Je vis venir les vacances de cette année-là sous un jour assez
singulier: le plaisir que je me promettais était d'être plus libre
qu'au couvent de m'abandonner à cette grande piété que, pourtant,
l'on m'avait inspirée au couvent même. J'espérais, du moins, avoir
plus de facilités à la maison pour dissimuler mes divines joies,
car je n'allais pas jusqu'à croire que l'on me permettrait de
me singulariser! A la maison, comme au couvent, je commençais à
comprendre,--quoique personne n'en formulât le précepte,--qu'il
fallait, avant tout, ne pas s'éloigner de la commune mesure, et
demeurer, autant que possible, pareille à tout le monde.
Mais, à la maison, qui est-ce qui m'empêcherait de faire de
longues prières dans ma chambre? et, grâce à la complicité de
ma vieille Françoise, qui est-ce qui s'apercevrait qu'en allant
chez les Vaufrenard, par exemple, je faisais un petit détour par
l'église Saint-Maurice?
Maman vint me prendre, accompagnée de grand'mère qui voulait
toujours parler elle-même à ces dames, à la Maîtresse générale, à
la Supérieure, pour se rendre un compte exact des progrès de mon
éducation. Je vis à sa figure, après divers colloques, que l'on
était même plus content de moi qu'on ne voulait bien me le dire,
et que, si l'on me reprochait quelque chose, c'était uniquement
mon excès de zèle. Ma grand'mère pensait certainement: "Oh! oh!
voilà un défaut qui tombera de lui-même..." Maman me complimenta,
elle, sur ma bonne mine: c'était ce qui l'intéressait le plus.
Je demandai des nouvelles de Paul, qui faisait sa première année
de droit à Paris. On me répondit d'une drôle de façon, maman en
souriant à demi, grand'mère en redressant la tête d'un air de
justicier: Paul, il allait bien; oui, oui, il allait bien!...
Cela suffit à m'intriguer et ne m'apprit rien de mon frère. Dans
le train, nous ne pouvions d'ailleurs pas parler de nos affaires
personnelles, car nous nous trouvions avec plusieurs personnes de
Chinon parmi lesquelles était un jeune homme que je ne connaissais
pas et qui me regarda tout le temps d'une façon fort gênante.
Je ne comprenais pas du tout pourquoi il me regardait; et je
croyais très sincèrement que c'était en se moquant de moi parce
que j'étais mal coiffée, mal habillée. Mon embarras était grand,
je me sentais rougir, je m'agitais pour donner quelque prétexte
à mes couleurs; mais je sentais toujours le regard de ce garçon
passer et repasser sur moi, comme le rayon du soleil qui entrait,
disparaissait et revenait, dans ce compartiment, nous caresser les
genoux, selon les sinuosités de la voie. Je sus, quand nous fûmes
descendues, par quelqu'un qui le reconnut sur le quai de la gare,
que ce jeune homme était le fils d'un notaire de Richelieu; il
avait une figure agréable, mais il m'avait bien incommodée. Je dis
à maman:
--Ce garçon est tout à fait inconvenant! Il a une façon de vous
regarder...
Cela la fit rire, tout simplement. Grand'mère, qui m'avait
entendue, dit:
--Les jeunes gens, de nos jours, sont en effet très mal élevés;
mais une jeune fille doit baisser les yeux et ne pas s'apercevoir
de leur audace.
Moi, j'en revenais à mon idée:
--Mais, enfin, qu'est-ce que j'ai sur moi de ridicule? est-ce
cette robe qu'on a fait teindre?... c'est mes cheveux, je parie?...
Maman disait, en souriant encore:
--Qui est-ce qui te dit que tu as quelque chose de ridicule?...
Et me voilà, à peine arrivée à la maison, préoccupée de ma
toilette et de ma coiffure!
Dès le premier soir, au lieu de consacrer, comme je me l'étais
promis depuis longtemps, une ou deux longues heures à la
méditation et à la prière dans ma chambre, savez-vous à quoi
j'employai ma liberté nouvelle? à chercher une manière de disposer
mes cheveux qui ne s'éloignât pas trop de la mode! J'avais des
cheveux blonds très abondants et assez longs pour que je pusse
m'asseoir sur leurs extrémités quand ils étaient dénattés; il
m'était, dans ces conditions, à la fois très facile d'en tirer
parti et très difficile de ne point effaroucher ma grand'mère dont
je savais les austères principes sur la décence d'une jeune fille
bien élevée. Je fus, quant à moi, très satisfaite de la coiffure
que j'obtins; très dépitée, rétrospectivement, que quelqu'un eût
pu remarquer ma ridicule coiffure de pensionnaire:--un filet, y
pensez-vous! un filet, horreur d'autant plus monstrueuse qu'il
est plus copieusement garni! le mien était affreux...--et enfin
très anxieuse de savoir ce que dirait le lendemain ma grand'mère.
Je m'occupai aussi de mes robes. Nous étions en grand deuil,
on avait fait teindre toutes mes anciennes robes; j'en essayai
deux ou trois et m'aperçus, à mon grand désappointement, que les
corsages étaient de beaucoup trop étroits: alors, avant que l'on
y remédiât, il faudrait donc garder ma robe d'uniforme?... Enfin,
je me mis en prière, au pied de mon lit, mais je pensais à ma robe
d'uniforme et je me promettais de ne pas poser le pied hors de la
maison tant que mes autres corsages n'auraient pas été ajustés. Et
puis, je tombai de sommeil.
Le matin, même histoire devant la glace, avec mes cheveux; et la
maison sens dessus dessous à cause des corsages!
--Comment! tu t'es tant développée, depuis Pâques!
--Regardez-moi ces bras et cette poitrine!...
Ma grand'mère disait cela sur un ton alarmé que j'attribuai à
la triste nécessité qui semblait s'imposer de renouveler mon
trousseau. En effet, ce soudain "développement" tombait mal à
propos.
Mon frère Paul, pour sa première année d'études à Paris, avait
fait des dépenses immodérées. Ce n'était pas sans peine que l'on
pouvait lui fournir une pension de deux cents francs par mois;
or, sous les prétextes les plus divers, il en avait arraché près
de cinq cents, en moyenne! Cinq cents francs par mois, c'était
fou, sardanapalesque. Je crois que l'on devait, là-dessus, depuis
longtemps discourir, à la maison; mais grand'mère avait décidé
que l'on ne tiendrait aucune rigueur au jeune étudiant prodigue,
en ma présence, de peur que je ne vinsse à soupçonner mon frère
d'avoir une mauvaise conduite et à me faire des idées sur ce
qu'est la mauvaise conduite d'un jeune homme. C'est Paul lui-même
qui m'informa de ces subtiles précautions. Et il m'informa, le
misérable, de bien d'autres choses.
Le satané Paul! Déjà l'année précédente, Paul, à peine sorti de
chez les Pères, n'avait plus de religion et ne se conduisait pas
mieux que le jeune Patissier, par exemple, ou le jeune Mingot,
qui étaient au lycée. Et, à la maison, on ne s'en alarmait pas,
il semblait que ce fût dans l'ordre. Moi, j'avais essayé de
lui adresser des remontrances, il m'avait traitée de "cruche,
imbécile, idiote;" j'avais commis l'imprudence de rapporter toutes
chaudes ces expressions à grand'mère, notre juge ordinaire,
et c'est moi que notre juge avait déboutée et condamnée aux
dépens... A la fin des vacances, n'y avait-il pas eu aussi une
histoire que l'on m'avait cachée tant qu'on avait pu, et que
je n'ai, en effet, comprise que plus tard? Paul était tout
simplement l'amant de la femme du percepteur, une grosse dondon
de quarante-cinq ans, qui avait des enfants du même âge que lui!
Toute la ville parlait de l'aventure. Le pauvre percepteur était
venu, aux abois, trouver mon grand-père, et des conciliabules
avaient été tenus à la maison, les domestiques couchés, à des onze
heures du soir!... C'était le percepteur, seul, qui avait ennuyé
mes grands-parents, non pas l'aventure de Paul; et ils disaient de
leur petit-fils, en souriant, et avec indulgence, même devant moi:
"Le gredin!"
Qu'avait-il fait, une fois lâché en liberté, et à Paris, "le
gredin?"
On l'avait envoyé à Paris, pour la même raison qu'il avait été
élevé précédemment chez les Pères et moi au Sacré-Cœur, parce
que c'était ce qui se faisait de mieux. Il eût tout aussi bien
pu mener à bout ses études de droit à Poitiers par exemple, et à
meilleur compte.
Il brûlait de raconter ses fredaines. On eût juré que c'était pour
les raconter qu'il les avait accomplies. Je vis, d'ailleurs, tout
de suite, qu'il me tenait, cette année-ci, pour quelqu'un, et non
plus pour la "môme négligeable" que j'avais été jusqu'alors. Il
m'avait saluée, dès le lendemain de mon arrivée, et en regardant
mes cheveux et ma taille, d'un certain juron familier qui était
une manière de me manifester sa considération.
Ah! j'aurais autant aimé ne point mériter sa considération,
car il me narra des histoires écœurantes. Le langage et les
aventures d'un étudiant du quartier Latin, et qui brode! on juge
ce que cela pouvait être pour une pensionnaire comme moi. Je le
dis très franchement, et sans pose, cela me fit l'effet du mal
de mer; c'était quelque chose d'absolument nouveau, d'inconnu,
d'insoupçonné, et de tellement vilain et de tellement malpropre,
que mon estomac se soulevait de dégoût. Me voyant faire la
grimace, il en conclut qu'il m'"épatait," et son récit y gagna
plus d'audace encore, et son langage fut plus salé et plus cru.
Il ne m'épargna rien, je le crois; mais j'avais tant de mal à
comprendre, que bien des choses m'échappèrent. Ce que je retins
des confidences de mon frère, c'est que tous ces gamins avaient
non seulement une maîtresse, mais plusieurs, et même beaucoup,
et c'est qu'une femme pouvait appartenir à un grand nombre
d'hommes... Cela dérangea un certain ordre qui régnait dans ma
cervelle encore fraîche et me causa une sorte de douleur que je
ne peux comparer qu'à celle que j'éprouve encore aujourd'hui quand
je suis témoin d'une injustice flagrante. C'est assez curieux. Le
mépris de ces étudiants pour les pauvres filles, l'absence de tout
sentiment dans des liaisons qu'on appelle amoureuses, oh! que cela
me parut abominable! Qu'est-ce que cela dérangeait donc en moi,
puisque je n'avais jamais pensé à l'amour?
Je me rappelle que nous étions dans le jardin de mes
grands-parents, sous une tonnelle, quand Paul donna, ainsi, à une
jeune fille parfaitement bien élevée, sa première leçon de choses.
Nous étions assis sur un banc, très vieux et vermoulu, d'où
je m'étais levée déjà plusieurs fois, croyant qu'il croulait
sous moi. Paul fumait une cigarette et arrachait de la main les
feuilles d'un pampre qui garnissait le treillage en losange. Tout
d'un coup, je me sentis prise d'un gros chagrin; mais d'un chagrin
comparable à celui que j'aurais eu si l'on m'avait annoncé la mort
d'une amie, et je me mis à pleurer, à sangloter. Paul me dit:
--Qu'est-ce que tu as? tu es folle!...
Je ne savais pas au juste ce que j'avais. C'était le paquet
de toutes les choses que mon frère venait de m'apprendre qui
m'oppressait, m'étouffait. Je lui dis:
--Ce n'est rien, ce n'est rien; il ne faut pas faire attention, je
suis une sotte...
--Essuie-toi les yeux, me dit-il, on va croire que c'est moi qui
t'ai fait pleurer.
--Tranquillise-toi: je dirai que c'est la fumée de ta cigarette.
Il s'en alla aussitôt fumer plus loin, et je m'essuyai les yeux.
Nous devions aller, une heure après, chez les Vaufrenard, où il
était convenu que je leur montrerais, ainsi qu'à M. Topfer, ce
que j'avais appris en fait de piano. Bonne préparation pour une
audition! je ne serais seulement pas capable de faire mes gammes.
Par surcroît, ma grand'mère vint me trouver dans ma chambre, afin
de me renouveler ses recommandations sur la tenue que je devais
adopter dans le monde. Mon Dieu! dois-je me souvenir des soins
excessifs de la pauvre bonne femme! Elle écrasa de ses propres
mains mon chignon haut, comme on les portait alors, qui, à son
dire, avait "des allures provocantes." Le flot de mes cheveux fut
reporté en arrière, sur les tempes et sur le front: il fallait
bien qu'il se logeât quelque part! Ma coiffure n'en était pas
plus mal, et, du moment que cela tranquillisait grand'mère!...
Ce ne fut pas tout: elle trouva moyen de m'abattre la poitrine!
J'en souris quand j'y songe. Elle avait longuement ruminé cela:
elle avait fait préparer par Françoise deux bretelles assorties
à mon corsage, et elle me fit cadeau d'une ceinture de cuir
ayant appartenu à maman, qui devait servir à tenir ces bretelles
parfaitement tendues, comme des sangles, sur la gorge. Le résultat
obtenu ne fut pas celui qu'on en attendait, mais grand'mère, en
agissant d'une manière quelconque, avait rendu le calme à sa
conscience.