XII

La semaine de Pâques, nous quittions le couvent pour passer une

dizaine de jours en famille. Maman vint seule me prendre; elle,

ordinairement si placide, elle avait l'air tout décontenancé. Je

lui demandai pourquoi grand'mère ne l'avait pas accompagnée; elle

me dit qu'elle gardait la maison. "Eh bien! et grand-père?..."

Grand-père? il était à Paris.

--A Paris!...

--Oui, à Paris, pour ton frère.

Grand-père à Paris, pour Paul! Qu'avait-il dû se passer, seigneur

Dieu! Evidemment il ne s'agissait pas de maladie, car c'eût été

ces dames qui fussent parties. Je vis que maman ne voulait rien

me dire. Je m'exténuais à imaginer les horreurs qu'avait bien pu

commettre encore ce diable de Paul!

A la maison, la grand'mère aux abois; on fait à peine attention à

moi; on vit suspendu dans l'attente du télégraphiste, du facteur;

on attend des nouvelles de Paris; et tout cela en cachette de moi,

autant que possible, car je dois toujours ignorer qu'un jeune

homme peut se mal conduire. On ne pense pas que c'est m'indiquer

trop clairement que notre Paul a exécuté une frasque un peu raide.

Comme il faut bien m'avouer quelque chose, grand'mère me dit:

--Ton frère, mon enfant, a commis quelques légèretés.

Je demande s'il viendra tout de même en vacances. Grand'mère,

s'oubliant, s'écrie:

--Ah! mais non!

Au ton de ce "Ah! mais non!" je comprends que les "légèretés" ne

sont pas de celles qui s'envolent au premier coup de vent.

Et puis, tout à coup, le lundi de Pâques, à neuf heures du soir,

qui est-ce que nous voyons arriver, sans tambour ni trompette,

sans être annoncés même par un télégramme? Le grand-père avec Paul!

Grand brouhaha; exclamations; embarras sur l'attitude à prendre

vis-à-vis de Paul. Au milieu des "bonsoir," des "quelle surprise!"

des "qu'est-ce qu'il y a?" j'entends grand-père qui glisse à

l'oreille de ces dames:

--Tout est arrangé!

Mon Paul, lui, est assez gaillard; il n'a seulement pas l'air de

se douter qu'on ait pu s'agiter à cause de lui: on jurerait que

son grand-père a été au-devant de lui jusqu'à Paris pour lui faire

honneur. Il reste avec moi, pendant que grand'mère se précipite

dans une autre pièce, en entraînant son mari, afin d'apprendre de

lui comment "tout est arrangé."

Je dis à Paul:

--Eh bien! mon bonhomme, tu peux te flatter de faire ici un

grabuge!

Il hausse les épaules et sourit:

--Je te raconterai ça, ma petite.

Je ne me souciais pas d'entendre des histoires dans le genre de

celles de l'année dernière, et si l'on n'avait pas fait tant de

mystère de son aventure, je n'aurais pas tenu à la connaître;

mais j'étais très intriguée.

Ce ne fut pas à la maison qu'il put me la raconter, mais le

lendemain, chez les Vaufrenard qui, maintenant, venaient

s'installer à Chinon dès les premiers jours du printemps. Un

événement comme le voyage du grand-père à Paris, il fallait bien

qu'on l'éclaircît aux Vaufrenard! Aussi s'arrangea-t-on pour nous

inviter à aller nous promener au jardin, mon frère et moi, dès

qu'au salon la nécessité parut s'imposer de parler de ce voyage.

--Allez donc prendre l'air, mes petits; quand on sort de classe ou

des amphithéâtres de l'Ecole de Droit, il ne faut pas perdre une

minute de ses vacances.

Il en résulta que l'affaire fut contée en même temps dans deux

endroits: dans le salon au parquet piqué et sur la terrasse, à

l'un de mes balcons, où j'avais tant rêvassé étant petite.

Le temps était beau; le soleil, déjà chaud, faisait bruire toute

la terre de bourdonnements de mouches et d'abeilles. L'immense

vallée était encore un paysage d'hiver; mais au-dessous de

nous, dans les vergers étagés, les cerisiers, les amandiers,

les poiriers, les pommiers et les pêchers étaient en fleurs.

Cela formait un de ces tableaux jeunes et frais, qui semblent

représenter le début de quelque chose qui va s'amplifier et

s'embellir, mais qui est plus charmant dans son commencement, de

ces tableaux qui, pour moi, ont toujours eu l'air de chanter une

marche nuptiale.

Je dis à Paul:

--Comme c'est joli! sens-tu comme ça sent?...

Mais Paul était peu sensible à ces choses. Et voilà qu'il se met

tout à coup à me raconter son affaire, parce qu'il en était encore

tout saturé, ayant été très ennuyé un moment, puis béatement

stupéfait que ça se soit "arrangé."

Depuis que Paul était un peu à court d'argent, à la suite de

ses fameuses folies, il recherchait des plaisirs innocents,

disait-il, et, en même temps, à bon compte. C'est dans ce dessein

qu'il s'était procuré une invitation à un certain bal donné dans

une salle de restaurant, au Palais Royal, par une société de

prévoyance dont faisait partie tout un monde de petits bourgeois

et employés. Là, mon Paul dansait, plusieurs fois durant la

soirée, avec une petite jeune fille blonde qui était jolie comme

un ange et se nommait Juliette. Elle était si jolie, si bonne

danseuse et si agréable qu'il n'en invitait presque aucune autre

et faisait connaissance avec la maman, une jeune veuve très comme

il faut. On se plaisait évidemment de part et d'autre et on se

donnait rendez-vous au prochain bal d'une autre société, qui avait

lieu huit jours après, car il paraît que tout ce petit monde, qui

n'a pas les moyens de recevoir, trouve à danser continuellement

et presque sans bourse délier. Au second bal, encore dans un

restaurant appelé "la terrasse Jouffroy," si je me souviens

bien, l'idylle se resserrait, et la maman acceptait que Paul les

reconduisît, elle et sa fille, en voiture, jusque chez elles,

car il pleuvait, c'était le petit matin, et les "sapins" étaient

rares; d'ailleurs, n'habitaient-elles pas le même quartier que

lui? Sous son parapluie, abritant Juliette et sa maman, Paul

faisait cette fois connaissance avec la devanture du magasin de

modes, rue du Cherche-Midi, et on lui indiquait les fenêtres du

petit entresol qu'on habitait au-dessus: "Vous voyez, monsieur

Paul, c'est là..." Paul, sachant que "c'était-là," à présent,

venait leur souhaiter le bonjour entre deux bals, puis sans qu'il

fût question d'aucun bal, puis plus souvent encore, puis presque

tous les jours.

Je faisais observer à Paul:

--Mais, voyons, Paul, tu savais bien que tu ne pouvais pas épouser

cette jeune fille!...

--Que tu es bête! me disait Paul.

Et il continuait à raconter son histoire, non pour moi, car il me

jugeait vraiment stupide, mais pour le plaisir de la raconter.

Moi, je commençais à m'intéresser à cette petite Juliette. Ce

n'était pas la première histoire d'amour que j'entendais, car,

malgré les précautions de grand'mère, des histoires d'amour, on en

entend à tout âge, perpétuellement et en tout lieu; mais c'était

la première fois qu'une d'elles me paraissait vivre tout près de

moi, et me touchait, je ne sais pas pourquoi. J'avais les deux

coudes appuyés sur le fer du balcon, les lèvres pressées contre le

dos de ma main, et je regardais la citerne du père Sablonneau, ce

grand œil de bête où toute mon enfance s'était mirée...

Le récit de Paul n'était guère poétique: il me transportait dans

un magasin de modes de la rue du Cherche-Midi où l'on voyait

Juliette et sa maman confectionnant du matin au soir, et le soir

jusqu'à onze heures ou minuit, des chapeaux, où un petit escalier

en tire-bouchon montait à l'entresol, c'est-à-dire à l'unique

chambre de la modiste et de sa fille, une chambre de la forme et

de la dimension d'une boîte à cigares, affirmait mon frère, et

meublée d'un seul lit. Là dedans, ce grand gosse de Paul s'amusait

à taquiner la mère et la fille avec des plumes, et à se coiffer

lui-même de chapeaux de femmes dans l'arrière-boutique, ou bien

à répondre comme un employé sérieux aux clientes. Il devait

être si gentil, il avait si bonne mine, il s'amusait de si bon

cœur, que ni la modiste n'osait le mettre à la porte, ni la

clientèle se fâcher. On le faisait passer pour un "cousin" qui

faisait ses études. Un cousin!... Cela me rappelait ma fameuse

affaire du couvent... La petite Juliette avait joué avec un

cousin, elle; quel effet cela lui devait-il produire? D'après

Paul, cela ne semblait tourmenter personne; cependant, il disait

qu'au bout de quelque temps Juliette n'avait plus le goût d'aller

au bal, et que la maman, qui, au contraire, aimait follement

danser et se distraire, lui faisait des scènes, des scènes que

Juliette racontait à son cher "cousin." Pour raconter ces scènes,

on se faufilait dans l'arrière-boutique, dans la cuisine, ou

l'on grimpait, sous prétexte de jouer, par le tire-bouchon, à

l'entresol.

Il me semblait que cette jolie petite Juliette aimait Paul, et que

lui ne pouvait faire autrement que de l'aimer aussi, et je les

suivais à cet entresol où, certainement, ils s'embrassaient...

Je regardais toujours l'œil de la citerne, morne et profond,

par lequel ma vie un peu mélancolique, mon enfance, mes malheurs

de famille, mon couvent me regardaient comme des portraits dont

la sombre prunelle ne vous quitte pas; mon cœur se serrait...

Je suivais ces deux grands enfants jolis qui s'aimaient, qui

s'embrassaient... Pourquoi me mêlais-je à cette affaire? Pourquoi

l'œil de la citerne du père Sablonneau se mettait-il à

signifier des choses?... Le récit de mon frère était gai; le

printemps, autour de nous, était frais et charmant, et cependant,

de la citerne montait pour moi je ne sais quelle tristesse

inexprimable...

Paul racontait aussi des parties, le dimanche, à Clamart,

à Meudon: on s'en allait avec des boîtes de sardines et du

saucisson; et alors se joignait à eux un "parent" de la modiste,

un homme d'un certain âge, un peu bedonnant, bon garçon, qui

était capitaine de recrutement, et sur qui Paul comptait

justement beaucoup pour lui faire adoucir la période de deux

mois qu'il allait bientôt accomplir... Les bois, la dînette sur

l'herbe,--fût-ce avec le capitaine,--le jeu de cache-cache, le

retour à la nuit!... tout cela bouleversait les notions que

j'avais des choses: une vie si dépourvue de préjugés, si libre,

c'était effarant pour moi; mais cela ne me scandalisait pas

profondément, parce qu'un seul point m'absorbait, c'était que Paul

et cette petite Juliette s'aimaient...

Je dis à Paul:

--Après tout, pourquoi n'aurais-tu pas épousé cette petite?

Il se mit encore à rire et répéta:

--Que tu es bête, ma pauvre sœur!

Mais, tout à coup, l'histoire se gâtait.

--Voilà-t-il pas, s'écriait Paul, que la "maternelle" se met à se

méfier de moi et de la petite, et qu'on s'avise de m'espionner, et

que je rencontre deux fois de suite le capitaine à ma porte; tant

et si bien qu'un beau jour, pan!... qu'est-ce qui arrive? Juliette

est pincée sortant de chez moi... Chahut!...

--Comment! elle allait chez toi?

Il hausse les épaules, sans me répondre, et continue à me mimer

plutôt qu'à me raconter le "chahut" dans le magasin de modes,

la visite solennelle de la mère, la lettre écrite par elle à la

famille, enfin, un scandale épouvantable, qui motivait le voyage

du grand-père à Paris, et il disait:

--Tout ça, c'est la faute au capitaine!...

--Un peu la tienne aussi, mon garçon, tu avoueras!... Mais enfin,

c'est arrangé, dit-on: qu'est-ce qui est arrangé? comment ces

choses-là s'arrangent-elles?

Paul n'en savait rien. Il s'en fichait pas mal.

--Mais, la petite?...

--Oh! je la reverrai, n'aie pas peur!

--Comme elle doit avoir du chagrin!

Il me laissa là-dessus et s'en alla en sifflotant, un peu plus

loin, au-dessus du père Sablonneau. Sablonneau, qui bêchait sa

vigne, suspendit son "pic" en reconnaissant mon frère, et il lui

demanda si "dans ce Paris" il n'avait point vu Gambetta. Le père

Sablonneau était toujours agent électoral comme du temps de mon

père, mais à présent, il tournait au rouge.

Les moineaux piaillaient dans les noisetiers; par instants,

l'odeur de la terre remuée venait jusqu'à moi, mêlée au parfum

si délicat des arbres fruitiers en fleurs; je continuais à me

mordre le dessus de la main, appuyée sur le fer du balcon, et je

regardais un insecte tombé dans la citerne et qui, soutenu à la

surface de l'eau, agitait, agitait désespérément une quantité de

pattes au milieu des conferves.

Des paroles ou des bruits entendus, et qui nous ont pénétrés,

peut-être à notre insu, remuent en nous un monde ignoré de

nous-mêmes. Ce n'est que plus tard que j'ai su pourquoi j'avais

eu, à ce moment, si grande envie de pleurer. Cela montait,

montait, cela allait éclater; je n'eus que le temps de m'enfuir

à toutes jambes dans le Clos. La famille sortait du salon;

on m'appela: "Madeleine!... Madeleine!..." Je criais sans me

retourner: "Qui m'aime me suive!..." et je grimpais, quatre à

quatre, les marches de l'escalier de bois, en déchirant des fils

d'araignée. Je sentais qu'on disait derrière moi: "Est-elle encore

enfant, pour son âge!..."

La jeune fille bien élevée · 第 17 / 34 题