PAUL HERVIEU

I

Qu'elle est amusante et jolie, la rue Saint-Maurice à Chinon!

Elle s'en va, de-ci, de-là, sans plus d'assurance que la trace

argentée d'un limaçon dans une allée de potager; c'est comme

un sentier à mi-côte, qui sait parfaitement où il mène, mais

a bien l'air de l'oublier, qui ne saurait vous égarer, mais à

tout instant vous laisse croire que vous êtes perdu; elle a des

centaines d'années, la rue Saint-Maurice, elle a été raccommodée,

rapetassée par endroits; mais de cela même, il y a très longtemps:

ses plus récentes maisons datent de Louis XIV; la plupart sont du

XVIe et du XVe siècle, les unes en bois, à colombage, ornées de

sculptures naïves, les autres construites avec la pierre tendre du

pays, flanquées d'une tourelle d'angle que coiffe un éteignoir un

peu bosselé, et percées de souriantes fenêtres à meneaux; tantôt

c'est une de ces vieilles bicoques qui vient en avant, tantôt

c'est un petit hôtel qui s'efface, discrètement, derrière une

courette et un portail où rampent la vigne vierge, la glycine et

le jasmin de Virginie, et dont un des vantaux, entr'ouvert, laisse

apercevoir les cannas, en pots rangés au pied de la façade, et

la vieille bonne en bonnet blanc, qui a l'air d'être du même âge

que la ville; et si vous levez les yeux pour examiner le détail

d'une lucarne ou d'un pignon, vous êtes étonné et ravi de voir,

là-haut, bien au-dessus de l'objet qui attirait vos regards, des

rocs à pic, adoucis, çà et là, d'une touffe d'ormeaux ou de jeunes

chênes, et qui portent l'admirable écroulement des trois châteaux

où Jeanne d'Arc a passé.

Tout au bout de cette rue Saint-Maurice, après l'église, le sol

s'incline, comme celui d'un torrent raviné, jusqu'au quai, et

c'est là, dans une maison d'angle, au-dessous de la dernière

tour, qu'habitaient mes grands-parents Coëffeteau. De leur

premier étage, on apercevait les tilleuls du quai, la Vienne,

les peupliers des îles; et l'on voyait, les jours de marché, les

carrioles des paysans déboucher par la route d'Azay-le-Rideau, et

prendre leur tournant en projetant sur la droite les têtes ahuries

des pauvres petits veaux.

Ensuite le coteau se relève, et une autre voie, non moins

tortueuse que la rue Saint-Maurice, conduit, entre des murs de

clos et bientôt en pleins champs, jusqu'au vieux monastère de

Saint-Louans. Je suis née à l'entrée de ce chemin rustique, dans

une maison d'aspect singulier, parce qu'elle semble avoir été

enfoncée presque jusqu'à sa toiture, sans qu'on lui ait fait

seulement grâce d'une porte ou d'une fenêtre. A trente pas plus

loin, on trouvait une grille de fer par où l'on pénétrait chez

nous en traversant le jardin. Il y fallait compter, par exemple,

cinq ou six bonnes minutes, quelquefois plus, avant qu'on ne

vînt vous ouvrir, car le trajet, sous bois, pour arriver là, de

l'office, par une allée en pente et coudée, et brisée à deux

reprises par des degrés, était long. Les familiers savaient que la

clef de cette grille était dissimulée dans une cachette et qu'il

ne s'agissait que de passer la main entre deux des barreaux de

fer, pour la prendre au clou où elle pendait.

Il est vrai que ceux qui venaient sonner pour la première fois ne

devaient pas regretter d'avoir attendu, car la vue, au tournant

de l'allée sous bois, leur faisait pousser invariablement des

exclamations d'enthousiasme: elle était franchement belle. Devant

la maison, assez simplette et ordinaire, adossée au sol du chemin,

et à demi couverte d'ombrages, il y avait un petit parterre

allongé, et malheureusement un peu étroit, où l'on se heurtait

trop vite à un mur bas, crevé en sortes d'embrasures où l'on avait

ajusté des balcons; mais de là on possédait tout Chinon et la

vallée de la Vienne.

J'ai passé à ces balcons bien des heures, étant petite, quand

la maison nous appartenait, et plus tard, lorsque maman, après

son malheur, la loua à M. Vaufrenard. Ces balcons, même pour une

enfant, avaient un grand attrait; malgré le charme du sous-bois,

de la source qui y alimentait un petit bassin, et quels que

fussent aussi les plaisirs du Clos, du fameux Clos où l'on

grimpait par un escalier, sous le chèvrefeuille, et qui contenait

des bosquets de noisetiers, une salle de verdure avec des bancs

de pierre, plusieurs tonnelles, un belvédère, des citernes, des

celliers dans le tuffeau et cinq ou six arpens de vignes, je me

souviens surtout de ces balcons d'où l'on découvrait, à gauche,

la ville de Chinon, comme un joujou, surmontée de son château de

conte de fées, les tilleuls de ses quais, son beau pont suspendu,

l'horizon infini et, au-dessous de moi, immédiatement, des

terrains échelonnés en terrasses.

En me penchant, je voyais un grand œil rond qui me regardait;

il était quelquefois profond, sombre, un peu effrayant,

quelquefois à fleur de terre et voilé d'une taie verdâtre; c'était

la citerne commune du père Sablonneau, tonnelier, et de Tondu,

l'homme à tout faire. Sablonneau et Tondu négligeaient un peu

leur vignoble, l'un à cause de la politique, l'autre parce qu'il

travaillait partout et comme un nègre, pour nourrir ses huit

enfants, de sorte que ce terrain, à mes yeux, avait l'agrément

d'être à peu près en friche; j'y mesurais la croissance des

orties, des ronces et des boutons-d'or; j'y regardais les lézards

courir dans la pierraille ou s'arrêter longtemps, immobiles, avec

des palpitations de leur petit cœur; j'y comptais les montagnes

soulevées par le dos des taupes et des mulots, et je lançais

le soir des cailloux dans la citerne, pour y faire plonger les

grenouilles.

Mon Dieu, comme tout cela est loin!

Tout à fait dans les premiers temps, je me souviens que mon

pauvre papa venait s'asseoir là et fumer après les repas. Je

le vois presque toujours environné de cinq ou six messieurs

très distingués et très préoccupés. Ils s'entretenaient

d'affaires graves auxquelles je ne comprenais rien; mais trois

noms revenaient constamment dans leur conversation: "Thiers,"

"Bismarck" et "Monsieur le comte de Chambord" qu'on appelait aussi

"Monseigneur," ce qui me faisait croire que ce dernier était

un évêque. Mon père était de tous le plus animé; il se levait

tout à coup et faisait deux ou trois pas sur sa mauvaise jambe

qui avait été traversée par une balle à l'armée de la Loire, et

il parlait, en étendant le bras vers cette grande plaine étalée

devant nous. Cela se répétait presque tous les jours. Quelquefois,

on appelait le père Sablonneau, qui habitait, sous sa vigne, un

logement de troglodyte, dans le roc, et Sablonneau émergeait peu

à peu par un escalier invisible, et s'approchait lentement, les

pieds lourds, entre les sarments enchevêtrés, pour venir enfin se

planter, au pied du balcon, chapeau bas. Très fier alors, il s'en

allait porter les instructions de ces messieurs, des papiers, des

journaux, des lettres. C'était un agent électoral d'un zèle ardent

et de toute sécurité.

J'ai su plus tard qu'il s'était agi là des élections à l'Assemblée

Nationale, et après, qu'on avait travaillé, chez nous, tant qu'on

avait pu, à faire monter un roi sur le trône, ce qui n'avait pas

réussi du tout; et que tout cela avait coûté énormément d'argent.

Ils étaient deux de ces messieurs, le marquis de Coudrey-Ligueil

et mon père, qui y avaient englouti leur fortune dans la

propagande directe et dans un journal. Ai-je assez entendu répéter

cela, Seigneur! Ce bon marquis de Coudrey-Ligueil, un grand

vieillard sec qui était si gentil pour moi, se sont-ils moqués de

lui, après le coup manqué, même ceux qui avaient le plus péroré

avec lui sur cette terrasse!...

Chez nous, c'était le marquis de Coudrey-Ligueil qu'on daubait,

pour ne point dire ouvertement son fait à mon père de qui le

cas était exactement le même. Je n'ai démêlé ces sous-entendus

qu'après beaucoup d'années, en éprouvant, pour mon compte

personnel, et dans des circonstances fort différentes, des

impressions certainement analogues à celles que dut subir mon

pauvre papa avec qui je crois avoir beaucoup de ressemblance.

Mes grands-parents maternels avaient pourtant toujours admiré

et soutenu leur gendre; leurs principes essentiels étaient

communs, et ils avaient été très fiers quand tout un monde

qui se tenait éloigné de notre bourgeoisie, sous l'Empire,

était venu chez nous prodiguer des "cher ami" à papa et, en le

poussant et l'entraînant, sembler se laisser guider par lui dans

une lutte ardente où le malheureux apportait ses sentiments

loyaux, sa générosité, sa bravoure, son talent de parole et

finalement,--l'événement le prouva,--toutes ses ressources

personnelles et sa vie même. Car il mourut bel et bien de

chagrin, non parce qu'il était ruiné,--son âme était au-dessus

de cela,--mais parce qu'on ne lui pardonnait pas de l'être pour

une cause qui n'avait pas réussi. Je me souviens de mots qu'il

prononçait souvent, à table, en s'adressant à son beau-père et

à sa belle-mère, pendant les quelques années qu'il traîna son

désenchantement; il répétait: "Vous n'êtes pas logiques!..." Sa

logique, à lui c'était que, lorsqu'on a jugé qu'un parti est le

bon, il faut l'adopter coûte que coûte et ne s'en pas repentir

après échec. La logique de mes grands-parents, comme de beaucoup

de braves gens, d'ailleurs, qui n'y regardent pas de si près,

était que les beaux principes et l'adoption d'une noble cause

sont l'ornement de la vie, indiscutablement, mais que, si la vie

s'en trouve compromise, c'est tout de même regrettable. Il dut

leur exprimer cela, à maintes reprises, et par là il les blessait

et les fâchait, car ils ne croyaient point penser ainsi, bien

entendu; mais que de compromis, entre nos idées et nos actes,

avons-nous adoptés souvent, les yeux clos, que nous n'aurions pas

signés!

Aussitôt après la grande faillite de ces messieurs, nous

nous étions retirés dans la maison des parents de maman, rue

Saint-Maurice, pendant que mon père s'en allait reprendre son

ancien métier d'avocat, à Tours, tout seul, pour plus d'économie.

J'avais un frère, de quatre ans plus âgé que moi, nommé Paul, qui

se réjouissait d'habiter avec sa grand'mère, d'abord parce qu'elle

le gâtait toujours, ensuite parce que c'était un changement. Nous

ne gagnions pourtant pas au changement, puisque nous allions

perdre nos aises, le Clos et la belle vue; mais le changement!...

C'était, certes, une excellente femme que ma grand'mère; mais

elle commandait sans cesse, à tout le monde, et de haut. Son

autorité m'en imposait énormément et m'a causé de violents

troubles de conscience. Du temps que son gendre était grand homme

en la maison, et comme il avait volontiers le mot pour rire, il

l'avait, par aimable taquinerie et innocent calembour de Palais,

appelée "la Mère-Loi," ce qui, pour nous autres enfants, qui n'en

comprenions pas le sens auguste, signifiait "la mère l'Oie," des

contes de ma mère l'Oie! Je crois volontiers qu'elle avait dû

s'en froisser un peu, d'abord; mais la force du jeu de mots avait

prévalu contre tout, et l'impérieux commandement en chef de Mme

Coëffeteau était resté tempéré pour tous les gens de la maison par

ce nom familier de "la mère-Loi."

Ma grand'mère possédait des formules toutes préparées pour chaque

circonstance. Pour elle, le plan de la vie était établi, une fois

pour toutes, par un anonyme dont on ne s'enquérait jamais, et il

devait être suivi, de mère en fille, sans distinction de personnes

et à la lettre. Elle savait, par exemple, exactement, l'année où

j'entrerais en pension, celle où j'en sortirais, le jour où je

porterais ma première robe longue, celui où je ferais ce qu'on

appelait dans ce temps-là mon entrée dans le monde, et, à une

année près, quand je serais mariée, à moins donc qu'il n'y eût, à

cette époque-là, ou bien la guerre, qu'on redoutait toujours, ou

bien disette de jeunes gens comme il faut.

Elle se méfiait de tout ce qui n'était pas conforme à ce qu'elle

avait vu précédemment. Selon elle, une fille n'avait rien de mieux

à faire que de ressembler à sa mère. Et il y avait des langues de

vipère pour lui dire:

--Et un fils à son papa, sans doute, madame Coëffeteau?...

Ce qui la faisait pester en dedans, car il ne s'agissait tout de

même pas que Paul ressemblât de point en point à son père, si l'on

ne voulait pas que la famille, avant quinze ans, mendiât son pain.

Et, pour mon malheur, moi, je n'avais rien de commun ni avec

le caractère, ni avec le physique de maman, laquelle maman,

d'ailleurs, ne rappelait aucunement sa mère.

Mon grand-père, je l'ai toujours vu habillé d'une redingote de

drap noir et d'un gilet très ouvert sur une chemise à petits

plis, à devant souple et immaculé; il ne prisait pas, ne fumait

pas, ne prenait ni cognac ni liqueurs; on le disait sans défauts.

Il avait été, autrefois, juge au tribunal civil de Tours; il

gardait quelque chose du magistrat de ce temps-là, c'est-à-dire

une sorte de religion de la propreté morale. On était chez lui

fort sévère sur les mœurs, et les gens douteux n'en menaient

pas large dans ses environs. Maman, qui était la bonté même, le

chamaillait quelquefois sous le prétexte qu'il s'attachait, à ce

propos, trop aux apparences, aux surfaces, aux signes extérieurs

convenus: un vagabond ne valait pas la corde pour le pendre; un

domestique renvoyé d'une maison était un voleur; un condamné

méritait exactement sa sentence. Notez bien que, dans la pratique

de la vie, il corrigeait la rigueur de ces principes; il faisait

l'aumône à tous les chemineaux; il achetait des paniers, des

corbeilles, des guéridons tressés aux bohémiens de passage; il se

laissait voler avec une indulgence dérisoire.

Pour moi, je le vois presque toujours au coin de son feu,

l'hiver, ou sur son banc, au pied de la treille, l'été, n'en

finissant pas de lire, à l'aide d'énormes lunettes d'écaille à

verres ronds, _le Gaulois_ ou _le Figaro_, qu'on se passait de

famille à famille. Il ne boutonnait jamais le dernier bouton de

son gilet, ce qui m'agaçait beaucoup, parce que je ne comprenais

pas pourquoi; et il donnait toujours raison à sa femme, même

quand il était évident, aux yeux de tous, qu'elle avait tort ou

commettait des abus de pouvoir, et cela me paraissait inadmissible

de la part d'un juge, fût-il retraité. Pour le bouton, j'en ai

eu l'explication, puisque la mode en est revenue depuis; pour la

soumission au jugement de grand'mère, c'était aussi une coutume de

ce temps-là que les parents avaient raison à proportion de leur

âge et de leur dignité: elle reviendra peut-être!

Mon grand-père donnait raison à sa femme, c'était encore une

formalité convenue, mais, en définitive, il n'en faisait qu'à sa

guise; seulement, par quels subterfuges! et à la suite de détours

de quelle prodigieuse complexité!

Je me souviens d'avoir assisté à cette lutte civile et sournoise,

surtout lorsque la maison de papa fut louée à M. Vaufrenard.

D'abord, l'idée de grand'mère était qu'il ne fallait louer

cette maison qu'à quelqu'un du pays et, sous aucun prétexte, à

un étranger. Le grand-père opinait dans le même sens, cela va

sans dire, malgré maman qui, d'accord avec son mari, objectait

que les gens du pays se déplacent peu, habitent chez eux et ne

louent guère; qu'un nouveau médecin, un nouveau notaire, seuls,

pourraient être à l'affût d'une maison vacante, et que la nôtre

était située beaucoup trop loin du centre pour satisfaire à

leurs exigences; en outre, que des Parisiens payeraient plus

cher. L'idée de louer à un inconnu, arrivant de Paris, parut

à grand'mère plus redoutable que celle d'être privé du loyer.

Grand-père disait pis que pendre de ces gens de Paris, la plupart

du temps dépourvus de conduite, et sans goût pour leur foyer,

qui ont coutume, l'été, de s'en aller coucher dans le lit et

manger dans la vaisselle d'autrui pour le seul plaisir de n'être

plus chez eux; mais quand un saute-ruisseau vint, de l'étude

du notaire, avertir qu'un "monsieur et une dame" désiraient

visiter "la maison Doré," il plia son journal, prit sa canne et

son panama, sans mot dire à sa femme, et fit lui-même visiter

la maison de son gendre, le jardin et le Clos, au "monsieur" et

à la "dame" qui étaient des Parisiens, de purs Parisiens de ce

temps-là, c'est-à-dire des gens ébaubis à la vue de trois arbres

non poussiéreux et d'une rivière. Qu'on imagine leur impression

devant le tableau qui s'offre à vous du haut des coteaux de

Chinon!

Grand-père fut de retour, une heure après, chez lui, très ému.

Grand'mère, informée de ce qui s'était passé sans son assentiment,

avant que son mari eût parlé, s'était écriée:

--Qu'est-ce que c'est que ces gens-là?...

Grand-père expliqua que "ces gens-là" étaient en tout cas des gens

pour le moment complètement enthousiasmés de la maison, du Clos,

de la vue, de tout, et pour qui la question d'argent paraissait

secondaire.

--C'est cela! dit grand'mère, ma fille va louer sa maison à un

banquier véreux, je suis sûre, ou à quelque Prussien déguisé!...

Les renseignements qu'on eut, par l'intermédiaire du notaire, sur

les personnes qui avaient visité la maison, furent excellents.

M. et Mme Vaufrenard étaient des "rentiers" habitant le faubourg

Saint-Honoré, amateurs de musique, et affligés récemment par la

perte d'un fils unique âgé de dix-sept ans.

--Les pauvres gens! dit grand'mère.

La mort de ce fils la retourna momentanément en faveur des

inconnus. Pendant une bonne demi-journée, on calcula l'avantage

d'une location rapidement conclue, d'un long bail, et d'un prix

inespéré. Puis, tout à coup, voilà grand'mère qui s'avise de se

demander, à propos de rien, et sans attacher plus d'importance à

sa question:

--Mais, de quoi donc est mort ce pauvre garçon?

Grand-père, à qui Mme Vaufrenard avait conté toutes les péripéties

de son malheur, dit:

--D'une mauvaise scarlatine, contractée au lycée, paraît-il.

--Au lycée! fit grand'mère.

L'éducation laïque était fort mal vue dans notre bourgeoisie

provinciale; le lycée faisait horreur. Grand-père eut beau

affirmer qu'à Paris, c'était différent, qu'au surplus, le

jeune homme n'était qu'externe, etc., les négociations avec

les Vaufrenard furent retardées de plusieurs semaines; papa se

fâcha; il vint de Tours, un dimanche; déclara que la maison

était à sa femme, qu'il voulait la louer, qu'il avait besoin

d'argent; grand'mère était inflexible. Le notaire se présentait,

à chaque courrier, de la part de M. Vaufrenard, afin de presser

la conclusion de l'affaire. Grand'mère déclarait qu'elle aimait

mieux vendre une de ses trois fermes pour procurer à sa fille de

quoi vivre en attendant une occasion meilleure. Enfin, le notaire

annonça que M. Vaufrenard, à défaut de la maison Doré, lui donnait

pleins pouvoirs pour louer celle de Mme Clouzot, moins spacieuse,

mais voisine. Grand'mère s'adoucit tout à coup et dit que la chose

ne la regardait point, que c'était son gendre qui louait et qu'il

le pouvait faire à qui bon lui semblait.

On ne se fit pas répéter la formule; les Vaufrenard, avertis

par télégramme, arrivaient dans les quarante-huit heures avec

domestiques et bagages: des gens ivres de s'installer au grand

air, de fouler un sol rustique et de mouiller leurs chaussures à

la rosée du matin.

La jeune fille bien élevée · 第 8 / 34 题