--Nous t'enlevons, c'est entendu... Nous t'enlevons au moment
voulu!
J'en tremblais, mais avec un secret bonheur. Etais-je assez prise
par la musique! Ah! vraiment ces Vaufrenard avaient découvert ma
voie. C'étaient eux qui avaient soupçonné mon goût, qui l'avaient
cultivé, surchauffé, qui m'avaient créé, on peut le dire, une
seconde nature, car, sans eux, je n'aurais été, évidemment,
que la petite bécasse à marier, ordinaire, et, franchement; ne
m'avaient-ils pas mise au-dessus de cela?
* * * * *
Voilà où nous en étions, quand, un beau matin, je reçus une lettre
particulière de M. Topfer.
Qu'est-ce qu'avait à me dire mon vieil ami Topfer? Il me demandait
de vouloir bien me faire entendre en public, à Angers, dans un
grand concert que donnerait, au mois de juin, une société musicale
très connue dans le pays.
Me faire entendre en public!... Tout mon sang s'arrêta, quand
je lus cela. J'eus d'abord une surprise, plutôt joyeuse, un
orgueil fou, ensuite une idée un peu vulgaire, dont je ne me
flatte pas: "Que de gens vont être "épatés!" C'est que je sentais
déjà, à cette époque, quoique d'une façon très imprécise, que
ceux que nous avons indisposés contre nous en nous singularisant
un peu parmi eux, nous les subjuguons et les gagnons en nous
singularisant tout à fait. Je vis les journaux où mon nom serait
cité, peut-être répété dans un article; je vis la figure épanouie
des Vaufrenard, je vis le petit œil bleu, si ému, de mon
cher vieux Topfer... Mais tout à coup, je vis aussi le lieu du
concert, l'estrade, le piano ouvert, la salle comble... Et je dus
m'asseoir.
Je descendis, bouleversée. Maman, grand'mère, avaient aussi
reçu, chacune, une lettre de M. Topfer. Il avait pris toutes
ses précautions, le cher homme! Maman était très flattée et ne
pensait qu'à la toilette qu'il me faudrait pour jouer en public;
grand'mère gardait une réserve inquiétante, elle allait et venait
par la maison, les lèvres serrées, l'enveloppe de M. Topfer pliée
en deux et fichée entre deux boutons du corsage. Elle avait dit
seulement, paraît-il: "Moi aussi, j'ai reçu une lettre."
Tout à coup, ayant achevé je ne sais quelle besogne, elle
éclata. Elle était indignée, tout simplement; à l'entendre,
une pareille proposition équivalait à un attentat contre ma
personne. Elle n'aurait jamais cru cela possible de la part de M.
Topfer; cependant, elle rappelait qu'elle l'avait toujours dit:
"Ces artistes sont, au fond, tous des bohèmes." Pour qui nous
prenait-il, ce vieux "coureur de cachets?" N'allait-il pas, aussi,
m'offrir cinq cents francs pour m'exhiber en public, comme une
comédienne?
--Va à Angers, ma fille!... monte sur les tréteaux comme une Sarah
Bernhardt!...
--Mais, grand'mère, il ne s'agit pas...
--Comment? il ne s'agit pas? De quoi s'agit-il donc?... Une femme
qui appartient au public n'appartient plus ni à sa famille, ni à
sa maison... Mais, c'est à croire, ma pauvre enfant, que votre
génération a perdu le sens commun: quel est donc le but de la vie,
si ce n'est de fonder une famille?
--Sans doute, grand'mère, mais pourquoi nous fait-on cultiver les
arts?... pour ne les savoir qu'à moitié?...
--Oui, oui, raisonne, ma fille, c'est de ton temps!... Les arts!
les arts!... Je vous demande un peu!... Mais si ta mère m'avait
dit un mot comme celui-là, quand elle avait ton âge, je lui aurais
administré une correction, comme à une petite morveuse... Oh!
n'aie pas peur: cela ne se fait plus!
Et elle s'en allait, répétant:
--Les arts!... les arts! Ma parole, je ne comprends plus... Je
suis trop vieille, décidément, je suis trop vieille... L'année
dernière, c'était "l'amour," Sa Majesté l'Amour, la grande
passion!... L'année d'avant, il fallait vous empêcher d'être trop
dévote!... C'est à donner sa langue au chat... Je m'y perds... Mes
parents à moi sont morts, pourtant, plus âgés que je ne le suis;
ils avaient vu bien des guerres, bien des bouleversements et des
révolutions; mais je ne crois pas qu'ils aient essuyé pareil vent
de folie!...