IV

C'était donc pour l'automne qui devait suivre ma dixième année

accomplie, que mon entrée au couvent, de toute éternité, était

décidée. Cette date, d'ailleurs, paraissait être déterminée moins

par l'opportunité de commencer des études sérieuses, que par la

nécessité de préparer la première communion, ce qui n'aurait su se

faire en de bonnes conditions dans une petite ville,--du moins,

ainsi pensaient nos familles,--à cause des promiscuités qu'exigent

les leçons du catéchisme, et à cause même de la vie de famille,

toujours et malgré tout profane, si on la compare à celle des

maisons d'éducation religieuse.

Notre situation de fortune était bien modeste. J'ai su plus tard

que la dot de maman, qui était de cinquante mille francs, seule,

demeurait intacte. Le revenu de ce minuscule capital, joint au

prix de la location de notre maison aux Vaufrenard, constituait

tout l'avoir de notre budget. Les grands-parents possédaient

leur maison et trois petites fermes rapportant plus de tracas

que d'argent. Eh bien! l'état d'esprit était tel, chez nous, que

l'on se fût condamné au pain sec plutôt que de ne pas confier

les enfants aux institutions les plus en renom dans la contrée.

Là-dessus, papa était pleinement d'accord avec ses beaux-parents:

il était logé comme un étudiant, à Tours, et il essayait, à

quarante-huit ans, de s'improviser une clientèle d'avocat,

afin que son fils fût élevé au collège des Jésuites et sa fille

au couvent du Sacré-Cœur, de tous les pensionnats, les plus

chers. Quant à cela, sous aucun prétexte on n'eût transigé. Le

point d'honneur le plus ferme, chez nous, et le plus héroïquement

soutenu, était d'avoir des enfants "bien élevés."

Je ne sais si personne pourrait, aujourd'hui, se figurer

l'importance que notre monde, de sens moral assez fin, accordait

à ces questions d'éducation. Parce que les parents d'Henriette

Patissier,--gens, d'ailleurs, assez riches,--l'avaient confiée,

à Tours, à un couvent de religieuses picpuciennes, des propos

aigres-doux avaient été échangés entre la maman Patissier et ma

grand'mère, et j'entends encore cette excellente Mme Patissier:

--Nous n'avons pas un nom, madame Coëffeteau, à faire figurer,

dans les palmarès, à côté des "_de_ ceci" et des "_de_ cela!"

comme il en foisonne au Sacré-Cœur...

--Il ne s'agit pas de cela,--disait Mme Coëffeteau,--mais nos

enfants sont dignes, autant que ceux des familles titrées, de

recevoir la meilleure éducation!

Parmi la plupart de nos connaissances, on ne concevait pas le

parti adopté par les Patissier; on les piquait en leur disant:

--Est-ce que la fille de Coquemar, l'huissier, ne se trouve pas

dans la même classe que Mlle Henriette?...

Nous autres, ne tarissions pas en descriptions du couvent renommé

où j'allais recevoir la meilleure éducation. On m'y avait menée

dès la fin du mois d'août, pour me présenter à la Supérieure. J'en

étais restée tout étourdie. Ce couvent était situé à Marmoutier,

au bord de la Loire, à environ deux kilomètres de Tours. On y

pénétrait par une véritable cour de château princier, puis par une

sorte de poterne dans un noir monument gothique; on gravissait un

étroit escalier de pierre, dans une vieille tour, et une porte

s'ouvrait tout à coup sur un salon immense, au parquet poli

comme un miroir, ayant pour tous meubles des chaises de paille,

et ouvrant par trois grandes baies sur des jardins coupés de

charmilles qui fuyaient à perte de vue.

Maman, qui était simple, en fut intimidée. Elle n'avait point été

élevée au Sacré-Cœur, parce que ce n'était pas la mode, encore,

dans sa jeunesse. Elle dit à sa mère qui nous accompagnait:

--C'est trop beau.

Mais grand'mère, elle, était flattée, et se redressait, là dedans,

de toute sa taille.

On nous fit attendre assez longtemps; maman bâilla. Sa mère lui

dit:

--Ma fille!...

J'avais bien envie d'aller jusqu'aux fenêtres, regarder au dehors,

mais une si vaste étendue de parquet ciré me faisait peur; en

outre, je sentais que m'écarter de mes parents, eût été, ici,

d'une liberté inconvenante. Je contemplais deux grands cadres

dorés dont on m'avait dit, dès en entrant: "Voilà les tableaux

d'honneur!" et deux autres dont l'un contenait un portrait de Pie

IX, et l'autre une image coloriée du Sacré-Cœur de Jésus; et

je me demandais: "Par où la Supérieure va-t-elle arriver?" car il

y avait beaucoup de portes. Une d'elles fut ouverte tout à coup,

sans qu'on eût entendu aucun bruit; c'était la plus éloignée de

nous, et nous vîmes une religieuse, qui, de si loin, paraissait

toute rabougrie, venir à nous. Ma réflexion de gamine fut: "Elle

va s'étaler sur ce parquet!" Mais ce fut ma dernière idée de ce

genre, car, pendant le temps que la Supérieure mit pour franchir

la distance de la porte jusqu'à nous, quelque chose de tout à fait

nouveau me pénétrait.

Je ne sais pas pourquoi ni comment. Cela tombait-il des murs de

la large pièce quasi nue, cela émanait-il de cette petite femme

dont le visage, complètement encadré d'une cornette tuyautée,

semblait d'une autre planète par son étrangeté, sa dignité, son

air d'idole? Elle avançait à pas menus, les deux mains croisées

et cachées sous les manches très amples, et elle nous regardait,

en marchant. Je me souviens que lorsqu'elle fut au milieu de

la pièce, je vis, en même temps qu'elle, le grand crucifix qui

occupait tout le trumeau, sur la cheminée, en guise de glace.

Et j'eus encore une espèce de frisson comme le jour où j'avais

entendu pour la première fois M. Vaufrenard chanter, au bout du

Clos, à la tombée du soir. Ce n'était pas la même émotion, mais

c'étaient aussi des choses nouvelles qui m'imprégnaient. Trois

ou quatre fois dans ma vie, j'ai senti cela: je me suis trouvée

pareille à une éponge qui s'apercevrait que l'eau l'envahit.

Cette chose nouvelle ne me faisait pas peur, ne m'était pas

antipathique. Au contraire. Je vais faire une comparaison qui

paraîtra bizarre: quand j'étais enfant, j'avais la manie de

collectionner des cahiers de papier blanc, bien réglé, et que je

jugeais que c'était un massacre de maculer avec des gribouillages.

Eh bien, comprenne qui pourra!... ce visage régulier dans

la cornette, cette pièce nue, ce parquet reluisant, cette

effigie divine, me donnaient l'impression de quelque chose de

parfaitement pur et d'impeccablement réglé. Quand on me demanda,

après, comment j'avais trouvé Mme de Contebault, la Supérieure, je

déclarai, ce qui était la vérité pour moi, qu'elle m'avait fait

l'effet de belles piles de cahiers de papier blanc; à quoi il me

fut répondu:

--Tu n'es qu'une petite imbécile!

Quant à ce que Mme de Contebault, la Supérieure, dit à grand'mère

et à maman, j'étais trop émue pour en avoir gardé le moindre

souvenir. Je sais seulement qu'elle me parut extrêmement

distinguée, et m'en imposa par cela même beaucoup plus qu'elle

n'eût pu faire par des paroles.

J'ai cru remarquer, longtemps après l'époque dont je parle, qu'il

y a des tempéraments qui sont subjugués, à première vue, par le

spectacle de l'ordre établi; et le curieux est que ce ne sont

pas toujours les tempéraments les plus soumis. Je pourrais bien

être de ceux-ci. L'image du couvent de Marmoutier et de Mme de

Contebault me demeura, pendant le reste de ces vacances, comme la

vision d'un monde infiniment supérieur à celui que je connaissais.

Tout, à Chinon, me sembla devenu mesquin et misérable, même le

Clos, qui n'était pas la dixième partie des jardins de Marmoutier,

même la musique chez les Vaufrenard, car Mme de Contebault nous

avait fait visiter la chapelle du couvent, où un orgue jouait un

air admirable qui semblait tenir anéanties, immobiles comme un

troupeau qui dort, une vingtaine de religieuses prosternées. Je

m'enorgueillissais déjà de faire partie de cette maison.

Et voilà-t-il pas que je me trouvais prise, presque aussitôt

après avoir repassé la porte de Marmoutier, d'un scrupule assez

singulier pour mon âge: j'étais assise, dans le fiacre qui nous

avait menées là-bas, sur le strapontin, vis-à-vis de maman et

de grand'mère, et je faisais une figure si chagrine que l'on me

dit: "Voyons! voyons! Madeleine, il ne faut pas te désespérer,

tu ne seras pas malheureuse, ces dames ont l'air d'excellentes

personnes!..." Je me contraignis quelques instants sans répondre

parce que j'avais envie de pleurer, sans savoir précisément

pourquoi. Le soir, je tombais dans les bras de maman en lui

demandant pardon de m'être, jusqu'à présent, "aussi mal conduite!"

Maman n'en revenait pas; elle éclata de rire. Mais, moi, j'étais

très sérieuse: mon malaise, à la sortie de Marmoutier, et qui

durait encore, l'idée m'était venue tout à coup de l'attribuer à

ceci, que ma conduite jusqu'à cette heure et depuis ma première

enfance, avait été tout bonnement indigne!

C'était ce Salon nu, au parquet si luisant, cette religieuse aux

traits corrects et nobles, c'étaient ces longs corridors, ces

jardins déserts, la blancheur et la rectitude de tout cela, qui,

par contraste, me faisait paraître médiocre et tortueux tout ce

qui n'était pas semblable à cela.

Et je disais à maman, presque en pleurant de honte pour "ma vie

passée:"

--Mais maman, songe donc que c'est moi, avec Paul, qui ai fait les

rats dans le grenier, il y a trois semaines, souviens-toi... Le

pauvre grand-père qui s'est levé!... les pièges qu'il a tendus!...

et il était si ennuyé de n'avoir seulement pas pris une souris!...

Nous lancions des noix et des haricots secs, à la volée... ça

court, ça trotte: pototo! patata!...

Maman riait de tout son cœur:

--Comment! c'était toi? c'était vous, petits gredins?...

J'étais bien sûre de n'être pas grondée par maman; elle ne pouvait

pas: elle était trop bonne... et je lui faisais une espèce de

confession générale, qui me soulageait. J'avais un besoin à

présent, de me conformer à l'esprit d'idéal nouveau qui m'était

apparu, même à n'avoir vu les choses que par le dehors, au Couvent

du Sacré-Cœur.

Quand j'y fus entrée définitivement, je fus plus sérieusement

conquise.

V

Je me trouvai rangée tout de suite au nombre des enfants sages.

C'est assez étonnant: je n'étais pas sage naturellement; il ne

faudrait point du tout que l'on me crût une "momie;" l'histoire

des rats, chez nous, ne figurait nullement un méfait isolé; mais

j'avais tant entendu parler de "bonne éducation," tant entendu

prêcher la nécessité d'être "une jeune fille bien élevée," sans

avoir compris jusqu'alors, en quoi cela consistait exactement,

que, tout à coup, ce couvent, avec son impérieuse rectitude,

s'imposait à moi comme un moule pour lequel eussent été préparées,

pétries, assouplies depuis dix ans, la matière et la substance

mêmes dont j'étais faite.

Je voulais aussi faire plaisir à mon malheureux papa, qui ne

cessait de me répéter, chaque fois qu'il me voyait: "Sois sage,

fillette!"

Mon Dieu, que je fus donc sage!

Tout ce qui devait être fait, je le fis, scrupuleusement,

ponctuellement et, bientôt aussi, machinalement. De tout ce qui ne

devait pas être fait, je m'abstenais comme de crimes odieux.

Les premières notes adressées à ma famille furent enthousiastes,

bien que je fusse une des dernières de ma classe en composition.

Mais la conduite, ici, je le vis aussitôt, dominait le savoir. Mon

nom, pour la conduite, fut au tableau d'honneur, dans le Salon dès

le premier trimestre. Et pour le congé du jour de l'an, quand mes

parents vinrent me prendre au couvent, un "ruban vert" ornait ma

poitrine.

Je ne causais point pendant la classe, ni à la chapelle, ni dans

les rangs, ni au dortoir, ni pendant les repas, où l'on nous

faisait une lecture, ni même pendant les récréations, où il est

recommandé de jouer. Aux récréations, je jouais à perdre haleine.

Je ne me tenais pas trop penchée sur mon pupitre en écrivant,

ni les deux coudes appuyés et les paumes bouchant les oreilles,

en apprenant mes leçons; je pris vite l'habitude d'avoir le

corps droit comme chez le photographe, en classe, à l'étude,

au réfectoire; aux offices, je ne tournais la tête sous aucun

prétexte. Je m'habillais et me lavais, le matin, très rapidement,

très décemment; le soir j'étais la première au lit. Mon pupitre

était ordonné comme un plan de ville américaine; la maîtresse en

l'ouvrant, souriait avec béatitude, et elle me disait:

--Dieu vous aimera; aimez-le.

On m'avait aussi conseillé d'aimer Dieu, à la maison, cela va

sans dire; mais bien que ma grand'mère et maman fussent fort

pieuses, bien que personne ne manquât la messe du dimanche,

cette recommandation, je ne sais pourquoi, ne m'avait jamais

touchée profondément. "Aimer Dieu," à Chinon, cela se confondait

pour moi avec une multitude d'autres préceptes que les parents

rabâchent aux enfants, tels que: "Tiens-toi bien... N'appuie

pas les coudes sur la table... Allons! réponds, s'il te plaît,

quand madame te parle!... Mouche-toi, mon enfant...." ou: "Ne

marche pas les pieds en dedans!" On entend cela tous les jours;

on s'y accoutume; on finit par s'y soumettre en effet. Aimer

Dieu, d'ailleurs, est encore plus facile que tout le reste, et

je m'imaginais que j'aimais Dieu très suffisamment. Entre nous,

c'était avec froideur. Dieu ne me disait rien de rien. Dieu,

c'était la prière du matin et du soir à genoux sur le "renard

dévorant une poule" de ma descente de lit, les yeux fixés sur

les compartiments du couvre-pied,--le carré où il y a un petit

trou percé par les mites, le carré où une araignée a déposé

quelques taches de rousseur, etc.,--figures saugrenues où, durant

des années, mon imagination puérile se reposait tandis qu'on la

croyait au ciel. Dieu, c'était la messe, les vêpres, le salut,

pendant le mois de Marie, la procession de la Fête-Dieu, et la

grande préoccupation des menus de table, les vendredis, les

Quatre-Temps, le Carême; cela se confondait avec la vie, avec

les visites obligatoires, les dîners, les concerts profanes chez

M. Vaufrenard: les devoirs religieux s'accomplissaient aussi

régulièrement, plus simplement même, avec moins de frais, certes,

et moins d'embarras que les obligations mondaines; rien, dans

nos relations avec notre église de petite ville, n'était propre

à nous donner quelque idée de majesté ou de grandeur; il y avait

même, dans la façon dont on traitait le curé, si brave homme, et

toutes les choses de l'église,--sermons, musique, pain bénit,

baptêmes,--un je ne sais quel laisser aller, un peu familier, une

certaine manière "de haut en bas," qui était plus proche de notre

attitude vis-à-vis des fermiers, ou des vieux serviteurs, que de

celle dont nous honorions les gens "de notre monde." Je n'avais

point, étant enfant, conscience de démêler cette nuance un peu

subtile, et cependant, je vois, à présent, que je la démêlais très

bien. J'aimais Dieu, c'était entendu, comme devait faire un enfant

qui a un peu de savoir vivre; mais,--je demande bien pardon de

l'irrévérence,--je n'aimais pas Dieu d'une façon très différente

de ma façon d'aimer ma vieille bonne!

A Marmoutier, la figure de Dieu m'apparut d'une autre couleur!

D'abord, nous eûmes, presque aussitôt après la rentrée, une

retraite de cinq jours, avec conférences d'un Révérend Père de

la Compagnie de Jésus, brandissant un crucifix à bout de bras,

et qui m'ébranla comme une canonnade. Les premiers jours, Dieu

me parut immense, impitoyable, foudroyant,--impression nouvelle,

terrible, ineffaçable;--je me vis écrasée, mes pauvres petits os

broyés et jetés dans un abîme enflammé; je me crus une grande

pécheresse pour n'avoir point jusqu'à présent eu connaissance de

ces vérités et n'avoir pas plus tôt commencé de faire pénitence et

de pratiquer la vertu. Puis, comme la retraite touchait à sa fin,

tout cet appareil terrifiant s'abattit et se résolut en douceur et

en suavité; le Dieu courroucé sembla se retirer dans le lointain,

comme le tonnerre, quand son grand fracas est produit; et, à

sa place, ce fut Notre-Seigneur Jésus-Christ, tout indulgence,

tout douceur, tout amour. Ah! ce Jésus, comme on nous le peignit

charmant! Je n'avais pas eu jusque-là la moindre idée d'un être

si beau, si pur et si aimant. Auprès de lui, que tout semblait

vulgaire, disgracieux, pitoyable! C'était lui qui régnait ici,

dont l'image était partout, dont le cœur débordant d'amour,

uni à celui de sa Sainte Mère, était collé ici sur les murailles,

sur les portes, les fenêtres, les sièges, les pupitres. Il avait

une prédilection pour les enfants sages: j'avais, me disait-on,

tout ce qu'il fallait pour lui plaire.

Je n'y tenais pas absolument, tout d'abord, cela même me gênait

un peu; je me trouvais bien, toute seule, accomplissant mes

devoirs correctement, méritant les éloges et les récompenses

et me conformant surtout à cette belle rectitude qui était le

caractère de la maison. Jésus n'eût pas fait attention à moi, que

je n'en eusse pas moins été sage, appliquée, tendant à me rendre

irréprochable. Mais peu à peu je me soumis à cette tendre figure

montrant son cœur avec insistance; ce fut, de ma part, presque

de la bonté pour elle: je ne voulais pas lui faire de la peine.

"Puisque vous le voulez, Seigneur Jésus, eh bien! je vous aimerai

comme je pourrai." Et je faisais de très sincères efforts pour

atteindre ce but. Je m'exerçais à dire: "Je vous aime! Je vous

aime!" Ensuite le remords me prit, parce que je disais à Jésus

sans cesse: "Je vous aime," alors que je n'étais pas sûre du tout

de dire vrai. Aimer Dieu? Je pensais: "J'aime ma grand'mère,

j'aime mon grand-père, j'aime mon frère Paul, malgré ses vilains

tours, j'aime celui-ci, j'aime celui-là... Mais ça n'est pas

cela; aimer Dieu doit être autre chose! Avec quoi aime-t-on Dieu?

Et il faut que je me dépêche, car maintenant que j'ai commencé

de lui dire: "Je vous aime," cesser serait l'outrager, et en lui

mentant, tout de même, je l'outrage!" J'étais très malheureuse.

Et la plupart de mes petites camarades qui étaient si tranquilles!

qui avaient si peu l'air de se tourmenter de cela!...

Il y en avait une, nommée Jacqueline-Jeanne de Charpeigne, qui

avait eu dans sa famille une sainte, une authentique sainte,

honorée dans une église de Tours. Elle était très pieuse et je

m'imaginais qu'à cause de la sainte, à qui dans ses prières elle

eût pu dire: "Ma chère grand'tante," elle possédait des lumières

spéciales sur les choses de la religion, ou tout au moins, qu'elle

pouvait intercéder pour moi. Elle fut seulement très étonnée de

ce que je lui osai dire; elle s'en indigna presque. Comment! Je

n'étais pas sûre d'aimer Dieu! mais cela était inouï! Elle me crut

possédée du démon, me demanda si je n'avais pas d'attaques. Je

lui dis que, de ce côté-là, j'étais très calme. "Ouvrez-vous, me

dit-elle, à Mme du Cange,--qui était la Maîtresse générale,--ou à

M. l'aumônier, en confession.

M. l'aumônier me faisait moins peur que Mme du Cange, et c'est à

lui que je confiai mon tourment. On ne distinguait presque pas sa

figure, à travers le grillage du confessionnal, mais je sentis

qu'il souriait; c'est en souriant que, de sa voix chuchotante et

douce, il me dit:

--Mon enfant, vous êtes une toute pure colombe, et votre angoisse

délicate est agréable à Dieu; il vous a choisie pour vous

éprouver... Lui, il vous aime, n'en doutez pas.

Pourquoi l'aumônier avait-il souri? C'était donc naïf ce que

j'avais été lui raconter là? Je ne voulais cependant pas être

prise pour une sotte! Je sortis du confessionnal très mécontente,

très irritée. Qu'était-ce que tout cela? Jacqueline-Jeanne, parce

que je n'étais pas certaine d'aimer Dieu, me croyait perdue; M.

l'aumônier se moquait de moi! Car on ne m'ôtera jamais de l'idée

qu'il s'est moqué de moi. Je n'avais pas onze ans; mais on se fait

de tels raisonnements à cet âge. Dans le feu de mon tourment, je

vainquis ma timidité et courus m'ouvrir à Mme du Cange à qui je

racontai tout, mon tourment, les paroles de Jacqueline, celles de

M. l'aumônier, son sourire.

Oh! quelle femme que Mme du Cange! Elle était de la plus pure

beauté. Même aujourd'hui, après avoir vu bien des femmes jolies,

quand je me souviens de son visage, je crois qu'aucune figure

ne me parut jamais contenir tant de grâce. Elle n'avait pas du

tout ce qu'on est convenu d'appeler la beauté angélique, mais la

beauté qui séduit les hommes et qui surmonte la jalousie naturelle

des femmes. Et elle possédait ce charme, dans le cercle étroit

de la cornette tuyautée et ingrate des Dames du Sacré-Cœur!

Qu'eût-elle été, la tête libre et parée du cou et de la chevelure!

Elle avait des yeux d'un noir de jais, allongés et profonds,

avec des cils d'une longueur qui en doublait l'ombre, et une

bouche, Seigneur Dieu! Quand je dis que Mme du Cange me faisait

peur, c'est parce qu'elle était trop belle; mais c'était elle qui

détenait la direction morale du pensionnat et qui connaissait

toutes les élèves, une par une, et jusqu'en les replis les plus

secrets de leur jeune âme, Mme de Contebault, la Supérieure, ayant

un peu, ici, le rôle de Dieu le Père, qui consiste à gronder dans

les fortes circonstances, à se montrer rarement, pour en tirer

plus de grandeur, enfin à administrer toutes choses, mais de haut.

Mme du Cange ne rit pas, elle, quand je lui fis ma confidence;

elle ne s'indigna pas non plus; elle ne me crut pas possédée du

démon. Elle m'affirma que celle de mes compagnes qui m'avait

dit cela était une ignorante et que, quant au sourire de M.

l'aumônier, il n'appartenait ni à aucune de ces dames, ni à

moi-même de l'interpréter, que j'avais pu me tromper d'ailleurs.

D'accord avec l'aumônier, elle tenait mon scrupule pour infiniment

agréable à Dieu, qui m'accorderait la grâce de l'aimer quand il

lui plairait et probablement à l'époque de ma première communion.

Mais elle me conseilla de chercher sans cesse le Dieu qui se

dérobe...

--Peut-être,--me dit-elle, de sa bouche charmante,--parce qu'il

vous a choisie entre toutes!...

A partir de ce jour-là, Mme du Cange parut bien, en tout cas,

m'avoir choisie, elle, entre toutes, du moins entre toutes les

petites filles de mon âge, et je me demandais pourquoi. Je

sentais son attention attirée particulièrement vers moi, et une

attention affectueuse; il ne se passait pas de semaine sans

qu'elle me parlât au moins une fois, tout à coup, en passant dans

un corridor, ou bien quand elle paraissait dans les jardins, aux

récréations; alors elle me faisait, du pouce, un petit signe de

croix sur le front, elle me disait: «C'est dommage d'interrompre

une enfant qui joue si bien!» et elle me confiait une commission,

marque d'estime, qui me signala à mes différentes maîtresses que

je n'aurais sans doute guère captivées par ma médiocrité en

toutes matières. Et Mme du Cange me dit à plusieurs reprises:

--J'ai promis, mon enfant, à madame votre grand'mère, que nous

ferions de vous une jeune fille tout à fait accomplie...

Naturellement, bon nombre de mes compagnes m'avaient prise en

grippe à cause de ma faveur près des maîtresses et de la Maîtresse

générale. Celles qui me tournèrent le dos n'étaient pas des élèves

les mieux notées, mais c'était parmi elles que se trouvaient les

deux ou trois «premières» en composition, et j'étais vexée de

n'être pas de leurs amies. Elles m'eussent méprisée à cause de mon

ignorance! Et j'avais des envies de travailler et de leur montrer,

à celles-là surtout, si je n'étais qu'une bête.

Comme on le pense, j'étais adoptée et choyée par toutes celles qui

faisaient la cour aux autorités, je voyais autour de moi tout un

troupeau de péronnelles qui espéraient par moi obtenir les faveurs

de Mme du Cange ou de telle maîtresse près de qui j'avais du

crédit, et d'autres aussi qui étaient de fort gentilles fillettes

et qui se groupaient autour de moi sans arrière-pensée, mais avec

cette docilité qui fait que tant de bonnes gens se mettent à la

remorque du premier venu qui semble prendre la tête. Je m'étonne

et m'amuse à penser que j'aie éprouvé un premier sentiment de

responsabilité devant ces enfants qui me prenaient pour guide.

Lorsque les mouvements de ma nature un peu prime-sautière et

indépendante m'agitaient à la sourdine, c'est l'idée que j'étais

un chef et qu'une quinzaine d'enfants me suivaient, qui m'a

retenue prisonnière; je n'osais plus, j'étais engagée dans une

certaine voie; à dix ans, j'étais vouée à la sagesse!...

La jeune fille bien élevée · 第 11 / 34 题