auprès de l'aultre, en ce festin du mayre de Londres, où j'ay eu la
commodicté de parler longuement à luy, et je l'ay principallement
entretenu de l'honnorable légation qu'aviez dernièrement envoyé fère à
la Royne, sa Mestresse, par Mr le mareschal de Retz, et comme Vostre
Majesté avoit bien voulu tant defférer à la plus estroicte amityé et
confédération qu'avez maintenant avec elle et avec sa couronne, que de
luy mander cestuy tant expécial et confident ambassadeur pour luy
donner compte des plus importantz évènementz de vostre royaulme, non
seulement de ceulx du jour St Barthèlemy, et de ce qui avoit suivy
après, mais encores de ceux qui avoient commancé, dès la première
prinse des armes par voz subjectz, en l'an soixante ung, jusques à la
fin du siège de la Rochelle, qui estoient douze ans d'ung continuel
trouble, et d'ung merveilleux et bien fort dangereulx suspens de tout
l'estat de vostre royaulme; et que j'avoys grand regret qu'il n'eust
esté présent à ce récit, affin de ne demeurer moins bien édiffié des
actions de Voz Majestez Très Chrestiennes et de toutz ceulx de vostre
couronne, qu'avoient faict ceulx des aultres du conseil qui l'avoient
ouy; et que je m'assuroys qu'il eût, avec eulx, facillement déposé ces
escrupulles, qu'ilz en avoient auparavant conceu, et sur lesquelz ilz
avoient, depuis quinze moys, tenu tousjours accroché le bon propos de
Monseigneur le Duc, pour, dorsenavant, le laisser parvenir à quelque
bonne conclusion, sellon que je sçavois bien qu'entre toutz les dicts
du conseil il avoit tousjours, plus fermement que nul aultre, opiné
pour cest honnorable party. Il m'a respondu, Sire, que, de très bon
cueur, il eût veu Mr le mareschal, et eût fort volontiers ouy de luy
la justiffication de Vostre Majesté sur les choses de Paris, et n'en
eût resté moins bien persuadé, ny moins satisfaict, qu'avoient faict
ceulx qui estoient présentz; et que, touchant le propos de
Monseigneur, il confessoit de l'avoyr tousjours plus vifvement
conseillé que nul aultre de ce royaulme; et qu'à la vérité les
évènementz de France luy avoient bien faict suspendre, mais non jamays
changer d'advis, ainsy que la Royne mesmes le sçavoit très bien; et
qu'il avoit très grand plésir que ces nuées fussent ung peu haulcées,
néantmoins aulcuns jugeoient que les plus grandes difficultez venoient
maintenant de nostre costé. A quoy luy ayant soubdein réplicqué que je
luy voulois respondre, sur le péril de ma vye, qu'il n'y en avoit
nulle; il a suivy à dire que je ne sçavoys tout, ny ma vye ne pourroit
respondre de tout, et que le temps mèneroit bientost cella à lumyère;
dont, si les empeschementz cessoient, il conseilleroit aussy le
mesmes, qu'il avoit tousjours faict, à sa Mestresse, d'accepter cest
honnorable party du frère de Vostre Majesté: et c'est la substance de
tout ce que j'ay peu tirer de luy.
Puis, au sortir de table, milord trézorier s'est retiré, à part,
avecques moy, pour me demander des nouvelles de France et de ces
divers bruictz qu'on en faysoit courir par deçà, et si le Roy de
Pouloigne, vostre frère, entreprendroit son voyage avant le
primptemps. A quoy luy ayant très bien satisfaict, jouxte la dépesche
de Vostre Majesté, du XVIIIe du passé, je l'ay, de propos en propos,
tiré à parler des choses d'Allemaigne, parce que j'avoys sceu que Me
Estrange estoit arryvé le jour précédant. Et il m'a confessé que la
Royne, sa Mestresse, avoit eu des nouvelles bien fresches de
l'Empereur, lequel se monstroit tousjours fort bien incliné vers elle,
et que une des choses, à quoy il avoit prins le plus de plaisir, de
toutes celles que celluy, qui venoit de dellà, avoit récitées, estoit
que, des mesmes domesticques de ce prince, dont il y en avoit de
catholicques et de protestantz, les ungs et les aultres convenoient
très bien à l'accompaigner à la messe, et ceulx qui estoient de sa
religion demeuroient avecques luy, et les aultres alloient au presche
et à l'exercice de la religion protestante; et néantmoins tous
concouroient fort paysiblement ensemble à son service, qui estoit ung
exemple par lequel ce premier prince des Chrestiens monstroit, en
embrassant les Catholicques, de n'estre poinct persécuteur des
Protestantz, et de tollérer l'exercisse des deux religions en son
estat.
A quoy je luy ay respondu que l'Empereur servoit au temps; et qu'il
avoit cy devant assez monstré de quel esprit il estoit meu en cest
endroict, et que, quand à la France, je le priois de croyre fermement
que ce que Mr le mareschal de Retz luy avoit dict, de vostre
dellibération là dessus, se trouvoit très ferme et très véritable,
sellon que je luy en pouvois fère voyr une fort expresse confirmation
par la dernière dépesche de Vostre Majesté. Et soubdain, je luy ay
monstré l'article qui parloit fort dignement et en termes fort propres
de ce poinct, lequel il a eu fort à gré de le voyr; et n'ay, pour ce
regard, passé à rien davantage, comprenant en moy mesmes assez bien à
quoy vouloit tendre tout ce qu'il me disoit, mais, après l'avoyr
remercyé de la dilligence, dont je m'assurois qu'il avoit uzé à former
l'intention de Me Randolphe, premier que de le dépescher en France, et
de ce qu'il l'avoit faict venir conférer avecques moy, je luy ay
particullarizé, Sire, les mesmes propos que je vous ay desjà escript
que le dict Me Randolphe m'avoit tenus; et, nomméement, ceulx de ces
nouvelles difficultez qu'il m'avoit alléguées, oultre celle pour
laquelle il estoit maintenant envoyé; et que, si cella venoit de plus
haut que de luy, je pryois le dict milord de considérer, combien,
entre grandz princes, et sur ung affère si royal et si privilégié
comme estoit cestuy cy, toute ceste façon de deffettes convenoit mal à
la grande sincérité, dont Voz Majestez Très Chrestiennes, et
Monseigneur, avoient uzé en leur honnorable pourchas; et que ce
n'estoit propos que je vous peusse ny celler, ny dissimuler.
A quoy il m'a respondu qu'il ne sçavoit sur quelle occasion Me
Randolphe estoit venu si avant avecques moy, et néantmoins que
c'estoient les mesmes difficultez qui avoient esté desjà assez souvent
déduictes, et qu'il n'y pouvoit avoyr rien de mal qu'il me les eût de
rechef renouvellées, néantmoins qu'il me pouvoit dire en vérité que, à
présent, il ne voyoit, quand à luy, qu'il y eût aulcune aultre
difficulté que celle de la personne de Monseigneur pour le
contantement de sa Mestresse; et qu'il estoit bien ayse de m'ouyr
parler si confidemment, comme je faysois, de luy et de sa belle
disposition, et de ce qu'il sembloit que j'eusse, soubz mein, faict
toucher à la dicte Dame que la Royne, vostre mère, m'en avoit de
nouveau escript aulcunes particullaritez qui l'avoient fort contantée;
et qu'il estoit bien d'advis que je conférasse de ces propos de Me
Randolphe avec le comte de Lestre, comme, Sire, je suis après à le
fère, le plus tost que je pourray. Et cepandant le dict comte m'a
mandé qu'il avoit conjuré le dict Me Randolphe de se déporter bien et
sagement en ceste commission, et de se donner bien garde que, par luy,
le propos ne vînt en pires termes qu'il n'estoit à présent; car, par
cy après, l'on luy feroit plus parfaictement cognoistre, qu'on ne
faisoit maintenant, combien ce mariage estoit nécessayre.
Et ainsy, Sire, comme je n'ay pas cogneu, pour ce coup, rien de
contrayre à ce propos, par ces troys personnages, aussy n'ay je rien
ouy d'eux, où je puisse mettre plus de fondement que devant; mais je
mettray peyne de les approfondir tousjours davantage, affin que,
d'heure en heure, je vous puisse donner plus de lumyère de leur
intention.
Cependant, Sire, l'on me veult faire accroyre que les deux chasteaulx,
de Humes et de Fastcastel, en Escosse, ont esté remis ez meins des
Escossoys; dont, pour en sçavoyr mieulx la vérité, et pour entendre de
l'estat du reste du pays, duquel l'on m'a dict que les choses sont
fort près de retourner à quelque altération, à cause que le comte de
Morthon n'a voulu rendre les sceaulx et estat de chancellier au comte
de Honteley, ains l'a baillé à ung aultre jeune milord son parant,
j'ay dépesché, par mer, ung homme exprès par dellà, et ay escript à
quatre seigneurs du pays, desquelz j'espère que j'auray bientost leur
responce. Et sur ce, etc. Ce VIe jour de novembre 1573.
CCCLe DÉPESCHE
--du XIe jour de novembre 1573.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Charles de Bouloigne._)
Conférence particulière de l'ambassadeur avec Leicester sur la
négociation du mariage.
AU ROY.
Sire, pour le desir que j'ay eu de parler au comte de Lestre, sur
l'occasion que j'ay desjà escripte à Vostre Majesté, je l'ay envoyé
prier de me donner la commodicté que je le peusse aller entretenir
ugne heure en son logis, et il m'a uzé ceste courtoysie de me venir
trouver fort privéement au mien; où, après que je luy ay eu donné
compte des nouvelles de France, et de la ferme dellibération que
Vostre Majesté a de fère observer l'édict de la paix, et comme toutz
ces faulx bruictz, qui avoient couru, icy, qu'on eût maltraicté ceulx
de la nouvelle religion, depuis la réduction de la Rochelle et de
Sanserre, estoient faulx; et que je le pryois de garder la mémoyre de
ce que Mr le mareschal de Retz luy avoit dict de vostre bonne
intention à la paix et au repos de la Chrestienté, et de celle de
Monseigneur à l'observance des loix et ordres de ce royaulme; et qu'il
ne se trouveroit, pour chose qui peût jamays advenir, qu'il y eût
manquement ez parolles et promesses de Vostre Majesté; et luy ayant,
au reste, satisfaict à des particullarités, qu'il m'a demandées, du
voyage du Roy de Pouloigne, vostre frère, je l'ay infinyement remercyé
de trois bons offices que je sçavois qu'il avoit faictz: l'ung,
d'avoyr confirmé, plus que nul aultre de ce royaulme, les
remonstrances de Mr le mareschal de Retz touchant la justiffication de
Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, et des vostres, sur les
évènementz de St Barthèlemy, et avoyr osté, aultant qu'il a peu, à
ceulx de ceste court et aulx principaulx de ce royaulme, la malle
impression qu'ilz en avoient; le segond, de ce qu'il avoit instruict
et bien informé Me Randolphe au faict de sa commission en France; et
le troysiesme estoit d'aulcunes siennes, bonnes et favorables,
démonstrations, vers la Royne d'Escosse; et qu'il s'assurât que,
prenant ainsy à cueur, comme il faisoit, les choses qui concernoient,
icy, Vostre Majesté, il fortiffieroit ung party, duquel, avec le bien
et seureté de la Royne, sa Mestresse, et de ceste couronne, il
s'acquerroit ung perpétuel refuge pour luy; oultre que, présentement,
et à l'advenir, Vostre Majesté en auroit une non petite
recognoissance. Et me suis de tant plus efforcé, Sire, de luy
rallumer l'affection que, de longtemps, luy et les siens ont eu à la
France, que je sçavoys qu'il estoit bien fort praticqué et très
instamment sollicité d'ailleurs, et que l'homme, retourné
d'Allemaigne, et ung adjoinct, qu'il a prins en Flandres, estoient
ordinayrement après luy. Et puis je luy ay touché ces difficultez que
Me Randolphe m'avoit déduictes, et comme j'avoys trouvé bon d'en
conférer avecques luy, premier que de les escripre, affin que je ne
les fisse prendre en plus de considération qu'il ne jugeroit que
Vostre Majesté les deût avoyr. Et pense, Sire, n'avoyr rien obmis de
ce qui a peu servir à bien fort encourager le dict comte vers la
conclusion du bon propos, et à n'y admettre plus une seule sorte de
longueur ny de remise.
Et il m'a respondu, Sire, qu'il avoit ung très grand plésir d'entendre
que ces nouvelles, qu'on avoit publiées, d'ung renouvellement de
trouble et d'ung maulvais traictement en France, contre ceulx de la
nouvelle religion, fussent faulces; et remercyoit Dieu qu'il se
cognût, de plus en plus, que la dellibération de Vostre Majesté estoit
très ferme à l'observance de son édict; et que, de sa part, il avoit
receues pour très justes et légitimes les occasions que Mr le
mareschal avoit déduictes de l'accidant de Paris, et pour telles les
avoit imprimées à toutz ceulx qu'il avoit peu; et qu'il me pouvoit
assurer, Sire, qu'il vous avoit regaigné ung grand nombre des plus
notables de ce royaulme, qui estoient fort alliennés de Vostre
Majesté; qu'il voudroit, de bon cueur, que ces aultres nouvelles qu'on
avoit semées de Monseigneur, frère de Vostre Majesté, comme il estoit
sorty de sa dernière maladye aussy jaulne que cuyvre, tout bouffy,
deffiguré, bien fort petit et mince, fussent pareillement faulces; et
qu'il me vouloit bien dire que j'avoys faict ung service fort à
propos, et qui avoit esté fort agréable à sa Mestresse, d'avoyr si
confidemment assuré, comme j'avoys faict, tout le contrayre; et que
j'eusse monstré des lettres de la Royne, vostre mère, à cest effect,
lesquelles se rapportoient à ce que le docteur Dail en avoit aussy
escript, qui en parloit bien en la plus advantageuse façon qui se
pouvoit dire; et que c'estoit quelqu'ung, qui avoit naguères veu Mon
dict Seigneur, qui avoit semé ce meschant bruict. Dont, en l'assurance
de ce que Mr le mareschal avoit dict, sur son honneur, que la personne
de Monseigneur se trouveroit d'une parfaicte et belle disposition,
pour debvoir playre à quelque princesse que fût au monde, il avoit
bien voulu soigneusement advertyr le dict Me Randolphe qu'il n'eût à
rapporter que la vraye vérité de ce qu'il verroit; ce qu'il pensoit
qu'il le feroit sans doubte, bien qu'à dire vray il eût desiré qu'ung
mieulx incliné, que luy, eût faict le voyage; et que, pour le regard
des difficultez qu'il m'avoit alléguées, que je creuse qu'elles
procédoient de sa passion, et non qu'il les eût ouyes de Sa Majesté,
icy, ny d'eulx de son conseil, ny d'aulcun des grandz, ny encores du
commun de ce royaulme; car toutz universellement desiroient le mariage
de leur princesse. Bien failloit que je me recordasse comme l'on avoit
advisé de réserver toujours quelque difficulté, affin qu'on n'eût à
toucher à celles de la personne, au cas que le mariage ne vînt à
effect, mais il me promectoit, devant Dieu, qu'à présent il n'en
sçavoit nulle aultre que celle là seule, et qu'il trouvoit que la
dicte Dame estoit, plus qu'elle ne fut oncques, bien disposée à ce
propos. Et me vouloit advertyr, en secret, que Me Randolphe, au
prendre congé d'elle, luy avoit demandé s'il n'uzeroit pas de quelques
termes froidz, en France, pour elloigner le dict propos, au cas qu'il
trouvât que Mon dict Seigneur le Duc ne fût pour luy complayre; et
qu'elle luy avoit respondu qu'elle l'avoit choysy comme son œil, en
ceste commission, et qu'elle luy enchargoit, sur sa loyaulté, de luy
rapporter le plus fidelle et certein pourtraict de Monseigneur qu'il
luy seroit possible, et qu'il se gardât bien de dire ou fère chose,
par où l'on peût arguer qu'elle voulût réfroidir ou elloigner le dict
propos; et que le dict sieur comte, pour son regard, engagoit à Dieu
et à Vostre Majesté sa foy et son honneur qu'il s'efforceroit, de tout
son pouvoir, de conduyre cest affère au bon effect que desiriez,
sellon qu'il cognoissoit que c'estoit le bien et conservation de sa
Mestresse, et le repos de son royaulme; et que si, d'avanture, il ne
le pouvoit fère, il supplyoit très humblement Vostre Majesté de croyre
qu'il n'auroit tenu à luy, ny à nul office et bon debvoir, qu'il y
auroit peu fère; et qu'en toutes sortes il avoit à rester le plus
parcial françoys qui fût en ce royaulme. Et a confirmé cella, Sire,
par le récit d'aulcuns aultres privés accidentz; desquelz, parce que
je les sçay estre vrays, les ayant cy devant bien advérez, et que la
façon du dict sieur comte a esté toujours de se monstrer froid, quand
il a senty que l'affère alloit froydement, et chault quand il l'a veu
aller bien, je prens opinyon qu'il m'a parlé ceste foys d'ung cueur
fort ouvert, et bien fort déterminé à la conclusion du dict affère.
Dont j'ay employé les meilleurs et les plus exprès termes, que j'ay
peu, pour luy gratiffier bien fort sa bonne volonté; et l'ay assuré
que, sur la confience de ce qu'il me venoit de dire, et de promettre,
et, nonobstant les rescentes difficultez de Me Randolphe, je
persuaderoys, aultant qu'il me seroit possible, Voz Majestez Très
Chrestiennes de continuer vostre poursuyte, sellon l'honnorable façon
qu'aviez commancé. Or, Sire, j'ay apprins d'ailleurs, et de fort bon
lieu, que certeynement l'Empereur a escript, par Me Estrange, à ceste
princesse, pour le mariage d'elle avec le prince Ernest, son segond
filz; et que le duc d'Alve y a adjouxté une sienne lettre à la dicte
Dame, et d'aultres lettres à aulcuns seigneurs de ce conseil, par où
il inciste bien fort qu'on ne se haste de conclurre le party de
Monseigneur, frère de Vostre Majesté, sans avoyr sceu qu'est ce qu'on
veut proposer pour l'aultre; et que, du premier jour, s'il plaist à la
dicte Dame, elle aura des ambassadeurs, de bien bonne qualité, vers
elle, pour cest effect, qui luy feront cognoistre que le dict prince
Ernest, sans comparaison, luy est, en toutes sortes, plus advantageus
et sortable mary, que Mon dict Seigneur vostre frère. Sur ce, etc.
Ce XIe jour de novembre 1573.
CCCLIe DÉPESCHE
--du XVIIIe jour de novembre 1573.--
(_Envoyée jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)
Audience.--Maladie du roi.--Voyage du roi de Pologne.--Détails
sur la mission de Me Randolf.--Nouvelles d'Écosse.--Maladie
grave du prince d'Écosse, bruit de sa mort.--Crainte que les
Anglais ne veuillent faire périr, par le poison, Marie Stuart
et son fils.
AU ROY.
Sire, au retour du Sr de Vassal, je suis allé trouver la Royne
d'Angleterre, à Grenvich, pour luy compter des nouvelles de Vostre
Majesté, luy dire l'accidant qui vous estoit survenue de la petite
vérolle, bien que l'eussiés eu une aultre foys, et que, pour cella,
vous n'aviez point senty d'accès de fiebvre, et mesmes estiés desjà,
grâces à Dieu, si advancé de guérir que vous espériez de n'avoyr à
discontinuer vostre chemin de Metz, pour tousjours convoyer le Roy de
Pouloigne, vostre frère, jusques à la frontyère.
Et là dessus, Sire, et sur la résolution, que le Roy de Pouloigne a
faicte, de partir en ce grand cueur d'hyver, et sur ce que l'Empereur
et les Estatz et princes de l'Empire vous ont, par décret général, et
encores ung chacun, à part, envoyé offrir aultant de seureté pour son
passage comme vous en avez desiré, et plus encores et avec plus de
faveur que ne le leur avez demandé, je l'ay longuement entretenue.
Puis, suis venu à luy parler du faict de Monseigneur le Duc, vostre
frère, et, après, des aultres poinctz, qui estoient amplement
desduictz, et par ung bon ordre, en vostre lettre du premier de ce
moys, de sorte qu'il ne luy en a esté rien obmis, ny mesmes de la
satisfère de plusieurs aultres particullaritez de Voz trois Majestez
Très Chrestiennes, et du Roy de Pouloigne, et de Monseigneur vostre
frère, et encores des choses de vostre royaulme, sellon qu'elle m'en a
interrogé, et sellon que je luy en ay peu donner compte par le rapport
du dict Sr de Vassal.
Elle m'a respondu, en premier lieu, qu'elle ne prenoit pour petite
grâce de Dieu qu'elle n'eût sceu vostre mal, sinon après qu'il estoit
desjà passé, ny à peu de faveur, de Vostre Majesté, que luy eussiez
ainsy particullièrement faict entendre quel il estoit, et comme il
vous estoit venu, car l'ung luy avoit espargné ung grand ennuy, et
l'aultre luy tesmoignoit une vostre fort singullière bienvueillance,
dont en vouloit à Dieu rendre sa louenge, et ung fort exprès grand
mercys à Vostre Majesté; et qu'elle vous prioit de croyre qu'elle ne
se santiroit jamays moins esmue à plésir pour vostre prospérité, ny à
moins de déplaysir pour vostre mal, que si elle vous estoit germayne
et vrayement naturelle seur; que c'estoit une maladye qui trompoit
souvent le monde, car pensantz d'en estre quictes, pour l'avoyr eue
une foys, ilz ne se donnoient de garde qu'elle les reprenoit encores
deux et troys foys, quand ilz s'eschauffoient trop, ou pour une trop
soubdeinne mutation de froid et de chault, et qu'elle mesmes l'avoit
eue deux foys, et desiroit, de bon cueur, que vous en sortissiés aussy
quicte comme elle avoit faict, car ne luy avoit layssé ung seul
vestige au visage; et que, de ceste espèce de mal, revenoit
ordinayrement ce bien, qu'il apportoit une grande purgation et ung
grand advancement de santé à ceulx qui l'avoient; qu'elle estimoit que
les mèdecins ne vous permettroient, de beaucoup de jours, de sortir de
la chambre, parce que l'air froid vous seroit fort dangereulx; dont, à
son advis, laysseriés au Roy de Pouloigne, vostre frère, de continuer
seul son voyage, sans l'accompaigner plus avant, ou bien luy mesmes,
pour attendre vostre parfaicte guérison, et pour laysser passer ce
grand yver, diffèreroit son partement jusques à l'entrée du
primptemps, bien que, ny le froid ny la longueur du chemin luy
pourroient sembler griefz, allant prendre possession d'ung si grand
royaulme, et qui luy estoit si heureusement advenu; qu'elle se
resjouissoit de l'honneste debvoir, dont l'Empereur et les princes
d'Allemaigne uzoient pour la seureté de son passage, et qu'en cella
ilz simbolisoient toutz avec elle; que, pour le regard du propos de
Monseigneur le Duc, elle voyoit bien qu'elle entroit, de jour en jour,
en plus d'obligation vers Voz Majestez Très Chrestiennes, et vers luy,
pour vostre persévérance vers elle, et qu'elle avoit envoyé Me
Randolphe en France pour satisfère à toutz les poinctz qui avoient
esté arrestez entre elle et Mr le mareschal de Retz; dont falloit
attendre son retour, pour ne rien changer de ce bon ordre, et que, ny
en la commission qu'elle luy avoit donnée par dellà, ny en chose qui
peût ensuyvre après, Vostre Majesté ne trouveroit qu'elle uzât d'ung
seul trêt de longueur ny de simulation. Et s'est eslargie en plusieurs
propos, là dessus, pour protester de sa sincérité en cest endroict, et
de vouloir bien pourvoir que, venant Mon dict Seigneur vostre frère
par deçà, il n'y puisse voyr, ny ouyr, chose qui ne luy soit de
satisfaction.
Puis, s'estant enquise de l'occasion du retour de la Royne, vostre
mère, et du Roy de Pouloigne, à Paris, et du renforcement des
garnisons qu'avez faictes venir en Picardye, desquelles a monstré
qu'on les luy faisoit avoyr suspectes; et m'ayant demandé des choses
de Languedoc et Daulfiné, je luy ay respondu à tout, en la façon que
je le pouvois sçavoir. Et, après cella, luy ayant faict voyr la lettre
que Monseigneur, vostre frère, m'escripvoit, du dict premier de ce
moys, avec quelques honnestes propos de sa dévotieuse affection vers
elle, lesquelz elle a monstré d'avoyr bien fort agréables, je me suis
licencié d'elle.
Et me suis arresté encores, envyron demye heure, vers les seigneurs de
son conseil, pour leur parler des mesmes choses que j'avoys faict à
leur Mestresse; qui m'ont monstré, et espéciallement le grand
trézorier et le comte de Lestre, qu'ilz demeuroient très affectionnés
au bon propos de Monseigneur le Duc.