviens, que nous était parvenue la

lettre de M. Topfer; le lendemain vendredi, nous avions, à dix

heures, une messe anniversaire de la mort de mon pauvre papa; Mme

Vaufrenard s'y montra, nous serra la main, disparut. Le lendemain

c'était le voyage de Tours; point de Vaufrenard ce jour-là. De

sorte que je ne pus revoir les Vaufrenard que le dimanche suivant.

Cette première entrevue, après la lettre Topfer, devait avoir la

plus grande importance. Le poids de M. Vaufrenard, seul, pouvait

faire incliner les événements à mon gré. Grand'mère s'insurgeait

contre lui, à distance, mais quand il lui parlerait dans le nez,

avec sa belle voix de baryton, et de toute la hauteur de sa

suprématie financière, qu'oserait-elle objecter?

Mon cœur palpitait assez fort, mais je n'étais pas très

inquiète, j'avais confiance en la force de M. Vaufrenard et je ne

pouvais douter qu'il ne l'employât à seconder son ami Topfer qui

lui-même favorisait nos projets futurs et qui, d'ailleurs, c'était

probable, n'avait agi que de connivence avec lui.

Je voyais bien ce qui se passerait à la matinée du dimanche. M.

Vaufrenard m'embrasserait, d'un air fier, car, enfin, à l'idée que

son élève allait bientôt se faire entendre devant un grand public,

il se rengorgerait évidemment. Et, avec sa rondeur habituelle,

il était homme à parler immédiatement du concert, à l'annoncer

à toutes les personnes présentes, à organiser, qui sait? une

caravane pour Angers afin de me faire un triomphe!... Quant aux

habitués du dimanche, pensais-je à part moi, cela va leur porter

un coup; ces gens-là me tiendront dorénavant pour quelqu'un...

Et grand'mère sera subjuguée et croulera sous l'avalanche des

félicitations.

Voilà comment, moi, j'arrangeais les choses.

Voici comment elles se passèrent.

La jeune fille bien élevée · 第 27 / 34 题