II

Ils vinrent nous faire visite dès le premier jour. Grand'mère ne

se montra pas, sous le prétexte que c'était pour sa fille, leur

propriétaire, qu'ils accomplissaient cette démarche de politesse

et non pour elle. Ils me parurent, à moi, gamine, comme tous les

gens que je voyais pour la première fois, admirables. C'étaient

des Parisiens, c'étaient des musiciens, c'étaient des gens qui

avaient le moyen de louer la maison que nous n'avions plus,

nous, le moyen d'habiter... Ils me comblèrent de gentillesses et

me dirent que je serais toujours chez moi quand je serais chez

eux, qu'ils ne voulaient point que je fusse privée de la belle

terrasse, ni du Clos certainement plein d'attraits pour les

enfants. Ils me parlèrent tout de suite d'un certain M. Topfer,

un violoncelliste remarquable, de leurs amis, qui habitait Angers,

qui viendrait dès la fin de juillet, et qui m'aimerait beaucoup.

Pourquoi un M. Topfer, violoncelliste, m'aimerait-il beaucoup?

Comment le savaient-ils d'avance?... Cela me parut extraordinaire.

En attendant, rien ne fit meilleure impression, à la maison, que

ce simple fait: les Vaufrenard connaissaient intimement quelqu'un

habitant Angers, c'est-à-dire une ville pas trop éloignée de chez

nous, une ville où aucun de nous, d'ailleurs, n'avait jamais

mis le pied, mais qui était de notre région, de notre pays.

Grand'mère, surtout, en fut fort satisfaite; les Vaufrenard

n'étaient plus tout à fait, pour son instinct de vieille

provinciale, les "étrangers" tombés de la lune: ils avaient des

accointances dans la contrée! Et, comme les Vaufrenard s'étaient

aimablement informés d'elle, elle se décida à aller avec nous leur

faire visite.

C'était un beau fouillis dans toute notre ancienne maison! On

déballait, sur le parterre, un piano à queue, un harmonium;

on éventrait des caisses; la paille, le foin, les planchettes

hérissées de longs clous aux bords, couvraient tous les

compartiments du buis; les robes de Mme Vaufrenard pendaient aux

fenêtres. Nous surprîmes nos nouveaux locataires, lui, en bras de

chemise, et sur la tête un grand chapeau de pêcheur à la ligne,

elle revêtue d'un sarrau de toile bise, pareil à un sac de blé.

Ils se confondirent en excuses, ils dirent qu'ils étaient en plein

travail; mais la vérité était qu'ils ne faisaient rien que de

contempler, toujours stupéfaits, le panorama qui était à eux pour

trois, six ou neuf ans.

Une telle admiration paraissait puérile à grand'mère qui s'exténua

à détourner leur esprit vers les détails pratiques de la maison,

vers les greniers, les caves, les celliers, qu'ils n'avaient

seulement pas explorés, elle en était certaine. Comme M. et Mme

Vaufrenard en revenaient toujours à la vue, elle leur dit:

--Oh! oh! l'on s'aperçoit que vous avez le goût des belles

choses!...

Ils se récrièrent, comme à un compliment trop flatteur. Ce n'en

était pas un dans la bouche de Mme Coëffeteau, ma grand'mère. Elle

jugeait du coup les Vaufrenard: c'étaient des esprits légers;

elle n'en voulut plus jamais démordre. Cependant, elle les estima

"comme il faut," distingués même, quoique lui, surtout, parût un

peu "hurluberlu."

C'était, à la vérité, un grand diable d'homme au visage rasé,

portant une broussaille de cheveux blancs. Il n'avait pas

l'esprit désordonné, mais il parlait avec fougue d'un tas de gens

et de choses qu'il croyait connus de tout l'univers et qui ne

l'étaient que de quelques quartiers de Paris. La musique surtout

était son affaire, et il ne paraissait pas concevoir que quelqu'un

pût vivre sans être nourri de symphonies et d'opéras.

--Il a eu l'air aussi scandalisé, dit grand'mère, que Madeleine

n'ait pas commencé le piano, que si, à son âge, elle ne savait

pas son _Pater_!... Mais ta mère, mon enfant, ajoutait-elle, n'a

pas appris à déchiffrer une note de musique avant sa première

communion!

--Il faut reconnaître aussi,--dit maman en souriant,--que je n'ai

jamais joué que comme une mazette!...

Il y eut, le soir, à la maison, une discussion à ce propos.

"Qu'est-ce qui prenait aux Vaufrenard, de se mêler de ce qui ne

les regardait pas? La musique! Qu'avait-on, en somme, besoin de la

musique, sinon pour faire danser les jeunes gens et tuer le temps

les jours de pluie?... Je me mettrais au piano dès mon entrée au

couvent, comme maman." Cependant, on fit observer à grand'mère que

Mme Vaufrenard avait offert, obligeamment, de me faciliter les

commencements, qui sont difficiles: son mari avait une méthode à

lui, qui était une grande économie de temps et de peine...

--Et d'argent!...--fit observer grand-père,--puisque Mme

Vaufrenard donnerait gracieusement ses conseils!

Comme en mainte autre circonstance, cette considération, d'ordre

tout positif, fit céder l'opposition de grand'mère. Elle ne

confessait jamais sa reddition; ses opinions étaient sauves; mais

elle ne disait plus rien, semblait abdiquer toute responsabilité,

et assistait, en étrangère impuissante, à ce qu'elle appelait "les

tristes nécessités de la vie."

La jeune fille bien élevée · 第 9 / 34 题