Ma famille et les Vaufrenard montèrent dans le Clos; je courais
toujours, pour leur échapper et pour mettre sur le compte de
l'essoufflement le trouble que l'envie de pleurer avait dû
laisser sur ma figure. J'entendais de loin les exclamations de M.
Vaufrenard à propos de la beauté du printemps, et les compliments
qu'il ne se fatiguait pas d'adresser à ma grand'mère et à maman:
--Madame Coëffeteau, quelle vue!... Voilà Richelieu là-bas...
Vous avez de bons yeux, j'espère? et savez-vous qu'on aperçoit
jusqu'aux clochers de Loudun!...
Grand'mère n'était pourtant guère encourageante, car elle ne
se préoccupait, dans cet admirable endroit, que de l'état des
celliers négligés par le locataire.
--Mais que voulez-vous que je fasse de vos celliers, ma bonne
madame Coëffeteau, s'écriait M. Vaufrenard, puisque je n'ai pas
trois pièces de vin à y loger?
J'entendis grand-père qui confiait à Mme Vaufrenard:
--Ma femme échangerait toute la belle vue pour un placard de plus
dans la maison!...
Il exagérait un peu, pour faire sa cour aux Parisiens, mais
la vérité était que grand'mère, lorsqu'elle n'était pas en
coquetterie, n'appréciait à fond que les choses utilisables.
Pour la taquiner, M. Vaufrenard lui disait:
--Madame Coëffeteau, dès que je serai ici propriétaire, je fais
combler vos celliers!...
Ceci la piquait doublement, parce qu'il était en effet question
de vendre la maison et le Clos, pour payer les "légèretés" de mon
frère.
M. Vaufrenard offrait à maman d'acheter la petite propriété;
maman, qui ne pouvait plus faire autrement que de la vendre, y
eût bien consenti, mais vendre son bien, pour grand'mère, quelle
déchéance! et le vendre aux Vaufrenard, quel aveu de détresse à
ceux-là auxquels on l'eût voulu le mieux cacher!... Je surpris, à
la maison, plutôt que je ne connus, les conciliabules qui eurent
trait à cette affaire; à toute porte entre-bâillée, j'entendais
des "La dot de Madeleine... la malheureuse dot de Madeleine!..."
qui me frappèrent vivement, comme on le peut supposer. Ce n'était
pas que je fusse inquiète de ma "malheureuse dot," car, à cette
époque-là, d'abord je ne m'étais jamais arrêtée à la pensée du
mariage, et, en second lieu, le mariage, s'il m'apparaissait dans
un lointain brumeux, ne se laissait concevoir que sous l'aspect
d'un rêve de tendresse, d'un paradis à deux âmes perpétuellement
ravies, et entre lesquelles une question d'argent eût été vraiment
méprisable. Toute mon éducation, plus forte que les exemples
fournis, m'obligeait à cette conception idéale. Non, ma dot
m'importait peu, mais j'étais touchée du tourment qu'elle causait
à ma famille. Evidemment, pour solder les frasques de Paul,
c'était ma dot qu'on avait écornée, ou bien c'était elle qu'il
faudrait sacrifier.
Chacun était témoin que M. Vaufrenard insistait pour acheter,
et grand'mère se chargeait de le répéter à toute la ville, afin
de manifester sa résistance aux plus belles offres; elle était
si heureuse de savoir que l'on disait, à Chinon: "Vendre leur
propriété?... les Coëffeteau n'en sont pas là!..." Je crois même
qu'il dut intervenir un arrangement entre mes grands-parents
et maman, par lequel on faisait un échange: ils devenaient
propriétaires de la maison et du Clos, situés à Chinon même, et
maman acquérait une de leurs trois fermes, situées dans le canton
de Bourgueil, qu'elle pourrait mettre en vente sans trop de
bruit. Cette ferme, nommée la Blanchetière, fut en effet mise en
vente; mais lorsqu'il se présenta un acquéreur, un gros marchand
de biens très connu, qui entra à la maison, un jour de marché, les
souliers crottés et le verbe haut, on le mit quasiment à la porte:
Monsieur n'était pas là, Madame ne savait seulement pas de quoi
il s'agissait; quant à Mme Doré, que l'homme demandait, elle se
déclara incompétente et le renvoya chez le notaire. On ne revit
plus le marchand de biens. Mais, par les portes entre-bâillées,
j'entendais toujours: "La malheureuse dot de Madeleine!..."