Vers cette époque, Mme du Cange vint me demander un jour en pleine
classe. Je sortis, très émue, car jamais pareille chose n'était
arrivée. Aussitôt dans le corridor, Mme du Cange me dit qu'il se
pourrait que Notre-Seigneur m'eût choisie pour une douloureuse
épreuve et qu'il s'agirait alors pour moi de montrer que je savais
déjà ce qu'est la résignation chrétienne. Je pensai immédiatement
à mon cher papa, et je dis:
--Papa?... je suis sûre?...
--Votre papa, en effet, est très malade, mon enfant, et monsieur
votre grand-père vous attend au salon...
Tout à coup, me voilà en pleurs; aveuglée à ne pouvoir me diriger,
je n'apercevais pas Mme de Contebault au bout du corridor. Mme de
Contebault me dit simplement:
--Ma chère petite enfant, vous allez monter au dortoir changer
de robe, parce que monsieur votre grand-père est autorisé à vous
emmener pour plusieurs jours...
Ce "ma chère petite enfant" m'apprit que mon pauvre papa n'était
pas seulement très malade, mais qu'il était mort. Jamais la
Supérieure n'employait des termes si tendres. Alors j'eus une
crise de chagrin, folle. Je pleurais, je pleurais; Mme du Cange
dut me conduire par la main, me soutenir pour me faire monter au
dortoir; je ne voyais plus rien, j'étais incapable de m'habiller;
je me souviens de la sœur converse, attachée à la lingerie, qui
se mit à pleurer presque autant que moi. Et Mme du Cange, au pied
du lit, nous parlait des souffrances de Notre-Seigneur, pour que,
en comparaison, les nôtres parussent plus légères.
Grand-père était au salon. Il me dit qu'il était venu, et non pas
ces dames, parce qu'elles étaient plus utiles à la maison que lui.
Je sanglotais toujours, et il ne trouva rien pour me consoler, ni
dans la voiture, ni dans le train qui nous conduisait à Chinon,
car c'était là que mon pauvre papa en avait fini avec ses peines.
Mon pauvre papa! Et dire que, bien que je fusse si certaine qu'il
était mort, tant que personne ne m'avait dit: "Il est mort," je
conservais un secret espoir de m'être abandonnée au pessimisme!...
Eh bien! non, je n'avais pas vu trop noir!... Mon pauvre papa
était couché dans la chambre de maman; il avait encore sa jolie
et bonne figure, presque pas plus pâle qu'elle ne l'était ces
dernières années, et ses cheveux gris ébouriffés comme s'il venait
d'y passer la main en parlant. On se répétait les paroles qu'il
avait prononcées pendant une sorte de délire, le mot qui revenait
sans cesse à ses lèvres était "la France," "la France livrée...
la démagogie... la société chrétienne..." Et il avait dit encore,
comme autrefois: "Vous n'êtes pas logiques... vous ne pensez
qu'à votre bien-être présent..." Enfin, tout le monde rapportait
que ses dernières pensées avaient été pour moi qu'il chérissait
particulièrement, et qu'il avait dit: "Ma consolation est que
Madeleine sera bien élevée!"
Et, au milieu de mon grand chagrin, cette pensée dernière et
ce souhait essentiel de mon père mourant, me hantèrent et me
communiquèrent je ne sais quel triste courage. Il me semblait
qu'avec l'âme héroïque de mon père, tout ce qu'il y avait pour
moi de beau et de solide en ce monde avait croulé, que Dieu
seul me restait, mais que j'avais un rôle à jouer, une tâche de
tout premier ordre à accomplir... Qu'était ce rôle, qu'était
cette tâche? Personne ne m'en avait fourni la définition. Ce
but demeurait vague pour moi, car dans ma famille, comme au
couvent, on ne m'avait jamais parlé que d'une chose, et c'était
celle-là même que mon père, en mourant, semblait considérer comme
suffisante: "Madeleine sera bien élevée!..."
Être une jeune fille bien élevée...
Tout était donc là; c'était un modelage qu'il s'agissait de
laisser exécuter sur soi plutôt que d'accomplir soi-même, car on
ne vous demandait point, en somme, d'initiative; on la redoutait
même; et lorsqu'on vous avait donné ainsi la figure qu'il convient
d'avoir, tout devait aller comme sur des roulettes dans la vie,
pour une jeune fille et pour une femme.
Je me souviens d'avoir pensé à cela, en conduisant mon pauvre papa
au cimetière, car une grande douleur vous gratifie de quelques
années de plus, tout à coup.
Nous suivions un chemin, entre des murs; il faisait un temps gris
et froid; j'entendais, à côté de moi, maman qui sanglotait; et je
me disais: "Tout est perdu, oui, tout est perdu, mais il faut que
je sois une jeune fille bien élevée..."
C'est dans ces dispositions que je rentrai au couvent. Ma piété,
qui était née dans l'appareil funèbre de la pauvre petite Michèle
de Laraupe, fut tout naturellement favorisée par le plus grand
deuil qui pût m'affliger. Pendant des mois, je ne pensai qu'à
l'âme de mon père, et je m'abîmai en prières pour son salut.
Et il me semblait, d'autre part, que, par une conduite tout à
fait exemplaire, j'accumulais quelques mérites qui lui pouvaient
profiter. Être docile et pieuse, n'était-ce pas ce qui constituait
essentiellement la jeune fille bien élevée?
Ma docilité et ma piété, accrues par mon malheur, m'attirèrent
plus de tendresse de la part de ces dames et d'un grand nombre
d'élèves. Le visage même de Mme de Contebault, la Supérieure,
si serein, si imperturbable, s'adoucissait et se fondait à mon
approche. Il y avait, dans le regard de Mme du Cange, comme
une entente secrète avec quelque partie de moi que j'ignorais
moi-même; ce regard fin, pénétrant et charmant semblait m'avoir
trouvée et me connaître, moi qui ne me connaissais pas. Je
m'abandonnais à lui, en toute confiance; j'avais un grand besoin
d'être aimée.
Et que n'eussé-je pas fait pour être aimée davantage de ceux qui
voulaient bien m'aimer déjà! Pour Notre-Seigneur Jésus-Christ,
qui m'aimait, je redoublais de ferveur; pour toutes ces dames qui
m'aimaient, je redoublais de docilité!
En classe, il est vrai, je n'étais toujours pas brillante,
mais personne ne songeait à me le reprocher; mes maîtresses
elles-mêmes, touchées de ma conduite, paraissaient toutes admettre
que j'avais mieux à faire que de battre mes petites camarades
en géographie ou en calcul. Dans notre division, c'était une
chose bien connue: il y avait Gillette Canada qui était la plus
intelligente, et il y avait Madeleine Doré, qui "était une
perfection."
Plusieurs de mes petites amies avaient tenu à honneur de me
faire connaître à leurs familles. Avec la permission de mes
parents, j'avais été présentée, au salon, aux père, mère, frères
et sœurs de Jacqueline-Jeanne de Charpeigne, celle qui avait
eu une sainte dans sa famille. Et, comme mes parents, à moi, ne
venaient qu'assez rarement de Chinon, on m'avait autorisée à
"sortir" avec Jacqueline-Jeanne. Ses frères, au nombre de cinq,
dont l'aîné avait quinze ans, étaient, comme le mien, chez les
Pères, et telle était l'excellence de ma réputation, que les
Charpeigne faisaient aussi "sortir" Paul, en toute confiance.
Je tremblais que ce garnement de Paul ne commît quelque sottise
énorme, selon sa coutume, et je ne sais en vérité pas comment
cela n'arriva pas. Il était le plus âgé de nous tous, et il
s'ennuyait beaucoup au milieu de tout ce monde-là, je crois.
Jacqueline-Jeanne avait encore deux sœurs aînées, d'un autre
lit, qui étaient mariées, fort laides toutes deux, et avaient
chacune deux bébés. Le plaisir de ces jours de sortie consistait
à aller, après déjeuner, faire un tour en ville sur le mail, tous
ensemble, y compris les nourrices, et aussi les deux maris des
sœurs aînées, qui étaient officiers de chasseurs à cheval, et
M. de Charpeigne, le papa: dix-sept ou dix-huit personnes!...
Après quoi, on entrait généralement dans une église, s'agenouiller
cinq minutes, puis on envahissait la boutique de Roche, le
pâtissier de la rue Royale.
La première fois que je sortis avec Jacqueline-Jeanne, nous étions
allés tous, en masse, à la chapelle de Saint-Martin où la sainte
avait son portrait, à côté d'un autel. C'était une grande toile,
fumeuse, à peine éclairée par la lueur de quelques cierges, où
l'on discernait une femme agenouillée sur la dalle, et dont la
tête, extasiée, se révélait seule, en lumière. Jacqueline me
tenant la main, et Mme de Charpeigne nous poussant doucement
par derrière, nous nous étions approchées du portrait, pendant
que toute la famille et mon frère Paul s'agenouillaient sur les
prie-Dieu.
Jacqueline-Jeanne et sa mère, en m'indiquant du doigt la vénérable
parente, prononcèrent en même temps ce simple mot:
--Voilà!...
Et cela était dit sur ce ton qu'on emploie en indiquant à un
saint-cyrien les effigies de Turenne ou de Bonaparte: "Voilà!..."
c'est-à-dire: "Vous êtes de la partie, jeune homme: voyez par cet
exemple où l'on peut aboutir!"
Et nous étions restés, agenouillés là, tous, le temps qu'eût pu
durer une visite chez une grand'tante âgée, un peu cérémonieuse.
A la sortie, mon frère Paul, qui s'était tenu aussi patiemment que
toute la famille, vint à côté de moi et psalmodia:
--Sainte Madeleine Doré, priez pour nous!... Sainte Madeleine
Doré, priez pour nous!...
Et les cinq gamins, frères de Jacqueline-Jeanne, qui
l'environnaient, de pouffer de rire. Puis Paul dit seulement:
--Sainte Madeleine Doré!...
Et les autres répondaient en chœur:
--Priez pour nous!...
Jacqueline-Jeanne gourmanda fortement ses cinq frères, mais elle
ne pouvait elle-même s'empêcher de rire. On me vénérait, oui;
mais, dans le secret, toute cette jeunesse se moquait de moi.
Ma famille, à moi, appréciait diversement les résultats de ma
conduite excellente. Maman, sans façons, trouvait que j'avais
besoin de me "dégourdir" un peu. Grand-père, quand il était chez
les Vaufrenard, souriait, je le sais, de mon zèle; une de leurs
paroles m'avait frappée: "On a fichtre bien le temps d'être
sage!..." Mais quand il était vis-à-vis de sa femme, il ne l'osait
contredire, et grand'mère se montrait satisfaite à l'extrême
de la "jeune fille modèle" que j'étais, au dire de toutes ces
dames. Elle tirait surtout son plus vif orgueil des attentions
dont j'étais l'objet de la part des "meilleures familles" de mes
compagnes, et particulièrement des Charpeigne. Cette famille,
si digne, si nombreuse, le saint rayonnement qui l'auréolait,
les compliments éperdus qu'elle faisait de moi, soit au salon du
couvent, soit par correspondance, tournaient positivement la tête
à ma pauvre grand'mère, et quoiqu'elle eût toujours eu, dans son
affection, une préférence marquée pour mon frère, elle concevait à
présent pour moi une sorte d'admiration dont j'étais flattée, et
qui me rapprochait d'elle.
Depuis que mon père était mort, bien qu'on l'eût tant contristé
dans ses dernières années, on honorait et on exaltait sa mémoire,
ma grand'mère surtout; et l'on m'apprenait et la dignité de sa
vie et les sacrifices qu'il avait faits; on voulait que je fusse
fière de lui, et l'on m'affirmait que, s'il eût vécu, il eût été
fier de moi. Je me souvenais bien que mon père était d'accord
avec sa belle-mère sur l'éducation des filles. J'étais donc dans
la bonne voie, malgré les hochements de tête et les mots couverts
entendus chez les Vaufrenard, malgré le rire blagueur de mon frère
et de la marmaille des Charpeigne, malgré les quolibets que ne
m'épargnaient pas, au couvent même, et Gillette Canada et la bande
des fortes têtes de la classe, et au salon, les dimanches, maints
frères et cousins d'élèves qui "se payaient" mes rubans de sagesse
et mes médailles. Toute cette "ferblanterie," comme disait Paul,
se heurtait, et produisait, à chacun de mes mouvements, le bruit
d'un galérien secouant ses chaînes, et ne suscitait, pas, à mon
naïf étonnement, l'applaudissement du monde entier; les messieurs,
les jeunes gens, des mamans elles-mêmes, en nous voyant au salon,
ne se montraient préoccupés que de notre coiffure et de la façon,
le plus souvent désastreuse, dont nous seyait notre infortunée
robe d'uniforme: "Oh! cette natte!... Mais on ne vous permet
donc pas de vous relever les cheveux en casque!... Si seulement
elle avait la nuque découverte!... Comment! on n'autorise pas de
glaces plus grandes que cela!... Et cette batterie de cuisine
qu'elle porte sur la poitrine, la pauvre fille, est-ce qu'elle
s'en sert pour boire et manger?... Et en récréation, pour jouer,
accroche-t-elle son bazar à un arbre?..."
J'avais quinze ans, je me développais beaucoup, je crois que je
commençais à n'être plus trop laide, et cela m'agaçait que l'on se
moquât de la façon dont j'étais accoutrée. J'en vins à redouter
l'heure du salon, les jours de sortie, les mois de vacances où
les gens et leur vie me semblaient si différents de ma vie et de
moi-même. Je me retournai avec plus de ferveur vers l'intérieur
du couvent et vers Dieu. Je devins de plus en plus pieuse: M.
l'aumônier et Mme du Cange même y durent mettre le holà.
M. l'aumônier me gourmanda pour mon ardeur immodérée, et
m'infligea comme pénitence de ne pas m'approcher du confessionnal
plus d'une fois par mois. Je ne pus lui dissimuler que j'étais
terrorisée de rester tout un mois avec mes péchés sur la
conscience. Et encore une fois, je vis qu'il souriait quand il
me dit: "Allons! allons! mon enfant, n'allez pas vous imaginer
que vous commettiez de bien gros péchés!..." Mme du Cange me dit
qu'il fallait en toutes choses avoir de la mesure, "même dans la
perfection," ajouta-t-elle.
Je ne comprenais pas cela. Qu'il fallût s'arrêter, même dans le
plus beau chemin, voilà qui dépassait mon entendement. J'osai
objecter à Mme du Cange:
--Mais, madame, et les saints?...
--Les saints, dit-elle, il faut les tenir pour nos modèles; mais
c'est une présomption orgueilleuse que de vouloir atteindre à leur
perfection; sachons rester modestes...
Les excès qu'on me reprochait me rappelèrent ceux dont on avait
fait grief à mon pauvre papa, de son vivant, tout au moins. Lui
aussi, il avait été trop loin: il avait perdu le sens de la
mesure; il avait donné sa fortune pour sa cause, c'était "un
emballé," comme disaient de lui ses beaux-parents. Depuis sa
mort, il est vrai, son "emballement" passait pour admirable. Pour
les saints, il devait en être de même... On les avait sans doute
traités d'insensés, du temps qu'ils accomplissaient cela même qui,
après coup, les avais mis sur les autels.
De si grandes vertus, il ne convenait pas de les imiter tout à
fait...
Ah! cet incident avec l'aumônier et Mme du Cange fut une de mes
plus vives contrariétés de jeunesse. J'étais tentée de m'écrier,
comme papa, naguère: "Vous n'êtes pas logiques! La sainteté,
l'héroïsme, la vertu, qui sont le fond de ce qu'on nous enseigne,
eh! bien, eh! bien, il ne faut donc les atteindre que dans une
certaine mesure? Ce sont des mots dont la beauté nous fouette, et
en pleine course, est-il possible vraiment qu'il nous faille nous
arrêter tout à coup?..."