La première nouvelle que j'appris, à mon arrivée à Chinon, fut
que le "docteur Chambrun,"--on l'appelait comme cela depuis qu'il
avait passé sa thèse,--était installé à Vendôme depuis deux mois,
et qu'il était déjà fiancé à une jeune fille de cette ville. Je
me trouvais déjà préparée à cette nouvelle qu'on mettait un soin
particulier à me cacher; j'avais remarqué des chuchoteries chez
les Vaufrenard, qui m'avaient fait l'oreille plus attentive;
j'imaginai la nouvelle à peu près complète, sauf le nom du lieu de
l'installation, ce qui ne diminua en rien mon émotion, lorsque la
nouvelle me fut annoncée sur un ton de compassion par Henriette
Patissier. Mais, sans commettre un gros mensonge, je pus répondre
à cette obligeante amie:
--Parfaitement!... Je sais!
Ce cher M. Chambrun n'avait jamais fait grande attention à moi.
Il m'avait adressé, deux années de suite, le même compliment; il
avait causé plus volontiers avec moi qu'avec les autres jeunes
filles, parce qu'il s'intéressait, comme moi, à la musique. Mon
poème d'amour ne reposait sur aucune réalité.--Cependant, il avait
bouleversé deux années de ma vie!...
A part Mlle Patissier, personne ne me parla de la nouvelle.
D'ailleurs, le jeune docteur installé à Vendôme et marié, il n'y
avait plus guère de chance qu'il vînt chez les Jarcy qui ne lui
étaient même pas parents; il disparut de notre horizon.
Quant à moi, du jour où je connus la nouvelle, et du moment même
où j'en remerciai d'un sourire Mlle Patissier, je me jetai à corps
perdu dans la musique. Pour m'épargner de sourire plus longtemps
à Mlle Patissier, j'allai m'asseoir au piano et me mis à exécuter
de mémoire une polonaise de Chopin avec une fougue où toute ma
fièvre passa. Ce n'était pas le dépit de n'avoir pas été aimée; ce
n'était pas une rage contre Mlle Patissier qui m'animaient, car,
alors, mon jeu eût été défectueux, c'étaient toute la frénésie et
en même temps tout l'ordre secret de Chopin qui me possédaient, et
qui épuisaient, en la réglant, ma force nerveuse. Le génie de la
sensibilité m'apparut et me secourut; je crus voir ce Chopin, dont
M. Vaufrenard m'avait beaucoup parlé, agiter près de moi sa figure
pâle, son long corps souffrant, et me promettre un ravissement
du cœur moins trompeur que celui de l'amour. Je fus sûre que
je tenais au bout de mes doigts mon secours, une espérance, un
avenir; et, franchement, j'étais radieuse quand je terminai mon
morceau au milieu des applaudissements. Ni M. Vaufrenard, ni M.
Topfer n'applaudissaient, mais je vis dans leurs yeux qu'ils
étaient étonnés; ni l'un ni l'autre ne me firent de reproches: de
leur part, c'était la meilleure marque d'approbation que l'on pût
recevoir. A la façon dont ils insistèrent pour que je revinsse
jouer tous les jours, je vis bien que cela marchait!... Je n'avais
pas fait beaucoup de piano pendant l'année; mes doigts n'étaient
pas ce qui avait progressé en moi, mais, en moi, quelque chose
avait mûri, sans quoi toute exécution musicale n'est que bien
pauvre mécanique. Oh! quel miracle peut accomplir en nous une
grande douleur!
Je ne voulais plus entendre parler que de musique. Je me faisais
conduire jusqu'à trois fois par jour chez les Vaufrenard que mon
ardeur enchantait et qui ne se lassaient pas plus que moi de
faire de la musique. Maman m'accompagnait, la plupart du temps,
elle-même, et sur l'ordre de grand'mère qui ne voulait plus que
l'on me quittât d'une semelle depuis qu'une fois j'étais tombée
amoureuse d'un jeune homme sans qu'aucune personne de la famille
s'en fût aperçue.
Et c'était, chez les Vaufrenard, dans ce salon au parquet de
plus en plus piqué par la pointe du violoncelle de M. Topfer, un
concert perpétuel. Mme Vaufrenard m'avait abandonné complètement
le piano, disant que je la dépassais de façon humiliante pour
elle. Le dimanche, il y eut bientôt un tel empressement à
venir nous entendre, que la place fut insuffisante à loger nos
auditeurs, et l'on dut organiser des séries d'invitations.
Les Vaufrenard étaient ravis; moi, j'étais sérieusement éprise de
musique et un peu éblouie; et il me semblait,--mais c'est toujours
comme cela quand on se passionne,--que rien de ce que j'avais
éprouvé jusque-là ne m'avait autant enthousiasmée. Amour divin,
amour terrestre, et cet appétit de beauté qu'on a avant d'avoir
beaucoup fréquenté les hommes, est-ce que la musique ne satisfait
pas tout cela? Elle ne leurre pas, elle ne trahit pas, elle est
présente à notre appel, et il semble qu'elle nous rende amour pour
amour... Je crois que j'étais heureuse... Quelquefois, quand,
assise à mon balcon, le bras couché sur l'appui de fer, et les
lèvres sur le dessus de ma main, selon mon habitude d'enfance, je
regardais l'œil de la citerne qui déjà avait pour moi signifié
tant de choses, il me semblait refléter pour moi, non un bonheur
joyeux, mais un état où la tristesse, loin de nuire au plaisir, le
rend plus grave et plus profond... Je crois que j'étais presque
heureuse...
On me fêtait beaucoup, on me comblait de compliments; mais, si
inexpérimentée que je fusse, je sentis bien vite que tout ce
monde, qui se pressait et s'inscrivait pour venir m'entendre, ne
me traitait pas avec la franche cordialité qu'il accordait aux
jeunes filles ordinaires. Tant que je n'avais fait que jouer du
piano d'une manière agréable, cela allait bien; mais à mesure que
je me distinguais et que ce qu'on appelait à présent "mon talent"
valait la peine qu'on se bousculât pour en jouir, une nuance
était très apparente dans les rapports des uns et des autres avec
moi et même avec ma famille. Je me demandai un moment si cela ne
provenait pas de l'état assez malingre de notre fortune, de ce
que la ferme de la Blanchetière avait été enfin vendue, de ce que
mon frère avait dû renoncer à faire son droit à Paris, et avait
demandé lui-même à entrer dans une maison de commerce; tout cela
pouvait y avoir contribué, mais je vis bien qu'il y avait autre
chose, et c'était ce qu'on appelait "mon talent." "Mon talent"
me faisait sortir du commun. Les personnes qui étaient de Paris
l'admettaient, certes! mais, autour de nous, cela n'était pas jugé
très "comme il faut." Grand'mère, un beau jour, prononça le vrai
mot:
--Une jeune fille bien élevée ne doit pas se faire remarquer.
Grand'mère, depuis le commencement de ces petits succès, boudait.
Elle n'avait osé rien dire tout d'abord, parce qu'en même temps
son amour-propre était flatté par les compliments adressés à sa
petite-fille. Mais son silence lui pesait davantage à mesure que
nos auditeurs du dimanche me plaçaient en vedette, et il était
visible qu'elle eût donné plus tôt son opinion, si elle n'eût
redouté d'être désagréable aux Vaufrenard. Elle devait avoir aux
Vaufrenard quelque obligation particulière, car elle avait pour
eux des ménagements qui m'étonnaient; elle les écoutait; c'étaient
eux qui avaient conseillé de placer mon frère dans une maison de
carrosserie à Tours; quel ascendant fallait-il qu'ils eussent
acquis, pour avoir fait vaincre à mes parents leur préjugé des
"professions libérales!" Eh bien! malgré cela, elle leur gardait
une muette rancune, ainsi qu'à ce pauvre M. Topfer,--mais à
celui-là elle en avait toujours voulu, à cause de la pointe de son
violoncelle...
Ah! si elle eût eu seulement le soupçon de ce que les Vaufrenard
et M. Topfer préparaient dans l'ombre!... Mais, moi-même, qui
étais l'héroïne du complot tramé par eux, je l'ignorais!
M. et Mme Vaufrenard commencèrent tout doucement à insinuer à ma
grand'mère qu'il ne fallait point croire que, parce que j'étais
sortie de pension avec un assez joli talent de pianiste, je
pouvais désormais me passer des leçons d'un très bon professeur.
Bienheuré, qui, en un petit nombre d'années, m'avait amenée au
résultat que l'on constatait, pouvait être reconnu comme très
bon professeur; il s'agissait, pour moi, de ne pas être privée
complètement de son concours, si je ne voulais pas perdre les
qualités acquises.
Grand'mère prit tout d'abord ceci pour une plaisanterie. M.
Vaufrenard passait pour "manier l'ironie," et, à cause de cette
réputation, complètement usurpée, d'ailleurs, on se méfiait
généralement de ses paroles. Mais Mme Vaufrenard, nullement
suspecte du même travers, étant revenue à la charge, la première
rebuffade de grand'mère se traduisit par ces mots:
--Que me veut-on? Se moque-t-on de nous?...
Puis son ressentiment, depuis longtemps comprimé, éclata. Elle
incrimina les idées des Parisiens; ils étaient fort intelligents,
c'était jugé, et remplis de qualités d'agrément avec lesquelles
notre petite société ne saurait rivaliser; mais les vertus de
cette petite société, il ne s'agissait tout de même pas de les
mépriser, ni d'avoir l'audace de les remplacer. Elle savait, elle,
ma grand'mère, ce que c'était qu'une jeune fille bien élevée et
ce que c'était qu'une femme honnête: la principale qualité de
l'une est la modestie, et de l'autre le dévouement aux enfants.
Que prétendaient faire de moi les Vaufrenard? Une orgueilleuse. A
quoi, aussi m'exposaient-ils? A ne pas être demandée en mariage.
Les Vaufrenard patientèrent, parurent s'incliner devant les
raisons de grand'mère; entre temps, ils entreprirent mon
grand-père et maman. M. Topfer, qui parlait moins qu'eux, était le
plus acharné à me faire poursuivre mes études.
Sur ces entrefaites, Mlle Patissier fut demandée en mariage
par un ingénieur, jeune, bien de sa personne, et dirigeant une
papeterie dans l'arrondissement. Les parents firent les difficiles
et n'accueillirent pas la demande. Mais l'événement produisit
une forte impression sur ma famille. Mlle Patissier n'était,
franchement, pas belle; son éducation avait été moins soignée
que la mienne. Restait à son avantage qu'elle possédait une dot
assez rondelette,--quoique les parents se fissent passer pour
plus riches qu'ils n'étaient,--et qu'elle ne tirait point vanité
de talents particuliers, comme je faisais, moi. Grand'mère ne
voulut retenir que cette dernière raison de plaire. Les Vaufrenard
avaient le toupet de lui dire:
--La dot! madame Coëffeteau, la dot a une bien grande importance...
Une seconde fois, durant cette même période des vacances, Mlle
Patissier fut demandée. C'était encore un beau parti, que les
Patissier dédaignèrent. Une des petites de la Vauguyon se maria,
elle, tout de suite. Je ne fus pas demandée en mariage. Il n'y
avait point d'applaudissements à mes matinées du dimanche qui
pussent atténuer l'humiliation qu'une telle infériorité causait
à ma famille. La demande en mariage, à présent, devenait le
seul motif de fierté. A ces matinées, où l'on se pressait pour
m'entendre, il était évident que c'était Mlle Patissier qui
triomphait.
Ces événements affermissaient à la fois ma grand'mère dans son
parti de mettre une sourdine à mon piano, et les Vaufrenard dans
le leur, qui consistait au contraire à me faire cultiver le piano
plus fortement encore. La situation devenait difficile. Mon
grand-père et maman ne savaient de quel bord se ranger; tous deux,
je le crois, partageaient, intimement, les opinions de grand'mère
et ils avaient, en outre, la terreur de paraître s'opposer à ses
vues; mais tous deux, plus que jamais, étaient entre les mains des
Vaufrenard chez qui se passait leur vie, chez qui ils prenaient
tout leur plaisir, et à qui, enfin, ils avaient, dans le moment
présent, c'était assez clair, de grandes obligations.
Car mon frère, même à Tours, et chez son carrossier, avait
continué à faire des siennes.
* * * * *
Grand-père reçut, un beau jour, une lettre d'une certaine dame
Pandille, propriétaire, rue Néricault-Destouches, à Tours. Elle
réclamait plusieurs termes d'un appartement "comprenant salon,
salle à manger, boudoir, chambre à coucher avec cabinet de
toilette, salle de bains, etc.," loué au nom de M. Paul Doré,
employé, rue Royale, chez le carrossier Bizienne.
Grand-père alla à Tours, aux renseignements, pendant qu'à la
maison grand'mère était affolée non seulement parce qu'elle
prévoyait un abîme nouveau où le reste de la fortune allait
s'engloutir, mais parce qu'un malencontreux hasard avait voulu
que j'eusse connaissance, moi, une jeune fille, de la lettre de
Mme Pandille. Je lisais souvent son courrier comme son journal
à grand-père dont les yeux se fatiguaient. Et j'avais entendu
grand'mère dire à maman: "Crois-tu qu'elle ait compris?..."
Que j'eusse compris ou non, il était bien malaisé de me cacher
désormais le reste de l'histoire. Notre Paul avait bel et
bien signé un bail de "trois-six-neuf" pour un appartement
de 800 francs qu'il habitait "bourgeoisement," affirmait la
propriétaire, dans les nouveaux quartiers, avec balcon sur le
Jardin-des-Prébendes-d'Oë. Au troisième terme impayé, la dame
Pandille avait fait sa petite enquête, et connu notre adresse à
Chinon.
A l'appartement en question, grand-père, s'armant de courage,
s'était aussitôt fait conduire, et qui y avait-il rencontré? Non
pas Paul, non pas même la femme avec qui il s'apprêtait à jouer le
rôle du père Duval chez Marguerite Gautier, non! mais une négresse
coiffée d'un madras aux couleurs de cacatoès, sachant à peine
le français, jouant l'imbécile, et, autour d'elle, trois petits
chiens, trois amours de petits chiens: un "loulou", un "fox" et un
"papillon", qui s'ébattaient dans l'antichambre au milieu d'une
atmosphère outrageusement parfumée. Je vis grand-père donner à
sentir son pardessus qu'il en croyait encore tout imprégné. On ne
pouvait s'entretenir d'autre chose; on parla à table de l'affaire,
en la rendant autant que possible inoffensive à mes oreilles.
--Mais, lui, Paul, l'as-tu vu à son bureau? demandait grand'mère;
que lui as-tu dit?
Grand-père n'avait point trouvé Paul à son bureau, non plus que
le carrossier Bizienne. Il s'était fait conduire chez la dame
Pandille qui avait eu le front de lui dire: "Ah! vous venez
de voir le petit appartement, monsieur; eh! bien, est-il assez
coquet?... croyez-vous qu'il ne vaut pas son prix?"--"Je ne dis
pas le contraire, madame; mais là n'est pas la question: vous avez
traité avec un gamin sans aucune fortune personnelle, je vous en
avertis; je ne paierai pas pour lui, je vous en donne ma parole;
saisissez-le, si bon vous semble; cela lui servira de leçon!..."
--Allons, chut!...--dit grand'mère,--je suis persuadée que
l'affaire s'éclaircira et qu'il y a malentendu. Paul sortira
innocent de cette affaire...
A l'attention que je mettais involontairement à écouter, elle
avait craint que mon imagination ne vagabondât...
Personne, à la maison, n'ignora, pourtant, que grand-père, à un
second voyage à Tours, était retourné se heurter à la négresse,
à son madras, aux trois petits chiens, et qu'il avait été reçu,
cette fois, par une demoiselle Irma, chanteuse excentrique à
l'_Alcazar_, "point vilaine du tout", laquelle avait déclaré que
le bail de l'appartement avait été repassé à son nom et qu'elle
ne serait pas embarrassée d'en payer même l'arriéré, si "cette
petite canaille de Paul"--elle usa contre mon frère d'un terme
plus offensant encore,--n'était pas capable de faire honneur à
ses engagements. Ces seuls mots, vifs, mais adroits, donnaient
immédiatement à l'affaire un tour imprévu, et, pour épargner
à son petit-fils d'être de nouveau traité comme il venait de
l'être, grand-père se levant, redressant sa taille, avait annoncé
à la "personne" que son petit-fils était homme d'honneur et que
l'arriéré jusqu'à ce jour serait soldé dans la semaine.
Tout ceci fut conté chez les Vaufrenard et y passa de bouche en
bouche, surtout l'issue de la visite chez la demoiselle Irma, dont
grand-père se vanta trop. La demoiselle Irma, sur l'assurance que
l'arriéré n'incomberait pas à ses soins, aurait failli sauter
au cou de celui qui lui faisait cette bonne promesse, et mon
grand-père disait aux Parisiens, dans le tuyau de l'oreille: "Il
n'aurait tenu qu'à moi d'augmenter la dette de la famille!..."
La dette de la famille, même réduite aux seuls excès de Paul, il
l'avait fallu solder dans la semaine, et c'était à l'obligeance
des Vaufrenard que mon frère, chez la chanteuse excentrique,
faisait figure d'homme d'honneur.
* * * * *
Par là, M. Vaufrenard commençait d'arriver à ses fins: il avait
pris hypothèque sur la maison qu'il occupait, et, les besoins
de ma famille ne pouvant que s'accroître, il espérait, dans un
petit nombre d'années, avoir acquis le droit de faire combler
les celliers, selon la perpétuelle menace dont il taquinait ma
grand'mère.
Il se montrait de plus en plus tendre et zélé pour moi. Lui, sa
femme et M. Topfer m'enveloppaient de soins qui dissimulaient
mal une légère vanité de connaître mieux mes intérêts que ne le
faisait ma famille. Ceci était sensible à mille petits détails,
à des hochements de tête, lorsqu'il était question de la
désolante folie de mon frère ou de l'extraordinaire indulgence
de mes parents pour ses fredaines, à un parti pris évident de
détourner la conversation lorsque grand'mère, de qui c'était la
marotte, parlait mariage: "A supposer que Madeleine épouse un
propriétaire... Pour peu qu'elle habite dans un rayon de dix
kilomètres... L'année prochaine? ah! d'ici là, il peut se produire
bien des changements à la maison!..." Entre mes trois amis et
moi, lorsqu'il s'agissait d'un jeune homme, d'une jeune fille,
de convenances de famille et de fortune, il leur échappait de me
dire tout à coup: "Toi, Madeleine, ton piano..." J'avais une telle
passion pour mon piano, que je ne savais pas s'ils voulaient dire
que mon amour pour le piano m'empêchait de m'intéresser à ces
anecdotes matrimoniales, ou, si, le mariage étant peu fait pour
moi, j'avais bien raison d'aimer le piano. Mais je soupçonnais
depuis longtemps qu'ils avaient à me dire quelque chose de positif
à ce propos.
Un matin,--c'était vers la fin des vacances, et M. Topfer était
sur le point de s'en retourner à Angers,--je les trouvai tous
les trois réunis au salon, contrairement à la coutume, car,
d'ordinaire, c'était surtout M. Topfer qui s'occupait de moi;
et l'on n'en finissait pas de commencer la leçon. Les deux
hommes semblaient émus et ne soufflaient mot; Mme Vaufrenard les
attendait à parler, et n'était là, sans aucun doute, que pour
amortir les chocs, s'il en devait résulter d'une conversation
que tout annonçait importante. Ce fut elle qui se décida à
prendre la parole. Elle le fit sur un ton plaisant, en m'appelant
"Mougeasson," comme lorsque j'étais petite fille:
--Mougeasson, me dit-elle, voyons, que penserais-tu, pour toi, par
exemple, d'entrer au Conservatoire?
Alors et aussitôt, mes deux bonshommes, qui n'avaient été
capables de rien dire, s'agitèrent en même temps, battirent des
mains, poussèrent des "ah!" des "oh!" firent grand bruit, sans
rien articuler de précis. J'étais un peu abasourdie, mais pas
extrêmement surprise, car j'avais deviné depuis beau temps qu'ils
pensaient pour moi au Conservatoire. Je dis, immédiatement:
--Mais... grand'mère?...
Il s'écrièrent, tous les trois:
--Ah!... voilà!...
Au fond, ils semblaient, Dieu me pardonne! faire assez bon marché
de grand'mère. On eût juré qu'ils la tenaient dans la main, ce qui
me paraissait, tout de même, une illusion un peu présomptueuse.
Ou bien ils pensaient qu'elle ne pouvait rien leur refuser pour
le moment, ou bien ils avaient remarqué depuis longtemps que la
plupart des orgueilleux principes de Mme Coëffeteau fléchissaient
en définitive, lorsqu'on les menait au pied de ce mur idéal
qu'elle-même nommait: "les impérieuses nécessités de la vie."
Cependant, voyons, le Conservatoire!... Ce ne devait pas être ma
grand'mère seule qui s'indignerait à ce mot, mais son mari, mais
maman elle-même, mais toutes nos connaissances, sauf celles qui ne
désiraient que ma ruine dans l'opinion publique. Les Vaufrenard
habitaient depuis trop peu de temps la province pour concevoir
l'énormité de leur projet. Moi, personnellement, j'avais bien
pensé au Conservatoire, mais comme à un désir insensé... Et M.
Topfer, lui, qui était d'Angers, savait pourtant nos préjugés?...
Une idée me vint: c'était que ni M. Topfer, ni les Vaufrenard
n'ignoraient nos préjugés, mais qu'ils me tenaient nettement pour
incapable d'être épousée, parce que je n'avais pas le sou. Ici, je
retrouvai en moi, encore une fois, un peu de l'âme de grand'mère;
je me sentis vexée, froissée dans mon amour-propre. Pourquoi? Les
Vaufrenard et M. Topfer ne faisaient que constater ce qui était;
et ils cherchaient à me sauver... Mais je me disais: "Je ne suis
pas déplaisante!..." Je peux bien le reconnaître aujourd'hui sans
fatuité, j'étais assez belle fille; j'étais grande, bien faite,
avec des cheveux! de quoi m'habiller presque tout entière... Il
est vrai que j'avais entendu dire bien souvent à grand'mère: "La
beauté, oh! oh! en voilà une chose qui ne pèse guère dans la
corbeille de mariage!..." Quant à mon piano, j'avais renoncé,
il le fallait bien, à le considérer comme un appoint quelconque
pour le mariage, parce qu'il était admis que j'en jouais d'une
manière qui dépassait la commune mesure... Les Vaufrenard et M.
Topfer, qui portaient la responsabilité de m'avoir engagée hors de
la route commune, voulaient du moins, par ce chemin de biais, me
faire aboutir quelque part.
Alors, seulement, la sagesse de grand'mère m'apparut. C'était une
triste sagesse, puisqu'elle consistait à briser sans merci tout
élan qui nous pût élever au-dessus de la moyenne; mais c'était
vraiment la manière de vivre en parfait accord avec les gens de
son monde. Elle n'employait point sa sagesse à rechercher si une
telle modestie d'inspirations était conforme aux tendances de
chacun, mais elle l'utilisait à faire ployer chacun sous la règle
générale. C'est pour cela qu'elle avait tant fait la grimace
lorsqu'il s'était agi de développer "mon talent." Mais, à présent,
comment revenir en arrière? Au contraire, il fallait, à tout prix,
avancer. C'est ce que comprenaient très bien les Vaufrenard et M.
Topfer.
Nous fîmes, tous les quatre, le serment de taire le mot
"Conservatoire," trop perturbateur, en vérité, de la paix
publique, à Chinon; mais nous nous conjurâmes pour nous procurer
les moyens de préparer le concours. Ils affirmaient que les
leçons de Bienheuré, combinées avec des exercices quotidiens sous
la direction de M. et de Mme Vaufrenard, pendant une année, me
mettraient en état. A ce moment-là, eh bien! on aviserait.
Ces enragés Vaufrenard obtinrent ce qu'ils désiraient,
c'est-à-dire qu'on me conduisît à Tours, chez Bienheuré, une
fois par semaine. Quelle emprise merveilleuse fallait-il qu'ils
eussent sur mes parents! Leur pouvoir me parut extraordinaire.
Grand'mère en me poussant davantage au piano semblait me
conduire au sacrifice, mais elle m'y conduisait: les Vaufrenard y
tenaient. Elle, si intraitable, si fière, quand elle avait dit,
maintenant: "les Vaufrenard," elle avait reconnu ses maîtres. Elle
ne se courbait pas de bonne grâce; elle grommelait et pestait en
dedans, mais cependant rendait hommage à une puissance indiscutée,
l'argent: les Vaufrenard l'avaient obligée pécuniairement.