IX

En quelques années, les Vaufrenard avaient fait de nombreuses

connaissances à Chinon, et ils étaient tellement agréables,

disait-on, d'abord parce que, chez eux, on ne parlait à peu près

jamais politique, ensuite à cause de leurs matinées musicales, que

l'on venait chez eux, même des environs, presque tous les jours,

et surtout le dimanche. Et puis, c'étaient des Parisiens, et puis

il s'était trouvé que quelques autres Parisiens qui habitaient,

l'été, des châteaux de la région, avaient dîné avec eux, ici

ou là, durant l'hiver, et il n'en fallait pas plus pour qu'ils

devinssent fervents amis pendant les vacances. Un hasard et notre

malheur faisaient que nous possédions dans notre maison le groupe

le plus attrayant qu'une petite ville de province pût souhaiter.

Je vis, dès le début de ces vacances, que grand'mère qui s'était

tenue si longtemps sur une prudente réserve, avait dû baisser

pavillon du jour où il avait été établi que les Vaufrenard

possédaient des relations nombreuses, et même de brillantes.

C'était bien heureux pour maman qui, avec son veuvage et sa triste

situation de fortune, aurait été très isolée; pour le grand-père,

c'était l'aubaine inespérée: il renaissait. Il était même moins

docile, moins soumis à l'autorité de sa femme; il arrondissait

d'éloquentes périodes pour lui opposer parfois des arguments,

et je remarquai, pour la première fois, qu'il usait même d'une

certaine ironie, courtoise, mais non pas sans piquant, pour la

taquiner sur telle ou telle de ses intransigeances.

Il y avait, à ce propos, une anecdote que l'on racontait, à la

dérobée, et que savait mon frère. Un roman faisait alors grand

bruit et avait pénétré jusqu'au fond des provinces; c'était un

livre intitulé: _Monsieur, Madame et Bébé_; il passait pour

extrêmement hardi; on s'en chuchotait des passages et l'on s'en

laissait scandaliser avec un parfait entrain. Ce qui rendait ce

livre plus brûlant à Chinon qu'ailleurs, c'est que son auteur,

Gustave Droz, était propriétaire, non loin, sur l'autre rive

de la Vienne. Grand'mère, sans connaître l'ouvrage, déclarait

que c'était une abomination, qu'un gouvernement qui tolérait de

pareilles publications précipitait la France vers un nouveau

Sedan; que ce qui restait d'honnêtes gens devrait brûler une

telle paperasse en place publique, et elle avait juré qu'en tous

cas, ce bouquin n'entrerait jamais, elle vivante, dans la maison.

Grand-père savait le roman par cœur. Cela faisait un assez

grave sujet de dispute. Or, qui présentait-on à grand'mère, un

beau jour, chez les Vaufrenard? L'auteur de _Monsieur, Madame

et Bébé_: Gustave Droz! Un homme charmant, plein d'esprit, du

meilleur monde: il était environné de compliments et d'hommages.

Il s'extasiait sur le goût des Vaufrenard qui leur avait fait

choisir une habitation si délicieuse. On disait: "Mais la maison

appartient à la famille Coëffeteau!" et toutes les félicitations

de se retourner vers Mme Coëffeteau, ma grand'mère. Trois

jours après, Mme Coëffeteau se vantait partout d'avoir fait la

connaissance de Gustave Droz; et elle disait du livre: "C'est un

peu leste, mais c'est d'un homme fort distingué."

Grand-père disait à sa femme: "Ah! ma chère amie! si le diable

avait seulement des gants et un peu de savoir vivre, vous

risqueriez quelque parcelle de votre âme entre ses doigts

fourchus!..." ce qui la mettait dans tous ses états.

Je fus très étonnée, en arrivant, cette année-là, chez les

Vaufrenard, de m'apercevoir qu'on ne me regardait plus comme

le "mougeasson" d'autrefois. Voilà-t-il pas, tout à coup, ces

messieurs pleins d'attentions pour moi! et d'une amabilité! et

d'une prévenance! Et des "mademoiselle" par-ci, et des "ravissante

jeune fille" par-là! C'en était comique, surtout de la part d'un

tas de chenapans qui ne m'avaient seulement pas dit "merci" trois

mois auparavant, lorsque je leur servais le café, le sucre, ou

quand je courais chercher les mantilles de leurs femmes. Qu'est-ce

qu'il y avait de changé? Mon corsage avait gonflé, mes cheveux

étaient disposés à peu près selon la mode.

J'en voulus d'abord à ces messieurs, puis, après tout, leurs

gentillesses me furent agréables. Par mes mérites, et alors que je

n'étais pas plus bête qu'aujourd'hui, je n'avais compté pour rien;

sans frais aucun, on me disait à présent charmante, intelligente;

on s'empressait autour de moi.

Alors, et immédiatement, grand'mère prit ombrage. Notre visite

fut écourtée, et nous n'étions pas de retour à la maison qu'elle

me disait:

--Tout beau!... tout beau!... ma chère enfant; il faut être

prudente et réservée... Une jeune fille, hélas! a tôt fait de se

compromettre!... La coquetterie...

--Mais, grand'mère, je suis habillée avec des défroques d'il y a

deux ans!... ça ne m'a coûté que le fil et les aiguilles... Et,

est-ce que j'ai été coquette?...

--Je ne dis pas cela! Je ne t'accuse pas, ma chère enfant. Je

t'avertis afin que tu te tiennes sur tes gardes. Tu es si jeune

encore!... Ta mère, avant vingt ans, n'avait pas l'air d'une femme!

--Mais, grand'mère, si je suis plus grande que maman, ce n'est pas

de ma faute.

--Je ne dis pas cela non plus!... Tu ne vas pas prétendre que je

te reproche de grandir et de t'habiller, j'espère! Je te préviens

que le monde est méchant, pervers, sans indulgence, et qu'il est

rempli d'embûches: c'est au moment où il vous flatte qu'il faut se

méfier de lui davantage...

--Mais, grand'mère, si on apprend le piano, le chant, les bonnes

manières, c'est pour plaire?...

--Allons! est-ce que tu vas te permettre de raisonner, à

présent?... A-t-on jamais vu?... Est-ce que c'est cela qu'on vous

enseigne au Sacré-Cœur?... Ta mère, mon enfant, sache-le, ne

s'est jamais permis une observation!... "Plaire!... plaire!..."

Je vous demande un peu!... Sans doute, il arrive un moment où

une jeune fille doit plaire, c'est lorsqu'elle est en âge de se

marier, ce qui n'est pas ton cas; encore est-il suffisant qu'elle

plaise à celui qui sera son mari!...

--Ah! oui, mais cet oiseau-là, comment le connaît-on?...

Maman ne pouvait s'empêcher de rire quand je discutais comme cela

avec sa mère, parce que je disais ce qu'elle avait sans doute

eu, bien des fois, envie de dire; mais, de son temps, c'était

impossible. Et alors c'était contre elle que grand'mère se

retournait, puis elle me disait:

--Tu vois, tu vois ce dont tu es cause: c'est ta mère qui paie

pour ton incroyable audace!...

Et elle soupirait douloureusement, la chère bonne femme. Pour

elle, avec mes "observations," c'était la société, le pays tout

entier qui "fichait le camp."

Ces messieurs ne me firent pas de compliments sur mon jeune talent

de pianiste; à la vérité même, ils me firent honte: j'avais

quinze ans passés, que diable! Mais ils étaient d'accord pour me

trouver des dispositions très particulières.

--Quel est donc votre professeur, là-bas?

--Mais, c'est Mme de Saint-Jean-d'Angély!

--Eh bien! Mme de Saint-Jean-d'Angély s'entend à professer le

piano comme un savetier!--s'écria M. Vaufrenard qui perdait

complètement le sens de la mesure dès qu'il s'agissait de musique.

Il interpella grand'mère.

--Voyons! madame Coëffeteau, voulez-vous, oui ou non, que votre

petite-fille devienne une musicienne?

--Une musicienne! une musicienne... sans doute!--s'écria la

malheureuse femme--Est-ce que Madeleine a besoin, pour cela...?

--Enfin!--interrompit M. Vaufrenard,--voulez-vous qu'elle joue du

piano comme de la serinette, où seriez-vous flattée qu'elle eût du

talent?

Ma grand'mère pensait certainement à ma mère qui n'avait pas de

talent. Quant à elle, elle se méfiait du talent, parce qu'il

porte à l'indépendance, ce qui, dans son esprit, était la pire

des choses. Mais elle n'osait répondre à ces deux messieurs,

très enflammés, très irritables et très compétents en matière

musicale. M. Topfer affirmait que j'avais "des doigts et de la

tête, tout ce qu'il fallait pour faire en cinq ou six ans un vrai

talent," mais il fallait me mettre entre les mains d'un professeur

"qui ne fût pas un âne."--Pauvre Mme de Saint-Jean-d'Angély!--La

question fut agitée à la maison. C'est la dépense supplémentaire

d'un professeur "de la ville" qui était aussi à considérer,

surtout avec la menace qu'étaient pour notre bourse les "études"

de Paul! Mais ces messieurs furent d'une ténacité qui m'étonna:

avais-je donc tellement de dispositions? Tous deux s'imposèrent

presque, et ma grand'mère dut consentir à m'envoyer chaque matin,

une heure ou deux, chez les Vaufrenard.

Le mois d'août était tellement chaud que personne ne songeait à

faire des promenades; à dix heures du matin, Françoise et moi,

nous rasions les murs pour bénéficier d'un peu d'ombre, puis, une

fois la grille ouverte, chez les Vaufrenard, nous dégringolions

sous les arbres frais où l'on avait toujours peur de rencontrer

des couleuvres; et, dans le grand salon au parquet piqué, les

persiennes à demi fermées laissant passer un rayon qui étincelait,

avant d'entrer, en frappant le feuillage luisant d'un grenadier en

caisse, ces messieurs, tantôt l'un, tantôt l'autre, quelquefois

tous les deux, s'acharnaient à m'initier à leur art.

Ils avaient pour la musique une passion exclusive, et éprouvaient

l'un comme l'autre la démangeaison de faire du prosélytisme;

ils semblaient craindre qu'après eux, personne ne goûtât plus

la qualité de leur immense plaisir; sur combien d'enfants

n'avaient-ils pas essayé d'agir! sur mon frère Paul, avant moi,

sur les jeunes Bridonneau, sur Mlle Patissier, sur les deux

petites de la Vauguyon, sur les six enfants des Pallu.

M. Topfer avait eu tous les malheurs imaginables; on le citait

comme un exemple de certaines cruelles destinées, et il avait

traversé ses adversités, non pas insensible, mais en puisant comme

un divin secours dans les sons magnifiques de son violoncelle et

dans une espèce d'extase où je l'ai vu souvent quand il entendait

au piano une sonate de Beethoven. C'était un bonhomme un peu

brusque de façons, avec un cœur tendre. Il vivait sans cesse

sur la défensive, car il croyait,--avec quelle raison!--en voyant

une personne nouvelle, qu'elle n'allait pas aimer la musique qu'il

aimait ou qu'elle allait lui vanter celle qu'il avait en horreur,

et de cela il souffrait un perpétuel martyre.

La façon dont ces deux bonshommes me parlèrent de la musique

m'emballa. Leur musique, autrefois, m'avait touchée intimement;

mais je reste convaincue que, quel que soit l'attrait des choses

elles-mêmes, c'est la parole qui nous gagne tout à fait. Un mot

juste, dit à temps, a la vertu de fixer une impression pour

toujours; c'est le mot qui illumine, ou si l'on veut, c'est lui

qui échauffe, et rend possible l'empreinte. C'étaient les paroles

de Mme du Cange qui m'avaient le plus troublée au couvent;

c'étaient ses deux petits mots, prononcés dans le corridor:

"Mon enfant!... mon enfant!..." qui avaient assuré ma ferveur

religieuse. Ce fut l'initiation passionnée de M. Topfer qui

réveilla en moi l'enthousiasme de mes toutes jeunes années pour

la musique, et ce fut cette clarté particulière de méthode, qui

manque rarement aux hommes épris de leur art, qui m'aida à me

débrouiller rapidement dans les rebutants débuts. En deux mois

de vacances, mes deux maîtres firent de moi une musicienne, non

pas exécutante, assurément, mais déterminée, ardente, partie,

définitivement partie vers un but qui me paraissait beau, qui ne

contrariait pas mon idéal religieux, qui l'augmentait plutôt en

se confondant avec lui. J'entrevis la possibilité de vivre dans

ce monde dont les premiers échos m'avaient tant choquée, en

m'y créant un refuge sacré, une oasis toujours suave, quels que

dussent être les dégoûts que le sort me réservait.

Oh! ces deux mois de vacances, si mal commencés, je les

revois toujours. Ils ont été la période la plus satisfaisante

de ma vie pour mon âme, pour mon esprit, pour mon cœur;

plus satisfaisante que ma période exclusivement religieuse,

oui, parce qu'il y a en moi, et, malgré tout mon "besoin

d'idéal,"--comme on ose à peine dire,--il y en moi un individu

positif qui pressentait, même en adoration devant l'autel, que

ce ravissement-là était un luxe dont la vie ne s'accommode pas

communément. La musique me donnait, m'avait dit M. Vaufrenard, une

valeur personnelle; et l'idée de valoir par moi-même m'inoculait

je ne sais quelle force nouvelle. Mais M. Topfer disait: "Ah! par

exemple, il ne s'agit pas d'être une tapoteuse!..."

Le cher homme que M. Topfer!

Quand je me séparai de lui, le premier jour d'octobre, il fut

très ému; il crut devoir m'adresser un petit discours, surtout

afin de me prémunir contre la musique médiocre; et il me parla

des grands maîtres. Ce qu'il me dit était au-dessus de mon âge,

et je n'en ai rien retenu que la figure de petit homme à favoris

blancs qu'il avait, lui, un peu à la manière de César Franck,

et son frais petit œil bleu, son œil d'enfant. Il était

pourtant bien possédé par son sujet; c'est pour cela sans doute

qu'il oubliait mon âge; il me disait des choses et des choses sur

Mozart, sur Rameau, sur Bach; puis il passa à Beethoven, mais

s'arrêta aussitôt comme si un sanglot étouffé lui eût obturé

la gorge: que voyait-il? que pensait-il? tout ce génie divin

lui apparaissait peut-être, et il en était écrasé; il répéta

seulement: "Beethoven!" en élevant un doigt, et son petit œil

bleu, d'enfant, se mouilla. Cela, je le compris; c'était le mieux

qu'il pût faire pour moi.

X

On avait consenti à remplacer Mme de Saint-Jean-d'Angély par un

professeur de Tours, nommé M. Bienheuré, un homme très doux,

très aimable et qui jouait joliment bien, quoiqu'il eût presque

toujours très chaud quand il arrivait à Marmoutier, ayant fait

presque deux kilomètres à pied, et il s'épongeait le front

pendant un quart d'heure. Il me fit beaucoup travailler. Même

en son absence, j'étudiais pendant certaines récréations et une

grande partie de la journée des jeudis et des dimanches. Dès les

vacances de Pâques, j'étonnai M. Vaufrenard; aux grandes vacances,

je tremblais d'émotion à l'idée du plaisir que j'allais causer à

M. Topfer.

Mais, en arrivant à Chinon, je trouvai ma famille très agitée.

J'avais remarqué, à Pâques, leur air tout chose et une certaine

préoccupation d'économies qui m'avait laissé supposer que mon

frère Paul faisait des siennes à Paris. Je sus, à peu près par

tout le monde,--quoiqu'en principe, et sur l'ordre de grand'mère,

cela dût m'être tenu absolument caché,--que monsieur mon frère

avait fait dix mille francs de dettes. Dix mille francs! à

prélever sur la pauvre petite dot de maman qui avait été respectée

par mon père au milieu de ses grands sacrifices pour le pays!...

Par une chance relative, on avait eu vent de son emprunt, grâce

à son correspondant à Paris. Le prêteur était de Tours même;

Paul était mineur, il est vrai; mais la somme avait été livrée

et consommée, il avait fallu la rembourser. Grand-père était

dans une fureur noire; lui, si calme, d'ordinaire, je ne l'avais

pas soupçonné de se pouvoir monter ainsi: devant moi, qui étais

toujours censée ne rien savoir de la conduite scandaleuse de mon

frère, il prophétisait notre ruine, à tous les deux, à nous tous,

et il se voyait obligé, quant à lui, à bêcher les vignes. D'une

longue semaine, l'indignation ne cessa pas; je ne savais où me

mettre: j'avais grande envie de courir chez les Vaufrenard, mais

la grand'mère prétendait ne plus voir personne, sous prétexte que

la ville devait savoir que notre fortune était écornée, et elle

disait qu'elle savait bien de quelle façon on allait nous regarder

dans la rue: elle avait passé par là quand mon père avait dû

abandonner sa maison! Paul, lui, était encore à Paris, retenu par

ses examens.

On ne lui avait pas soufflé mot de l'affaire, de peur de le

troubler devant ses examinateurs. Alors, comment savait-on qu'il

avait déjà mangé les dix mille francs? C'est que le prêteur avait

fourni la preuve qu'ils n'étaient qu'un remboursement de sommes

antérieurement avancées par un bas usurier. Cela devait dater de

son installation à Paris; c'était le prix des aventures à moi

contées l'année précédente. Tout portait à faire croire qu'il

avait à présent creusé de nouveaux précipices!

Mon Paul arriva enfin, précédé d'un télégramme: il était reçu.

Ah! bien lui en prit de n'avoir pas échoué cette fois! Mais il

était reçu. On pourrait dire à chacun dans la ville: "Paul est

reçu!" Les grands-parents s'apaisèrent; ils ne pensaient plus

qu'à répéter: "Paul est reçu!" c'était presque de la gloire.

Pour une si vive satisfaction, on lui eût pardonné tout et le

reste! Grand'mère sortit; elle se montra dans la rue, avec son

petit-fils; il était reçu! Nous allâmes enfin chez les Vaufrenard.

Quant aux reproches, grand-père lui-même prononça: "Remise à

huitaine!"

La jeune fille bien élevée · 第 15 / 34 题