Nous vîmes encore refleurir le printemps aux balcons de la
terrasse et dans le Clos de M. Vaufrenard. Pendant que les
Vaufrenard étaient à Paris, nous avions l'autorisation de pénétrer
chez eux pour aérer la maison, pour surveiller Tondu, qui était
chargé d'entretenir le petit parterre; et il m'était recommandé
d'user du demi-queue Erard, pour mes études, de préférence à mon
vieux piano droit.
J'aurais eu grand plaisir à voir blanchir les arbres à fruits,
à voir se réveiller la terre du père Sablonneau et reverdir les
peupliers des îles, si chaque retour de saison ne m'eût été abîmé
par l'idée que j'étais une jeune fille à marier, que je ne me
mariais pas, que j'aurais dû être enlevée d'ici depuis longtemps,
comme les autres qui avaient joué, enfants, avec moi, sur cette
terrasse, enfin par l'idée que j'aurais dû n'être plus là!
Quand Sablonneau bêchait sa vigne, s'il m'apercevait d'en bas
et portait la main à son chapeau, il dodelinait de la tête, il
soulevait une épaule, et souvent il mâchonnait un juron. Mon
frère, qui n'était jamais gêné par les mots, m'avait rapporté ce
que Sablonneau, un jour, avait dit ainsi dans sa gorge avec un
gros juron: "Si c'est pas dommage, un si beau brin de fille!..."
Sablonneau lui aussi pestait que je ne fusse pas mariée.
Sablonneau faisait comme ma vieille Françoise qui, lorsqu'elle
m'aidait à m'habiller, ne pouvait me voir ni les bras nus ni
la gorge sans pousser des soupirs à fendre l'âme. Et si je lui
demandais en riant: "Mais, qu'as-tu donc?" elle dodelinait de la
tête, elle aussi.
Ah! si ce n'eût été ce désir général de me voir mariée, que
j'eusse donc été tranquille, moi! Que je me fusse amusée à voir
gambader mes araignées d'eau dégingandées dans la citerne! Que
je me fusse satisfaite, longtemps encore sans doute, à voir mes
songeries, mes regrets, mes désirs imprécis, mes espérances emplir
cette belle vallée en fleurs! Derrière moi, je n'avais que dix pas
à faire, j'étais à mon piano avec mon Chopin, mon Beethoven, mon
Rameau et mon Franck, mes enchanteurs! Aussitôt en leur pouvoir,
par le jeu à présent si facile de mes doigts, le reste du monde me
semblait peu de chose! Je me rappelais ce que M. Topfer m'avait
appris de Beethoven: "Cet immense génie était sourd! Imaginez-vous
un homme entouré d'une muraille infranchissable... Il n'entendait
ni sa musique, ni les applaudissements qui l'accueillaient..." Et
M. Topfer, en désignant les partitions des œuvres sublimes
ajoutait: "Tout cela ne s'est passé que dans sa tête!..." Je
voyais l'œil bleu, l'œil d'enfant, de M. Topfer, se mouiller
d'admiration et d'émotion profonde à cette pensée. Le goût de la
vie intérieure, développé par l'éducation chrétienne, me semblait
préférable à tout autre... Quand j'avais passé la journée sous
l'influence de la poésie de mes grands maîtres, j'étais dégoûtée
du monde... Le "beau brin de fille" que Sablonneau voyait en moi,
ces bras, cette gorge et cette chevelure qui attendrissaient ma
vieille bonne, eh bien! j'offrais tout cela à ceux qui savaient
le mieux me ravir, à mes chers génies; je m'imaginais que leurs
ombres devaient se réjouir de voir une fraîche jeune fille se
consacrer au culte de leur mémoire. J'ai conservé dans mes vieux
papiers une petite poésie, dont je n'oserais pas recopier un seul
vers, tant ils sont à la fois médiocres, innocents et hardis,
par laquelle je vouais chaque partie de moi-même à mes _trois
célestes amants_! Il y avait une strophe pour les yeux, une pour
la bouche, une pour les "blonds cheveux," une pour les "longs
bras blancs," une autre pour les "doigts agiles!" Les mots que je
souligne donnent une idée du style employé et que j'empruntais
aux romances: il me semble aujourd'hui comique, mais à la seule
vue de ce papier jauni, mon cœur se soulève, parce qu'en
écrivant à vingt ans ces choses naïves et cyniques, j'étais
vraiment bien émue; ce n'était pas pour les envoyer à un journal,
ni pour les montrer à quelqu'un, que je me torturais à trouver
des rimes,--dans ce temps-là, les jeunes filles ne faisaient pas
imprimer leurs vers...--c'était pour épancher un très réel bonheur
intime, un bonheur très haut, très noble: véritable et logique
suite de mes félicités religieuses.
Il me fallait quelque chose de grand, de magnifique. J'avais
touché cela au couvent. Lorsque, ensuite, j'avais aimé un homme,
sans l'approcher, j'avais pu aisément croire qu'il était de taille
à combler mes désirs. A présent, je me croyais comblée par mon
enthousiasme musical. N'étais-je pas heureuse? ne pouvais-je pas
rester comme cela? Quel était donc le mariage qui ne détruirait
cette félicité-là? Et quel mari m'en procurerait une analogue?
Je comptais sur le retour des Vaufrenard pour m'affermir dans la
voie qu'ils avaient choisie pour moi, ce dont je leur savais tant
de gré. Quel moyen auraient-ils imaginé pour m'emmener à Paris cet
été et me faire concourir sans que grand'mère s'en aperçût? Ils
commençaient à être assez puissants sur elle pour obtenir jusqu'à
l'invraisemblable.
En les attendant, je travaillais sans maître, car la petite leçon
que "je donnais" chaque samedi à Mme de Testaucourt était vraiment
une pure formalité.
Ah! que c'était curieux, chez nous, cette attente des Vaufrenard,
au printemps! Les arbres en fleurs, le travail du jardinier dans
les parterres, le soleil commençant à réchauffer notre coteau en
espalier, n'étaient rien: le renouveau, c'était les Vaufrenard qui
amenaient avec eux l'air de Paris et qui ressuscitaient la vie à
Chinon.
Ils étaient un peu, pour nous tous, ce que sont pour les
enfants, à la campagne, les parents qui reviennent de la ville:
qu'allaient-ils nous rapporter?
C'était le temps où l'on essayait d'acclimater en France la
musique de Wagner. Nous avions su par le journal, qui s'en
indignait comme d'une nouvelle invasion étrangère, et par les
lettres des Vaufrenard, le bruit qu'avait fait à Paris une
certaine représentation de _Lohengrin_. J'étais très avide de
m'initier à la musique nouvelle que les journaux qualifiaient de
barbare et les Vaufrenard de géniale.
Les Vaufrenard apportaient en effet avec eux presque toutes
les partitions du maître nouveau. A la vue de ces couvertures
couleur de miel où le nom de Richard Wagner se discernait parmi
un charabia allemand, ma grand'mère bondit, grand-père fit la
grimace, maman elle-même eut peur: on eût dit que les Vaufrenard
hébergeaient chez eux et nous présentaient un espion!
--J'espère que Madeleine ne va pas jouer ça!... dit grand'mère.
--Pas de si tôt! fit M. Vaufrenard, tranquillisez-vous, madame!
Et il se refusa à me confier aucune partition, sous le prétexte
qu'il ne fallait pas s'initier à cela toute seule: il avait peur
que je ne fusse rebutée au premier accord; il voulait m'initier
lui-même; il me dit à l'oreille: "Demain matin, ici!..."
Ce fut une sorte d'escapade frondeuse, une rébellion organisée
contre les pouvoirs publics! Le matin, conduite par Françoise ou
par ma pauvre maman qu'on ne craignait guère, je recevais de M.
et de Mme Vaufrenard l'initiation wagnérienne. _Tannhauser_, _les
Maîtres Chanteurs_, _Lohengrin_, _l'Or du Rhin_: en une semaine,
nous avions parcouru presque quatre opéras, Mme Vaufrenard au
piano, M. Vaufrenard chantonnant, chantant quelquefois, même en
allemand! Je me souviens d'avoir été tellement enthousiasmée
par la phrase de Voglinde, dans les abîmes du Rhin... après les
cent trente-quatre mesures du prélude: "Vei...a, va-ga! vogue
la vague!..." que je demandai à la reprendre moi-même, et M.
Vaufrenard s'écria: "Mais, tu chantes!" C'était vrai, j'avais
la voix juste, mais je n'avais jamais chanté que pour moi. Sans
prononcer les paroles allemandes, je suivis tant mal que bien les
rôles de femme qui se trouvaient dans ma voix. Ce fut un regain
de plaisir pour nos réunions intimes du matin. L'amour wagnérien
empêcha peut être M. et Mme Vaufrenard de s'apercevoir que je
manquais des leçons de Bienheuré. Jamais notre commune frénésie
musicale n'avait été si vive. On savait que M. Topfer avait été,
quoique si intransigeant ami de ses classiques, un des premiers à
goûter Wagner, et nous disions en chœur: "Ah! quand Topfer sera
là!..."
C'est entre nous qu'il ne s'agissait pas de mariage! Nous avions
autre chose à faire!...