XV

Je dus rentrer à Marmoutier sans avoir revu M. René Chambrun et

après avoir promis solennellement à grand'mère de détourner par

tous les moyens ma pensée de ce jeune homme. Comment en étais-je

venue à prêter un tel serment? Par une sorte d'horreur que l'on

était arrivé à m'inspirer pour ce qu'on appelait "mon exaltation

déréglée." Sans doute, comme tous les enfants, je ne me privais

pas de "blaguer" un peu ma grand'mère; mais, tout de même, je

la respectais infiniment, et je savais que c'était elle, dans

toute la maison, qui "avait le plus de tête." Il fallait donc

qu'il y eût quelque chose de répréhensible et de mauvais dans mon

amour, pour qu'elle le poursuivît d'une telle réprobation. Par

moi-même, je n'en découvrais pas le défaut, puisque, au contraire,

cet amour me paraissait magnifique et n'avait pour effet que

de tout embellir. Mais une si glorieuse beauté des choses, un

si merveilleux enivrement, c'étaient peut-être là de ces joies

profanes qui ne sont pas permises? Et je crus, ma foi, avoir

trébuché dans la voie si droite que je m'étais proposé de suivre

toujours. Je me crus coupable; je tins mon amour pour inavouable,

et peut-être même pour un peu honteux, parce qu'il était trop

fort. Ma conscience, pour la première fois, fut sérieusement

troublée. Je me confessai, dès mon arrivée au couvent. J'avouai

à M. l'aumônier que j'avais un sentiment violent, réprouvé par

ma famille. Je me souviens d'un mot employé par moi et qui fit

tressauter ce pauvre M. l'aumônier; il me demandait:

--Mais enfin, ma très chère fille, comment aimez-vous?

Je répondis:

--Eperdument!

Oh! comme ce mot me fit plaisir à dire! On n'était pas au

confessionnal pour se flatter, se faire valoir: si mon amour

était coupable, c'était là que j'en pouvais parler. Et quel

besoin j'avais d'en parler!... L'aumônier s'en aperçut bien; il

m'interdit de lui en parler autrement que par "oui" ou par "non"

en réponse aux questions qu'il m'adresserait lui-même. Il arriva

qu'il ne m'adressa aucune question; alors je lui dis: "Mon père,

vous oubliez..." Il m'interrompit vivement: "Je n'oublie rien, ma

fille!" J'étais stupéfaite qu'il me donnât l'absolution sans que

je lui eusse parlé de mon péché.

Je ne manquai pas, bien entendu, d'en parler à Mme du Cange, et

en faisant la grande pécheresse. J'avais un plaisir et un orgueil

singuliers à faire la pécheresse. Mais Mme du Cange, pas plus que

l'aumônier, ne me laissa aller sur cette pente. Qu'elle était

fine, et avertie! Qu'elle connaissait les replis de notre esprit!

Elle comprit immédiatement, à mon ton, à mon empressement à

m'accuser, que je ne demandais qu'à la prendre pour confidente,

et elle me dit:

--Mon enfant, il faut terrasser votre ennemi par le dédain et par

l'oubli: l'arme la plus efficace est le silence; ne pensez pas à

votre ennemi; ne parlez pas de lui; il mourra de dépit.

Je n'étais pas la seule amoureuse; beaucoup de mes compagnes

avaient pour constante préoccupation un jeune homme, et elles

parlaient entre elles, de leur flirt, sans aucune vergogne et

sans autre crainte que celle d'être entendues des maîtresses.

C'étaient, en général, les mauvaises têtes. Elles ne se

tracassaient point, ne prenaient certainement pour confidents ni

l'aumônier, ni Mme du Cange, et c'était pour moi un grand sujet

d'étonnement qu'elles pussent porter si légèrement le poids d'un

amour. Mon groupe, celui des "meilleures élèves," était beaucoup

plus réservé; nous n'avions pas, comme les autres, coutume de

passer allègrement par-dessus les barrières défendues, et nous

n'osions pas, entre nous, nous reconnaître la même faiblesse que

les mauvais sujets.

Il se produisit, d'ailleurs, cette dernière année, un scandale

qui contribua à nous inspirer une grande honte des sentiments

passionnés. Quelques-unes d'entre nous furent longtemps sans le

comprendre, et Dieu sait si l'on s'appliqua à nous le dissimuler;

mais la monstrueuse chose transperça, grâce aux petites diablesses

et à Canada, entre autres, qui, durant des semaines, ne purent

s'entretenir d'autre sujet et qui s'amusèrent fort à nous en

dévoiler tous les dessous.

Voici quel était le fait inouï, invraisemblable.

Pendant les vacances du Jour de l'An, un des jeunes frères de

Jacqueline-Jeanne l'avait surprise dans un petit salon de l'hôtel

paternel, seule avec le mari de sa sœur aînée, si laide, le

capitaine de chasseurs, et lui tendant, entre les lèvres, un gros

chocolat à la crème que l'officier était invité, prétendait le

gamin, à venir trancher avec les dents.

Le vaurien racontait la scène à qui voulait l'entendre; le

bruit s'en répandait aussitôt dans la maison et dans la ville.

Le capitaine affirmait que son jeune beau-frère était un petit

menteur fieffé, mais il était contredit par Jacqueline-Jeanne qui

se déclarait enchantée d'avoir l'occasion de faire enrager sa

sœur.

Si Jacqueline-Jeanne eût été mieux informée de ce qu'est la vie,

de ce qu'est le mariage, et de ce qu'est l'amour, elle n'eût sans

doute pas eu la cruauté de "faire enrager" sa sœur par un

tel moyen; mais, comme nous toutes, elle ne savait qu'être une

pensionnaire, et elle faisait enrager sa sœur comme on fait

enrager une religieuse: par ce qu'elle croyait une espièglerie.

Jacqueline-Jeanne ne pouvait demeurer dans sa famille où elle

causait un tel désordre; quand le scandale se répandit à

Marmoutier, on ne put non plus la laisser parmi nous; elle fut

isolée dans une annexe du couvent où se trouvaient les étables,

sous la surveillance d'une religieuse que l'on nommait "la sœur

vachère." Elle ne demeurait pas parmi nous; mais, toutes, nous

savions qu'elle était là, celle dont les lèvres avaient été, ou

failli être, pour le moins, effleurées par les moustaches du bel

officier!...

Nous professions, unanimement, cela va sans dire, le plus

profond mépris pour Jacqueline-Jeanne; sa conduite nous semblait

dégoûtante, car le fait du chocolat à la crème s'aggravait de

méchanceté et de félonie. Et puisque aussi bien le forfait

n'avait pu être étouffé, on en utilisa la noirceur pour nous

rendre horrible toute inclination irrégulière. Mon amour pour

M. René Chambrun n'avait rien qui pût rappeler l'aventure de

Jacqueline-Jeanne, mais l'opposition qu'il avait rencontrée de la

part de toutes mes "autorités" me fit croire que mon amour pouvait

contenir quelque germe odieux. Oh! les efforts de ma pauvre tête

pour ne pas penser à ce jeune homme!...

J'avais gravé ses initiales, au canif, dans le fond obscur de mon

pupitre: en déplaçant une pile de livres, elles m'apparaissaient

et me faisaient palpiter le cœur. Je les comblai avec de la

mie de pain. Mais je regardais fréquemment sous les livres, afin

de voir si la mie de pain tenait encore; d'ailleurs la mie de

pain, dans le creux des deux majuscules, les faisait maintenant

sortir en relief et elles étaient plus apparentes. Je tailladai

ces initiales dans tous les sens; elles disparurent; il resta à

leur place une sorte de godet, une dépression arrondie, au fond de

mon pupitre, qui était beaucoup plus remarquable que les initiales

elles-mêmes, et qui ne devait que me rappeler M. René Chambrun,

tant que je conservai ma place à ce pupitre.

Certaines, parmi nous, notamment Canada, qui avait tous les

talents, sauf celui d'être "sage," faisaient des vers à

leur bien-aimé, et afin que les maîtresses n'en eussent pas

connaissance, elles roulaient en boulettes la feuille de papier

couverte de leur épanchement lyrique, et elles la mâchaient et

l'avalaient. Moi, j'écrivais à l'envers de l'enveloppe de mes

livres: "Je n'aime plus R. C." Et, comme je voulais offrir ce

sacrifice à Dieu, j'écrivis la première lettre de chaque mot de

ce renoncement sur mon paroissien, sur mon livre de cantiques:

"J. N'A. P. R. C." Cette inscription mystérieuse se renouvelait

presque à toute page, afin que je la pusse méditer constamment et

m'imprégner de l'effort volontaire qu'elle contenait.

Un jour, à la chapelle, je sentis un long corps mince se faufiler

derrière moi; un souffle m'effleura la nuque, et une main saisit

mon livre de cantiques et l'emporta en me laissant le sien en

échange: c'était Mme du Cange. Elle me fit appeler après l'office,

et me demanda le secret d'une inscription si fréquemment répétée.

Je me refusai obstinément à le lui dire, et je ne sais vraiment

pas pourquoi, puisque, peu de temps auparavant, j'avais la rage

d'entretenir Mme du Cange de ma passion: ne pouvais-je lui dire

que par là je m'affirmais que cette passion avait pris fin? Je

fus punie, sévèrement, ostensiblement, de la manière la plus

humiliante. C'était ma première punition depuis que j'étais élève

au Sacré-Cœur. Je perdis mon ruban, ma médaille, mon médaillon.

Mon groupe était stupéfait, atterré; le groupe de Canada exultait.

Ce n'était pas la peine d'avoir été une perfection pendant

huit ans, pour terminer par une chute si piteuse! On citait

le nom de Jacqueline-Jeanne à côté de mon nom, on était tout

près de confondre nos cas! Cependant mon pupitre était fouillé

minutieusement, et Mme du Cange pouvait lire, en toutes lettres,

à l'envers de mes enveloppes de livres, le sens de l'inscription

fameuse. J'étais assez naïve pour croire qu'elle allait s'en

trouver rassurée et me faire amende honorable; aujourd'hui, je

comprends qu'elle ne se leurra pas un seul instant, et qu'elle

savait qu'afficher partout qu'on n'aime plus c'est crier qu'on

aime...

* * * * *

Un jour de la fin de juillet, tout proche de la fin de l'année

scolaire, Mme du Cange me prit à part, pendant une récréation,

me fit avec le pouce le petit signe de croix sur le front, et

causa avec moi, familièrement, comme par le passé, devant toutes

mes compagnes étonnées. Elle semblait avoir complètement oublié

les mesures de rigueur qui m'avaient frappée, et la gravité de

leur cause; par une telle manifestation amicale, en tout cas,

elle les effaçait publiquement. Elle m'annonça que cette même fin

d'année nous verrait nous éloigner de Marmoutier en même temps,

moi comme elle-même: elle venait d'être nommée Supérieure à la

maison d'Arras. La nouvelle n'était pas connue du pensionnat, elle

m'en faisait à moi la faveur et, même, elle me priait de la tenir

secrète, "parce que, me dit-elle, une autorité que l'on ne sent

plus d'une stabilité parfaite, cesse d'être une autorité." Et

elle me parla affectueusement de mon avenir, en me recommandant

discrètement le respect absolu de la volonté de mes parents,

mais sans préciser le point délicat sur lequel devait porter

particulièrement mon respect. Sur ce point délicat elle observa,

elle, la discrétion la plus complète: on eût juré qu'elle n'avait

jamais été témoin de la grande perturbation de mon cœur. Son

ton avait la même tendresse qu'avant ce terrible orage, elle ne

me parla que des qualités que j'avais témoignées durant mes huit

années de pensionnat, de ma piété, de ma docilité, de ma douceur,

et elle m'exhorta à ne jamais m'en démunir au cours de la vie qui

allait s'ouvrir pour moi. Mais de cette vie qui allait s'ouvrir,

elle ne me dit rien; elle ne prononça pas le mot "mariage,"

prohibé au couvent parce qu'il exalte les imaginations; elle me

dit seulement une sorte de parabole qui me parut singulièrement

juste, plus tard:

--Mon enfant, vous êtes la chrysalide parvenue aux derniers

jours de son évolution, vous avez été tenue ici soigneusement et

chaudement, afin que vos ailes aient le temps de prendre la force

de ne jamais vous laisser tomber à terre: demain le papillon va

s'envoler...

Moi, j'avais envie de la supplier: "Madame! un mot, je vous en

prie, de ce grand sujet qui m'a valu, dernièrement, de votre

part, tant de honte!... Je vous ai confié un jour que j'aimais,

il m'a été répondu que je ne devais pas aimer; et puis j'ai écrit

partout que je n'aimais plus... Voilà le premier rayon de soleil

qui a percé le cocon de la chrysalide: quelle étrange lumière!

quelle troublante annonce de la vie nouvelle!..."

Mais il sembla bien résulter de notre entretien que tout ce

que Mme du Cange pouvait faire, c'était d'oublier que ce rayon

prématuré avait traversé l'enveloppe de la chrysalide, que son

rôle se bornait à garantir les chrysalides, qu'enfin ce rayon

brûlant, qu'on ne me faisait plus grief d'avoir reçu, maintenant

que nous étions à la veille de la sortie du couvent, n'était

peut-être si redoutable que parce qu'il était prématuré... que

peut-être il n'avait causé ma disgrâce que parce qu'il rompait

l'ombre propice au bon ordre du pensionnat... Mais au papillon

l'ardent soleil est-il contraire?...

La jeune fille bien élevée · 第 20 / 34 题