XIII

Ma famille et les Vaufrenard montèrent dans le Clos; je courais

toujours, pour leur échapper et pour mettre sur le compte de

l'essoufflement le trouble que l'envie de pleurer avait dû

laisser sur ma figure. J'entendais de loin les exclamations de M.

Vaufrenard à propos de la beauté du printemps, et les compliments

qu'il ne se fatiguait pas d'adresser à ma grand'mère et à maman:

--Madame Coëffeteau, quelle vue!... Voilà Richelieu là-bas...

Vous avez de bons yeux, j'espère? et savez-vous qu'on aperçoit

jusqu'aux clochers de Loudun!...

Grand'mère n'était pourtant guère encourageante, car elle ne

se préoccupait, dans cet admirable endroit, que de l'état des

celliers négligés par le locataire.

--Mais que voulez-vous que je fasse de vos celliers, ma bonne

madame Coëffeteau, s'écriait M. Vaufrenard, puisque je n'ai pas

trois pièces de vin à y loger?

J'entendis grand-père qui confiait à Mme Vaufrenard:

--Ma femme échangerait toute la belle vue pour un placard de plus

dans la maison!...

Il exagérait un peu, pour faire sa cour aux Parisiens, mais

la vérité était que grand'mère, lorsqu'elle n'était pas en

coquetterie, n'appréciait à fond que les choses utilisables.

Pour la taquiner, M. Vaufrenard lui disait:

--Madame Coëffeteau, dès que je serai ici propriétaire, je fais

combler vos celliers!...

Ceci la piquait doublement, parce qu'il était en effet question

de vendre la maison et le Clos, pour payer les "légèretés" de mon

frère.

M. Vaufrenard offrait à maman d'acheter la petite propriété;

maman, qui ne pouvait plus faire autrement que de la vendre, y

eût bien consenti, mais vendre son bien, pour grand'mère, quelle

déchéance! et le vendre aux Vaufrenard, quel aveu de détresse à

ceux-là auxquels on l'eût voulu le mieux cacher!... Je surpris, à

la maison, plutôt que je ne connus, les conciliabules qui eurent

trait à cette affaire; à toute porte entre-bâillée, j'entendais

des "La dot de Madeleine... la malheureuse dot de Madeleine!..."

qui me frappèrent vivement, comme on le peut supposer. Ce n'était

pas que je fusse inquiète de ma "malheureuse dot," car, à cette

époque-là, d'abord je ne m'étais jamais arrêtée à la pensée du

mariage, et, en second lieu, le mariage, s'il m'apparaissait dans

un lointain brumeux, ne se laissait concevoir que sous l'aspect

d'un rêve de tendresse, d'un paradis à deux âmes perpétuellement

ravies, et entre lesquelles une question d'argent eût été vraiment

méprisable. Toute mon éducation, plus forte que les exemples

fournis, m'obligeait à cette conception idéale. Non, ma dot

m'importait peu, mais j'étais touchée du tourment qu'elle causait

à ma famille. Evidemment, pour solder les frasques de Paul,

c'était ma dot qu'on avait écornée, ou bien c'était elle qu'il

faudrait sacrifier.

Chacun était témoin que M. Vaufrenard insistait pour acheter,

et grand'mère se chargeait de le répéter à toute la ville, afin

de manifester sa résistance aux plus belles offres; elle était

si heureuse de savoir que l'on disait, à Chinon: "Vendre leur

propriété?... les Coëffeteau n'en sont pas là!..." Je crois même

qu'il dut intervenir un arrangement entre mes grands-parents

et maman, par lequel on faisait un échange: ils devenaient

propriétaires de la maison et du Clos, situés à Chinon même, et

maman acquérait une de leurs trois fermes, situées dans le canton

de Bourgueil, qu'elle pourrait mettre en vente sans trop de

bruit. Cette ferme, nommée la Blanchetière, fut en effet mise en

vente; mais lorsqu'il se présenta un acquéreur, un gros marchand

de biens très connu, qui entra à la maison, un jour de marché, les

souliers crottés et le verbe haut, on le mit quasiment à la porte:

Monsieur n'était pas là, Madame ne savait seulement pas de quoi

il s'agissait; quant à Mme Doré, que l'homme demandait, elle se

déclara incompétente et le renvoya chez le notaire. On ne revit

plus le marchand de biens. Mais, par les portes entre-bâillées,

j'entendais toujours: "La malheureuse dot de Madeleine!..."

La jeune fille bien élevée · 第 18 / 34 题