Et chaque samedi, désormais, tantôt maman, tantôt grand-père,
tantôt grand'mère elle-même, me conduisaient à Tours, entre deux
trains, chez Bienheuré. Le samedi était le jour de la semaine
où, de tout le département, on se rendait au chef-lieu; si je
me souviens bien, il y avait, ce jour-là, une réduction sur les
tarifs du chemin de fer. De sorte que nous faisions l'aller et
le retour, ordinairement, de compagnie. Pendant six semaines,
nous nous trouvâmes à la gare avec la famille de la Vauguyon
adonnée à la confection du trousseau de son aînée. Cette aînée
n'était pas mariée, que l'on nous annonça les fiançailles de la
cadette; et la famille continua à aller le samedi à Tours, pour le
trousseau de la seconde fille. Puis ce fut une des demoiselles
Pallu, que j'avais moins fréquentée que les Vauguyon, mais enfin
que nous connaissions. Quand ces jeunes filles avaient parlé
avec volubilité, sur le quai de la gare et durant le trajet,
de leurs toilettes, de leur voile, de leur sac de voyage, de
la future soirée de contrat, et des cadeaux sur lesquels elles
comptaient, elles me disaient et me répétaient volontiers: "Et
vous? vous allez toujours chez votre professeur de piano?..."
Encore celles-ci étaient-elles discrètes; mais, après Pâques, ces
trois premiers mariages accomplis, ce fut Mlle Patissier qui,
enfin, agréa un prétendant, et vint à Tours, pour son trousseau.
Mme Patissier, en arrivant à Tours, ne manquait jamais de me
dire: "Mademoiselle Madeleine, vous, vous allez être encore plus
savante, ce soir!..." Et, un jour que c'était ma grand'mère
qui m'accompagnait, elle lui décocha ce trait: "Mais, madame
Coëffeteau, vous allez donc faire de votre petite-fille une
professionnelle!"
Ma pauvre grand'mère en devint verte. Rien ne pouvait la blesser
davantage. Elle ne trouva rien à répliquer, elle qui avait
pourtant le verbe haut et l'habitude du dernier mot. Elle feignit
de prendre la chose en plaisanterie et s'obligea à un sourire
qui me toucha, moi, profondément, et me remplit de pitié. Je
fus sur le point de lui dire: "Grand'mère, n'allons plus chez
Bienheuré!" et de renoncer, pour ne pas lui faire trop de peine,
à cet avenir musical qui m'exaltait pourtant, qui absorbait toute
la force de mon âge et me maintenait un peu dédaigneuse des
railleries sournoises dont on nous accablait. Mais n'aller plus
chez Bienheuré, c'en eût été bien d'une autre!... car grand'mère
n'admettait pas que l'on revînt sur un parti quand une fois on
l'avait adopté. Loin de me savoir gré d'interrompre mes leçons,
elle m'eût fait observer que ce n'était pas la peine alors de les
avoir commencées et d'en avoir fait la dépense depuis huit mois,
ainsi que celle de si nombreux déplacements. Nous continuâmes donc
d'aller chez mon professeur de piano, et je fus chaque samedi soir
"plus savante." Petit à petit, d'ailleurs, cela passa à l'état
d'habitude; on n'interrompit ces voyages hebdomadaires qu'aux
grandes chaleurs de juillet.
Je devais être prête, cette année-là, à concourir; mais personne
n'osa aborder devant ma famille un sujet si scabreux. Nous fûmes
mal favorisés, aussi: M. Topfer était obligé de retourner à
Contrexéville; M. Vaufrenard était anéanti par des crises de
coliques hépatiques, et ce qu'il y avait de pire, c'était que
Mme Vaufrenard prétendait que la seule appréhension d'aborder
ce redoutable sujet devant ma grand'mère lui avait "tapé sur le
foie." Lui-même disait: "Attendons, patientons; nous avons le
temps, que diable!... Ah! il nous faudrait un petit événement,
un prétexte, je ne sais quoi!..." Je crois qu'il commençait à
comprendre la vanité d'un projet qui consistait à heurter nos
usages.