Sire, il est advenu que milord Quipper et moy avons esté assis, l'ung

auprès de l'aultre, en ce festin du mayre de Londres, où j'ay eu la

commodicté de parler longuement à luy, et je l'ay principallement

entretenu de l'honnorable légation qu'aviez dernièrement envoyé fère à

la Royne, sa Mestresse, par Mr le mareschal de Retz, et comme Vostre

Majesté avoit bien voulu tant defférer à la plus estroicte amityé et

confédération qu'avez maintenant avec elle et avec sa couronne, que de

luy mander cestuy tant expécial et confident ambassadeur pour luy

donner compte des plus importantz évènementz de vostre royaulme, non

seulement de ceulx du jour St Barthèlemy, et de ce qui avoit suivy

après, mais encores de ceux qui avoient commancé, dès la première

prinse des armes par voz subjectz, en l'an soixante ung, jusques à la

fin du siège de la Rochelle, qui estoient douze ans d'ung continuel

trouble, et d'ung merveilleux et bien fort dangereulx suspens de tout

l'estat de vostre royaulme; et que j'avoys grand regret qu'il n'eust

esté présent à ce récit, affin de ne demeurer moins bien édiffié des

actions de Voz Majestez Très Chrestiennes et de toutz ceulx de vostre

couronne, qu'avoient faict ceulx des aultres du conseil qui l'avoient

ouy; et que je m'assuroys qu'il eût, avec eulx, facillement déposé ces

escrupulles, qu'ilz en avoient auparavant conceu, et sur lesquelz ilz

avoient, depuis quinze moys, tenu tousjours accroché le bon propos de

Monseigneur le Duc, pour, dorsenavant, le laisser parvenir à quelque

bonne conclusion, sellon que je sçavois bien qu'entre toutz les dicts

du conseil il avoit tousjours, plus fermement que nul aultre, opiné

pour cest honnorable party. Il m'a respondu, Sire, que, de très bon

cueur, il eût veu Mr le mareschal, et eût fort volontiers ouy de luy

la justiffication de Vostre Majesté sur les choses de Paris, et n'en

eût resté moins bien persuadé, ny moins satisfaict, qu'avoient faict

ceulx qui estoient présentz; et que, touchant le propos de

Monseigneur, il confessoit de l'avoyr tousjours plus vifvement

conseillé que nul aultre de ce royaulme; et qu'à la vérité les

évènementz de France luy avoient bien faict suspendre, mais non jamays

changer d'advis, ainsy que la Royne mesmes le sçavoit très bien; et

qu'il avoit très grand plésir que ces nuées fussent ung peu haulcées,

néantmoins aulcuns jugeoient que les plus grandes difficultez venoient

maintenant de nostre costé. A quoy luy ayant soubdein réplicqué que je

luy voulois respondre, sur le péril de ma vye, qu'il n'y en avoit

nulle; il a suivy à dire que je ne sçavoys tout, ny ma vye ne pourroit

respondre de tout, et que le temps mèneroit bientost cella à lumyère;

dont, si les empeschementz cessoient, il conseilleroit aussy le

mesmes, qu'il avoit tousjours faict, à sa Mestresse, d'accepter cest

honnorable party du frère de Vostre Majesté: et c'est la substance de

tout ce que j'ay peu tirer de luy.

Puis, au sortir de table, milord trézorier s'est retiré, à part,

avecques moy, pour me demander des nouvelles de France et de ces

divers bruictz qu'on en faysoit courir par deçà, et si le Roy de

Pouloigne, vostre frère, entreprendroit son voyage avant le

primptemps. A quoy luy ayant très bien satisfaict, jouxte la dépesche

de Vostre Majesté, du XVIIIe du passé, je l'ay, de propos en propos,

tiré à parler des choses d'Allemaigne, parce que j'avoys sceu que Me

Estrange estoit arryvé le jour précédant. Et il m'a confessé que la

Royne, sa Mestresse, avoit eu des nouvelles bien fresches de

l'Empereur, lequel se monstroit tousjours fort bien incliné vers elle,

et que une des choses, à quoy il avoit prins le plus de plaisir, de

toutes celles que celluy, qui venoit de dellà, avoit récitées, estoit

que, des mesmes domesticques de ce prince, dont il y en avoit de

catholicques et de protestantz, les ungs et les aultres convenoient

très bien à l'accompaigner à la messe, et ceulx qui estoient de sa

religion demeuroient avecques luy, et les aultres alloient au presche

et à l'exercice de la religion protestante; et néantmoins tous

concouroient fort paysiblement ensemble à son service, qui estoit ung

exemple par lequel ce premier prince des Chrestiens monstroit, en

embrassant les Catholicques, de n'estre poinct persécuteur des

Protestantz, et de tollérer l'exercisse des deux religions en son

estat.

A quoy je luy ay respondu que l'Empereur servoit au temps; et qu'il

avoit cy devant assez monstré de quel esprit il estoit meu en cest

endroict, et que, quand à la France, je le priois de croyre fermement

que ce que Mr le mareschal de Retz luy avoit dict, de vostre

dellibération là dessus, se trouvoit très ferme et très véritable,

sellon que je luy en pouvois fère voyr une fort expresse confirmation

par la dernière dépesche de Vostre Majesté. Et soubdain, je luy ay

monstré l'article qui parloit fort dignement et en termes fort propres

de ce poinct, lequel il a eu fort à gré de le voyr; et n'ay, pour ce

regard, passé à rien davantage, comprenant en moy mesmes assez bien à

quoy vouloit tendre tout ce qu'il me disoit, mais, après l'avoyr

remercyé de la dilligence, dont je m'assurois qu'il avoit uzé à former

l'intention de Me Randolphe, premier que de le dépescher en France, et

de ce qu'il l'avoit faict venir conférer avecques moy, je luy ay

particullarizé, Sire, les mesmes propos que je vous ay desjà escript

que le dict Me Randolphe m'avoit tenus; et, nomméement, ceulx de ces

nouvelles difficultez qu'il m'avoit alléguées, oultre celle pour

laquelle il estoit maintenant envoyé; et que, si cella venoit de plus

haut que de luy, je pryois le dict milord de considérer, combien,

entre grandz princes, et sur ung affère si royal et si privilégié

comme estoit cestuy cy, toute ceste façon de deffettes convenoit mal à

la grande sincérité, dont Voz Majestez Très Chrestiennes, et

Monseigneur, avoient uzé en leur honnorable pourchas; et que ce

n'estoit propos que je vous peusse ny celler, ny dissimuler.

A quoy il m'a respondu qu'il ne sçavoit sur quelle occasion Me

Randolphe estoit venu si avant avecques moy, et néantmoins que

c'estoient les mesmes difficultez qui avoient esté desjà assez souvent

déduictes, et qu'il n'y pouvoit avoyr rien de mal qu'il me les eût de

rechef renouvellées, néantmoins qu'il me pouvoit dire en vérité que, à

présent, il ne voyoit, quand à luy, qu'il y eût aulcune aultre

difficulté que celle de la personne de Monseigneur pour le

contantement de sa Mestresse; et qu'il estoit bien ayse de m'ouyr

parler si confidemment, comme je faysois, de luy et de sa belle

disposition, et de ce qu'il sembloit que j'eusse, soubz mein, faict

toucher à la dicte Dame que la Royne, vostre mère, m'en avoit de

nouveau escript aulcunes particullaritez qui l'avoient fort contantée;

et qu'il estoit bien d'advis que je conférasse de ces propos de Me

Randolphe avec le comte de Lestre, comme, Sire, je suis après à le

fère, le plus tost que je pourray. Et cepandant le dict comte m'a

mandé qu'il avoit conjuré le dict Me Randolphe de se déporter bien et

sagement en ceste commission, et de se donner bien garde que, par luy,

le propos ne vînt en pires termes qu'il n'estoit à présent; car, par

cy après, l'on luy feroit plus parfaictement cognoistre, qu'on ne

faisoit maintenant, combien ce mariage estoit nécessayre.

Et ainsy, Sire, comme je n'ay pas cogneu, pour ce coup, rien de

contrayre à ce propos, par ces troys personnages, aussy n'ay je rien

ouy d'eux, où je puisse mettre plus de fondement que devant; mais je

mettray peyne de les approfondir tousjours davantage, affin que,

d'heure en heure, je vous puisse donner plus de lumyère de leur

intention.

Cependant, Sire, l'on me veult faire accroyre que les deux chasteaulx,

de Humes et de Fastcastel, en Escosse, ont esté remis ez meins des

Escossoys; dont, pour en sçavoyr mieulx la vérité, et pour entendre de

l'estat du reste du pays, duquel l'on m'a dict que les choses sont

fort près de retourner à quelque altération, à cause que le comte de

Morthon n'a voulu rendre les sceaulx et estat de chancellier au comte

de Honteley, ains l'a baillé à ung aultre jeune milord son parant,

j'ay dépesché, par mer, ung homme exprès par dellà, et ay escript à

quatre seigneurs du pays, desquelz j'espère que j'auray bientost leur

responce. Et sur ce, etc. Ce VIe jour de novembre 1573.

CCCLe DÉPESCHE

--du XIe jour de novembre 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Charles de Bouloigne._)

Conférence particulière de l'ambassadeur avec Leicester sur la

négociation du mariage.

AU ROY.

Sire, pour le desir que j'ay eu de parler au comte de Lestre, sur

l'occasion que j'ay desjà escripte à Vostre Majesté, je l'ay envoyé

prier de me donner la commodicté que je le peusse aller entretenir

ugne heure en son logis, et il m'a uzé ceste courtoysie de me venir

trouver fort privéement au mien; où, après que je luy ay eu donné

compte des nouvelles de France, et de la ferme dellibération que

Vostre Majesté a de fère observer l'édict de la paix, et comme toutz

ces faulx bruictz, qui avoient couru, icy, qu'on eût maltraicté ceulx

de la nouvelle religion, depuis la réduction de la Rochelle et de

Sanserre, estoient faulx; et que je le pryois de garder la mémoyre de

ce que Mr le mareschal de Retz luy avoit dict de vostre bonne

intention à la paix et au repos de la Chrestienté, et de celle de

Monseigneur à l'observance des loix et ordres de ce royaulme; et qu'il

ne se trouveroit, pour chose qui peût jamays advenir, qu'il y eût

manquement ez parolles et promesses de Vostre Majesté; et luy ayant,

au reste, satisfaict à des particullarités, qu'il m'a demandées, du

voyage du Roy de Pouloigne, vostre frère, je l'ay infinyement remercyé

de trois bons offices que je sçavois qu'il avoit faictz: l'ung,

d'avoyr confirmé, plus que nul aultre de ce royaulme, les

remonstrances de Mr le mareschal de Retz touchant la justiffication de

Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, et des vostres, sur les

évènementz de St Barthèlemy, et avoyr osté, aultant qu'il a peu, à

ceulx de ceste court et aulx principaulx de ce royaulme, la malle

impression qu'ilz en avoient; le segond, de ce qu'il avoit instruict

et bien informé Me Randolphe au faict de sa commission en France; et

le troysiesme estoit d'aulcunes siennes, bonnes et favorables,

démonstrations, vers la Royne d'Escosse; et qu'il s'assurât que,

prenant ainsy à cueur, comme il faisoit, les choses qui concernoient,

icy, Vostre Majesté, il fortiffieroit ung party, duquel, avec le bien

et seureté de la Royne, sa Mestresse, et de ceste couronne, il

s'acquerroit ung perpétuel refuge pour luy; oultre que, présentement,

et à l'advenir, Vostre Majesté en auroit une non petite

recognoissance. Et me suis de tant plus efforcé, Sire, de luy

rallumer l'affection que, de longtemps, luy et les siens ont eu à la

France, que je sçavoys qu'il estoit bien fort praticqué et très

instamment sollicité d'ailleurs, et que l'homme, retourné

d'Allemaigne, et ung adjoinct, qu'il a prins en Flandres, estoient

ordinayrement après luy. Et puis je luy ay touché ces difficultez que

Me Randolphe m'avoit déduictes, et comme j'avoys trouvé bon d'en

conférer avecques luy, premier que de les escripre, affin que je ne

les fisse prendre en plus de considération qu'il ne jugeroit que

Vostre Majesté les deût avoyr. Et pense, Sire, n'avoyr rien obmis de

ce qui a peu servir à bien fort encourager le dict comte vers la

conclusion du bon propos, et à n'y admettre plus une seule sorte de

longueur ny de remise.

Et il m'a respondu, Sire, qu'il avoit ung très grand plésir d'entendre

que ces nouvelles, qu'on avoit publiées, d'ung renouvellement de

trouble et d'ung maulvais traictement en France, contre ceulx de la

nouvelle religion, fussent faulces; et remercyoit Dieu qu'il se

cognût, de plus en plus, que la dellibération de Vostre Majesté estoit

très ferme à l'observance de son édict; et que, de sa part, il avoit

receues pour très justes et légitimes les occasions que Mr le

mareschal avoit déduictes de l'accidant de Paris, et pour telles les

avoit imprimées à toutz ceulx qu'il avoit peu; et qu'il me pouvoit

assurer, Sire, qu'il vous avoit regaigné ung grand nombre des plus

notables de ce royaulme, qui estoient fort alliennés de Vostre

Majesté; qu'il voudroit, de bon cueur, que ces aultres nouvelles qu'on

avoit semées de Monseigneur, frère de Vostre Majesté, comme il estoit

sorty de sa dernière maladye aussy jaulne que cuyvre, tout bouffy,

deffiguré, bien fort petit et mince, fussent pareillement faulces; et

qu'il me vouloit bien dire que j'avoys faict ung service fort à

propos, et qui avoit esté fort agréable à sa Mestresse, d'avoyr si

confidemment assuré, comme j'avoys faict, tout le contrayre; et que

j'eusse monstré des lettres de la Royne, vostre mère, à cest effect,

lesquelles se rapportoient à ce que le docteur Dail en avoit aussy

escript, qui en parloit bien en la plus advantageuse façon qui se

pouvoit dire; et que c'estoit quelqu'ung, qui avoit naguères veu Mon

dict Seigneur, qui avoit semé ce meschant bruict. Dont, en l'assurance

de ce que Mr le mareschal avoit dict, sur son honneur, que la personne

de Monseigneur se trouveroit d'une parfaicte et belle disposition,

pour debvoir playre à quelque princesse que fût au monde, il avoit

bien voulu soigneusement advertyr le dict Me Randolphe qu'il n'eût à

rapporter que la vraye vérité de ce qu'il verroit; ce qu'il pensoit

qu'il le feroit sans doubte, bien qu'à dire vray il eût desiré qu'ung

mieulx incliné, que luy, eût faict le voyage; et que, pour le regard

des difficultez qu'il m'avoit alléguées, que je creuse qu'elles

procédoient de sa passion, et non qu'il les eût ouyes de Sa Majesté,

icy, ny d'eulx de son conseil, ny d'aulcun des grandz, ny encores du

commun de ce royaulme; car toutz universellement desiroient le mariage

de leur princesse. Bien failloit que je me recordasse comme l'on avoit

advisé de réserver toujours quelque difficulté, affin qu'on n'eût à

toucher à celles de la personne, au cas que le mariage ne vînt à

effect, mais il me promectoit, devant Dieu, qu'à présent il n'en

sçavoit nulle aultre que celle là seule, et qu'il trouvoit que la

dicte Dame estoit, plus qu'elle ne fut oncques, bien disposée à ce

propos. Et me vouloit advertyr, en secret, que Me Randolphe, au

prendre congé d'elle, luy avoit demandé s'il n'uzeroit pas de quelques

termes froidz, en France, pour elloigner le dict propos, au cas qu'il

trouvât que Mon dict Seigneur le Duc ne fût pour luy complayre; et

qu'elle luy avoit respondu qu'elle l'avoit choysy comme son œil, en

ceste commission, et qu'elle luy enchargoit, sur sa loyaulté, de luy

rapporter le plus fidelle et certein pourtraict de Monseigneur qu'il

luy seroit possible, et qu'il se gardât bien de dire ou fère chose,

par où l'on peût arguer qu'elle voulût réfroidir ou elloigner le dict

propos; et que le dict sieur comte, pour son regard, engagoit à Dieu

et à Vostre Majesté sa foy et son honneur qu'il s'efforceroit, de tout

son pouvoir, de conduyre cest affère au bon effect que desiriez,

sellon qu'il cognoissoit que c'estoit le bien et conservation de sa

Mestresse, et le repos de son royaulme; et que si, d'avanture, il ne

le pouvoit fère, il supplyoit très humblement Vostre Majesté de croyre

qu'il n'auroit tenu à luy, ny à nul office et bon debvoir, qu'il y

auroit peu fère; et qu'en toutes sortes il avoit à rester le plus

parcial françoys qui fût en ce royaulme. Et a confirmé cella, Sire,

par le récit d'aulcuns aultres privés accidentz; desquelz, parce que

je les sçay estre vrays, les ayant cy devant bien advérez, et que la

façon du dict sieur comte a esté toujours de se monstrer froid, quand

il a senty que l'affère alloit froydement, et chault quand il l'a veu

aller bien, je prens opinyon qu'il m'a parlé ceste foys d'ung cueur

fort ouvert, et bien fort déterminé à la conclusion du dict affère.

Dont j'ay employé les meilleurs et les plus exprès termes, que j'ay

peu, pour luy gratiffier bien fort sa bonne volonté; et l'ay assuré

que, sur la confience de ce qu'il me venoit de dire, et de promettre,

et, nonobstant les rescentes difficultez de Me Randolphe, je

persuaderoys, aultant qu'il me seroit possible, Voz Majestez Très

Chrestiennes de continuer vostre poursuyte, sellon l'honnorable façon

qu'aviez commancé. Or, Sire, j'ay apprins d'ailleurs, et de fort bon

lieu, que certeynement l'Empereur a escript, par Me Estrange, à ceste

princesse, pour le mariage d'elle avec le prince Ernest, son segond

filz; et que le duc d'Alve y a adjouxté une sienne lettre à la dicte

Dame, et d'aultres lettres à aulcuns seigneurs de ce conseil, par où

il inciste bien fort qu'on ne se haste de conclurre le party de

Monseigneur, frère de Vostre Majesté, sans avoyr sceu qu'est ce qu'on

veut proposer pour l'aultre; et que, du premier jour, s'il plaist à la

dicte Dame, elle aura des ambassadeurs, de bien bonne qualité, vers

elle, pour cest effect, qui luy feront cognoistre que le dict prince

Ernest, sans comparaison, luy est, en toutes sortes, plus advantageus

et sortable mary, que Mon dict Seigneur vostre frère. Sur ce, etc.

Ce XIe jour de novembre 1573.

CCCLIe DÉPESCHE

--du XVIIIe jour de novembre 1573.--

(_Envoyée jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

Audience.--Maladie du roi.--Voyage du roi de Pologne.--Détails

sur la mission de Me Randolf.--Nouvelles d'Écosse.--Maladie

grave du prince d'Écosse, bruit de sa mort.--Crainte que les

Anglais ne veuillent faire périr, par le poison, Marie Stuart

et son fils.

AU ROY.

Sire, au retour du Sr de Vassal, je suis allé trouver la Royne

d'Angleterre, à Grenvich, pour luy compter des nouvelles de Vostre

Majesté, luy dire l'accidant qui vous estoit survenue de la petite

vérolle, bien que l'eussiés eu une aultre foys, et que, pour cella,

vous n'aviez point senty d'accès de fiebvre, et mesmes estiés desjà,

grâces à Dieu, si advancé de guérir que vous espériez de n'avoyr à

discontinuer vostre chemin de Metz, pour tousjours convoyer le Roy de

Pouloigne, vostre frère, jusques à la frontyère.

Et là dessus, Sire, et sur la résolution, que le Roy de Pouloigne a

faicte, de partir en ce grand cueur d'hyver, et sur ce que l'Empereur

et les Estatz et princes de l'Empire vous ont, par décret général, et

encores ung chacun, à part, envoyé offrir aultant de seureté pour son

passage comme vous en avez desiré, et plus encores et avec plus de

faveur que ne le leur avez demandé, je l'ay longuement entretenue.

Puis, suis venu à luy parler du faict de Monseigneur le Duc, vostre

frère, et, après, des aultres poinctz, qui estoient amplement

desduictz, et par ung bon ordre, en vostre lettre du premier de ce

moys, de sorte qu'il ne luy en a esté rien obmis, ny mesmes de la

satisfère de plusieurs aultres particullaritez de Voz trois Majestez

Très Chrestiennes, et du Roy de Pouloigne, et de Monseigneur vostre

frère, et encores des choses de vostre royaulme, sellon qu'elle m'en a

interrogé, et sellon que je luy en ay peu donner compte par le rapport

du dict Sr de Vassal.

Elle m'a respondu, en premier lieu, qu'elle ne prenoit pour petite

grâce de Dieu qu'elle n'eût sceu vostre mal, sinon après qu'il estoit

desjà passé, ny à peu de faveur, de Vostre Majesté, que luy eussiez

ainsy particullièrement faict entendre quel il estoit, et comme il

vous estoit venu, car l'ung luy avoit espargné ung grand ennuy, et

l'aultre luy tesmoignoit une vostre fort singullière bienvueillance,

dont en vouloit à Dieu rendre sa louenge, et ung fort exprès grand

mercys à Vostre Majesté; et qu'elle vous prioit de croyre qu'elle ne

se santiroit jamays moins esmue à plésir pour vostre prospérité, ny à

moins de déplaysir pour vostre mal, que si elle vous estoit germayne

et vrayement naturelle seur; que c'estoit une maladye qui trompoit

souvent le monde, car pensantz d'en estre quictes, pour l'avoyr eue

une foys, ilz ne se donnoient de garde qu'elle les reprenoit encores

deux et troys foys, quand ilz s'eschauffoient trop, ou pour une trop

soubdeinne mutation de froid et de chault, et qu'elle mesmes l'avoit

eue deux foys, et desiroit, de bon cueur, que vous en sortissiés aussy

quicte comme elle avoit faict, car ne luy avoit layssé ung seul

vestige au visage; et que, de ceste espèce de mal, revenoit

ordinayrement ce bien, qu'il apportoit une grande purgation et ung

grand advancement de santé à ceulx qui l'avoient; qu'elle estimoit que

les mèdecins ne vous permettroient, de beaucoup de jours, de sortir de

la chambre, parce que l'air froid vous seroit fort dangereulx; dont, à

son advis, laysseriés au Roy de Pouloigne, vostre frère, de continuer

seul son voyage, sans l'accompaigner plus avant, ou bien luy mesmes,

pour attendre vostre parfaicte guérison, et pour laysser passer ce

grand yver, diffèreroit son partement jusques à l'entrée du

primptemps, bien que, ny le froid ny la longueur du chemin luy

pourroient sembler griefz, allant prendre possession d'ung si grand

royaulme, et qui luy estoit si heureusement advenu; qu'elle se

resjouissoit de l'honneste debvoir, dont l'Empereur et les princes

d'Allemaigne uzoient pour la seureté de son passage, et qu'en cella

ilz simbolisoient toutz avec elle; que, pour le regard du propos de

Monseigneur le Duc, elle voyoit bien qu'elle entroit, de jour en jour,

en plus d'obligation vers Voz Majestez Très Chrestiennes, et vers luy,

pour vostre persévérance vers elle, et qu'elle avoit envoyé Me

Randolphe en France pour satisfère à toutz les poinctz qui avoient

esté arrestez entre elle et Mr le mareschal de Retz; dont falloit

attendre son retour, pour ne rien changer de ce bon ordre, et que, ny

en la commission qu'elle luy avoit donnée par dellà, ny en chose qui

peût ensuyvre après, Vostre Majesté ne trouveroit qu'elle uzât d'ung

seul trêt de longueur ny de simulation. Et s'est eslargie en plusieurs

propos, là dessus, pour protester de sa sincérité en cest endroict, et

de vouloir bien pourvoir que, venant Mon dict Seigneur vostre frère

par deçà, il n'y puisse voyr, ny ouyr, chose qui ne luy soit de

satisfaction.

Puis, s'estant enquise de l'occasion du retour de la Royne, vostre

mère, et du Roy de Pouloigne, à Paris, et du renforcement des

garnisons qu'avez faictes venir en Picardye, desquelles a monstré

qu'on les luy faisoit avoyr suspectes; et m'ayant demandé des choses

de Languedoc et Daulfiné, je luy ay respondu à tout, en la façon que

je le pouvois sçavoir. Et, après cella, luy ayant faict voyr la lettre

que Monseigneur, vostre frère, m'escripvoit, du dict premier de ce

moys, avec quelques honnestes propos de sa dévotieuse affection vers

elle, lesquelz elle a monstré d'avoyr bien fort agréables, je me suis

licencié d'elle.

Et me suis arresté encores, envyron demye heure, vers les seigneurs de

son conseil, pour leur parler des mesmes choses que j'avoys faict à

leur Mestresse; qui m'ont monstré, et espéciallement le grand

trézorier et le comte de Lestre, qu'ilz demeuroient très affectionnés

au bon propos de Monseigneur le Duc.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 32 / 35 段