M. Topfer n'était pas encore arrivé d'Angers. Moi qui avais eu si
peur de l'avoir manqué! Mais ne point le voir me fut une grande
déception. Je sus qu'il avait eu une forte attaque de goutte et
qu'il achevait une saison à Contrexéville. Ce ne fut donc qu'à
M. Vaufrenard que je pus montrer mon "talent." On me fit jouer
un peu; presque tout le monde me complimenta, mais non pas M.
Vaufrenard. Je pensais: "Je suis sûre qu'il n'ose pas se prononcer
en l'absence de M. Topfer, oh! le lâche!..." On me pria de me
mettre au piano une seconde fois; il y avait bien une vingtaine de
personnes dans le salon; elles me firent un vrai petit succès; un
grand jeune homme, qui me tournait les pages et que je voyais ce
jour-là pour la première fois, me dit d'une voix émue:
--Oh! mademoiselle, vous ne pouvez vous imaginer le plaisir que
vous nous avez fait!...
Ah! bien, c'est moi qui fus émue, je vous prie de le croire!
C'était le premier compliment qu'on me décochait à bout portant!
Mais le satané M. Vaufrenard ne desserra pas les lèvres. A notre
départ, seulement, en m'embrassant sur le front, comme lorsque
j'étais enfant, il me dit:
--Eh bien! mougeasson! tu reviendras demain matin, j'espère, te
faire un peu frotter les oreilles?...
Je revins le lendemain matin pour m'entendre dire que j'avais joué
comme un sabot et me le voir démontrer.
--N'en crois pas tous ces ignares, ma pauvre gamine, ils ne savent
seulement pas discerner une note fausse!...
Ça, c'était clairement injuste, par exemple! car il y avait là, la
veille, deux dames, excellentes musiciennes, sans compter le jeune
homme qui me tournait les pages.
Mais je ne tardai pas à découvrir ce que voulait M. Vaufrenard: il
voulait étonner son ami Topfer, et pour étonner Topfer, il fallait
jouer autrement la _Courante_ de Rameau ou la _Polonaise_ de
Chopin, que je ne l'avais fait la veille. Pendant douze jours, il
me fit travailler à obtenir ce résultat. M. Topfer enfin arriva,
et il ne fut pas étonné. Mais, cette fois, c'était M. Vaufrenard
qui n'était pas content, car son amour-propre était intervenu dans
l'affaire, et pour douze jours de ses leçons personnelles, à lui,
il voulait absolument que je fusse remarquable. Il prenait son ami
à partie:
--Comment! tu ne trouves pas!... mais écoute-la dans cette phrase,
sacrebleu!...
M. Topfer ne bronchait pas; il me faisait recommencer et
recommencer encore, avec ses indications, ses nuances. Puis tout
à coup, après m'avoir tourmentée, il avait l'air excessivement
mécontent, ou de moi, ou de lui-même, et s'écriait:
--Eh bien! jouez-moi ça comme vous l'entendez!...
Habituée à une grande docilité, je ne vis heureusement pas de
malice dans son injonction inaccoutumée, et je jouai comme j'avais
envie de jouer. Il me remercia froidement, l'hypocrite! et ne sut
que me recommander de ne pas manquer de venir le lendemain. Il
était tard, je m'en souviens; je déguerpis dare dare en roulant ma
musique, mais j'eus le temps d'entendre, derrière la portière en
tapisserie qui fermait le salon, M. Topfer qui disait:
--Tempérament du diable, la drôlesse!...
Si j'étais contente! si je me rengorgeais, en grimpant l'allée
sous bois, puis en descendant la petite rue torride où il n'y
avait, à cette heure-là, plus d'ombre!
Alors, seulement alors,--pour quelles raisons infiniment
subtiles,--je me crus le droit de penser que le grand jeune homme
qui m'avait tourné les pages, un dimanche, et qui m'avait adressé
un compliment si ému, _primo_, devait être sincère; _secundo_,
pouvait n'être pas un imbécile.
Que les choses sont étranges! Le souvenir de ce garçon ne
m'avait pas du tout agitée et je n'avais même pas été tentée de
me représenter sa personne physique qui ne me laissait aucune
impression, ni de retrouver seulement son nom. Ce garçon était
lié à mon petit amour-propre de pianiste; c'était son compliment,
de ton si convaincu, qui m'avait retenue un peu; et voilà qu'à
présent, et parce que je venais de découvrir que mes deux
maîtres me trouvaient des qualités, voilà que dans une minute
d'exaltation, sous le plein soleil de midi, dans la rue, je ne pus
me retenir de dire à ma vieille bonne:
--Tu sais, Françoise, il y a un jeune homme qui m'a fait un de ces
compliments, l'autre jour!...
Françoise s'arrêta du coup, et comme si elle eût été soudain
pétrifiée:
--Un jeune homme, mademoiselle!... et qui ça, donc?
--Ma foi, je ne sais seulement pas son nom.
Je dus la tranquilliser, car elle allait croire que l'on m'avait
manqué de respect dans la rue.
--Oh! n'aie pas peur: c'est chez M. Vaufrenard, un jeune homme qui
me tournait les pages!
Elle me regarda, l'excellente vieille femme, d'une façon
inexprimable et dont je ne compris pas, dans l'instant, tout le
sens; mais sa figure m'est demeurée présente parce que j'y ai
songé bien souvent depuis; il y avait, dans son vieux visage
tanné et ridé, un mélange d'angoisse solennelle et de bonheur, de
surprise et de résignation; enfin on eût dit qu'elle assistait
soudainement, au tournant de la rue, à un événement qu'on
pouvait pressentir, mais qui était encore inattendu, et dont les
conséquences devaient être incalculables.
--L'avez-vous dit à Madame, au moins? s'écria-t-elle.
--Mais pour quoi faire?... ça n'a pas d'importance, voyons! Tu es
là qui fais une tête!...
--Moi, à votre place, je le dirais à Madame.
"Madame," pour Françoise, comme pour tous, c'était ma grand'mère.
Je n'avais pas envie du tout d'entretenir grand'mère d'une
niaiserie que je regrettais déjà d'avoir confiée à Françoise.
Voilà comme je comprenais, à cette époque, que l'on fît des
confidences: ou bien à la première venue, parce qu'on ne sait
pas comment elle va les prendre, et qu'il y a là quelque chose
d'inconnu, d'amusant, comme un jeu de hasard; ou bien à quelqu'un
comme Mme du Cange, qui comprend tout, et mieux que vous ne feriez
vous-même. Mais ma grand'mère, quel que fût le respect que je
professais pour elle, était bien la dernière personne à saisir
les complications du moindre tourment de l'esprit; quant à maman,
elle n'avait jamais osé avoir une opinion sur quoi que ce fût. Et,
après tout, moi, j'étais bien tranquille; ce n'étaient que les
grands airs de Françoise qui contribuaient à me faire croire qu'il
se passait quelque chose d'anormal.
Pourtant, je dus finir par conter la chose; mais voici pourquoi:
c'est que j'avais espéré retrouver ce jeune homme chez les
Vaufrenard, le dimanche suivant, et qu'il n'y vint pas. Pour rien
au monde je ne me fusse permis de dire: "Tiens! ce jeune homme qui
m'a tourné les pages, dimanche dernier... il ne vient pas!..." Ah!
bien, c'en eût été, une affaire! Mais de retour à la maison, je
dis à grand'mère qui me parlait de mon piano:
--Ce qu'il y avait d'agaçant tantôt, c'est que Mme Pallu, qui me
tournait les pages, laisse traîner la dentelle de sa manche sur
la partition: j'ai un trou dans ma lecture, d'au moins quatre ou
cinq mesures...
A quoi ma grand'mère répliqua elle-même, ce qui me parut
providentiel:
--Qui donc te tournait les pages l'autre dimanche?
--Un grand jeune homme qui, ma foi! m'a adressé un fort joli
compliment...
Glissée comme cela et en manière de réponse, seulement, la petite
chose passa comme lettre à la poste... mais, en glissant, me
fit plaisir. J'étais à contre-jour, heureusement, car je rougis
jusqu'aux oreilles!...
--Ah! dit ma grand'mère, je me souviens: c'est un ami des Jarcy,
qui est venu avec eux de la Vaubyessart... Comment s'appelle-t-il
donc?
J'esquissai un geste d'ignorance et d'indifférence.
Personne ne se rappelait le nom de ce jeune homme. Ce très léger
incident en demeura là, momentanément, et n'eut pas d'autre suite
immédiate que de m'accrocher aux Jarcy qui venaient à Chinon et
chez les Vaufrenard, environ un dimanche sur deux. Je ne croyais
pas du tout, je l'avoue franchement, m'intéresser d'une façon
particulière au jeune homme qui m'avait tourné les pages, mais ma
curiosité était piquée, et je m'imaginais ne désirer que savoir
son nom.
Malheureusement, les Jarcy n'avaient pas d'enfants avec qui
j'eusse pu parler aisément, et formaient un couple d'une
cinquantaine d'années, à l'abord assez froid; je les connaissais
peu, en somme; qu'on juge si j'étais embarrassée pour aller leur
demander le nom du jeune homme qui m'avait tourné les pages!
Mais je m'approchais d'eux, je ramassais les bribes de leurs
paroles: ne laisseraient-ils pas tomber, par hasard, celle que
je souhaitais? Ce fut un fait exprès: personne, du moins en ma
présence, ne s'avisa de s'informer du jeune homme. Ah çà! il était
donc bien ordinaire, bien quelconque, pour avoir laissé si peu de
traces dans une petite réunion!... Croira-t-on que j'en voulais à
ces gens de ne l'avoir pas remarqué, de n'avoir pas gardé de lui
quelque souvenir!... Et je songeais, en même temps, à part moi,
que moi-même, je ne savais pas comment il était fait, s'il était
joli ou laid, et que je n'avais retenu de lui que le compliment
qu'il m'avait adressé et le ton qu'il y avait mis.
Telles étaient ma timidité, mon habitude de contrainte et la
terreur qu'une jeune fille élevée comme je l'étais a de se
compromettre, que je rentrai au couvent sans avoir appris ce
que je voulais. J'ensevelis en moi ce dépit. Encore une fois,
je croyais bien que cela n'était rien qu'une assez mesquine
curiosité non satisfaite: je me moquais de moi-même, et, dans le
train qui me ramenait vers le pensionnat, je faisais la réflexion
que ce n'était pas trop tôt que j'eusse à m'occuper de choses
sérieuses, car n'allais-je pas "dans le monde" devenir maniaque et
ridicule?...
Le couvent, en effet, s'empara de moi de nouveau, et si bien, que
j'oubliai ces petites choses. Ce devait être mon avant-dernière
année; j'étais tout à fait dans les "grandes;" ma sagesse me
valait des emplois nombreux; j'avais fort à faire. En outre, je
fus saisie, la troisième semaine qui suivit la rentrée, après les
habituelles secousses de la retraite, d'une crise de dévotion!
oh! mais, sans comparaison possible avec ce que j'avais éprouvé
jusque-là.
Mme du Cange, qui prenait chacune de nous en particulier, une fois
par semaine, m'arrêta sous la charmille, et me dit:
--Mon enfant, si quelque fait insolite s'était passé, pendant les
dernières vacances, est-ce que vous ne me le confieriez pas?
Je protestai, sans comprendre en aucune façon. Ma confiance en
elle n'était-elle pas toujours la même? Et très sincèrement, je
me demandais: "Que se serait-il passé ces vacances dernières?"
Elle me dit:
--Il y a quelque chose de changé en vous, mon enfant...
--Mais non, madame, je vous jure!
--Il y a quelque chose... cherchez!... Voyons! cherchons ensemble:
n'auriez-vous pas gardé de ces vacances quelque souvenir, agréable
ou douloureux, mais tenace, et qui se loge dans un coin de notre
âme, comme une parole frappante qu'on ne peut plus oublier et qui
suscite sans cesse des pensées autour d'elle?
--Mais, non, madame!
--Vous n'avez contracté aucune amitié nouvelle?
--Mais, non, madame...
--Point de nouveaux chagrins de famille?... Je sais, ma chère
enfant, que la grande perte que vous avez subie a laissé en votre
excellent cœur une blessure profonde; cependant, il faut se
résigner à la volonté de Dieu. Il faut aussi avoir confiance en sa
miséricorde: vous n'êtes pas tourmentée du sort de l'âme de votre
digne père?...
--Oh! non, madame.
Elle me regarda, alors, de tout son charmant visage:
--Et notre petite conscience, notre petite conscience de cristal,
vous savez, si pure, qu'une goutte d'eau y fait tache, elle ne
nous reproche rien, rien?... Il n'y aurait pas en elle un secret
que vous aimeriez mieux confier à Dieu qu'à moi?
J'étais très embarrassée, incommodée même, et je commençais à
m'émouvoir. Je n'avais rien à cacher, me semblait-il, ni à Mme
du Cange, ni à Dieu. Mais j'avais été si souvent témoin de la
pénétration extraordinaire de Mme du Cange qu'il ne me venait même
pas à la pensée qu'elle pût se tromper. Si elle avait remarqué
quelque chose, c'est qu'il y avait quelque chose en moi. Lui dire
"non" jusqu'au bout, la laisser se séparer de moi sans un aveu,
c'était la laisser avec un soupçon, et cela m'était très pénible.
Tout à coup, j'eus une sorte de terreur; je m'examinai vite,
vite; et ce fut ce qui dominait en moi, depuis quelque temps, qui
émergea: c'était peut-être, après tout, très mal, d'aimer Jésus
comme je faisais! Je devins rouge, j'eus envie de pleurer, et je
confessai à Mme du Cange le sentiment dont mon cœur était plein:
--Madame, peut-être est-ce que j'aime trop Notre-Seigneur
Jésus-Christ!...
Il me parut bien qu'elle attendait cela ou quelque chose
d'analogue. Son visage, qui avait été anxieux, s'amollit, et
elle me prit la main. Mais je sentis tout de suite que ce que
je lui avais avoué n'était pas sans gravité. Elle revint sur
les recommandations qu'elle m'avait faites l'année précédente
et sur la nécessité de garder de la modération dans toutes les
affections, même divines.
En me quittant, elle me demanda si je comptais voir bientôt mes
parents. Rien ne me faisait prévoir leur visite; il y avait à
peine un mois que nous étions rentrées.
Cependant, huit jours après, Mme du Cange me dit:
--Mon enfant, vous aurez le plaisir de voir madame votre
grand'mère et votre chère maman aussi sans doute, jeudi prochain.
Comment cela se faisait-il? Elle leur avait donc écrit de venir?
En effet, grand'mère et maman m'attendaient au salon le jeudi
suivant, et, quand j'arrivai, Mme du Cange et Mme de Contebault,
la Supérieure, les quittaient. Mon Dieu! qu'est-ce qu'il pouvait
donc y avoir de si important? Oh! je me souviens avec effroi de
ces moments de couvent, où des yeux si clairvoyants vous regardent
et où l'on se demande: "Qu'y a-t-il en moi, que je ne voie pas?..."
Grand'mère et maman avaient l'air très calmes, ou plutôt calmées,
car la lettre de Mme du Cange avait dû leur causer une certaine
alerte. Grand'mère, avec sa plus parfaite assurance, me dit:
--Nous avons tranquillisé ces dames qui s'alarment à votre sujet,
mesdemoiselles, d'une façon vraiment bien délicate, bien touchante!
--Figure-toi, dit maman,--avec sa franche simplicité,--qu'elles
nous ont demandé si tu n'avais pas joué, ces vacances, avec
quelque jeune cousin!...
--Allons, interrompit grand'mère, ne soyons pas indiscrètes! Cette
enfant n'a pas besoin de savoir ce qu'on a dit ou n'a pas dit;
qu'elle sache seulement que ses maîtresses comme sa famille n'ont
qu'un souci, c'est qu'elle soit une jeune fille irréprochable.
Quant au cousin, puisque cousin il y a, ajouta-t-elle en souriant,
nous avons affirmé à ces dames que nous n'avions pas de cousin,
et que, Dieu merci, je sais assez ce que c'est qu'une jeune fille
bien élevée, pour ne pas lui laisser fréquenter de près aucun
jeune homme!...
Maman, qui avait toutes les peines du monde à se tenir, me dit:
--Ne nous ont-elles pas demandé si tu avais dansé, par hasard!...
--Assez! dit grand'mère, c'est un sujet épuisé. Je n'en retiens
qu'une chose: c'est que ces dames sont des éducatrices
admirables, mais elles devraient avoir plus de confiance dans les
familles, surtout quand elles sont représentées par des personnes
de mon âge!...
Je vis que grand'mère était un peu piquée qu'on eût pu la
soupçonner d'avoir laissé naître en moi un sentiment pour un
jeune homme. Grand'mère avait une confiance absolue en son grand
âge, parce que le grand âge comporte par définition l'expérience,
et elle avait confiance en certaines mesures préservatrices de
l'innocence, qui, bien observées, sont d'une efficacité garantie.
Et, pendant que je rougissais à me gonfler les joues, et qu'un
tourment nouveau envahissait ma conscience, grand'mère ayant
tranquillisé ces dames et étant parfaitement tranquille elle-même,
disait:
--C'est un sujet épuisé. Parlons d'autre chose.
* * * * *
Cette visite de mes parents produisit un effet singulier. Mme du
Cange, qui, sans cesser jamais d'être exquise en ses rapports avec
moi, ne me dissimulait pas cependant une certaine inquiétude,
incompréhensible, depuis ma grande dévotion de l'an passé, et qui
me bridait, doucement mais fermement, dans mes élans pourtant
si conformes à l'éducation qu'on nous donnait, Mme du Cange
desserra tous les freins et me laissa libre d'aimer Jésus à
ma guise. On ne me chicana plus sur mes confessions, sur mes
communions, sur mon attitude trop fervente à la chapelle. Au
contraire, tout cela parut désormais parfaitement édifiant et dans
l'ordre. Sans doute avait-on craint que ma piété ne fût qu'une
erreur sentimentale,--ce dont je ne pouvais me rendre compte
dans ce temps-là, comme bien l'on pense,--ou bien, lors de cette
visite de maman et de grand'mère, reçut-on l'autorisation de me
laisser aller à mes penchants pieux: certaines familles ne se
plaignaient-elles pas à ces dames qu'on fît de leurs filles des
"bigotes!" Je sais que l'opinion de ma grand'mère était,--je le
lui ai entendu dire plus tard,--qu'une grande piété ne peut pas
nuire aux jeunes filles, "car elles en laissent toujours assez
tomber, chemin faisant, dans la vie."
Le séjour au couvent me fut rendu désormais délicieux. Je ne
l'avais jamais trouvé pénible, mais il y eut, autour de moi, à
partir de cette époque, comme un concert organisé secrètement pour
m'enchanter. J'avais conquis une grande autorité sur toutes les
élèves, non seulement de ma classe, mais des classes inférieures,
par mon ancienneté dans la maison, par mes honneurs sans cesse
renouvelés et accrus. Tout le monde m'aimait, sauf le clan des
mauvaises têtes, que je ne jalousais plus depuis que j'avais mis
tout mon bonheur dans le cœur de Jésus, depuis que j'étais bien
persuadée que tout savoir est vain pour qui pénètre dans ce divin
ravissement.
Je venais de conquérir le "second médaillon," récompense
insigne, attendu qu'il n'existait que deux médaillons pour le
pensionnat. A présent, j'allais porter sur la poitrine un objet
qui laissait loin en arrière tous ceux qui m'avaient valu les
quolibets des familles, au salon, et les sarcasmes de mon frère
Paul: un cadre ovale et doré, à peu près des dimensions d'une
main moyenne, enfermait, sous verre, une peinture exécutée à
la main, dite miraculeuse, et nommée _Mater admirabilis_; elle
représentait la Vierge, entre un lys et un fuseau, et avait été
exécutée, affirmait-on, dans une heure d'inspiration, par une
sainte religieuse qui n'avait jamais touché auparavant ni crayon,
ni pinceau. Ce "tableau" suspendu à une assez lourde chaîne de
cuivre, tout disgracieux et incommode qu'il fût, je le portai avec
fierté et sans redouter les moqueries: je fusse sortie en ville
avec, depuis que j'aimais Jésus!
Ce fut pendant la semaine sainte de cette année que j'atteignis
mes plus grandes extases. La passion de Notre-Seigneur me toucha
comme jamais encore; je vécus tout le drame avec une intensité
qu'aucun spectacle, aucune lecture n'égalèrent plus pour moi. En
qualité d'"Enfant de Marie" et de "second médaillon" j'eus le
privilège extraordinaire de veiller toute la nuit du Jeudi au
Vendredi saint devant le tombeau, c'est-à-dire devant le lieu
improvisé dans une partie quelconque de la Chapelle où l'on
transporte les Saintes Espèces, tandis qu'on laisse le Tabernacle
vide. Et, toute cette nuit, je la passai à genoux, dans les
larmes, dans la douleur sacrée. Au matin, j'étais brisée de
fatigue. Je me trouvai mal. Tout le couvent le sut et s'exalta,
quoique Mme du Cange ne vît pas cela d'un très bon œil.
Beaucoup croyaient, quand je repris connaissance, que je retombais
du ciel.