III

De plus en plus, les Vaufrenard furent pour moi des personnages

miraculeux, tombés du ciel. Ils ne ressemblaient à aucune figure

de Chinon; ils ne parlaient presque pas politique; ils semblaient

enflammés pour quelque chose de supérieur même à ce qui, alors,

divisait, troublait et soulevait tous les hommes. Je n'avais

qu'une notion très rudimentaire de ce que pouvait être la musique,

qu'ils vénéraient tant; mais en attendant, je les tenais pour

dépositaires d'un trésor mystérieux, incomparable. Il fallut

qu'on me menât tous les jours chez eux; eux-mêmes s'habituèrent à

m'avoir, de sorte que je continuai pour ainsi dire à habiter notre

ancienne maison, à vivre à mes balcons, au-dessus de la citerne et

de la vigne de Tondu et du père Sablonneau, ou dans le Clos que M.

Vaufrenard arpentait chaque jour, pendant des heures, en poussant

des rugissements d'extase.

Je savais bien que notre clos était remarquable; mais je ne

l'avais considéré que comme un endroit favorable au jeu de

cache-cache, à cause des inégalités du terrain, et des celliers

creusés dans le tuffeau; il faut dire aussi, qu'étant encore

petite, je ne voyais pas les trois quarts des choses lointaines

qui faisaient s'exclamer les grandes personnes. A force d'y

accompagner M. Vaufrenard et de l'entendre accumuler les

épithètes sur la beauté de Chinon ou des couchers de soleil sur

la Vienne, qu'il m'obligeait d'ailleurs à admirer comme lui, en

me hissant sur son épaule, je finis par acquérir, si gamine que

je fusse, une certaine aptitude à m'émouvoir de la beauté de

ces paysages. N'était-ce que l'émotion, si grande et si sincère

de M. Vaufrenard, qui me gagnait? et ne m'eût-il pas aussi bien

communiqué par là son admiration pour n'importe quoi? C'est bien

possible.

Quelquefois, au bout du Clos, où nous nous arrêtions, M.

Vaufrenard se mettait à chanter. Il avait eu, paraît-il, une très

belle voix, et j'ai su plus tard, qu'étant jeune, il avait chanté,

mais chanté, ce qui s'appelle chanté, c'est-à-dire sur un vrai

théâtre, à Paris. Naturellement, à Chinon, il ne se vantait pas

de cela; cela ne transperça que petit à petit, et, heureusement

pour lui, quand sa situation dans la ville fut, grâce au nombre

des années, tout à fait assise. Mais il chantait dans le Clos. Ah!

que c'était joli! Il semblait ne chanter que pour le beau paysage.

C'était ordinairement vers le soir. Et cela me faisait un étrange

effet. Je sentais quelque chose dans ma poitrine, qui gonflait, et

qui avait l'air de vouloir s'élever hors de moi, en même temps que

je voyais l'échine de Tondu se redresser au-dessus de la vigne:

Tondu, sensible au chant, lui aussi, Tondu toujours courbé vers la

terre, à la voix de M. Vaufrenard, se reposait sur sa pioche et

demeurait rêveur...

Mais ce fut quand arriva M. Topfer, vers la fin de juillet,

que la musique commença sérieusement chez les Vaufrenard. Nous

étions déjà assez liés avec eux; maman, si facile, si bonne,

était devenue tout de suite la confidente de Mme Vaufrenard,

un peu bavarde et exubérante, et la grand'mère s'était laissé

apprivoiser, malgré toutes ses réserves.

M. Topfer était un professeur de violoncelle, ancien camarade de

M. Vaufrenard, mais qui paraissait beaucoup plus vieux que lui;

il était petit, un peu courbé; il portait une paire de favoris

blancs, ronds comme des houpettes à poudre de riz, et il avait en

lui quelque chose de plaisant, qui le faisait sympathique sans

qu'on démêlât d'où cela venait au premier abord; c'étaient ses

yeux bleus, des yeux candides, purs, des yeux de joli bébé. On

m'avait promis qu'il m'aimerait beaucoup, et, dès que je le vis,

j'en fus très heureuse: ce bonhomme-là était tout à fait à mon

goût.

Nous fûmes en effet amis tout de suite. Il m'embrassa et bavarda

avec moi, dès les premières minutes, comme si nous nous étions

quittés la veille, et il m'appela familièrement "Mougeasson."

Mougeasson, dans sa pensée, cela correspondait à l'idée d'une

petite fille qui ne reste pas aisément en place. Et cela, hélas!

correspondait aussi à cette idée: "Voilà une petite fille que

j'aime bien, mais qu'il faudra mettre dehors quand on fera de la

musique."

Il n'y a que les gens qu'on aime bien, pour nous faire vraiment

de la peine. Ce monsieur Topfer, qui me plaisait tant, fut

cause d'un de mes premiers grands chagrins: il me conduisit le

plus gentiment du monde à la porte le jour où l'on sortit le

violoncelle d'une noire boîte énorme. Et il me dit, le vieux

coquin:

--Ah! par exemple, voilà le moment d'aller jouer dans le Clos!...

Il ne plaisantait pas, M. Topfer, lorsqu'il s'agissait de musique!

Il ne fallait pas entendre un bruit, un chuchotement; et il

faisait fermer les portes intérieurement au verrou, ce qui était

un bien fâcheux système, car si quelqu'un, voulant entrer, les

poussait et les heurtait, il faisait plus de bruit que s'il eût

ouvert tout bonnement.

La musique, mon Dieu! je ne savais pas encore ce que c'était; mais

d'abord, j'étais vexée de n'être pas jugée digne de l'entendre;

ensuite, je sus que grand'mère, à la première séance, avait

failli se trouver mal parce que M. Topfer, de la pointe de son

violoncelle, piquait le parquet du salon. Cela amusait follement

ma pauvre maman, qui était pourtant la propriétaire du parquet,

mais qui n'avait pas, au même degré que sa mère, la manie

conservatrice. Et grand-père, tout en donnant raison à sa femme,

comme de juste, racontait à tout venant ses angoisses étouffées,

sa terreur lorsque la redoutable pointe, par sept fois,--sept

fois!--avant que d'être bien calée, paraissait-il, avait troué

le parquet, en y dessinant un disque de la dimension d'une

écumoire!... C'était moins l'envie d'entendre la musique que celle

de voir la tête de grand'mère, qui me démangeait!

Un jour je parvins à me dissimuler. Par l'intermédiaire de ma

famille, les Vaufrenard avaient fait des connaissances dans le

pays; ils aimaient à voir du monde, et il y avait bien déjà une

vingtaine de personnes réunies dans ce salon. Je parvins à me

dissimuler, mais j'avais si peur que je n'osais remuer, et, de

l'endroit où j'étais tapie, je ne pouvais voir ni grand'mère, ni

M. Topfer, ni le violoncelle. Ce n'était pas de chance. J'attendis

patiemment, dans l'espoir qu'on s'agiterait quand le premier

morceau serait fini. Oh! j'étais bien loin de me douter de ce qui

allait arriver!

Mme Vaufrenard faisait courir ses doigts au trot, au trot, au

galop, au galop, sur le clavier du piano à queue; puis elle

s'arrêta tout à coup et donna le _la_: "la... la... la... la!" M.

Topfer raclait les grosses cordes de sa basse, qui rendaient un

bruit grave, solennel, et il me sembla, je me souviens, que toute

ma peau tremblait. Je ne voyais qu'une de ses mains, là-haut,

là-haut, qui tournait les clefs d'ébène. Cette main descendit tout

à coup et parut courir comme une souris le long du grand manche,

et l'on entendit des notes pressées et légères, dans le genre de

celles que Mme Vaufrenard tirait du piano. Un arrêt; et puis, la

voix de M. Vaufrenard se mêla aux sons du piano et à ceux de la

basse. Elle chantait la romance que tout le monde connaît:

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment:

Chagrin d'amour dure toute la vie!...

Ce n'était pas le sens si mélancolique et si vrai de ces mots

qui pouvait me toucher, à l'âge que j'avais, mais le son des

instruments, la voix, la musique m'avaient bouleversée, et je

faisais une figure de l'autre monde. Une dame qui était devant

moi et me bouchait tout, s'était retournée, la romance achevée,

et disait: "Mais cette enfant est malade!..." Cela signala ma

présence. Ma grand'mère, que j'aperçus enfin, dit: "Tu devrais

être à jouer dehors, Madeleine!..." Maman me fit sortir en me

grondant pour avoir sans doute mangé trop d'abricots dans le Clos.

Personne, pas même M. Topfer, n'avait seulement remarqué que je

n'avais pas fait de bruit pendant la séance de musique...

Je remontai dans le Clos où se trouvaient les autres enfants:

Henriette Patissier, Suzanne Pallu, Yvonne Bridonneau, les deux

petites de la Vauguyon et mon frère Paul. Ils ne mangeaient pas

d'abricots, mais ils jouaient à un jeu stupide inventé par ce

diable de Paul: cela consistait à lancer de loin des cailloux

ou des mottes de terre par-dessus le dos toujours courbé de ce

pauvre Tondu dissimulé par les cépages. On pariait que jamais on

n'atteindrait Tondu, parce que, en effet, Tondu se redressait très

rarement; mais il n'eût fallu qu'une fois pour qu'il fût lapidé.

Il se passa alors en moi une chose assez curieuse, c'est que je

me trouvais tout à coup plus âgée que ces gamins fous, avec qui

je faisais d'ordinaire toutes les sottises sans arrière-pensée.

J'étais encore tout émue de ma séance de musique, et ce que

faisaient là mon frère et mes petites amies, m'apparaissait

inepte et barbare. J'essayai de leur en inspirer de la honte et

j'allai avertir Tondu, qui, lui, sourit, bénévolement: quand

il travaillait, il travaillait, et n'avait pas souci de ce qui

se passait par derrière!... De sorte que ce fut moi qui fus

houspillée; on me poursuivit à coups de mottes de terre; on

m'enferma dans un des celliers où j'avais cherché refuge. Il

fallut, pour me délivrer, l'arrivée des parents qui, après la

musique, venaient faire le tour traditionnel du Clos. J'espérais

au moins que Paul serait fortement grondé; maman et grand-père

mis au courant de ma mésaventure, se disposaient à le sermonner;

mais grand'mère prononça que ce qui m'arrivait m'était bien dû et

que cela m'apprendrait à me séparer de mes jeunes camarades pour

me cacher au salon derrière les grandes personnes. Elle avait

peut-être raison, en somme, car ce que j'avais appris, dans ce

salon, prématurément, c'était à ne plus être une enfant, et il eût

mieux valu, pour moi, jeter des pierres par-dessus le dos de Tondu.

J'avais dix ans, je devais entrer au couvent au mois d'octobre

prochain. J'étais comme une de ces poupées que de mon temps on

nommait "folies," emmanchées au bout d'un petit bâton et ornées

d'une pèlerine à longues dents pointues dont chacune portait un

grelot: j'avais bien l'aspect d'une petite écervelée, mais je

venais de perdre mes grelots. Est-ce que je ne me payai pas, à

ces vacances-là, le luxe de "rêvasser," comme disait grand'mère?

oui de rêvasser à mes balcons en regardant la citerne du père

Sablonneau, au lieu de m'amuser à cracher dedans!... Et, en

regardant, maintenant, dans la citerne du père Sablonneau, il y

avait deux choses qui, tour à tour, ou confusément, tournoyaient

dans mon esprit: c'était l'air de la romance _Chagrin d'amour_,

avec les beaux sons du violoncelle de M. Topfer, et la voix, si

désolée et si ardente de M. Vaufrenard; et c'était la pensée que

mon pauvre papa, que l'on ne voyait presque plus, devait être très

malheureux.

Une grande tendresse pour papa m'envahit, je m'en souviens très

bien. Je comptais les jours qui nous séparaient d'une de ses

courtes apparitions à Chinon, car il venait rarement, et encore

il restait peu à la maison; il y avait grand froid, c'était

clair, entre lui et ses beaux-parents. C'était maman, plutôt,

qui l'allait voir à Tours, le samedi soir et le dimanche, et

je pleurais parce qu'elle ne m'emmenait pas. Maman, surtout

quand elle revenait de Tours, défendait son mari; elle disait:

"Enfin, c'est un homme qui a eu le courage d'aller jusqu'au bout

de ses idées, il a tout sacrifié à ses principes!..." A quoi

l'on répliquait: "Oui, sacrifié sa famille, sa femme et ses

enfants!..." Puis l'on entendait les mots, toujours les mêmes: "le

salut national," "son pays," "la bonne cause..." et d'autre part,

le mot qui terminait toutes les discussions: "ruiné, ruiné, ruiné!"

Mon pauvre papa ruiné, comme j'aurais voulu être près de lui pour

le consoler! Le consoler, comment? Je ne savais pas trop; en lui

disant des choses douces qu'il me semblait que je trouverais

si j'étais assise sur ses genoux: en l'embrassant tendrement,

tendrement; en refaisant la raie dans ses épais cheveux qu'il

ébouriffait dès qu'il se mettait à parler; j'aurais voulu aussi

lui faire entendre de la musique; je croyais que le violoncelle

de M. Topfer lui eût fait du bien; j'avais même envie de gagner

de l'argent pour lui glisser dans toutes ses poches des pièces

de cent sous!... Comment gagner de l'argent? Et je rêvais, en

regardant les araignées d'eau sautiller dans la citerne, je

rêvais à des choses entendues de la bouche des Vaufrenard, à

ceci, par exemple: qu'on avait dit à la Patti, toute jeune,

qu'elle avait des millions dans le gosier!... Et je rêvais que

je serais peut-être--oh! c'était bien pour rendre service à

papa!--une grande cantatrice... Et les araignées d'eau, minces

et dégingandées, sautillaient à la surface de l'eau profonde,

en faisant naître autour d'elles des cercles mobiles, auréoles

éphémères qui s'en allaient mourir contre la taie verdâtre fermant

à demi, comme une paupière, le gros œil rond de la citerne...

La jeune fille bien élevée · 第 10 / 34 题