XVI

La première nouvelle que j'appris, à mon arrivée à Chinon, fut

que le "docteur Chambrun,"--on l'appelait comme cela depuis qu'il

avait passé sa thèse,--était installé à Vendôme depuis deux mois,

et qu'il était déjà fiancé à une jeune fille de cette ville. Je

me trouvais déjà préparée à cette nouvelle qu'on mettait un soin

particulier à me cacher; j'avais remarqué des chuchoteries chez

les Vaufrenard, qui m'avaient fait l'oreille plus attentive;

j'imaginai la nouvelle à peu près complète, sauf le nom du lieu de

l'installation, ce qui ne diminua en rien mon émotion, lorsque la

nouvelle me fut annoncée sur un ton de compassion par Henriette

Patissier. Mais, sans commettre un gros mensonge, je pus répondre

à cette obligeante amie:

--Parfaitement!... Je sais!

Ce cher M. Chambrun n'avait jamais fait grande attention à moi.

Il m'avait adressé, deux années de suite, le même compliment; il

avait causé plus volontiers avec moi qu'avec les autres jeunes

filles, parce qu'il s'intéressait, comme moi, à la musique. Mon

poème d'amour ne reposait sur aucune réalité.--Cependant, il avait

bouleversé deux années de ma vie!...

A part Mlle Patissier, personne ne me parla de la nouvelle.

D'ailleurs, le jeune docteur installé à Vendôme et marié, il n'y

avait plus guère de chance qu'il vînt chez les Jarcy qui ne lui

étaient même pas parents; il disparut de notre horizon.

Quant à moi, du jour où je connus la nouvelle, et du moment même

où j'en remerciai d'un sourire Mlle Patissier, je me jetai à corps

perdu dans la musique. Pour m'épargner de sourire plus longtemps

à Mlle Patissier, j'allai m'asseoir au piano et me mis à exécuter

de mémoire une polonaise de Chopin avec une fougue où toute ma

fièvre passa. Ce n'était pas le dépit de n'avoir pas été aimée; ce

n'était pas une rage contre Mlle Patissier qui m'animaient, car,

alors, mon jeu eût été défectueux, c'étaient toute la frénésie et

en même temps tout l'ordre secret de Chopin qui me possédaient, et

qui épuisaient, en la réglant, ma force nerveuse. Le génie de la

sensibilité m'apparut et me secourut; je crus voir ce Chopin, dont

M. Vaufrenard m'avait beaucoup parlé, agiter près de moi sa figure

pâle, son long corps souffrant, et me promettre un ravissement

du cœur moins trompeur que celui de l'amour. Je fus sûre que

je tenais au bout de mes doigts mon secours, une espérance, un

avenir; et, franchement, j'étais radieuse quand je terminai mon

morceau au milieu des applaudissements. Ni M. Vaufrenard, ni M.

Topfer n'applaudissaient, mais je vis dans leurs yeux qu'ils

étaient étonnés; ni l'un ni l'autre ne me firent de reproches: de

leur part, c'était la meilleure marque d'approbation que l'on pût

recevoir. A la façon dont ils insistèrent pour que je revinsse

jouer tous les jours, je vis bien que cela marchait!... Je n'avais

pas fait beaucoup de piano pendant l'année; mes doigts n'étaient

pas ce qui avait progressé en moi, mais, en moi, quelque chose

avait mûri, sans quoi toute exécution musicale n'est que bien

pauvre mécanique. Oh! quel miracle peut accomplir en nous une

grande douleur!

Je ne voulais plus entendre parler que de musique. Je me faisais

conduire jusqu'à trois fois par jour chez les Vaufrenard que mon

ardeur enchantait et qui ne se lassaient pas plus que moi de

faire de la musique. Maman m'accompagnait, la plupart du temps,

elle-même, et sur l'ordre de grand'mère qui ne voulait plus que

l'on me quittât d'une semelle depuis qu'une fois j'étais tombée

amoureuse d'un jeune homme sans qu'aucune personne de la famille

s'en fût aperçue.

Et c'était, chez les Vaufrenard, dans ce salon au parquet de

plus en plus piqué par la pointe du violoncelle de M. Topfer, un

concert perpétuel. Mme Vaufrenard m'avait abandonné complètement

le piano, disant que je la dépassais de façon humiliante pour

elle. Le dimanche, il y eut bientôt un tel empressement à

venir nous entendre, que la place fut insuffisante à loger nos

auditeurs, et l'on dut organiser des séries d'invitations.

Les Vaufrenard étaient ravis; moi, j'étais sérieusement éprise de

musique et un peu éblouie; et il me semblait,--mais c'est toujours

comme cela quand on se passionne,--que rien de ce que j'avais

éprouvé jusque-là ne m'avait autant enthousiasmée. Amour divin,

amour terrestre, et cet appétit de beauté qu'on a avant d'avoir

beaucoup fréquenté les hommes, est-ce que la musique ne satisfait

pas tout cela? Elle ne leurre pas, elle ne trahit pas, elle est

présente à notre appel, et il semble qu'elle nous rende amour pour

amour... Je crois que j'étais heureuse... Quelquefois, quand,

assise à mon balcon, le bras couché sur l'appui de fer, et les

lèvres sur le dessus de ma main, selon mon habitude d'enfance, je

regardais l'œil de la citerne qui déjà avait pour moi signifié

tant de choses, il me semblait refléter pour moi, non un bonheur

joyeux, mais un état où la tristesse, loin de nuire au plaisir, le

rend plus grave et plus profond... Je crois que j'étais presque

heureuse...

On me fêtait beaucoup, on me comblait de compliments; mais, si

inexpérimentée que je fusse, je sentis bien vite que tout ce

monde, qui se pressait et s'inscrivait pour venir m'entendre, ne

me traitait pas avec la franche cordialité qu'il accordait aux

jeunes filles ordinaires. Tant que je n'avais fait que jouer du

piano d'une manière agréable, cela allait bien; mais à mesure que

je me distinguais et que ce qu'on appelait à présent "mon talent"

valait la peine qu'on se bousculât pour en jouir, une nuance

était très apparente dans les rapports des uns et des autres avec

moi et même avec ma famille. Je me demandai un moment si cela ne

provenait pas de l'état assez malingre de notre fortune, de ce

que la ferme de la Blanchetière avait été enfin vendue, de ce que

mon frère avait dû renoncer à faire son droit à Paris, et avait

demandé lui-même à entrer dans une maison de commerce; tout cela

pouvait y avoir contribué, mais je vis bien qu'il y avait autre

chose, et c'était ce qu'on appelait "mon talent." "Mon talent"

me faisait sortir du commun. Les personnes qui étaient de Paris

l'admettaient, certes! mais, autour de nous, cela n'était pas jugé

très "comme il faut." Grand'mère, un beau jour, prononça le vrai

mot:

--Une jeune fille bien élevée ne doit pas se faire remarquer.

Grand'mère, depuis le commencement de ces petits succès, boudait.

Elle n'avait osé rien dire tout d'abord, parce qu'en même temps

son amour-propre était flatté par les compliments adressés à sa

petite-fille. Mais son silence lui pesait davantage à mesure que

nos auditeurs du dimanche me plaçaient en vedette, et il était

visible qu'elle eût donné plus tôt son opinion, si elle n'eût

redouté d'être désagréable aux Vaufrenard. Elle devait avoir aux

Vaufrenard quelque obligation particulière, car elle avait pour

eux des ménagements qui m'étonnaient; elle les écoutait; c'étaient

eux qui avaient conseillé de placer mon frère dans une maison de

carrosserie à Tours; quel ascendant fallait-il qu'ils eussent

acquis, pour avoir fait vaincre à mes parents leur préjugé des

"professions libérales!" Eh bien! malgré cela, elle leur gardait

une muette rancune, ainsi qu'à ce pauvre M. Topfer,--mais à

celui-là elle en avait toujours voulu, à cause de la pointe de son

violoncelle...

Ah! si elle eût eu seulement le soupçon de ce que les Vaufrenard

et M. Topfer préparaient dans l'ombre!... Mais, moi-même, qui

étais l'héroïne du complot tramé par eux, je l'ignorais!

M. et Mme Vaufrenard commencèrent tout doucement à insinuer à ma

grand'mère qu'il ne fallait point croire que, parce que j'étais

sortie de pension avec un assez joli talent de pianiste, je

pouvais désormais me passer des leçons d'un très bon professeur.

Bienheuré, qui, en un petit nombre d'années, m'avait amenée au

résultat que l'on constatait, pouvait être reconnu comme très

bon professeur; il s'agissait, pour moi, de ne pas être privée

complètement de son concours, si je ne voulais pas perdre les

qualités acquises.

Grand'mère prit tout d'abord ceci pour une plaisanterie. M.

Vaufrenard passait pour "manier l'ironie," et, à cause de cette

réputation, complètement usurpée, d'ailleurs, on se méfiait

généralement de ses paroles. Mais Mme Vaufrenard, nullement

suspecte du même travers, étant revenue à la charge, la première

rebuffade de grand'mère se traduisit par ces mots:

--Que me veut-on? Se moque-t-on de nous?...

Puis son ressentiment, depuis longtemps comprimé, éclata. Elle

incrimina les idées des Parisiens; ils étaient fort intelligents,

c'était jugé, et remplis de qualités d'agrément avec lesquelles

notre petite société ne saurait rivaliser; mais les vertus de

cette petite société, il ne s'agissait tout de même pas de les

mépriser, ni d'avoir l'audace de les remplacer. Elle savait, elle,

ma grand'mère, ce que c'était qu'une jeune fille bien élevée et

ce que c'était qu'une femme honnête: la principale qualité de

l'une est la modestie, et de l'autre le dévouement aux enfants.

Que prétendaient faire de moi les Vaufrenard? Une orgueilleuse. A

quoi, aussi m'exposaient-ils? A ne pas être demandée en mariage.

Les Vaufrenard patientèrent, parurent s'incliner devant les

raisons de grand'mère; entre temps, ils entreprirent mon

grand-père et maman. M. Topfer, qui parlait moins qu'eux, était le

plus acharné à me faire poursuivre mes études.

Sur ces entrefaites, Mlle Patissier fut demandée en mariage

par un ingénieur, jeune, bien de sa personne, et dirigeant une

papeterie dans l'arrondissement. Les parents firent les difficiles

et n'accueillirent pas la demande. Mais l'événement produisit

une forte impression sur ma famille. Mlle Patissier n'était,

franchement, pas belle; son éducation avait été moins soignée

que la mienne. Restait à son avantage qu'elle possédait une dot

assez rondelette,--quoique les parents se fissent passer pour

plus riches qu'ils n'étaient,--et qu'elle ne tirait point vanité

de talents particuliers, comme je faisais, moi. Grand'mère ne

voulut retenir que cette dernière raison de plaire. Les Vaufrenard

avaient le toupet de lui dire:

--La dot! madame Coëffeteau, la dot a une bien grande importance...

Une seconde fois, durant cette même période des vacances, Mlle

Patissier fut demandée. C'était encore un beau parti, que les

Patissier dédaignèrent. Une des petites de la Vauguyon se maria,

elle, tout de suite. Je ne fus pas demandée en mariage. Il n'y

avait point d'applaudissements à mes matinées du dimanche qui

pussent atténuer l'humiliation qu'une telle infériorité causait

à ma famille. La demande en mariage, à présent, devenait le

seul motif de fierté. A ces matinées, où l'on se pressait pour

m'entendre, il était évident que c'était Mlle Patissier qui

triomphait.

Ces événements affermissaient à la fois ma grand'mère dans son

parti de mettre une sourdine à mon piano, et les Vaufrenard dans

le leur, qui consistait au contraire à me faire cultiver le piano

plus fortement encore. La situation devenait difficile. Mon

grand-père et maman ne savaient de quel bord se ranger; tous deux,

je le crois, partageaient, intimement, les opinions de grand'mère

et ils avaient, en outre, la terreur de paraître s'opposer à ses

vues; mais tous deux, plus que jamais, étaient entre les mains des

Vaufrenard chez qui se passait leur vie, chez qui ils prenaient

tout leur plaisir, et à qui, enfin, ils avaient, dans le moment

présent, c'était assez clair, de grandes obligations.

Car mon frère, même à Tours, et chez son carrossier, avait

continué à faire des siennes.

* * * * *

Grand-père reçut, un beau jour, une lettre d'une certaine dame

Pandille, propriétaire, rue Néricault-Destouches, à Tours. Elle

réclamait plusieurs termes d'un appartement "comprenant salon,

salle à manger, boudoir, chambre à coucher avec cabinet de

toilette, salle de bains, etc.," loué au nom de M. Paul Doré,

employé, rue Royale, chez le carrossier Bizienne.

Grand-père alla à Tours, aux renseignements, pendant qu'à la

maison grand'mère était affolée non seulement parce qu'elle

prévoyait un abîme nouveau où le reste de la fortune allait

s'engloutir, mais parce qu'un malencontreux hasard avait voulu

que j'eusse connaissance, moi, une jeune fille, de la lettre de

Mme Pandille. Je lisais souvent son courrier comme son journal

à grand-père dont les yeux se fatiguaient. Et j'avais entendu

grand'mère dire à maman: "Crois-tu qu'elle ait compris?..."

Que j'eusse compris ou non, il était bien malaisé de me cacher

désormais le reste de l'histoire. Notre Paul avait bel et

bien signé un bail de "trois-six-neuf" pour un appartement

de 800 francs qu'il habitait "bourgeoisement," affirmait la

propriétaire, dans les nouveaux quartiers, avec balcon sur le

Jardin-des-Prébendes-d'Oë. Au troisième terme impayé, la dame

Pandille avait fait sa petite enquête, et connu notre adresse à

Chinon.

A l'appartement en question, grand-père, s'armant de courage,

s'était aussitôt fait conduire, et qui y avait-il rencontré? Non

pas Paul, non pas même la femme avec qui il s'apprêtait à jouer le

rôle du père Duval chez Marguerite Gautier, non! mais une négresse

coiffée d'un madras aux couleurs de cacatoès, sachant à peine

le français, jouant l'imbécile, et, autour d'elle, trois petits

chiens, trois amours de petits chiens: un "loulou", un "fox" et un

"papillon", qui s'ébattaient dans l'antichambre au milieu d'une

atmosphère outrageusement parfumée. Je vis grand-père donner à

sentir son pardessus qu'il en croyait encore tout imprégné. On ne

pouvait s'entretenir d'autre chose; on parla à table de l'affaire,

en la rendant autant que possible inoffensive à mes oreilles.

--Mais, lui, Paul, l'as-tu vu à son bureau? demandait grand'mère;

que lui as-tu dit?

Grand-père n'avait point trouvé Paul à son bureau, non plus que

le carrossier Bizienne. Il s'était fait conduire chez la dame

Pandille qui avait eu le front de lui dire: "Ah! vous venez

de voir le petit appartement, monsieur; eh! bien, est-il assez

coquet?... croyez-vous qu'il ne vaut pas son prix?"--"Je ne dis

pas le contraire, madame; mais là n'est pas la question: vous avez

traité avec un gamin sans aucune fortune personnelle, je vous en

avertis; je ne paierai pas pour lui, je vous en donne ma parole;

saisissez-le, si bon vous semble; cela lui servira de leçon!..."

--Allons, chut!...--dit grand'mère,--je suis persuadée que

l'affaire s'éclaircira et qu'il y a malentendu. Paul sortira

innocent de cette affaire...

A l'attention que je mettais involontairement à écouter, elle

avait craint que mon imagination ne vagabondât...

Personne, à la maison, n'ignora, pourtant, que grand-père, à un

second voyage à Tours, était retourné se heurter à la négresse,

à son madras, aux trois petits chiens, et qu'il avait été reçu,

cette fois, par une demoiselle Irma, chanteuse excentrique à

l'_Alcazar_, "point vilaine du tout", laquelle avait déclaré que

le bail de l'appartement avait été repassé à son nom et qu'elle

ne serait pas embarrassée d'en payer même l'arriéré, si "cette

petite canaille de Paul"--elle usa contre mon frère d'un terme

plus offensant encore,--n'était pas capable de faire honneur à

ses engagements. Ces seuls mots, vifs, mais adroits, donnaient

immédiatement à l'affaire un tour imprévu, et, pour épargner

à son petit-fils d'être de nouveau traité comme il venait de

l'être, grand-père se levant, redressant sa taille, avait annoncé

à la "personne" que son petit-fils était homme d'honneur et que

l'arriéré jusqu'à ce jour serait soldé dans la semaine.

Tout ceci fut conté chez les Vaufrenard et y passa de bouche en

bouche, surtout l'issue de la visite chez la demoiselle Irma, dont

grand-père se vanta trop. La demoiselle Irma, sur l'assurance que

l'arriéré n'incomberait pas à ses soins, aurait failli sauter

au cou de celui qui lui faisait cette bonne promesse, et mon

grand-père disait aux Parisiens, dans le tuyau de l'oreille: "Il

n'aurait tenu qu'à moi d'augmenter la dette de la famille!..."

La dette de la famille, même réduite aux seuls excès de Paul, il

l'avait fallu solder dans la semaine, et c'était à l'obligeance

des Vaufrenard que mon frère, chez la chanteuse excentrique,

faisait figure d'homme d'honneur.

* * * * *

Par là, M. Vaufrenard commençait d'arriver à ses fins: il avait

pris hypothèque sur la maison qu'il occupait, et, les besoins

de ma famille ne pouvant que s'accroître, il espérait, dans un

petit nombre d'années, avoir acquis le droit de faire combler

les celliers, selon la perpétuelle menace dont il taquinait ma

grand'mère.

Il se montrait de plus en plus tendre et zélé pour moi. Lui, sa

femme et M. Topfer m'enveloppaient de soins qui dissimulaient

mal une légère vanité de connaître mieux mes intérêts que ne le

faisait ma famille. Ceci était sensible à mille petits détails,

à des hochements de tête, lorsqu'il était question de la

désolante folie de mon frère ou de l'extraordinaire indulgence

de mes parents pour ses fredaines, à un parti pris évident de

détourner la conversation lorsque grand'mère, de qui c'était la

marotte, parlait mariage: "A supposer que Madeleine épouse un

propriétaire... Pour peu qu'elle habite dans un rayon de dix

kilomètres... L'année prochaine? ah! d'ici là, il peut se produire

bien des changements à la maison!..." Entre mes trois amis et

moi, lorsqu'il s'agissait d'un jeune homme, d'une jeune fille,

de convenances de famille et de fortune, il leur échappait de me

dire tout à coup: "Toi, Madeleine, ton piano..." J'avais une telle

passion pour mon piano, que je ne savais pas s'ils voulaient dire

que mon amour pour le piano m'empêchait de m'intéresser à ces

anecdotes matrimoniales, ou, si, le mariage étant peu fait pour

moi, j'avais bien raison d'aimer le piano. Mais je soupçonnais

depuis longtemps qu'ils avaient à me dire quelque chose de positif

à ce propos.

Un matin,--c'était vers la fin des vacances, et M. Topfer était

sur le point de s'en retourner à Angers,--je les trouvai tous

les trois réunis au salon, contrairement à la coutume, car,

d'ordinaire, c'était surtout M. Topfer qui s'occupait de moi;

et l'on n'en finissait pas de commencer la leçon. Les deux

hommes semblaient émus et ne soufflaient mot; Mme Vaufrenard les

attendait à parler, et n'était là, sans aucun doute, que pour

amortir les chocs, s'il en devait résulter d'une conversation

que tout annonçait importante. Ce fut elle qui se décida à

prendre la parole. Elle le fit sur un ton plaisant, en m'appelant

"Mougeasson," comme lorsque j'étais petite fille:

--Mougeasson, me dit-elle, voyons, que penserais-tu, pour toi, par

exemple, d'entrer au Conservatoire?

Alors et aussitôt, mes deux bonshommes, qui n'avaient été

capables de rien dire, s'agitèrent en même temps, battirent des

mains, poussèrent des "ah!" des "oh!" firent grand bruit, sans

rien articuler de précis. J'étais un peu abasourdie, mais pas

extrêmement surprise, car j'avais deviné depuis beau temps qu'ils

pensaient pour moi au Conservatoire. Je dis, immédiatement:

--Mais... grand'mère?...

Il s'écrièrent, tous les trois:

--Ah!... voilà!...

Au fond, ils semblaient, Dieu me pardonne! faire assez bon marché

de grand'mère. On eût juré qu'ils la tenaient dans la main, ce qui

me paraissait, tout de même, une illusion un peu présomptueuse.

Ou bien ils pensaient qu'elle ne pouvait rien leur refuser pour

le moment, ou bien ils avaient remarqué depuis longtemps que la

plupart des orgueilleux principes de Mme Coëffeteau fléchissaient

en définitive, lorsqu'on les menait au pied de ce mur idéal

qu'elle-même nommait: "les impérieuses nécessités de la vie."

Cependant, voyons, le Conservatoire!... Ce ne devait pas être ma

grand'mère seule qui s'indignerait à ce mot, mais son mari, mais

maman elle-même, mais toutes nos connaissances, sauf celles qui ne

désiraient que ma ruine dans l'opinion publique. Les Vaufrenard

habitaient depuis trop peu de temps la province pour concevoir

l'énormité de leur projet. Moi, personnellement, j'avais bien

pensé au Conservatoire, mais comme à un désir insensé... Et M.

Topfer, lui, qui était d'Angers, savait pourtant nos préjugés?...

Une idée me vint: c'était que ni M. Topfer, ni les Vaufrenard

n'ignoraient nos préjugés, mais qu'ils me tenaient nettement pour

incapable d'être épousée, parce que je n'avais pas le sou. Ici, je

retrouvai en moi, encore une fois, un peu de l'âme de grand'mère;

je me sentis vexée, froissée dans mon amour-propre. Pourquoi? Les

Vaufrenard et M. Topfer ne faisaient que constater ce qui était;

et ils cherchaient à me sauver... Mais je me disais: "Je ne suis

pas déplaisante!..." Je peux bien le reconnaître aujourd'hui sans

fatuité, j'étais assez belle fille; j'étais grande, bien faite,

avec des cheveux! de quoi m'habiller presque tout entière... Il

est vrai que j'avais entendu dire bien souvent à grand'mère: "La

beauté, oh! oh! en voilà une chose qui ne pèse guère dans la

corbeille de mariage!..." Quant à mon piano, j'avais renoncé,

il le fallait bien, à le considérer comme un appoint quelconque

pour le mariage, parce qu'il était admis que j'en jouais d'une

manière qui dépassait la commune mesure... Les Vaufrenard et M.

Topfer, qui portaient la responsabilité de m'avoir engagée hors de

la route commune, voulaient du moins, par ce chemin de biais, me

faire aboutir quelque part.

Alors, seulement, la sagesse de grand'mère m'apparut. C'était une

triste sagesse, puisqu'elle consistait à briser sans merci tout

élan qui nous pût élever au-dessus de la moyenne; mais c'était

vraiment la manière de vivre en parfait accord avec les gens de

son monde. Elle n'employait point sa sagesse à rechercher si une

telle modestie d'inspirations était conforme aux tendances de

chacun, mais elle l'utilisait à faire ployer chacun sous la règle

générale. C'est pour cela qu'elle avait tant fait la grimace

lorsqu'il s'était agi de développer "mon talent." Mais, à présent,

comment revenir en arrière? Au contraire, il fallait, à tout prix,

avancer. C'est ce que comprenaient très bien les Vaufrenard et M.

Topfer.

Nous fîmes, tous les quatre, le serment de taire le mot

"Conservatoire," trop perturbateur, en vérité, de la paix

publique, à Chinon; mais nous nous conjurâmes pour nous procurer

les moyens de préparer le concours. Ils affirmaient que les

leçons de Bienheuré, combinées avec des exercices quotidiens sous

la direction de M. et de Mme Vaufrenard, pendant une année, me

mettraient en état. A ce moment-là, eh bien! on aviserait.

Ces enragés Vaufrenard obtinrent ce qu'ils désiraient,

c'est-à-dire qu'on me conduisît à Tours, chez Bienheuré, une

fois par semaine. Quelle emprise merveilleuse fallait-il qu'ils

eussent sur mes parents! Leur pouvoir me parut extraordinaire.

Grand'mère en me poussant davantage au piano semblait me

conduire au sacrifice, mais elle m'y conduisait: les Vaufrenard y

tenaient. Elle, si intraitable, si fière, quand elle avait dit,

maintenant: "les Vaufrenard," elle avait reconnu ses maîtres. Elle

ne se courbait pas de bonne grâce; elle grommelait et pestait en

dedans, mais cependant rendait hommage à une puissance indiscutée,

l'argent: les Vaufrenard l'avaient obligée pécuniairement.

La jeune fille bien élevée · 第 21 / 34 题