XX

Nous vîmes encore refleurir le printemps aux balcons de la

terrasse et dans le Clos de M. Vaufrenard. Pendant que les

Vaufrenard étaient à Paris, nous avions l'autorisation de pénétrer

chez eux pour aérer la maison, pour surveiller Tondu, qui était

chargé d'entretenir le petit parterre; et il m'était recommandé

d'user du demi-queue Erard, pour mes études, de préférence à mon

vieux piano droit.

J'aurais eu grand plaisir à voir blanchir les arbres à fruits,

à voir se réveiller la terre du père Sablonneau et reverdir les

peupliers des îles, si chaque retour de saison ne m'eût été abîmé

par l'idée que j'étais une jeune fille à marier, que je ne me

mariais pas, que j'aurais dû être enlevée d'ici depuis longtemps,

comme les autres qui avaient joué, enfants, avec moi, sur cette

terrasse, enfin par l'idée que j'aurais dû n'être plus là!

Quand Sablonneau bêchait sa vigne, s'il m'apercevait d'en bas

et portait la main à son chapeau, il dodelinait de la tête, il

soulevait une épaule, et souvent il mâchonnait un juron. Mon

frère, qui n'était jamais gêné par les mots, m'avait rapporté ce

que Sablonneau, un jour, avait dit ainsi dans sa gorge avec un

gros juron: "Si c'est pas dommage, un si beau brin de fille!..."

Sablonneau lui aussi pestait que je ne fusse pas mariée.

Sablonneau faisait comme ma vieille Françoise qui, lorsqu'elle

m'aidait à m'habiller, ne pouvait me voir ni les bras nus ni

la gorge sans pousser des soupirs à fendre l'âme. Et si je lui

demandais en riant: "Mais, qu'as-tu donc?" elle dodelinait de la

tête, elle aussi.

Ah! si ce n'eût été ce désir général de me voir mariée, que

j'eusse donc été tranquille, moi! Que je me fusse amusée à voir

gambader mes araignées d'eau dégingandées dans la citerne! Que

je me fusse satisfaite, longtemps encore sans doute, à voir mes

songeries, mes regrets, mes désirs imprécis, mes espérances emplir

cette belle vallée en fleurs! Derrière moi, je n'avais que dix pas

à faire, j'étais à mon piano avec mon Chopin, mon Beethoven, mon

Rameau et mon Franck, mes enchanteurs! Aussitôt en leur pouvoir,

par le jeu à présent si facile de mes doigts, le reste du monde me

semblait peu de chose! Je me rappelais ce que M. Topfer m'avait

appris de Beethoven: "Cet immense génie était sourd! Imaginez-vous

un homme entouré d'une muraille infranchissable... Il n'entendait

ni sa musique, ni les applaudissements qui l'accueillaient..." Et

M. Topfer, en désignant les partitions des œuvres sublimes

ajoutait: "Tout cela ne s'est passé que dans sa tête!..." Je

voyais l'œil bleu, l'œil d'enfant, de M. Topfer, se mouiller

d'admiration et d'émotion profonde à cette pensée. Le goût de la

vie intérieure, développé par l'éducation chrétienne, me semblait

préférable à tout autre... Quand j'avais passé la journée sous

l'influence de la poésie de mes grands maîtres, j'étais dégoûtée

du monde... Le "beau brin de fille" que Sablonneau voyait en moi,

ces bras, cette gorge et cette chevelure qui attendrissaient ma

vieille bonne, eh bien! j'offrais tout cela à ceux qui savaient

le mieux me ravir, à mes chers génies; je m'imaginais que leurs

ombres devaient se réjouir de voir une fraîche jeune fille se

consacrer au culte de leur mémoire. J'ai conservé dans mes vieux

papiers une petite poésie, dont je n'oserais pas recopier un seul

vers, tant ils sont à la fois médiocres, innocents et hardis,

par laquelle je vouais chaque partie de moi-même à mes _trois

célestes amants_! Il y avait une strophe pour les yeux, une pour

la bouche, une pour les "blonds cheveux," une pour les "longs

bras blancs," une autre pour les "doigts agiles!" Les mots que je

souligne donnent une idée du style employé et que j'empruntais

aux romances: il me semble aujourd'hui comique, mais à la seule

vue de ce papier jauni, mon cœur se soulève, parce qu'en

écrivant à vingt ans ces choses naïves et cyniques, j'étais

vraiment bien émue; ce n'était pas pour les envoyer à un journal,

ni pour les montrer à quelqu'un, que je me torturais à trouver

des rimes,--dans ce temps-là, les jeunes filles ne faisaient pas

imprimer leurs vers...--c'était pour épancher un très réel bonheur

intime, un bonheur très haut, très noble: véritable et logique

suite de mes félicités religieuses.

Il me fallait quelque chose de grand, de magnifique. J'avais

touché cela au couvent. Lorsque, ensuite, j'avais aimé un homme,

sans l'approcher, j'avais pu aisément croire qu'il était de taille

à combler mes désirs. A présent, je me croyais comblée par mon

enthousiasme musical. N'étais-je pas heureuse? ne pouvais-je pas

rester comme cela? Quel était donc le mariage qui ne détruirait

cette félicité-là? Et quel mari m'en procurerait une analogue?

Je comptais sur le retour des Vaufrenard pour m'affermir dans la

voie qu'ils avaient choisie pour moi, ce dont je leur savais tant

de gré. Quel moyen auraient-ils imaginé pour m'emmener à Paris cet

été et me faire concourir sans que grand'mère s'en aperçût? Ils

commençaient à être assez puissants sur elle pour obtenir jusqu'à

l'invraisemblable.

En les attendant, je travaillais sans maître, car la petite leçon

que "je donnais" chaque samedi à Mme de Testaucourt était vraiment

une pure formalité.

Ah! que c'était curieux, chez nous, cette attente des Vaufrenard,

au printemps! Les arbres en fleurs, le travail du jardinier dans

les parterres, le soleil commençant à réchauffer notre coteau en

espalier, n'étaient rien: le renouveau, c'était les Vaufrenard qui

amenaient avec eux l'air de Paris et qui ressuscitaient la vie à

Chinon.

Ils étaient un peu, pour nous tous, ce que sont pour les

enfants, à la campagne, les parents qui reviennent de la ville:

qu'allaient-ils nous rapporter?

C'était le temps où l'on essayait d'acclimater en France la

musique de Wagner. Nous avions su par le journal, qui s'en

indignait comme d'une nouvelle invasion étrangère, et par les

lettres des Vaufrenard, le bruit qu'avait fait à Paris une

certaine représentation de _Lohengrin_. J'étais très avide de

m'initier à la musique nouvelle que les journaux qualifiaient de

barbare et les Vaufrenard de géniale.

Les Vaufrenard apportaient en effet avec eux presque toutes

les partitions du maître nouveau. A la vue de ces couvertures

couleur de miel où le nom de Richard Wagner se discernait parmi

un charabia allemand, ma grand'mère bondit, grand-père fit la

grimace, maman elle-même eut peur: on eût dit que les Vaufrenard

hébergeaient chez eux et nous présentaient un espion!

--J'espère que Madeleine ne va pas jouer ça!... dit grand'mère.

--Pas de si tôt! fit M. Vaufrenard, tranquillisez-vous, madame!

Et il se refusa à me confier aucune partition, sous le prétexte

qu'il ne fallait pas s'initier à cela toute seule: il avait peur

que je ne fusse rebutée au premier accord; il voulait m'initier

lui-même; il me dit à l'oreille: "Demain matin, ici!..."

Ce fut une sorte d'escapade frondeuse, une rébellion organisée

contre les pouvoirs publics! Le matin, conduite par Françoise ou

par ma pauvre maman qu'on ne craignait guère, je recevais de M.

et de Mme Vaufrenard l'initiation wagnérienne. _Tannhauser_, _les

Maîtres Chanteurs_, _Lohengrin_, _l'Or du Rhin_: en une semaine,

nous avions parcouru presque quatre opéras, Mme Vaufrenard au

piano, M. Vaufrenard chantonnant, chantant quelquefois, même en

allemand! Je me souviens d'avoir été tellement enthousiasmée

par la phrase de Voglinde, dans les abîmes du Rhin... après les

cent trente-quatre mesures du prélude: "Vei...a, va-ga! vogue

la vague!..." que je demandai à la reprendre moi-même, et M.

Vaufrenard s'écria: "Mais, tu chantes!" C'était vrai, j'avais

la voix juste, mais je n'avais jamais chanté que pour moi. Sans

prononcer les paroles allemandes, je suivis tant mal que bien les

rôles de femme qui se trouvaient dans ma voix. Ce fut un regain

de plaisir pour nos réunions intimes du matin. L'amour wagnérien

empêcha peut être M. et Mme Vaufrenard de s'apercevoir que je

manquais des leçons de Bienheuré. Jamais notre commune frénésie

musicale n'avait été si vive. On savait que M. Topfer avait été,

quoique si intransigeant ami de ses classiques, un des premiers à

goûter Wagner, et nous disions en chœur: "Ah! quand Topfer sera

là!..."

C'est entre nous qu'il ne s'agissait pas de mariage! Nous avions

autre chose à faire!...

La jeune fille bien élevée · 第 25 / 34 题