Les matinées du dimanche étaient interrompues par l'absence de
M. Topfer et la maladie du maître de la maison. Il faisait une
chaleur torride; tout semblait anéanti; on grillait sous le
soleil, pendant la journée, et, le soir, mes grands-parents, maman
et moi, nous nous rendions chez les Vaufrenard afin d'essayer
de surprendre un peu d'air dans le Clos, où l'on s'asseyait
ou s'étendait sur l'herbe. Ces soirs lourds d'été, que l'on
s'accordait à trouver suffocants et intolérables, me remplissaient
pourtant d'un trouble secret dont le souvenir me cause une
nostalgie bien forte, et qui, sur le moment, dans ce temps-là,
me donnait, au contraire, une nostalgie de l'avenir non moins
déchirante. Je me souviens de l'odeur des herbes fauchées et du
goût des vrilles de la vigne que je suçais, étendue sur le dos,
en regardant le ciel scintillant. De quoi avais-je une envie si
ardente? Je n'en savais rien, je n'en sais rien; il me semblait
que c'était de quelque chose d'immense et de beau qui était épars
sous cette voûte d'étoiles, dans cette vallée endormie, et qui se
balançait avec le vol des chauves-souris, me soulevant le cœur,
à chaque oscillation. Quand un peu d'air passait, tout le monde
le signalait, et Mme Vaufrenard, qui faisait volontiers l'enfant,
disait: "Petit air! petit air! ne t'en va pas!" Moi, j'avais la
chair de mes bras, toujours fraîche, sur laquelle j'appuyais,
de temps en temps, ma joue et ma bouche. Quand j'essaie de me
rappeler ce qui dominait en moi, dans ces moments, je crois que
c'était cette idée: "Il est impossible que la vie ne m'apporte pas
quelque chose de délicieux!..." Et j'avais confiance, et la grande
chaleur ne m'incommodait pas.
Déjà les souvenirs du couvent s'éloignaient; j'étais sortie de
Marmoutier depuis un an, et toutes les images que mes rêveries
m'en rapportaient me paraissaient petites comme si elles étaient
vues par le gros bout de la lorgnette. Mais le souvenir de mon
amour imaginaire, quand il revenait, lui, me serrait à la gorge.
Je détestais cet homme qui m'avait bouleversée, mais dans les
rêveries, n'est-ce pas? on se demande volontiers: "Quand est-ce
que j'ai été le plus heureuse?" Eh bien! j'avais été le plus
heureuse quand j'étais tourmentée par lui!
On entendait les petites notes isolées et mélancoliques que
poussent les crapauds, le soir, dans les vergers, et ces bruits
singuliers qui viennent des rivières d'où le moindre son est
renvoyé au loin: le saut d'une carpe hors de l'eau, le choc des
avirons sur une toue, ou le heurt de la boîte où Gaulois enfermait
le produit de sa pêche.
Presque en même temps, vers le 20 août, les grandes chaleurs
s'apaisèrent. M. Vaufrenard se trouva rétabli, M. Topfer eut
terminé sa saison d'eaux. L'animation des vacances reprit à
Chinon, et nous vîmes venir nos jeunes mariées de l'année, du
moins une des Vauguyon dont le mari était du même canton que
nous, et l'ex-Henriette Patissier qui s'appelait à présent Mme
Boiscommun et était déjà dans l'attente d'un bébé. Son mari était
ingénieur et construisait des bateaux pour les chantiers de la
Loire, à Saint-Nazaire; ils avaient de nombreuses relations et
paraissaient au comble du bonheur. Jamais ni Henriette, ni sa
mère, Mme Patissier, ne se montrèrent, pour moi et pour toute
ma famille, plus aimables. Ces dames voulaient à toute force
me marier. Grand'mère ne fut pas immédiatement flattée d'un
tel zèle, et le prit d'un peu haut; mais on ne voulut point
s'apercevoir d'où elle le prenait; on redoubla de gentillesse.
Moi-même, je ne faisais pas l'empressée; le mariage ne me souriait
guère; et, pour rien au monde, nous n'eussions voulu tenir un mari
de la famille Patissier! Mais Henriette, avec sa situation faite,
son bonheur, sa grossesse, avait aux yeux de tous acquis sur moi,
simple jeune fille, une autorité qui lui permettait de traiter
d'enfantillages toutes nos tentatives de nous dérober.
Henriette en vint à me parler d'un jeune homme de Richelieu, de
qui elle avait fait la connaissance à une soirée, à Nantes, et
qui était, paraissait-il, amoureux de moi. Amoureux de moi!...
un jeune homme!... Oui. C'était un jeune homme qui venait assez
souvent à Tours, le samedi, depuis plusieurs années, qui avait
une jolie moustache noire, des yeux très doux taillés en amande
et des cheveux un peu ondulés... A la description, je reconnus
bien en effet un jeune homme qui s'était, plusieurs fois, trouvé
dans notre compartiment et qui me regardait si attentivement que
j'avais cru, un jour, qu'il se moquait de ma façon de me coiffer
ou de ma toilette. Il avait raconté à la jeune Mme Boiscommun ces
rencontres dans le trajet de Chinon à Tours. A la description
qu'il faisait de moi et des personnes qui m'accompagnaient, elle
n'avait pas eu de peine à me reconnaître, et elle s'était juré,
disait-elle, de me faire épouser ce garçon d'excellente famille.
Le hasard voulut que grand'mère et maman eussent remarqué le jeune
homme en chemin de fer et qu'il leur plût. Moi, je l'avais aussi
trouvé bien; il avait une figure d'une beauté un peu convenue,
et qui, plus tard, quand j'eus compris ce que sont certaines
physionomies d'hommes, m'eût certainement moins séduite; mais pour
moi, dans ce temps-là, ce "jeune homme du chemin de fer," comme
nous l'appelions, était le mieux que j'eusse vu. Je n'avais pas
davantage pensé à lui, assurément, parce que j'étais toujours trop
captivée par autre chose, par la pensée de M. Chambrun, dans un
temps, ensuite par ma musique, par mes projets d'indépendance;
mais je sentais que s'il fallait me marier un jour, ce "jeune
homme du chemin de fer" était de ceux que je pourrais aimer.
L'ennui, surtout pour mes parents, était que la proposition nous
vînt par la famille Patissier.
Mme Boiscommun me disait:
--Il est musicien, ma chère!... Entre nous, c'est peut-être cela
qui l'a attiré vers toi: il avait vu ton rouleau et il t'avait
entendue, dans le train, parler de Bienheuré.
--Entre nous, faisais-je en souriant, il m'avait déjà fortement
reluquée sans mon rouleau, quand j'étais encore pensionnaire...
En tout cas, il était musicien; il ne me déplaisait pas; et
peut-être il m'aimait!... Oh! quel étrange effet cela vous
produit, d'entendre dire, pour la première fois, qu'un homme vous
aime! Les jeunes filles qui ont l'habitude du _flirt_ ne peuvent
pas comprendre cela... Mais quand on va atteindre vingt ans sans
avoir connu ni la douceur de la parole d'un homme ni le serrement
de main qui ne s'adressent qu'à vous, que c'est bon, mon Dieu!
d'entendre dire que quelqu'un vous aime!
Ah! me voilà, tout à coup, dans un bel état! Avec cela, ne
m'étais-je pas créé une sorte de fidélité de veuvage à mon premier
amour? Oui, oui, c'était ainsi. L'amour, chez nous, était si
suspect et si tôt coupable, qu'au moins fallait-il le couvrir
d'une parure d'obligations et de sacrifices, pour nous innocenter
à nos propres yeux. Et, comme on fait bon marché de l'avenir dans
les héroïques résolutions de la jeunesse, je m'étais juré de
n'aimer plus jamais! Le trouble qu'un manquement à mon serment me
causait avivait mon désir de me précipiter dans quelque autre
sentiment qui achevât de me troubler et me fît peut-être tout
oublier. En quelques jours, je construisis un second rêve autour
de la figure de notre "jeune homme du chemin de fer;" je promenais
partout avec moi son image, c'est-à-dire le souvenir de sa
personne entrevue dans le coin d'un compartiment de seconde ou sur
le quai de la gare de Tours; je mesurais ma taille à la sienne;
je me demandais: "Pourrons-nous nous donner le bras facilement?"
Il me semblait qu'il était plus petit que moi, et je me souviens
que je me disais: "Mais, cela n'est pas mal du tout, qu'une femme
soit plus grande que son mari..." Je me disais cela en regardant
l'œil sombre de la citerne du père Sablonneau où les araignées
d'eau gambadaient; une large taie verte en couvrait aux trois
quarts la surface, et cela me fit penser, un moment, à la paupière
presque entièrement abaissée d'un gros œil malin, qui sourit...
Enfin, j'étais déjà très empoignée par ce sentiment nouveau, quand
ma famille se décida à ne pas dire non aux propositions de Mme
Patissier et de sa fille.
Mme Patissier et sa fille crièrent: "Bravo!" sautèrent de joie;
elles jurèrent de leur immense amitié pour moi, pour nous tous;
elles étaient si heureuses, si fières de contribuer à mon
bonheur; elles firent tant de bruit, chez les Vaufrenard, où il
y avait du monde, que beaucoup de personnes, déjà instruites,
d'ailleurs, depuis quinze jours, par mille sous-entendus, ne
purent rien ignorer du petit complot matrimonial.
Puis, le lendemain, aussitôt après le déjeuner, pour ne nous point
manquer, Mme Patissier vint à la maison s'informer du chiffre de
ma dot: c'était essentiel.
Je ne sus pas ce qui fut dit pendant cette entrevue. Je tremblais,
car ma dot devait être d'une maigreur repoussante. Mais Mme
Patissier sortit non moins rayonnante qu'à son arrivée; et, dans
la ville, malgré toute la discrétion recommandée, il dut être bien
impossible de ne pas savoir que la famille Patissier "me mariait."
On attendit... Et pendant que l'on attendait, nous étions fort
ennuyés que l'on parlât si haut de cette affaire.
Tout à coup, un dimanche, chez les Vaufrenard, la figure de Mme
Patissier est changée; Mme Boiscommun nous regarde avec un air de
condoléance, et l'on ne nous dit rien, qu'à la fin de la journée,
quand tout le monde a vu ces mines de catastrophe. Qu'y a-t-il?
C'est bien simple. Le père du jeune homme s'oppose absolument à
tout mariage de son fils qui ne lui puisse permettre d'acheter
une petite étude de notaire.
Et Mme Patissier et Mme Boiscommun de s'indigner contre des
mœurs qui ne tiennent pas compte des sentiments et qui font du
mariage une affaire. Les Vaufrenard font chorus. Toute ma famille
les accompagne: n'est-il pas odieux qu'un garçon ne prenne femme
que pour payer son étude?
La réprobation fut trop générale: un bien grand nombre de
personnes, en vérité, condamnaient les usages reçus; mais en
même temps, elles étaient informées que la petite-fille de Mme
Coëffeteau n'était pas en état d'être épousée par "un avorton de
notaire," tel fut le mot qui courut la ville.
On avait pu jusqu'ici conserver quelque doute sur notre état de
fortune; désormais, ma pauvreté se trouvait établie.
--On ne m'ôtera pas de l'idée, dit grand'mère, que les Patissier
ont voulu nous humilier publiquement.
--Tu vois toujours le mal partout!... lui répondait maman.
* * * * *
Que d'émotions, dès lors, le samedi, quand j'allais prendre
le train! On ouvre une portière, au hasard; on se demande:
"Allons-nous tomber sur lui?" S'il est là, s'enfuir vers une
autre portière, que cela est gênant! que cela a l'air sot! car
nous ne connaissions pas ce jeune homme; nous n'étions pas censés
savoir ce qui s'était passé entre nous. Et, sans même l'avoir
rencontré, cela me mettait dans une singulière agitation de
sentir dans le même train que moi un jeune homme qui, si quelques
circonstances se fussent rencontrées, eût pu, après tout, être mon
mari.
Quelle rêverie, de Chinon à Tours, de Tours à Chinon! Que nous
avons de contradictions dans l'esprit! Je caressais un rêve dont
la réalisation m'eût sans doute bien déçue. Mais on aime à désirer
à côté du possible, à côté même de nos propres désirs. Comment
pouvais-je souhaiter d'être jamais la femme de ce garçon, puisque
le plan de vie que je m'étais fait ne concordait en rien avec
une modeste existence dans un trou de province, puisque j'étais
résolue à avoir du talent, puisque je me destinais à briller dans
les concerts, à gagner moi-même ma vie, à me griser pour toujours
de musique?... C'était bien cela que je voulais; j'en étais sûre;
je ne plaçais rien au-dessus de ma chère musique et de l'appétit
de beauté que, jointe à mes anciennes extases de couvent, elle
m'avait inspiré... Mais le mot "amour" prononcé, la possibilité
d'être aimée et d'aimer, entrevue seulement, et tous mes songes
magnifiques avaient été se blottir dans la petite cour d'une étude
de notaire!... Ah! c'est que, pour nous autres, jeunes filles de
ce temps-là, dans le seul mot "amour," tout l'idéalisme était
contenu!
Dès que je me fus ressaisie, je compris combien il valait mieux
pour moi que l'aventure n'eût pas abouti. J'avais eu, par mon
éducation, par l'esprit de ma famille, par ma musique, de trop
grands désirs, pour que je pusse à présent aller les étouffer
dans une bourgade de dix-huit cents âmes. De toutes parts nous
vinrent des détails sur ce qu'eût été ma vie côte à côte avec
le jeune homme que j'avais manqué. D'abord, c'était un musicien
de quatre sous; il raclait du violon, pour l'avoir appris au
lycée, affirma-t-on, et sans avoir eu depuis aucun maître; il lui
fallait cinquante mille francs pour payer une méchante étude qu'il
guignait; son père était un vieux ladre; sa famille, beaucoup
moins intéressante que ne nous l'avaient faite Mmes Patissier et
Boiscommun, etc., etc. Allons! allons! voilà une aventure qu'il
s'agissait encore d'oublier!