La semaine de Pâques, nous quittions le couvent pour passer une
dizaine de jours en famille. Maman vint seule me prendre; elle,
ordinairement si placide, elle avait l'air tout décontenancé. Je
lui demandai pourquoi grand'mère ne l'avait pas accompagnée; elle
me dit qu'elle gardait la maison. "Eh bien! et grand-père?..."
Grand-père? il était à Paris.
--A Paris!...
--Oui, à Paris, pour ton frère.
Grand-père à Paris, pour Paul! Qu'avait-il dû se passer, seigneur
Dieu! Evidemment il ne s'agissait pas de maladie, car c'eût été
ces dames qui fussent parties. Je vis que maman ne voulait rien
me dire. Je m'exténuais à imaginer les horreurs qu'avait bien pu
commettre encore ce diable de Paul!
A la maison, la grand'mère aux abois; on fait à peine attention à
moi; on vit suspendu dans l'attente du télégraphiste, du facteur;
on attend des nouvelles de Paris; et tout cela en cachette de moi,
autant que possible, car je dois toujours ignorer qu'un jeune
homme peut se mal conduire. On ne pense pas que c'est m'indiquer
trop clairement que notre Paul a exécuté une frasque un peu raide.
Comme il faut bien m'avouer quelque chose, grand'mère me dit:
--Ton frère, mon enfant, a commis quelques légèretés.
Je demande s'il viendra tout de même en vacances. Grand'mère,
s'oubliant, s'écrie:
--Ah! mais non!
Au ton de ce "Ah! mais non!" je comprends que les "légèretés" ne
sont pas de celles qui s'envolent au premier coup de vent.
Et puis, tout à coup, le lundi de Pâques, à neuf heures du soir,
qui est-ce que nous voyons arriver, sans tambour ni trompette,
sans être annoncés même par un télégramme? Le grand-père avec Paul!
Grand brouhaha; exclamations; embarras sur l'attitude à prendre
vis-à-vis de Paul. Au milieu des "bonsoir," des "quelle surprise!"
des "qu'est-ce qu'il y a?" j'entends grand-père qui glisse à
l'oreille de ces dames:
--Tout est arrangé!
Mon Paul, lui, est assez gaillard; il n'a seulement pas l'air de
se douter qu'on ait pu s'agiter à cause de lui: on jurerait que
son grand-père a été au-devant de lui jusqu'à Paris pour lui faire
honneur. Il reste avec moi, pendant que grand'mère se précipite
dans une autre pièce, en entraînant son mari, afin d'apprendre de
lui comment "tout est arrangé."
Je dis à Paul:
--Eh bien! mon bonhomme, tu peux te flatter de faire ici un
grabuge!
Il hausse les épaules et sourit:
--Je te raconterai ça, ma petite.
Je ne me souciais pas d'entendre des histoires dans le genre de
celles de l'année dernière, et si l'on n'avait pas fait tant de
mystère de son aventure, je n'aurais pas tenu à la connaître;
mais j'étais très intriguée.
Ce ne fut pas à la maison qu'il put me la raconter, mais le
lendemain, chez les Vaufrenard qui, maintenant, venaient
s'installer à Chinon dès les premiers jours du printemps. Un
événement comme le voyage du grand-père à Paris, il fallait bien
qu'on l'éclaircît aux Vaufrenard! Aussi s'arrangea-t-on pour nous
inviter à aller nous promener au jardin, mon frère et moi, dès
qu'au salon la nécessité parut s'imposer de parler de ce voyage.
--Allez donc prendre l'air, mes petits; quand on sort de classe ou
des amphithéâtres de l'Ecole de Droit, il ne faut pas perdre une
minute de ses vacances.
Il en résulta que l'affaire fut contée en même temps dans deux
endroits: dans le salon au parquet piqué et sur la terrasse, à
l'un de mes balcons, où j'avais tant rêvassé étant petite.
Le temps était beau; le soleil, déjà chaud, faisait bruire toute
la terre de bourdonnements de mouches et d'abeilles. L'immense
vallée était encore un paysage d'hiver; mais au-dessous de
nous, dans les vergers étagés, les cerisiers, les amandiers,
les poiriers, les pommiers et les pêchers étaient en fleurs.
Cela formait un de ces tableaux jeunes et frais, qui semblent
représenter le début de quelque chose qui va s'amplifier et
s'embellir, mais qui est plus charmant dans son commencement, de
ces tableaux qui, pour moi, ont toujours eu l'air de chanter une
marche nuptiale.
Je dis à Paul:
--Comme c'est joli! sens-tu comme ça sent?...
Mais Paul était peu sensible à ces choses. Et voilà qu'il se met
tout à coup à me raconter son affaire, parce qu'il en était encore
tout saturé, ayant été très ennuyé un moment, puis béatement
stupéfait que ça se soit "arrangé."
Depuis que Paul était un peu à court d'argent, à la suite de
ses fameuses folies, il recherchait des plaisirs innocents,
disait-il, et, en même temps, à bon compte. C'est dans ce dessein
qu'il s'était procuré une invitation à un certain bal donné dans
une salle de restaurant, au Palais Royal, par une société de
prévoyance dont faisait partie tout un monde de petits bourgeois
et employés. Là, mon Paul dansait, plusieurs fois durant la
soirée, avec une petite jeune fille blonde qui était jolie comme
un ange et se nommait Juliette. Elle était si jolie, si bonne
danseuse et si agréable qu'il n'en invitait presque aucune autre
et faisait connaissance avec la maman, une jeune veuve très comme
il faut. On se plaisait évidemment de part et d'autre et on se
donnait rendez-vous au prochain bal d'une autre société, qui avait
lieu huit jours après, car il paraît que tout ce petit monde, qui
n'a pas les moyens de recevoir, trouve à danser continuellement
et presque sans bourse délier. Au second bal, encore dans un
restaurant appelé "la terrasse Jouffroy," si je me souviens
bien, l'idylle se resserrait, et la maman acceptait que Paul les
reconduisît, elle et sa fille, en voiture, jusque chez elles,
car il pleuvait, c'était le petit matin, et les "sapins" étaient
rares; d'ailleurs, n'habitaient-elles pas le même quartier que
lui? Sous son parapluie, abritant Juliette et sa maman, Paul
faisait cette fois connaissance avec la devanture du magasin de
modes, rue du Cherche-Midi, et on lui indiquait les fenêtres du
petit entresol qu'on habitait au-dessus: "Vous voyez, monsieur
Paul, c'est là..." Paul, sachant que "c'était-là," à présent,
venait leur souhaiter le bonjour entre deux bals, puis sans qu'il
fût question d'aucun bal, puis plus souvent encore, puis presque
tous les jours.
Je faisais observer à Paul:
--Mais, voyons, Paul, tu savais bien que tu ne pouvais pas épouser
cette jeune fille!...
--Que tu es bête! me disait Paul.
Et il continuait à raconter son histoire, non pour moi, car il me
jugeait vraiment stupide, mais pour le plaisir de la raconter.
Moi, je commençais à m'intéresser à cette petite Juliette. Ce
n'était pas la première histoire d'amour que j'entendais, car,
malgré les précautions de grand'mère, des histoires d'amour, on en
entend à tout âge, perpétuellement et en tout lieu; mais c'était
la première fois qu'une d'elles me paraissait vivre tout près de
moi, et me touchait, je ne sais pas pourquoi. J'avais les deux
coudes appuyés sur le fer du balcon, les lèvres pressées contre le
dos de ma main, et je regardais la citerne du père Sablonneau, ce
grand œil de bête où toute mon enfance s'était mirée...
Le récit de Paul n'était guère poétique: il me transportait dans
un magasin de modes de la rue du Cherche-Midi où l'on voyait
Juliette et sa maman confectionnant du matin au soir, et le soir
jusqu'à onze heures ou minuit, des chapeaux, où un petit escalier
en tire-bouchon montait à l'entresol, c'est-à-dire à l'unique
chambre de la modiste et de sa fille, une chambre de la forme et
de la dimension d'une boîte à cigares, affirmait mon frère, et
meublée d'un seul lit. Là dedans, ce grand gosse de Paul s'amusait
à taquiner la mère et la fille avec des plumes, et à se coiffer
lui-même de chapeaux de femmes dans l'arrière-boutique, ou bien
à répondre comme un employé sérieux aux clientes. Il devait
être si gentil, il avait si bonne mine, il s'amusait de si bon
cœur, que ni la modiste n'osait le mettre à la porte, ni la
clientèle se fâcher. On le faisait passer pour un "cousin" qui
faisait ses études. Un cousin!... Cela me rappelait ma fameuse
affaire du couvent... La petite Juliette avait joué avec un
cousin, elle; quel effet cela lui devait-il produire? D'après
Paul, cela ne semblait tourmenter personne; cependant, il disait
qu'au bout de quelque temps Juliette n'avait plus le goût d'aller
au bal, et que la maman, qui, au contraire, aimait follement
danser et se distraire, lui faisait des scènes, des scènes que
Juliette racontait à son cher "cousin." Pour raconter ces scènes,
on se faufilait dans l'arrière-boutique, dans la cuisine, ou
l'on grimpait, sous prétexte de jouer, par le tire-bouchon, à
l'entresol.
Il me semblait que cette jolie petite Juliette aimait Paul, et que
lui ne pouvait faire autrement que de l'aimer aussi, et je les
suivais à cet entresol où, certainement, ils s'embrassaient...
Je regardais toujours l'œil de la citerne, morne et profond,
par lequel ma vie un peu mélancolique, mon enfance, mes malheurs
de famille, mon couvent me regardaient comme des portraits dont
la sombre prunelle ne vous quitte pas; mon cœur se serrait...
Je suivais ces deux grands enfants jolis qui s'aimaient, qui
s'embrassaient... Pourquoi me mêlais-je à cette affaire? Pourquoi
l'œil de la citerne du père Sablonneau se mettait-il à
signifier des choses?... Le récit de mon frère était gai; le
printemps, autour de nous, était frais et charmant, et cependant,
de la citerne montait pour moi je ne sais quelle tristesse
inexprimable...
Paul racontait aussi des parties, le dimanche, à Clamart,
à Meudon: on s'en allait avec des boîtes de sardines et du
saucisson; et alors se joignait à eux un "parent" de la modiste,
un homme d'un certain âge, un peu bedonnant, bon garçon, qui
était capitaine de recrutement, et sur qui Paul comptait
justement beaucoup pour lui faire adoucir la période de deux
mois qu'il allait bientôt accomplir... Les bois, la dînette sur
l'herbe,--fût-ce avec le capitaine,--le jeu de cache-cache, le
retour à la nuit!... tout cela bouleversait les notions que
j'avais des choses: une vie si dépourvue de préjugés, si libre,
c'était effarant pour moi; mais cela ne me scandalisait pas
profondément, parce qu'un seul point m'absorbait, c'était que Paul
et cette petite Juliette s'aimaient...
Je dis à Paul:
--Après tout, pourquoi n'aurais-tu pas épousé cette petite?
Il se mit encore à rire et répéta:
--Que tu es bête, ma pauvre sœur!
Mais, tout à coup, l'histoire se gâtait.
--Voilà-t-il pas, s'écriait Paul, que la "maternelle" se met à se
méfier de moi et de la petite, et qu'on s'avise de m'espionner, et
que je rencontre deux fois de suite le capitaine à ma porte; tant
et si bien qu'un beau jour, pan!... qu'est-ce qui arrive? Juliette
est pincée sortant de chez moi... Chahut!...
--Comment! elle allait chez toi?
Il hausse les épaules, sans me répondre, et continue à me mimer
plutôt qu'à me raconter le "chahut" dans le magasin de modes,
la visite solennelle de la mère, la lettre écrite par elle à la
famille, enfin, un scandale épouvantable, qui motivait le voyage
du grand-père à Paris, et il disait:
--Tout ça, c'est la faute au capitaine!...
--Un peu la tienne aussi, mon garçon, tu avoueras!... Mais enfin,
c'est arrangé, dit-on: qu'est-ce qui est arrangé? comment ces
choses-là s'arrangent-elles?
Paul n'en savait rien. Il s'en fichait pas mal.
--Mais, la petite?...
--Oh! je la reverrai, n'aie pas peur!
--Comme elle doit avoir du chagrin!
Il me laissa là-dessus et s'en alla en sifflotant, un peu plus
loin, au-dessus du père Sablonneau. Sablonneau, qui bêchait sa
vigne, suspendit son "pic" en reconnaissant mon frère, et il lui
demanda si "dans ce Paris" il n'avait point vu Gambetta. Le père
Sablonneau était toujours agent électoral comme du temps de mon
père, mais à présent, il tournait au rouge.
Les moineaux piaillaient dans les noisetiers; par instants,
l'odeur de la terre remuée venait jusqu'à moi, mêlée au parfum
si délicat des arbres fruitiers en fleurs; je continuais à me
mordre le dessus de la main, appuyée sur le fer du balcon, et je
regardais un insecte tombé dans la citerne et qui, soutenu à la
surface de l'eau, agitait, agitait désespérément une quantité de
pattes au milieu des conferves.
Des paroles ou des bruits entendus, et qui nous ont pénétrés,
peut-être à notre insu, remuent en nous un monde ignoré de
nous-mêmes. Ce n'est que plus tard que j'ai su pourquoi j'avais
eu, à ce moment, si grande envie de pleurer. Cela montait,
montait, cela allait éclater; je n'eus que le temps de m'enfuir
à toutes jambes dans le Clos. La famille sortait du salon;
on m'appela: "Madeleine!... Madeleine!..." Je criais sans me
retourner: "Qui m'aime me suive!..." et je grimpais, quatre à
quatre, les marches de l'escalier de bois, en déchirant des fils
d'araignée. Je sentais qu'on disait derrière moi: "Est-elle encore
enfant, pour son âge!..."