Je ne sais si ces tristesses de famille y furent pour quelque
chose, mais je tombai, moi, durant ces vacances, dans une sombre
mélancolie qui n'était, malheureusement, pour ragaillardir
personne autour de moi. Par-dessus le marché, ne voilà-t-il pas
que M. Vaufrenard et M. Topfer me jugeaient moins forte que
l'année dernière, et se lamentaient, et ne semblaient plus faire
aucun fond sur moi!...
Pour mon piano, M. Vaufrenard, il faut le dire, s'y prenait mal
avec moi; il me tarabustait et se fâchait--alors que j'aurais eu
tant besoin de douceur...--Je crois aussi qu'il était un peu agacé
de ce que ma famille refusât de lui vendre la maison, et d'autant
plus qu'il n'ignorait pas que nous avions besoin de la vendre.
Mon bon vieux Topfer, qui avait pour moi une secrète indulgence,
manquait d'autorité pour me défendre contre son ami, et il me
suppliait, à part, de travailler pour le contenter. "Etudiez nuit
et jour!" me disait-il. Je pianotais à faire damner tous les
membres de ma famille; mais le cœur n'y était pas.
Un matin de septembre, un samedi, je me souviens, nous eûmes une
scène violente et regrettable, M. Vaufrenard et moi. Je jouais du
Chopin comme du Gounod, me disait-il; il me faisait reprendre huit
fois le même passage, je m'énervais, il s'irritait, et je jouais
de plus en plus mal. Il me dit:
--Mais, ma fille, le piano peut être une ressource dans la vie!
Personne ne sait, par le temps qui court, s'il aura de quoi manger
demain...
Cela me blessa parce que j'y vis une allusion à la gêne dont
souffrait ma famille, et au fond de moi, sans que je me fusse
doutée que je la possédais, je trouvais la susceptibilité de ma
grand'mère.
J'éprouvai alors le besoin de répondre à M. Vaufrenard quelque
chose de désagréable; mais je n'avais point d'esprit: je lui
dis la chose la plus sotte possible, celle que j'avais voulu
précisément lui cacher, parce qu'elle ne pouvait qu'aigrir nos
rapports; je lui dis que mon piano n'allait plus pour une bonne
raison, c'était qu'au couvent j'avais fait de l'harmonium et même
de l'orgue, qui me plaisaient mieux.
M. Vaufrenard devint cramoisi. Il ne pouvait pas souffrir que l'on
cultivât plusieurs instruments à la fois si l'on voulait posséder
l'un d'eux parfaitement:
--Si tu apprends le piano, s'écria-t-il, ce n'est pas pour chanter
les Vêpres!... Tes sacrées béguines...
Il s'interrompit lui-même, peut-être en lisant sur ma figure
l'effet désastreux que produisait la moindre critique de mon
couvent, de mes chères maîtresses. Mais il m'avait encore touchée
dans une autre partie de mon amour-propre, et, à ce qu'il me
semblait, jusque dans ma religion.
Je perdis complètement la tête, et pour porter à mon adversaire un
coup qui fût l'équivalent des deux blessures qu'il m'avait faites,
une idée soudaine, nullement fondée, une idée qui ne correspondait
en moi à rien de réfléchi, s'offrit à moi: elle était une réplique
au souci pécuniaire abordé par M. Vaufrenard et elle fournissait
une explication audacieuse à mon goût pour "faire chanter les
Vêpres;" je dis, en verdissant de rage:
--Le piano? heureusement que je pense avoir de quoi manger sans
cela: je n'ai qu'à me faire religieuse!...
Il me dit simplement ceci:
--Ma petite, la séance est levée.
M. Topfer revenait de sa promenade matinale; il entra au salon
avec Mme Vaufrenard: tous deux s'étonnèrent que je fusse en train
de rouler ma musique; je leur dis que j'étais pressée, ce matin,
que maman m'attendait pour aller au marché, enfin quelque chose
d'invraisemblable. On me regarda partir. M. Vaufrenard ne souffla
pas un mot. Mme Vaufrenard me dit qu'elle espérait bien me voir le
lendemain, dimanche, après-midi.
--Mais, certainement, madame!
Mais le lendemain, dimanche, après-midi, je boudai, et n'allai
pas chez les Vaufrenard. Il me fallut pour cela, prétexter à
la maison "une migraine atroce," indisposition qui parut bien
extraordinaire, car je n'étais point sujette à la migraine. Toute
ma famille alla chez les Vaufrenard. Moi, dans ma solitude,
j'essayai de me faire à l'idée que j'étais irrémédiablement
fâchée avec eux, que je ne verrais plus ni M. Topfer, ni le Clos,
ni mon balcon au-dessus de la citerne du père Sablonneau; et je
songeai aussi à ce qui était sorti de moi tout à coup en présence
de M. Vaufrenard: que je n'avais qu'à me faire religieuse...
Je n'avais jamais pensé à cela auparavant, même au plus fort de
ma piété, je n'avais pas un instant songé à n'être pas une femme
comme toutes les autres. Ce n'était que dans un moment de dépit
contre la vie qu'on semblait dire fermée devant moi, que ce refuge
s'était entr'ouvert. C'était une parole prononcée:--ô la vertu des
mots!--et parce que mes lèvres l'avaient articulée, et parce que
des oreilles l'avaient entendue, tout mon avenir paraissait invité
à prendre une route insoupçonnée.
Et je me disais: "Pourquoi pas?..." Me retirer du monde, ne
serait-ce pas épargner à ma famille l'inquiétude de ma dot, de
ma "malheureuse dot?" Au Sacré-Cœur, je le savais bien, on
m'accepterait, avec ma docilité, ma piété, et le nom de mon père,
sans argent. La vie des religieuses, je la trouvais belle. Et mon
appétit d'idéal y eût été satisfait.
Que le cœur me battit, toute cette journée! J'avais cette
espèce d'ivresse que donne souvent une grande détermination à
prendre, surtout lorsqu'elle se présente brusquement et doit vous
offrir des horizons neufs. Il y a une plaisante secousse à jouer
son sort à pile ou face. Mais à présent que je songe à ce que fut
cette méditation de jeune fille, je m'aperçois que ce qui m'y plut
surtout, ce fut l'idée que le parti de me faire religieuse me
dispenserait de reparaître, dans une posture humiliée, devant M.
Vaufrenard...
Ma vertu était imparfaite, et ma vocation un peu improvisée! Mais
je ne m'en rendais pas compte.
Je fus soutenue, toute cette après-midi, par l'idée que je
frappais un coup, un grand coup, que mon absence chez les
Vaufrenard était une manifestation, que de n'aller point chez
eux aujourd'hui, c'était déjà un peu me faire religieuse!...
J'escomptais les impressions de ma famille au retour de chez
les Vaufrenard, leurs exclamations: "Tu n'étais pas là! On a
dit ceci... On a fait cela..."--"Et comment! nous ne verrons
pas mademoiselle Madeleine!..."--"Rien d'inquiétant, au moins,
j'espère!..." "Et les Un Tel qui auraient eu tant de plaisir à te
voir!... On voulait nous accompagner jusqu'ici pour prendre de tes
nouvelles..." J'acceptais tout cela; j'étais en même temps très
ennuyée de n'être pas chez les Vaufrenard, et très fière de mon
"coup."
Eh bien! la famille arriva, et il n'y eut point d'exclamations,
point d'impressions intéressantes à me rapporter. Chacun me dit:
"Et cette migraine! ma pauvre petite?..." Il n'y en eut même pas
un à qui vînt l'idée que ma migraine était feinte!...
Accidentellement, pendant le dîner, maman me dit:
--Tiens! il y avait là ce jeune homme, tu sais, qui t'a tourné les
pages, l'année dernière...
Tout mon sang m'échappa. Je dus devenir blême. Oh! ma nouvelle de
chez les Vaufrenard que je n'avais pas escomptée, c'était bien
celle-là!
Maman dit encore:
--Il a eu la gentillesse de se souvenir de toi...
Grand-père découpait un poulet, et toute la table le regardait
faire, attentivement; l'abat-jour opaque de la lampe dissimulait
la tempête qui s'élevait sur ma figure.
Je sentais monter de ma poitrine à mon cou quelque chose d'énorme
et d'inconnu, que je ne pourrais comparer, bien que le rapport
soit un peu ridicule, qu'à nos rivières paisibles qui, tout d'un
coup, se soulèvent, crèvent leurs digues et inondent le pays. Je
vis que je ne pourrais certainement pas me contraindre, alors je
prétextai que j'avais oublié mon mouchoir et courus à ma chambre.
Je tremblais, à claquer des dents. Il me fallut me jeter sur mon
lit et m'efforcer de pleurer pour que cela finisse vite, car il
ne s'agissait pas de rester dix minutes absente: quand grand-père
aurait fini de découper son poulet, si je n'étais pas redescendue
avec mon mouchoir, ah! bien, merci... Je me souviens que j'étais
partagée entre le désir de pleurer vite et celui de ne pas savoir
pourquoi je pleurais. Le dépit et la rage d'avoir manqué cette
après-midi dominaient et m'empêchaient de pleurer, puis, tout à
coup, une désolation immense prit le dessus, la désolation d'avoir
manqué non une après-midi, mais ma vie: le bonheur qui est passé
près de vous, que vous n'avez pas vu!... Ah! des larmes, je crois
que je n'en ai jamais tant versé en si peu de temps. Et dans ma
crise, j'avais une idée obsédante: "Qu'est-ce que je vais dire en
bas? Je vais dire que je suis enrhumée du cerveau..."
En rentrant à la salle à manger, je dis:
--Je couvais un rhume de cerveau: voilà l'explication de ma
migraine.
Il est donc possible que des sentiments très intimes nous
parcourent comme des filets d'eau souterrains dont il faudrait une
baguette divinatoire pour découvrir les sinuosités secrètes, et
qu'ils affleurent au sol tout à coup et jaillissent sous nos pas
en nous causant tout l'effroi d'un phénomène inconnu?
On reparla du jeune homme qui m'avait tourné les pages, parce
qu'il était un personnage nouveau chez les Vaufrenard, n'y ayant
paru qu'une fois, l'année dernière. Il se nommait René Chambrun;
il était de Vendôme; il allait prochainement soutenir sa thèse de
doctorat en médecine.
Dire le retentissement en moi de ces syllabes quelconques: "René
Chambrun," c'est impossible. La musique, la poésie, le rêve
infini qu'elles évoquèrent dès qu'elles furent prononcées devant
moi, de quelle manière, par quels mots exprimer cela? "René" me
semblait être le prénom le plus élégant, le plus discret, le plus
distingué: "Chambrun" m'évoquait je ne sais quelles notes graves
du violoncelle de M. Topfer. C'était un nom assez ordinaire, et je
voulais que ce fût un nom très beau.
Et ce nom faisait surgir dans mon imagination la figure du jeune
homme que j'avais à peine remarquée l'année précédente: j'étais
sûre qu'il avait des cheveux noirs, des yeux profonds et une barbe
frisée. Ce que je connaissais de lui, c'était le son de sa voix;
la phrase qu'il avait dite pour moi, sur un ton si bas, si ému:
"Oh! mademoiselle... quel plaisir... etc.," tintait à mon oreille
et se joignait aux syllabes magiques du nom pour composer un homme
dont je ne doutais ni du caractère, ni de la valeur morale, ni du
talent même. J'aurais mis ma main au feu pour soutenir que M. René
Chambrun, qui m'avait dit une fois quatre mots et qui avait reparu
ce dernier dimanche chez les Vaufrenard, était, par hasard, entre
tous les hommes, le type le plus accompli.
Cette conception s'imposait à moi avec la même évidence que la
toute-puissance divine ou que la parfaite charité du cœur de
Notre-Seigneur; la possibilité de la discuter ne s'offrait même
pas; j'avais là-dessus la certitude.
Et ce M. René Chambrun était un être si exceptionnel, si bon,
si noble, si beau, que toute ma retenue de jeune fille, en son
honneur s'abattait d'un coup; en dépit de toute mon éducation,
je ne me faisais pas de scrupules à penser exclusivement à un
jeune homme, pourvu que ce jeune homme fût celui-là, ni à laisser
bondir, caracoler et chanter toute ma jeunesse, à la seule idée
que je pourrais, un jour, échanger un serrement de main enivrant
avec un homme, du moment que cet homme serait celui-là!
Je pensais à lui avec douceur, avec bonheur; mais si on parlait
de lui devant moi, mon corps tremblait, et je m'étonnais que
personne ne comprît mon bouleversement. Si on m'avait interrogée,
j'aurais confessé mon amour, comme on m'avait appris à confesser
ma foi, au péril de ma vie.
Ah! je n'eus pas de respect humain pour aller faire amende
honorable à M. Vaufrenard: je n'avais pas envie de manquer la
matinée du dimanche suivant!... Je fis la gentille; je demandai
pardon de ma boutade de l'autre matin. M. Vaufrenard me dit:
--Mais, c'est que tu serais bien capable de te faire béguine!
Je fis:
--Oh!... oh!...
Mme Vaufrenard, qui se trouvait là, opina:
--Un bon petit mari ferait bien mieux son affaire!
M. Vaufrenard me regarda de biais; il se méfiait de moi; pourtant
la paix fut conclue entre nous. Je me remis au piano, et cela
alla beaucoup mieux; c'est que je tenais à être brillante pour
le dimanche prochain! Notez que personne ne m'avait annoncé
que M. René Chambrun reviendrait; je savais seulement qu'il
était chez les Jarcy, à la Vaubyessart, et les Jarcy venaient
irrégulièrement. Mais j'avais l'idée d'une sorte de rendez-vous
mystique entre ce jeune homme et moi: j'avais demandé à Dieu,--je
me souviens de cette puérilité,--de me retrancher, s'il lui
plaisait, _plusieurs_ années de ma vie,--à lui de décider du
nombre--en échange d'une rencontre avec ce jeune homme...
Eh bien! ce jeune homme vint le prochain dimanche! Je vis dans ce
fait l'exaucement de ma prière et la bénédiction de Dieu sur mon
sentiment. Les Jarcy et M. René Chambrun étaient là avant nous.
Je ne sais pas comment je le vis et le reconnus, lui; sans doute,
uniquement parce qu'il était seul avec les Jarcy; mais il ne
ressemblait pas à la figure qu'avaient créée mon souvenir vague de
l'an passé et mon imagination. D'abord, il n'avait pas les cheveux
noirs, mais châtains, et pas très abondants; il portait en effet
la barbe, mais elle n'était pas frisée; ses yeux répondaient mieux
à mon attente: ils étaient sombres et j'y trouvais tout l'abîme
rêvé. Tout de suite, d'ailleurs, j'eus un mépris pour l'image que
je m'étais faite de lui; je la jugeais banale; il était, lui, en
réalité, beaucoup mieux.
J'étais émue, à la folie; cependant je ne me conduisis pas trop
sottement; une jeune fille élevée comme je l'étais ne devant
guère causer, je n'eus pas de maladresse à éviter; au bout d'une
demi-heure, on me pria de me mettre au piano, et je me demande
comment je pus jouer si correctement, pendant que, comme l'an
passé, le jeune homme me tournait les pages. J'étais dans le
ravissement; j'étais au ciel; je dis vrai: je me sentais secondée
par des anges, et moi, d'ordinaire plutôt modeste, je me croyais,
franchement, douée d'une grande séduction.
Le jeune homme me fit encore un compliment, comme l'an passé,
le même, à peu près exactement. J'aurais pu interpréter
défavorablement le fait qu'il me faisait le même compliment: mais
non! Je crus à son compliment, comme je l'avais fait la fois
précédente; j'aurais cru à tous les compliments, parce que je
n'étais pas accoutumée à en entendre; je croyais que ceux que l'on
m'adressait n'étaient composés que pour moi; ah! combien ils me
trouvaient reconnaissante!...
Comme j'étais seule admise, chez les Vaufrenard, à m'asseoir au
piano, je me trouvais par là mieux en vedette que les autres
jeunes filles présentes, Henriette Patissier et les deux petites
de la Vauguyon; il était donc assez naturel que M. Chambrun se
montrât près de moi un peu plus assidu qu'il ne l'était près
des autres. Henriette Patissier se fût bien chargée de me le
faire remarquer si je ne l'eusse observé moi-même, avec trop
de complaisance. Et ce qui m'étonna, à ce propos, c'est que
moi, que l'on disait si bonne, si généreuse, j'étais contente,
glorieusement contente de voir Henriette Patissier piquée par
la jalousie. Pareil sentiment ne m'était encore jamais venu;
je ne valais peut-être pas ma réputation, mais, en toute
circonstance ordinaire, j'aurais été très ennuyée de causer de
la peine à quelqu'un: non pas aujourd'hui! J'entendis Henriette
qui chuchotait à l'une des Vauguyon: "Ma chère, elle en est
indécente!..." Je rougis et fus toute décontenancée: il était,
ma foi, bien possible que je fusse indécente, car je ne savais à
peu près pas ce que je faisais, n'ayant jamais été laissée libre,
avant dix-sept ans, de causer avec un jeune homme. Cependant,
M. Chambrun et moi, nous n'avions échangé que les propos les
plus ordinaires; il était musicien, moi aussi: nous avions parlé
musique.
--De quoi parlez-vous donc?--avait demandé grand'mère, en passant,
à dessein, près de nous.
--Nous parlons musique.
--A la bonne heure!
Et elle s'était éloignée, garantie contre toute inquiétude. La
musique innocentait tout, dans les esprits de nos familles. Nous
chantions, les yeux enflammés et la main sur le cœur, des
romances passionnées qu'on ne nous eût pas permis de lire. Parler
de la pluie ou du beau temps eût pu paraître suspect; mais la
musique était le sujet "convenable" par excellence.
Ce que nous disions n'était pas trop absorbant, car cela me
laissait le loisir de penser, tout en causant ou écoutant: "Non,
il n'a pas la barbe frisée, du tout; mais comme elle fait bien
la pointe!... des cheveux droits et plats, mais c'est très bien:
rien de commun comme d'avoir les cheveux trop fournis..." Et je
remarquais aussi qu'il avait, à gauche, une dent canine, pointue,
et mal plantée, qui chevauchait sa voisine; et je me disais:
"C'est curieux, mais cela fait mieux ainsi!..."
Les Jarcy et M. Chambrun s'en allèrent avant nous, car la
Vaubyessart est à dix kilomètres, et quand _il_ eut disparu, il me
sembla que tout avait disparu avec lui, qu'il ne restait ni gens,
ni choses autour de moi. Je n'avais jamais rien éprouvé de pareil.
Je ne me contins pas, et je dis à maman, trop tôt, et trop haut,
paraît-il:
--Est-ce que nous rentrons, maman?
Ce fut Mme Vaufrenard qui surprit mon mot; et, loin de s'en
offusquer, elle sourit, finement. Il fallut son sourire pour me
faire comprendre ce qu'il y avait de sous-entendu dans mon propre
empressement à partir. _Il_ était parti, lui: que faisions-nous
là?...
Personne à la maison ne remarqua que cette journée avait
été pour moi exceptionnelle. Il n'y avait eu, je le crois,
qu'Henriette Patissier et Mme Vaufrenard à traverser ma pensée.
J'aurais pu être heureuse, car c'était avec un optimisme béat
que j'interprétais, moi, mon entrevue avec le jeune homme; mais
ce qui m'empêcha d'être heureuse, ce fut la pensée que j'avais
manqué l'après-midi du dimanche précédent; si j'étais venue chez
les Vaufrenard le dimanche précédent, l'après-midi d'aujourd'hui
eût été la seconde; à la seconde entrevue, il me semblait qu'on
eût été beaucoup plus avancé! Ah! je n'y allais pas par quatre
chemins! Et, viendrait-_il_ encore une autre fois?... Nous étions
à la fin de septembre.
A cette époque-là, nous allions chez les Vaufrenard presque tous
les jours, et surtout le soir, après dîner, parce que, sur leur
terrasse, devant la maison ou dans le Clos, encore plus élevé,
la nuit était merveilleuse. Les commencements de l'automne sur
ces coteaux en espalier, trop chauffés tout l'été, sont un
enchantement, surtout à la tombée du soir. On apercevait, à
gauche, les lumières de Chinon, bien pauvres dans ce temps-là, et
qui dessinaient la ligne sinueuse du quai, quelques toits pointus
éclairés çà et là par un réverbère, et, au-dessus de la ville, la
silhouette romantique des ruines du château, grises sur le ciel
gris, presque irréelles. Tout au bas des vergers en terrasses,
un lumignon attirait notre attention au milieu de l'ombre; il
avançait d'une façon lente et régulière; quelqu'un disait:
--C'est un ver luisant dans la vigne de Sablonneau...
De la même direction, montait le bruit d'un choc lointain, sourd,
caractéristique. Mon grand-père disait:
--C'est Gaulois le pêcheur!...
Et quand la lune se montrait et révélait la barque de Gaulois
le pêcheur, bien au-dessous et bien loin de la vigne du père
Sablonneau, la Vienne et son immense vallée teintées d'argent,
et les toits moyen âge de Chinon, et les ruines tout à coup
transformées du château, faisaient rugir d'admiration M.
Vaufrenard.
Je me tenais volontiers assise près de mon balcon, au-dessus de
l'œil sombre de la citerne, mon bras nu appuyé sur la rampe
de fer froid, et la bouche suçant comme un fruit le dessus de ma
main. L'air, à peine agité, apportait par moments un parfum mêlé
d'héliotropes et de framboises auquel se joignait l'odeur de
futailles qui imprègne le pays à l'approche des vendanges. Mon
Dieu! mon Dieu! qu'avez-vous mis en moi à cette époque de ma vie?
Quelle puissance de bonheur m'avez-vous donnée à dix-sept ans, que
je n'ai plus retrouvée depuis? Quelle force ont donc nos rêves à
cet âge! quelle vigueur a notre pouvoir d'aimer! Vingt ans après
cette heure écoulée, je frissonne encore tout entière, au souvenir
de l'extraordinaire beauté de l'espérance dont je fus alors
possédée.
C'est l'idée de l'ineffable bonheur céleste, que nous voulons
réaliser prématurément dès que le goût de la volupté pénètre en
nous, aux premières heures d'amour. Nous ne mesurons pas notre
désir à ce que la vie nous a semblé en pouvoir satisfaire;
nous croyons, en notre faveur toute spéciale, à une exception
merveilleuse. Nous avons trop entendu parler d'amour parfaitement
suave, inépuisable et infini; nous sommes trop préparées à un
amour éperdu: quand l'amour humain se présente, une bien grave
confusion est possible. Et le pauvre garçon que nous avons
chargé d'un rêve si beau, il ne saura jamais la raison de notre
déconvenue...
O monsieur René Chambrun! où que vous soyez aujourd'hui, par le
monde, et quand les lignes que j'écris vous devraient joindre,
vous ne soupçonnerez pas la splendeur qui a environné votre
image, aux yeux d'une malheureuse jeune fille, par ces soirs de
septembre, dans la vallée de Chinon!
Faut-il déplorer d'avoir conçu de telles chimères et de si
magnifiques, ne fût-ce que pour la durée d'un soir? ou bien
peut-on s'en féliciter comme d'avoir assisté à un spectacle
unique, un beau jour, dans quelque île enchantée? Je n'en sais
rien.
Je me souviens qu'un soir, nous étions là, à regarder des éclairs
lointains qui illuminaient tout à coup, à l'horizon, un clocher,
un château, des villages. Il faisait lourd, on parlait peu;
je rafraîchissais mes bras sur le fer du balcon. On entendit
des gouttes de pluie qui commençaient à tomber sur les arbres;
quelqu'un dit:
--Ah! j'en ai reçu une...
Puis, peu à peu, ces gouttes, moins espacées, pénétrèrent les
feuillages. On sentait chaque feuille qui ployait sous le poids de
la perle humide, et cela faisait du bien. Les dames rentrèrent. Je
me trouvais abritée sous une grande branche de platane. Une goutte
d'eau énorme me tomba sur le bras, et je la bus. On me criait, du
salon:
--Madeleine, Madeleine, tu vas être trempée!
Mais je n'osais pas rentrer: je pleurais.
Chaque jour, après cela, je me mis à pleurer, pour des riens. Ou
bien j'étais d'une gaieté exagérée. Et je m'occupais, avec un soin
excessif, de ma toilette. Cela ne pouvait manquer de frapper ma
famille. Maman m'avait dit déjà, plusieurs fois, en souriant, avec
indulgence:
--Mais, Madeleine!...
Elle n'ajoutait rien. Je ne disais rien. Quand grand'mère eut
vent de quelque chose, ce fut une autre affaire! Je me sentais
observée, épiée, dans tous mes gestes, dans toutes mes paroles, à
tous les instants; mes tiroirs, dans ma chambre à coucher furent
fouillés, et, sans s'adresser encore à moi, c'était à maman que
l'on faisait de gros yeux, dans les coins, en disant, un doigt
levé:
--Ma fille, attention!... attention!
Mme Vaufrenard, qui voyait clair en ces affaires, dut parler
à grand'mère ou à maman, et leur dire par qui elle me croyait
troublée, car il y eut tout à coup alerte à la maison. Il faut
avouer aussi que j'avais été d'une sottise rare, le dimanche qui
suivit ma rencontre avec le jeune homme: j'espérais le revoir;
il ne vint pas; mon espoir, mon attente, mon angoisse et enfin
ma désolation, je ne sus aucunement les contenir; et il y avait
Henriette Patissier qui ne me perdait pas de l'œil! et Mme
Vaufrenard qui affectait précisément de ne pas me regarder! et ma
famille!...
Elle n'entendait pas du tout que les affaires de mariage
commençassent de cette façon; c'était d'une imprudence! sinon
inconvenant! Qui est-ce qui connaissait seulement ce jeune homme,
qui, en somme, n'était encore qu'un étudiant? Et moi, qui allais,
comme cela, s'il vous plaît, m'enflammer, à la sournoise, sans
avertir seulement ma mère! Ah! bien, ce n'était pas la peine de
s'être ruiné à me fournir une bonne éducation, pour que, à peine
jeune fille, j'en vinsse à exhiber devant tout le monde des
sentiments exaltés, et sans pudeur! Etait-ce au couvent que l'on
m'avait enseigné un tel manque de retenue? Etait-ce au couvent que
l'on m'avait appris à me passionner de la sorte?
Je fus surprise, étourdie, horriblement confuse du sermon que me
tint ma grand'mère. Moi qui croyais avoir au cœur quelque chose
de si beau, de si grand, et j'oserai dire de si conforme à ce que
nous enseignaient la littérature, la musique, la religion même,
qui est tout amour!... Je connaissais par cœur l'_Imitation_;
j'avais lu quelques tragédies de Racine; et toutes les fois
qu'on déchiffrait une partition d'opéra, ou que l'on chantait
un morceau qui soulevait l'enthousiasme des auditeurs, c'étaient
d'ardentes, de délirantes paroles d'amour!...
Est-ce que l'amour, c'était comme la sainteté: une chose dont il
est convenu que l'on parle en certaines circonstances, et que l'on
vous propose comme exemples magnifiques, mais qu'il ne convient
pas d'imiter tout à fait? Au couvent, la première de toutes les
vertus, c'était la piété; mais ma piété étant devenue très sincère
et très vive, Mme du Cange m'avait arrêtée: "Sachons rester
modeste, mon enfant; c'est une présomption que de croire que nous
puissions approcher des saints..." A présent, toute ma jeunesse
semblait s'épanouir en un sentiment que les poètes les plus divins
et les musiciens les plus idolâtrés déclarent sublime, et ma
grand'mère me criait: "Halte-là! ma fille: on ne s'enflamme pas
ainsi!"
--Mais enfin, me dit grand'mère, comment cela t'est-il venu?
Maman, qui ne m'en voulait pas, faisait observer à sa mère:
--Mais, maman, on ne sait pas comment cela vient!
--Turlututu!... "On ne sait pas!" Une jeune fille élevée comme il
faut doit, sans cesse, surveiller ses sentiments... "On ne sait
pas!" Mais, à ce compte-là, on aurait droit de commettre toutes
les erreurs, toutes les folies, tous les crimes!... Enfin, qui
est-ce qui a attiré ton attention sur ce jeune homme? Tu ne le
connaissais pas; tu ne l'as vu qu'une fois, deux fois à peine?...
Je dis:
--C'est de la première fois que je l'ai vu.
Grand'mère leva les bras au ciel. Un jeune homme dont je ne savais
pas le nom! qui m'avait adressé quatre mots!
Maman soupira:
--Quelquefois, il n'en faut pas plus!
Mais elle eut tort, car grand'mère se monta davantage. Ce dont
elle ne revenait pas, c'est qu'un tel sentiment eût pu naître et
se développer en moi sans quelle en eût la moindre intuition.
Quand elle se fut calmée, la plainte qui s'échappait encore de sa
blessure profonde était:
--A quoi bon se donner tant de mal pour élever parfaitement des
enfants?
Le grand-père fut consulté: il était, comme elle, opposé à mon
inclination, trop spontanée et trop forte. Ce n'était pas une
opinion de déférence envers sa femme; cette opinion était bien
la sienne, car il la soutint aussi contre les Vaufrenard, qui
s'offraient à servir d'intermédiaires si l'on jugeait un mariage
possible. Il admettait les mariages d'amour, mais pourvu que
toutes les autres conditions, plus solides, disait-il, et de
qualité plus durable, fussent réunies. J'entendis un jour Mme
Vaufrenard qui lui disait:
--Bien des femmes n'aiment qu'une fois... Et c'est le meilleur de
la vie...
--Il y a amour et amour, disait-il; je me méfie des sentiments
exaltés... Et puis, que diable! il y a le jeune homme!... Est-il
amoureux transi, lui? A-t-il fait des aveux à Madeleine? Il n'a
pas demandé sa main?
Grand-père, lui, penchait cependant à faire quelque concession
aux Vaufrenard qui, je le crois, l'avaient effrayé en lui disant
qu'il fallait m'épargner un chagrin, parce qu'il ne tenait qu'à
un cheveu que je me fisse religieuse. Mais grand'mère demeura
inflexible; elle se refusait absolument à prendre en considération
un "prétendu sentiment" qui n'était pas né conformément à la
règle. Elle examinait tous les mariages connus d'elle, dans
la bonne société: comment s'étaient-ils conclus? Les familles
s'entendaient par l'intermédiaire d'une commune maison amie,
pour présenter l'un à l'autre un jeune homme et une jeune fille
jugés capables de faire des époux assortis: les trois quarts du
temps, une jeune fille "qui a été tenue soigneusement à l'abri de
toute promiscuité avec l'autre sexe," affirmait grand'mère, admet
très volontiers la formation d'un tendre sentiment entre elle et
le jeune homme qu'on lui permet d'aimer. "Et puis, l'amour...
l'amour!... le meilleur est celui qui peut demeurer le plus
modéré."
Je me garde bien d'insinuer que ma grand'mère ait eu tort,
du moins s'il s'agissait de sauvegarder le bon ordre et la
tranquillité de la vie, dans "les trois quarts des cas," et
peut-être même dans mon cas! Mais le fait était que, moi, la jeune
fille la mieux élevée, la plus docile élève du Sacré-Cœur,
j'étais bel et bien éprise d'un jeune homme qui ne m'avait pas été
présenté dans l'intention d'être pour moi un époux assorti. Et je
sentais bien que ce n'était point de ma faute, que je n'avais rien
fait pour me complaire en ce sentiment: un an durant, je l'avais
porté en moi sans le savoir!