En quelques années, les Vaufrenard avaient fait de nombreuses
connaissances à Chinon, et ils étaient tellement agréables,
disait-on, d'abord parce que, chez eux, on ne parlait à peu près
jamais politique, ensuite à cause de leurs matinées musicales, que
l'on venait chez eux, même des environs, presque tous les jours,
et surtout le dimanche. Et puis, c'étaient des Parisiens, et puis
il s'était trouvé que quelques autres Parisiens qui habitaient,
l'été, des châteaux de la région, avaient dîné avec eux, ici
ou là, durant l'hiver, et il n'en fallait pas plus pour qu'ils
devinssent fervents amis pendant les vacances. Un hasard et notre
malheur faisaient que nous possédions dans notre maison le groupe
le plus attrayant qu'une petite ville de province pût souhaiter.
Je vis, dès le début de ces vacances, que grand'mère qui s'était
tenue si longtemps sur une prudente réserve, avait dû baisser
pavillon du jour où il avait été établi que les Vaufrenard
possédaient des relations nombreuses, et même de brillantes.
C'était bien heureux pour maman qui, avec son veuvage et sa triste
situation de fortune, aurait été très isolée; pour le grand-père,
c'était l'aubaine inespérée: il renaissait. Il était même moins
docile, moins soumis à l'autorité de sa femme; il arrondissait
d'éloquentes périodes pour lui opposer parfois des arguments,
et je remarquai, pour la première fois, qu'il usait même d'une
certaine ironie, courtoise, mais non pas sans piquant, pour la
taquiner sur telle ou telle de ses intransigeances.
Il y avait, à ce propos, une anecdote que l'on racontait, à la
dérobée, et que savait mon frère. Un roman faisait alors grand
bruit et avait pénétré jusqu'au fond des provinces; c'était un
livre intitulé: _Monsieur, Madame et Bébé_; il passait pour
extrêmement hardi; on s'en chuchotait des passages et l'on s'en
laissait scandaliser avec un parfait entrain. Ce qui rendait ce
livre plus brûlant à Chinon qu'ailleurs, c'est que son auteur,
Gustave Droz, était propriétaire, non loin, sur l'autre rive
de la Vienne. Grand'mère, sans connaître l'ouvrage, déclarait
que c'était une abomination, qu'un gouvernement qui tolérait de
pareilles publications précipitait la France vers un nouveau
Sedan; que ce qui restait d'honnêtes gens devrait brûler une
telle paperasse en place publique, et elle avait juré qu'en tous
cas, ce bouquin n'entrerait jamais, elle vivante, dans la maison.
Grand-père savait le roman par cœur. Cela faisait un assez
grave sujet de dispute. Or, qui présentait-on à grand'mère, un
beau jour, chez les Vaufrenard? L'auteur de _Monsieur, Madame
et Bébé_: Gustave Droz! Un homme charmant, plein d'esprit, du
meilleur monde: il était environné de compliments et d'hommages.
Il s'extasiait sur le goût des Vaufrenard qui leur avait fait
choisir une habitation si délicieuse. On disait: "Mais la maison
appartient à la famille Coëffeteau!" et toutes les félicitations
de se retourner vers Mme Coëffeteau, ma grand'mère. Trois
jours après, Mme Coëffeteau se vantait partout d'avoir fait la
connaissance de Gustave Droz; et elle disait du livre: "C'est un
peu leste, mais c'est d'un homme fort distingué."
Grand-père disait à sa femme: "Ah! ma chère amie! si le diable
avait seulement des gants et un peu de savoir vivre, vous
risqueriez quelque parcelle de votre âme entre ses doigts
fourchus!..." ce qui la mettait dans tous ses états.
Je fus très étonnée, en arrivant, cette année-là, chez les
Vaufrenard, de m'apercevoir qu'on ne me regardait plus comme
le "mougeasson" d'autrefois. Voilà-t-il pas, tout à coup, ces
messieurs pleins d'attentions pour moi! et d'une amabilité! et
d'une prévenance! Et des "mademoiselle" par-ci, et des "ravissante
jeune fille" par-là! C'en était comique, surtout de la part d'un
tas de chenapans qui ne m'avaient seulement pas dit "merci" trois
mois auparavant, lorsque je leur servais le café, le sucre, ou
quand je courais chercher les mantilles de leurs femmes. Qu'est-ce
qu'il y avait de changé? Mon corsage avait gonflé, mes cheveux
étaient disposés à peu près selon la mode.
J'en voulus d'abord à ces messieurs, puis, après tout, leurs
gentillesses me furent agréables. Par mes mérites, et alors que je
n'étais pas plus bête qu'aujourd'hui, je n'avais compté pour rien;
sans frais aucun, on me disait à présent charmante, intelligente;
on s'empressait autour de moi.
Alors, et immédiatement, grand'mère prit ombrage. Notre visite
fut écourtée, et nous n'étions pas de retour à la maison qu'elle
me disait:
--Tout beau!... tout beau!... ma chère enfant; il faut être
prudente et réservée... Une jeune fille, hélas! a tôt fait de se
compromettre!... La coquetterie...
--Mais, grand'mère, je suis habillée avec des défroques d'il y a
deux ans!... ça ne m'a coûté que le fil et les aiguilles... Et,
est-ce que j'ai été coquette?...
--Je ne dis pas cela! Je ne t'accuse pas, ma chère enfant. Je
t'avertis afin que tu te tiennes sur tes gardes. Tu es si jeune
encore!... Ta mère, avant vingt ans, n'avait pas l'air d'une femme!
--Mais, grand'mère, si je suis plus grande que maman, ce n'est pas
de ma faute.
--Je ne dis pas cela non plus!... Tu ne vas pas prétendre que je
te reproche de grandir et de t'habiller, j'espère! Je te préviens
que le monde est méchant, pervers, sans indulgence, et qu'il est
rempli d'embûches: c'est au moment où il vous flatte qu'il faut se
méfier de lui davantage...
--Mais, grand'mère, si on apprend le piano, le chant, les bonnes
manières, c'est pour plaire?...
--Allons! est-ce que tu vas te permettre de raisonner, à
présent?... A-t-on jamais vu?... Est-ce que c'est cela qu'on vous
enseigne au Sacré-Cœur?... Ta mère, mon enfant, sache-le, ne
s'est jamais permis une observation!... "Plaire!... plaire!..."
Je vous demande un peu!... Sans doute, il arrive un moment où
une jeune fille doit plaire, c'est lorsqu'elle est en âge de se
marier, ce qui n'est pas ton cas; encore est-il suffisant qu'elle
plaise à celui qui sera son mari!...
--Ah! oui, mais cet oiseau-là, comment le connaît-on?...
Maman ne pouvait s'empêcher de rire quand je discutais comme cela
avec sa mère, parce que je disais ce qu'elle avait sans doute
eu, bien des fois, envie de dire; mais, de son temps, c'était
impossible. Et alors c'était contre elle que grand'mère se
retournait, puis elle me disait:
--Tu vois, tu vois ce dont tu es cause: c'est ta mère qui paie
pour ton incroyable audace!...
Et elle soupirait douloureusement, la chère bonne femme. Pour
elle, avec mes "observations," c'était la société, le pays tout
entier qui "fichait le camp."
Ces messieurs ne me firent pas de compliments sur mon jeune talent
de pianiste; à la vérité même, ils me firent honte: j'avais
quinze ans passés, que diable! Mais ils étaient d'accord pour me
trouver des dispositions très particulières.
--Quel est donc votre professeur, là-bas?
--Mais, c'est Mme de Saint-Jean-d'Angély!
--Eh bien! Mme de Saint-Jean-d'Angély s'entend à professer le
piano comme un savetier!--s'écria M. Vaufrenard qui perdait
complètement le sens de la mesure dès qu'il s'agissait de musique.
Il interpella grand'mère.
--Voyons! madame Coëffeteau, voulez-vous, oui ou non, que votre
petite-fille devienne une musicienne?
--Une musicienne! une musicienne... sans doute!--s'écria la
malheureuse femme--Est-ce que Madeleine a besoin, pour cela...?
--Enfin!--interrompit M. Vaufrenard,--voulez-vous qu'elle joue du
piano comme de la serinette, où seriez-vous flattée qu'elle eût du
talent?
Ma grand'mère pensait certainement à ma mère qui n'avait pas de
talent. Quant à elle, elle se méfiait du talent, parce qu'il
porte à l'indépendance, ce qui, dans son esprit, était la pire
des choses. Mais elle n'osait répondre à ces deux messieurs,
très enflammés, très irritables et très compétents en matière
musicale. M. Topfer affirmait que j'avais "des doigts et de la
tête, tout ce qu'il fallait pour faire en cinq ou six ans un vrai
talent," mais il fallait me mettre entre les mains d'un professeur
"qui ne fût pas un âne."--Pauvre Mme de Saint-Jean-d'Angély!--La
question fut agitée à la maison. C'est la dépense supplémentaire
d'un professeur "de la ville" qui était aussi à considérer,
surtout avec la menace qu'étaient pour notre bourse les "études"
de Paul! Mais ces messieurs furent d'une ténacité qui m'étonna:
avais-je donc tellement de dispositions? Tous deux s'imposèrent
presque, et ma grand'mère dut consentir à m'envoyer chaque matin,
une heure ou deux, chez les Vaufrenard.
Le mois d'août était tellement chaud que personne ne songeait à
faire des promenades; à dix heures du matin, Françoise et moi,
nous rasions les murs pour bénéficier d'un peu d'ombre, puis, une
fois la grille ouverte, chez les Vaufrenard, nous dégringolions
sous les arbres frais où l'on avait toujours peur de rencontrer
des couleuvres; et, dans le grand salon au parquet piqué, les
persiennes à demi fermées laissant passer un rayon qui étincelait,
avant d'entrer, en frappant le feuillage luisant d'un grenadier en
caisse, ces messieurs, tantôt l'un, tantôt l'autre, quelquefois
tous les deux, s'acharnaient à m'initier à leur art.
Ils avaient pour la musique une passion exclusive, et éprouvaient
l'un comme l'autre la démangeaison de faire du prosélytisme;
ils semblaient craindre qu'après eux, personne ne goûtât plus
la qualité de leur immense plaisir; sur combien d'enfants
n'avaient-ils pas essayé d'agir! sur mon frère Paul, avant moi,
sur les jeunes Bridonneau, sur Mlle Patissier, sur les deux
petites de la Vauguyon, sur les six enfants des Pallu.
M. Topfer avait eu tous les malheurs imaginables; on le citait
comme un exemple de certaines cruelles destinées, et il avait
traversé ses adversités, non pas insensible, mais en puisant comme
un divin secours dans les sons magnifiques de son violoncelle et
dans une espèce d'extase où je l'ai vu souvent quand il entendait
au piano une sonate de Beethoven. C'était un bonhomme un peu
brusque de façons, avec un cœur tendre. Il vivait sans cesse
sur la défensive, car il croyait,--avec quelle raison!--en voyant
une personne nouvelle, qu'elle n'allait pas aimer la musique qu'il
aimait ou qu'elle allait lui vanter celle qu'il avait en horreur,
et de cela il souffrait un perpétuel martyre.
La façon dont ces deux bonshommes me parlèrent de la musique
m'emballa. Leur musique, autrefois, m'avait touchée intimement;
mais je reste convaincue que, quel que soit l'attrait des choses
elles-mêmes, c'est la parole qui nous gagne tout à fait. Un mot
juste, dit à temps, a la vertu de fixer une impression pour
toujours; c'est le mot qui illumine, ou si l'on veut, c'est lui
qui échauffe, et rend possible l'empreinte. C'étaient les paroles
de Mme du Cange qui m'avaient le plus troublée au couvent;
c'étaient ses deux petits mots, prononcés dans le corridor:
"Mon enfant!... mon enfant!..." qui avaient assuré ma ferveur
religieuse. Ce fut l'initiation passionnée de M. Topfer qui
réveilla en moi l'enthousiasme de mes toutes jeunes années pour
la musique, et ce fut cette clarté particulière de méthode, qui
manque rarement aux hommes épris de leur art, qui m'aida à me
débrouiller rapidement dans les rebutants débuts. En deux mois
de vacances, mes deux maîtres firent de moi une musicienne, non
pas exécutante, assurément, mais déterminée, ardente, partie,
définitivement partie vers un but qui me paraissait beau, qui ne
contrariait pas mon idéal religieux, qui l'augmentait plutôt en
se confondant avec lui. J'entrevis la possibilité de vivre dans
ce monde dont les premiers échos m'avaient tant choquée, en
m'y créant un refuge sacré, une oasis toujours suave, quels que
dussent être les dégoûts que le sort me réservait.
Oh! ces deux mois de vacances, si mal commencés, je les
revois toujours. Ils ont été la période la plus satisfaisante
de ma vie pour mon âme, pour mon esprit, pour mon cœur;
plus satisfaisante que ma période exclusivement religieuse,
oui, parce qu'il y a en moi, et, malgré tout mon "besoin
d'idéal,"--comme on ose à peine dire,--il y en moi un individu
positif qui pressentait, même en adoration devant l'autel, que
ce ravissement-là était un luxe dont la vie ne s'accommode pas
communément. La musique me donnait, m'avait dit M. Vaufrenard, une
valeur personnelle; et l'idée de valoir par moi-même m'inoculait
je ne sais quelle force nouvelle. Mais M. Topfer disait: "Ah! par
exemple, il ne s'agit pas d'être une tapoteuse!..."
Le cher homme que M. Topfer!
Quand je me séparai de lui, le premier jour d'octobre, il fut
très ému; il crut devoir m'adresser un petit discours, surtout
afin de me prémunir contre la musique médiocre; et il me parla
des grands maîtres. Ce qu'il me dit était au-dessus de mon âge,
et je n'en ai rien retenu que la figure de petit homme à favoris
blancs qu'il avait, lui, un peu à la manière de César Franck,
et son frais petit œil bleu, son œil d'enfant. Il était
pourtant bien possédé par son sujet; c'est pour cela sans doute
qu'il oubliait mon âge; il me disait des choses et des choses sur
Mozart, sur Rameau, sur Bach; puis il passa à Beethoven, mais
s'arrêta aussitôt comme si un sanglot étouffé lui eût obturé
la gorge: que voyait-il? que pensait-il? tout ce génie divin
lui apparaissait peut-être, et il en était écrasé; il répéta
seulement: "Beethoven!" en élevant un doigt, et son petit œil
bleu, d'enfant, se mouilla. Cela, je le compris; c'était le mieux
qu'il pût faire pour moi.
X
On avait consenti à remplacer Mme de Saint-Jean-d'Angély par un
professeur de Tours, nommé M. Bienheuré, un homme très doux,
très aimable et qui jouait joliment bien, quoiqu'il eût presque
toujours très chaud quand il arrivait à Marmoutier, ayant fait
presque deux kilomètres à pied, et il s'épongeait le front
pendant un quart d'heure. Il me fit beaucoup travailler. Même
en son absence, j'étudiais pendant certaines récréations et une
grande partie de la journée des jeudis et des dimanches. Dès les
vacances de Pâques, j'étonnai M. Vaufrenard; aux grandes vacances,
je tremblais d'émotion à l'idée du plaisir que j'allais causer à
M. Topfer.
Mais, en arrivant à Chinon, je trouvai ma famille très agitée.
J'avais remarqué, à Pâques, leur air tout chose et une certaine
préoccupation d'économies qui m'avait laissé supposer que mon
frère Paul faisait des siennes à Paris. Je sus, à peu près par
tout le monde,--quoiqu'en principe, et sur l'ordre de grand'mère,
cela dût m'être tenu absolument caché,--que monsieur mon frère
avait fait dix mille francs de dettes. Dix mille francs! à
prélever sur la pauvre petite dot de maman qui avait été respectée
par mon père au milieu de ses grands sacrifices pour le pays!...
Par une chance relative, on avait eu vent de son emprunt, grâce
à son correspondant à Paris. Le prêteur était de Tours même;
Paul était mineur, il est vrai; mais la somme avait été livrée
et consommée, il avait fallu la rembourser. Grand-père était
dans une fureur noire; lui, si calme, d'ordinaire, je ne l'avais
pas soupçonné de se pouvoir monter ainsi: devant moi, qui étais
toujours censée ne rien savoir de la conduite scandaleuse de mon
frère, il prophétisait notre ruine, à tous les deux, à nous tous,
et il se voyait obligé, quant à lui, à bêcher les vignes. D'une
longue semaine, l'indignation ne cessa pas; je ne savais où me
mettre: j'avais grande envie de courir chez les Vaufrenard, mais
la grand'mère prétendait ne plus voir personne, sous prétexte que
la ville devait savoir que notre fortune était écornée, et elle
disait qu'elle savait bien de quelle façon on allait nous regarder
dans la rue: elle avait passé par là quand mon père avait dû
abandonner sa maison! Paul, lui, était encore à Paris, retenu par
ses examens.
On ne lui avait pas soufflé mot de l'affaire, de peur de le
troubler devant ses examinateurs. Alors, comment savait-on qu'il
avait déjà mangé les dix mille francs? C'est que le prêteur avait
fourni la preuve qu'ils n'étaient qu'un remboursement de sommes
antérieurement avancées par un bas usurier. Cela devait dater de
son installation à Paris; c'était le prix des aventures à moi
contées l'année précédente. Tout portait à faire croire qu'il
avait à présent creusé de nouveaux précipices!
Mon Paul arriva enfin, précédé d'un télégramme: il était reçu.
Ah! bien lui en prit de n'avoir pas échoué cette fois! Mais il
était reçu. On pourrait dire à chacun dans la ville: "Paul est
reçu!" Les grands-parents s'apaisèrent; ils ne pensaient plus
qu'à répéter: "Paul est reçu!" c'était presque de la gloire.
Pour une si vive satisfaction, on lui eût pardonné tout et le
reste! Grand'mère sortit; elle se montra dans la rue, avec son
petit-fils; il était reçu! Nous allâmes enfin chez les Vaufrenard.
Quant aux reproches, grand-père lui-même prononça: "Remise à
huitaine!"