XI

M. Topfer n'était pas encore arrivé d'Angers. Moi qui avais eu si

peur de l'avoir manqué! Mais ne point le voir me fut une grande

déception. Je sus qu'il avait eu une forte attaque de goutte et

qu'il achevait une saison à Contrexéville. Ce ne fut donc qu'à

M. Vaufrenard que je pus montrer mon "talent." On me fit jouer

un peu; presque tout le monde me complimenta, mais non pas M.

Vaufrenard. Je pensais: "Je suis sûre qu'il n'ose pas se prononcer

en l'absence de M. Topfer, oh! le lâche!..." On me pria de me

mettre au piano une seconde fois; il y avait bien une vingtaine de

personnes dans le salon; elles me firent un vrai petit succès; un

grand jeune homme, qui me tournait les pages et que je voyais ce

jour-là pour la première fois, me dit d'une voix émue:

--Oh! mademoiselle, vous ne pouvez vous imaginer le plaisir que

vous nous avez fait!...

Ah! bien, c'est moi qui fus émue, je vous prie de le croire!

C'était le premier compliment qu'on me décochait à bout portant!

Mais le satané M. Vaufrenard ne desserra pas les lèvres. A notre

départ, seulement, en m'embrassant sur le front, comme lorsque

j'étais enfant, il me dit:

--Eh bien! mougeasson! tu reviendras demain matin, j'espère, te

faire un peu frotter les oreilles?...

Je revins le lendemain matin pour m'entendre dire que j'avais joué

comme un sabot et me le voir démontrer.

--N'en crois pas tous ces ignares, ma pauvre gamine, ils ne savent

seulement pas discerner une note fausse!...

Ça, c'était clairement injuste, par exemple! car il y avait là, la

veille, deux dames, excellentes musiciennes, sans compter le jeune

homme qui me tournait les pages.

Mais je ne tardai pas à découvrir ce que voulait M. Vaufrenard: il

voulait étonner son ami Topfer, et pour étonner Topfer, il fallait

jouer autrement la _Courante_ de Rameau ou la _Polonaise_ de

Chopin, que je ne l'avais fait la veille. Pendant douze jours, il

me fit travailler à obtenir ce résultat. M. Topfer enfin arriva,

et il ne fut pas étonné. Mais, cette fois, c'était M. Vaufrenard

qui n'était pas content, car son amour-propre était intervenu dans

l'affaire, et pour douze jours de ses leçons personnelles, à lui,

il voulait absolument que je fusse remarquable. Il prenait son ami

à partie:

--Comment! tu ne trouves pas!... mais écoute-la dans cette phrase,

sacrebleu!...

M. Topfer ne bronchait pas; il me faisait recommencer et

recommencer encore, avec ses indications, ses nuances. Puis tout

à coup, après m'avoir tourmentée, il avait l'air excessivement

mécontent, ou de moi, ou de lui-même, et s'écriait:

--Eh bien! jouez-moi ça comme vous l'entendez!...

Habituée à une grande docilité, je ne vis heureusement pas de

malice dans son injonction inaccoutumée, et je jouai comme j'avais

envie de jouer. Il me remercia froidement, l'hypocrite! et ne sut

que me recommander de ne pas manquer de venir le lendemain. Il

était tard, je m'en souviens; je déguerpis dare dare en roulant ma

musique, mais j'eus le temps d'entendre, derrière la portière en

tapisserie qui fermait le salon, M. Topfer qui disait:

--Tempérament du diable, la drôlesse!...

Si j'étais contente! si je me rengorgeais, en grimpant l'allée

sous bois, puis en descendant la petite rue torride où il n'y

avait, à cette heure-là, plus d'ombre!

Alors, seulement alors,--pour quelles raisons infiniment

subtiles,--je me crus le droit de penser que le grand jeune homme

qui m'avait tourné les pages, un dimanche, et qui m'avait adressé

un compliment si ému, _primo_, devait être sincère; _secundo_,

pouvait n'être pas un imbécile.

Que les choses sont étranges! Le souvenir de ce garçon ne

m'avait pas du tout agitée et je n'avais même pas été tentée de

me représenter sa personne physique qui ne me laissait aucune

impression, ni de retrouver seulement son nom. Ce garçon était

lié à mon petit amour-propre de pianiste; c'était son compliment,

de ton si convaincu, qui m'avait retenue un peu; et voilà qu'à

présent, et parce que je venais de découvrir que mes deux

maîtres me trouvaient des qualités, voilà que dans une minute

d'exaltation, sous le plein soleil de midi, dans la rue, je ne pus

me retenir de dire à ma vieille bonne:

--Tu sais, Françoise, il y a un jeune homme qui m'a fait un de ces

compliments, l'autre jour!...

Françoise s'arrêta du coup, et comme si elle eût été soudain

pétrifiée:

--Un jeune homme, mademoiselle!... et qui ça, donc?

--Ma foi, je ne sais seulement pas son nom.

Je dus la tranquilliser, car elle allait croire que l'on m'avait

manqué de respect dans la rue.

--Oh! n'aie pas peur: c'est chez M. Vaufrenard, un jeune homme qui

me tournait les pages!

Elle me regarda, l'excellente vieille femme, d'une façon

inexprimable et dont je ne compris pas, dans l'instant, tout le

sens; mais sa figure m'est demeurée présente parce que j'y ai

songé bien souvent depuis; il y avait, dans son vieux visage

tanné et ridé, un mélange d'angoisse solennelle et de bonheur, de

surprise et de résignation; enfin on eût dit qu'elle assistait

soudainement, au tournant de la rue, à un événement qu'on

pouvait pressentir, mais qui était encore inattendu, et dont les

conséquences devaient être incalculables.

--L'avez-vous dit à Madame, au moins? s'écria-t-elle.

--Mais pour quoi faire?... ça n'a pas d'importance, voyons! Tu es

là qui fais une tête!...

--Moi, à votre place, je le dirais à Madame.

"Madame," pour Françoise, comme pour tous, c'était ma grand'mère.

Je n'avais pas envie du tout d'entretenir grand'mère d'une

niaiserie que je regrettais déjà d'avoir confiée à Françoise.

Voilà comme je comprenais, à cette époque, que l'on fît des

confidences: ou bien à la première venue, parce qu'on ne sait

pas comment elle va les prendre, et qu'il y a là quelque chose

d'inconnu, d'amusant, comme un jeu de hasard; ou bien à quelqu'un

comme Mme du Cange, qui comprend tout, et mieux que vous ne feriez

vous-même. Mais ma grand'mère, quel que fût le respect que je

professais pour elle, était bien la dernière personne à saisir

les complications du moindre tourment de l'esprit; quant à maman,

elle n'avait jamais osé avoir une opinion sur quoi que ce fût. Et,

après tout, moi, j'étais bien tranquille; ce n'étaient que les

grands airs de Françoise qui contribuaient à me faire croire qu'il

se passait quelque chose d'anormal.

Pourtant, je dus finir par conter la chose; mais voici pourquoi:

c'est que j'avais espéré retrouver ce jeune homme chez les

Vaufrenard, le dimanche suivant, et qu'il n'y vint pas. Pour rien

au monde je ne me fusse permis de dire: "Tiens! ce jeune homme qui

m'a tourné les pages, dimanche dernier... il ne vient pas!..." Ah!

bien, c'en eût été, une affaire! Mais de retour à la maison, je

dis à grand'mère qui me parlait de mon piano:

--Ce qu'il y avait d'agaçant tantôt, c'est que Mme Pallu, qui me

tournait les pages, laisse traîner la dentelle de sa manche sur

la partition: j'ai un trou dans ma lecture, d'au moins quatre ou

cinq mesures...

A quoi ma grand'mère répliqua elle-même, ce qui me parut

providentiel:

--Qui donc te tournait les pages l'autre dimanche?

--Un grand jeune homme qui, ma foi! m'a adressé un fort joli

compliment...

Glissée comme cela et en manière de réponse, seulement, la petite

chose passa comme lettre à la poste... mais, en glissant, me

fit plaisir. J'étais à contre-jour, heureusement, car je rougis

jusqu'aux oreilles!...

--Ah! dit ma grand'mère, je me souviens: c'est un ami des Jarcy,

qui est venu avec eux de la Vaubyessart... Comment s'appelle-t-il

donc?

J'esquissai un geste d'ignorance et d'indifférence.

Personne ne se rappelait le nom de ce jeune homme. Ce très léger

incident en demeura là, momentanément, et n'eut pas d'autre suite

immédiate que de m'accrocher aux Jarcy qui venaient à Chinon et

chez les Vaufrenard, environ un dimanche sur deux. Je ne croyais

pas du tout, je l'avoue franchement, m'intéresser d'une façon

particulière au jeune homme qui m'avait tourné les pages, mais ma

curiosité était piquée, et je m'imaginais ne désirer que savoir

son nom.

Malheureusement, les Jarcy n'avaient pas d'enfants avec qui

j'eusse pu parler aisément, et formaient un couple d'une

cinquantaine d'années, à l'abord assez froid; je les connaissais

peu, en somme; qu'on juge si j'étais embarrassée pour aller leur

demander le nom du jeune homme qui m'avait tourné les pages!

Mais je m'approchais d'eux, je ramassais les bribes de leurs

paroles: ne laisseraient-ils pas tomber, par hasard, celle que

je souhaitais? Ce fut un fait exprès: personne, du moins en ma

présence, ne s'avisa de s'informer du jeune homme. Ah çà! il était

donc bien ordinaire, bien quelconque, pour avoir laissé si peu de

traces dans une petite réunion!... Croira-t-on que j'en voulais à

ces gens de ne l'avoir pas remarqué, de n'avoir pas gardé de lui

quelque souvenir!... Et je songeais, en même temps, à part moi,

que moi-même, je ne savais pas comment il était fait, s'il était

joli ou laid, et que je n'avais retenu de lui que le compliment

qu'il m'avait adressé et le ton qu'il y avait mis.

Telles étaient ma timidité, mon habitude de contrainte et la

terreur qu'une jeune fille élevée comme je l'étais a de se

compromettre, que je rentrai au couvent sans avoir appris ce

que je voulais. J'ensevelis en moi ce dépit. Encore une fois,

je croyais bien que cela n'était rien qu'une assez mesquine

curiosité non satisfaite: je me moquais de moi-même, et, dans le

train qui me ramenait vers le pensionnat, je faisais la réflexion

que ce n'était pas trop tôt que j'eusse à m'occuper de choses

sérieuses, car n'allais-je pas "dans le monde" devenir maniaque et

ridicule?...

Le couvent, en effet, s'empara de moi de nouveau, et si bien, que

j'oubliai ces petites choses. Ce devait être mon avant-dernière

année; j'étais tout à fait dans les "grandes;" ma sagesse me

valait des emplois nombreux; j'avais fort à faire. En outre, je

fus saisie, la troisième semaine qui suivit la rentrée, après les

habituelles secousses de la retraite, d'une crise de dévotion!

oh! mais, sans comparaison possible avec ce que j'avais éprouvé

jusque-là.

Mme du Cange, qui prenait chacune de nous en particulier, une fois

par semaine, m'arrêta sous la charmille, et me dit:

--Mon enfant, si quelque fait insolite s'était passé, pendant les

dernières vacances, est-ce que vous ne me le confieriez pas?

Je protestai, sans comprendre en aucune façon. Ma confiance en

elle n'était-elle pas toujours la même? Et très sincèrement, je

me demandais: "Que se serait-il passé ces vacances dernières?"

Elle me dit:

--Il y a quelque chose de changé en vous, mon enfant...

--Mais non, madame, je vous jure!

--Il y a quelque chose... cherchez!... Voyons! cherchons ensemble:

n'auriez-vous pas gardé de ces vacances quelque souvenir, agréable

ou douloureux, mais tenace, et qui se loge dans un coin de notre

âme, comme une parole frappante qu'on ne peut plus oublier et qui

suscite sans cesse des pensées autour d'elle?

--Mais, non, madame!

--Vous n'avez contracté aucune amitié nouvelle?

--Mais, non, madame...

--Point de nouveaux chagrins de famille?... Je sais, ma chère

enfant, que la grande perte que vous avez subie a laissé en votre

excellent cœur une blessure profonde; cependant, il faut se

résigner à la volonté de Dieu. Il faut aussi avoir confiance en sa

miséricorde: vous n'êtes pas tourmentée du sort de l'âme de votre

digne père?...

--Oh! non, madame.

Elle me regarda, alors, de tout son charmant visage:

--Et notre petite conscience, notre petite conscience de cristal,

vous savez, si pure, qu'une goutte d'eau y fait tache, elle ne

nous reproche rien, rien?... Il n'y aurait pas en elle un secret

que vous aimeriez mieux confier à Dieu qu'à moi?

J'étais très embarrassée, incommodée même, et je commençais à

m'émouvoir. Je n'avais rien à cacher, me semblait-il, ni à Mme

du Cange, ni à Dieu. Mais j'avais été si souvent témoin de la

pénétration extraordinaire de Mme du Cange qu'il ne me venait même

pas à la pensée qu'elle pût se tromper. Si elle avait remarqué

quelque chose, c'est qu'il y avait quelque chose en moi. Lui dire

"non" jusqu'au bout, la laisser se séparer de moi sans un aveu,

c'était la laisser avec un soupçon, et cela m'était très pénible.

Tout à coup, j'eus une sorte de terreur; je m'examinai vite,

vite; et ce fut ce qui dominait en moi, depuis quelque temps, qui

émergea: c'était peut-être, après tout, très mal, d'aimer Jésus

comme je faisais! Je devins rouge, j'eus envie de pleurer, et je

confessai à Mme du Cange le sentiment dont mon cœur était plein:

--Madame, peut-être est-ce que j'aime trop Notre-Seigneur

Jésus-Christ!...

Il me parut bien qu'elle attendait cela ou quelque chose

d'analogue. Son visage, qui avait été anxieux, s'amollit, et

elle me prit la main. Mais je sentis tout de suite que ce que

je lui avais avoué n'était pas sans gravité. Elle revint sur

les recommandations qu'elle m'avait faites l'année précédente

et sur la nécessité de garder de la modération dans toutes les

affections, même divines.

En me quittant, elle me demanda si je comptais voir bientôt mes

parents. Rien ne me faisait prévoir leur visite; il y avait à

peine un mois que nous étions rentrées.

Cependant, huit jours après, Mme du Cange me dit:

--Mon enfant, vous aurez le plaisir de voir madame votre

grand'mère et votre chère maman aussi sans doute, jeudi prochain.

Comment cela se faisait-il? Elle leur avait donc écrit de venir?

En effet, grand'mère et maman m'attendaient au salon le jeudi

suivant, et, quand j'arrivai, Mme du Cange et Mme de Contebault,

la Supérieure, les quittaient. Mon Dieu! qu'est-ce qu'il pouvait

donc y avoir de si important? Oh! je me souviens avec effroi de

ces moments de couvent, où des yeux si clairvoyants vous regardent

et où l'on se demande: "Qu'y a-t-il en moi, que je ne voie pas?..."

Grand'mère et maman avaient l'air très calmes, ou plutôt calmées,

car la lettre de Mme du Cange avait dû leur causer une certaine

alerte. Grand'mère, avec sa plus parfaite assurance, me dit:

--Nous avons tranquillisé ces dames qui s'alarment à votre sujet,

mesdemoiselles, d'une façon vraiment bien délicate, bien touchante!

--Figure-toi, dit maman,--avec sa franche simplicité,--qu'elles

nous ont demandé si tu n'avais pas joué, ces vacances, avec

quelque jeune cousin!...

--Allons, interrompit grand'mère, ne soyons pas indiscrètes! Cette

enfant n'a pas besoin de savoir ce qu'on a dit ou n'a pas dit;

qu'elle sache seulement que ses maîtresses comme sa famille n'ont

qu'un souci, c'est qu'elle soit une jeune fille irréprochable.

Quant au cousin, puisque cousin il y a, ajouta-t-elle en souriant,

nous avons affirmé à ces dames que nous n'avions pas de cousin,

et que, Dieu merci, je sais assez ce que c'est qu'une jeune fille

bien élevée, pour ne pas lui laisser fréquenter de près aucun

jeune homme!...

Maman, qui avait toutes les peines du monde à se tenir, me dit:

--Ne nous ont-elles pas demandé si tu avais dansé, par hasard!...

--Assez! dit grand'mère, c'est un sujet épuisé. Je n'en retiens

qu'une chose: c'est que ces dames sont des éducatrices

admirables, mais elles devraient avoir plus de confiance dans les

familles, surtout quand elles sont représentées par des personnes

de mon âge!...

Je vis que grand'mère était un peu piquée qu'on eût pu la

soupçonner d'avoir laissé naître en moi un sentiment pour un

jeune homme. Grand'mère avait une confiance absolue en son grand

âge, parce que le grand âge comporte par définition l'expérience,

et elle avait confiance en certaines mesures préservatrices de

l'innocence, qui, bien observées, sont d'une efficacité garantie.

Et, pendant que je rougissais à me gonfler les joues, et qu'un

tourment nouveau envahissait ma conscience, grand'mère ayant

tranquillisé ces dames et étant parfaitement tranquille elle-même,

disait:

--C'est un sujet épuisé. Parlons d'autre chose.

* * * * *

Cette visite de mes parents produisit un effet singulier. Mme du

Cange, qui, sans cesser jamais d'être exquise en ses rapports avec

moi, ne me dissimulait pas cependant une certaine inquiétude,

incompréhensible, depuis ma grande dévotion de l'an passé, et qui

me bridait, doucement mais fermement, dans mes élans pourtant

si conformes à l'éducation qu'on nous donnait, Mme du Cange

desserra tous les freins et me laissa libre d'aimer Jésus à

ma guise. On ne me chicana plus sur mes confessions, sur mes

communions, sur mon attitude trop fervente à la chapelle. Au

contraire, tout cela parut désormais parfaitement édifiant et dans

l'ordre. Sans doute avait-on craint que ma piété ne fût qu'une

erreur sentimentale,--ce dont je ne pouvais me rendre compte

dans ce temps-là, comme bien l'on pense,--ou bien, lors de cette

visite de maman et de grand'mère, reçut-on l'autorisation de me

laisser aller à mes penchants pieux: certaines familles ne se

plaignaient-elles pas à ces dames qu'on fît de leurs filles des

"bigotes!" Je sais que l'opinion de ma grand'mère était,--je le

lui ai entendu dire plus tard,--qu'une grande piété ne peut pas

nuire aux jeunes filles, "car elles en laissent toujours assez

tomber, chemin faisant, dans la vie."

Le séjour au couvent me fut rendu désormais délicieux. Je ne

l'avais jamais trouvé pénible, mais il y eut, autour de moi, à

partir de cette époque, comme un concert organisé secrètement pour

m'enchanter. J'avais conquis une grande autorité sur toutes les

élèves, non seulement de ma classe, mais des classes inférieures,

par mon ancienneté dans la maison, par mes honneurs sans cesse

renouvelés et accrus. Tout le monde m'aimait, sauf le clan des

mauvaises têtes, que je ne jalousais plus depuis que j'avais mis

tout mon bonheur dans le cœur de Jésus, depuis que j'étais bien

persuadée que tout savoir est vain pour qui pénètre dans ce divin

ravissement.

Je venais de conquérir le "second médaillon," récompense

insigne, attendu qu'il n'existait que deux médaillons pour le

pensionnat. A présent, j'allais porter sur la poitrine un objet

qui laissait loin en arrière tous ceux qui m'avaient valu les

quolibets des familles, au salon, et les sarcasmes de mon frère

Paul: un cadre ovale et doré, à peu près des dimensions d'une

main moyenne, enfermait, sous verre, une peinture exécutée à

la main, dite miraculeuse, et nommée _Mater admirabilis_; elle

représentait la Vierge, entre un lys et un fuseau, et avait été

exécutée, affirmait-on, dans une heure d'inspiration, par une

sainte religieuse qui n'avait jamais touché auparavant ni crayon,

ni pinceau. Ce "tableau" suspendu à une assez lourde chaîne de

cuivre, tout disgracieux et incommode qu'il fût, je le portai avec

fierté et sans redouter les moqueries: je fusse sortie en ville

avec, depuis que j'aimais Jésus!

Ce fut pendant la semaine sainte de cette année que j'atteignis

mes plus grandes extases. La passion de Notre-Seigneur me toucha

comme jamais encore; je vécus tout le drame avec une intensité

qu'aucun spectacle, aucune lecture n'égalèrent plus pour moi. En

qualité d'"Enfant de Marie" et de "second médaillon" j'eus le

privilège extraordinaire de veiller toute la nuit du Jeudi au

Vendredi saint devant le tombeau, c'est-à-dire devant le lieu

improvisé dans une partie quelconque de la Chapelle où l'on

transporte les Saintes Espèces, tandis qu'on laisse le Tabernacle

vide. Et, toute cette nuit, je la passai à genoux, dans les

larmes, dans la douleur sacrée. Au matin, j'étais brisée de

fatigue. Je me trouvai mal. Tout le couvent le sut et s'exalta,

quoique Mme du Cange ne vît pas cela d'un très bon œil.

Beaucoup croyaient, quand je repris connaissance, que je retombais

du ciel.

La jeune fille bien élevée · 第 16 / 34 题