Sire, à ce que j'avoys mandé dire à la Royne d'Angleterre, que

l'occasion, pourquoy je n'avoys encores receu vostre responce, sur les

lettres qu'elle avoit dernièrement escriptes à Vostre Majesté et à la

Royne, vostre mère, estoit pour la maladye survenue à Monseigneur le

Duc; et que je creignois bien fort qu'elle mesmes, pour n'avoyr poinct

monstré assez de correspondance à l'honneste affection de ce vertueux

prince, ait causé ce mal, elle m'a faict respondre, par ung mot de

lettre de milord de Burgley, qu'elle estoit bien marrie de

l'indisposition de Mon dict Seigneur, vostre frère, laquelle elle

espéroit que ne seroit de longue durée, veu que, par conjecture, la

fiebvre luy pouvoit estre occasionnée du long siège, et du travail

d'estre, par ce temps chault d'esté, retourné de la Rochelle vers

vous, et qu'avec ung peu de repos, qu'il en seroit bientost quicte, et

restitué en sa première santé, et qu'elle continuoit tousjours son

progrès en intention de se rendre à Douvre, le XXVe du présent: et n'y

a rien plus de ce propos en la dicte lettre.

Cependant, Sire, je me suis approché, icy, à la suyte de la dicte

Dame, pour satisfère à la Royne d'Escoce, laquelle, après avoyr

licencié monsieur le présidant de Tours, au bout d'ung moys, ou cinq

sepmaynes, qu'il a eu toute entière commodicté d'estre avec elle, elle

m'a escript que, pour aulcuns affères qui concernent la personne

d'elle et son traictement, nous voulussions toutz deux, de compagnie,

en venir traicter avec la Royne d'Angleterre et avec les seigneurs de

son conseil. A quoy je n'ay voulu deffallir de l'office que m'avez

commandé fère tousjours icy pour elle; dont le dict sieur présidant

rendra bon compte du tout à Vostre Majesté. Et seulement je

adjouxteray, icy, quand à l'Escoce, que la dicte Dame desire fort

qu'il vous playse prendre bientost la résolution que vous semblera

plus expédiente pour conserver vostre ancienne allience avec le dict

pays; car a esté advertye qu'il y a des secretz articles d'une aultre

ligue avec l'Angleterre, desjà toutz dressés, qui préjudicient

grandement à celle de Vostre Majesté, et qu'elle ne prendra sinon en

très bonne part, et n'interprètera sinon à bien, tout ce que vouldrés

adviser et résouldre en cella, encor qu'en apparance il y semble avoyr

quelque chose qui puisse déroger au droict et authorité d'elle; car

réputera que le ferez pour mieulx préserver elle, son filz et son

royaulme, d'ung plus grand inconvénient.

Et sur ce, etc. Ce XXe jour d'aoust 1573.

PAR POSTILLE.

Depuis ce dessus, j'ay veu, par occasion, cette princesse,

laquelle, après aulcunes siennes responces assez indifférantes

sur le faict de la Royne d'Escosse, m'ayant tiré à part, m'a

curieusement demandé de la santé de Monseigneur vostre frère,

et du faict de l'entrevue. A quoy, pour luy satisfère, je luy

ay dict cella mesmes que naguyères je luy en avois escript, et

que je n'en sçavois aultre chose, dont s'est esbahye du

retardement de mon secrettère; et puis a adjouxté qu'elle me

vouloit fère une grande pleincte de voz navyres de guerre,

lesquelz, estantz partis de la Rochelle, estoient venus

prendre, la sepmayne passée, sur la coste de Bretaigne, six

navyres marchandz angloys, bien riches, et les en avoient

admenez fort maltraictés, et qu'elle vous demandoit réparation

de ce tort, tout ainsy qu'elle vous offroit non seulement la

réparation des tortz de ses propres navyres, si, d'avanture,

vos subjectz se pleignoient de quelqu'un d'eux; mais avoit

envoyé, à ses despens, prendre et réprimer, en faveur de voz

dicts subjectz, les pirates, tout le long de la coste de deçà,

pour leur assurer la navigation, et leur fère rendre leurs

biens, ainsy que je l'avoys requis. Je luy ay fait la responce

que j'ay estimé convenir à ung tel faict, sellon l'ample

argument que j'en avoys, rejettant la coulpe de ce mal sur le

désordre qui procédoit de son royaulme, et que j'en escriprois

fort expressément à Vostre Majesté. Elle et ceulx de son

conseil ont bien fort à cueur cest affère.

CCCXXXVIIe DÉPESCHE

--du XXVe jour d'aoust 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par le Sr de Vassal._)

Invitation faite à l'ambassadeur de se rendre à

Douvres.--Négociation du duc d'Albe pour obtenir un secours de

vaisseaux anglais.--Affaires d'Écosse.--Nouvelle qu'une mission

a été donnée au maréchal de Retz pour passer en Angleterre.

AU ROY.

Sire, il semble que l'ambassadeur d'Angleterre ayt escript en ceste

court que, premier que prendre nulle certeyne résolution, sur les

lettres que la Royne d'Angleterre a dernièrement escriptes à la Royne,

vostre mère, et à Monseigneur le Duc vostre frère, Vostre Majesté

veult envoyer icy, vers elle, un personnage de qualité pour avoyr, sur

l'intention sienne touchant le mariage et l'entrevue, ung plus grand

esclarcissement que n'en avez peu prendre par ses propres lettres. Et

je sçay bien qu'elle et ses conseillers sont en grand suspens à quoy

il tient que je n'aye desjà nouvelles de celluy qui doibt venir, et

que ne me mandez de fère entendre quelque chose de ce faict à la dicte

Dame. Et ont faict dire à mes gens, après que j'ay heu satisfaict aux

affères de la Royne d'Escoce, que, si je voulois suivre le progrès

jusques à Douvre, l'on me feroit bien accomoder de logis. Mais j'ay

advisé, Sire, pour bonne occasion, de retourner jusques en ceste

ville, où j'ay apprins que, nonobstant qu'on ayt faict prendre bonne

espérance au duc d'Alve, qu'il pourroit estre accomodé d'ung nombre

des grandz navyres de ceste princesse pour sa guerre de Hollande, et

dont il y en avoit desjà quelques ungs sortis de la rivyère, elle les

a néantmoins toutz faict rammener dedans leur arcenal accoustumé de

Gelingam; et que, quand Guaras a cuydé estreindre bien cest affère, il

s'en est trouvé du tout descheu, et mesmes il a mal employé ung nombre

d'escus, vers des particulliers qui luy avoient promis de l'accomoder

de leurs propres vaysseaulx.

J'ay apprins que la dicte Dame faict préparer ce qui faict besoing

pour renforcer l'entreprinse d'Irlande, et pour pourvoir fort

soigneusement aulx choses d'Escoce, et que, pour mieulx fournyr aulx

deux entreprinses, elle faict ung emprunct nouveau sur toutes les

maysons de ceste ville, qui reviendra, ainsy qu'on dict, à quatre

centz mil escus. J'ay sceu, du costé d'Escoce, qu'il s'est trouvé cent

gentilshommes escouçoys, qui ont voulu pléger de soixante dix mille

escus la vie du cappitayne Granges, et de servir de leurs personnes,

tant qu'ilz vivroient, le party du comte de Morthon, s'il la luy

vouloit saulver, mais le dict de Morthon n'y a voulu entendre et l'a

faict mourir, ensemble son frère et trois aultres, et que Melvin est

eschappé, parce qu'il a eu quelque bon amy en ceste court

d'Angleterre, et que le comte de Honteley, milord de Ruven et Me

Asquin ont tant pourchassé pour milord de Humes qu'ilz ont faict

remettre son faict au prochain parlement, monstrant Me Asquin, qui a

espousé sa seur, qu'il ne pourroit estre contant si l'on uzoit de

rigueur vers son beau frère; dont, de tant qu'il a le Prince d'Escosse

entre ses meins, et que ceulx, qui sont dedans Dombertrand, sont toutz

à sa dévotion, l'on ne l'oze offancer. Tant y a que les meilleurs et

les principaulx de la noblesse du pays creignent fort le dict prochein

parlement; dont desirent qu'il s'y puisse trouver quelqu'ung, de la

part de Vostre Majesté, pour y modérer les affères. Et sur ce, etc. Ce

XXVe jour d'aoust 1573.

_Par postille à la lettre précédente._

Ainsy que je mettois fin à ceste dépesche, mon secrettère est

arrivé, avec les deux de Vostre Majesté, des XIIIIe et XVIIIe

du présent; et incontinent j'ay faict venir des chevaulx pour

m'acheminer là où est la Royne d'Angleterre, affin de

l'advertyr de la venue de Mr le maréchal de Retz, et la

disposer à luy fère une bonne et favorable réception.

CCCXXXVIIIe DÉPESCHE

--du dernier jour d'aoust 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

Audience.--Communication officielle de l'envoi du maréchal de

Retz en Angleterre pour la négociation du

mariage.--Satisfaction d'Élisabeth.

AU ROY.

Sire, parce que j'avoys desjà déclaré à la Royne d'Angleterre que, de

tant qu'elle ne s'estoit assez bien explicquée de son intention par

les dernières lettres qu'elle avoit escriptes à la Royne, vostre mère,

et à Monseigneur le Duc, frère de Vostre Majesté, qu'il ne vous avoit

peu clèrement apparoir ce qu'elle y avoit voulu dire, sinon qu'elle

n'y avoit pas dict ce que vous aviez desiré, ny ce qu'aviez justement

espéré d'elle, vous aviez esté contreinct, avec l'accidant survenu de

la maladye de Mon dict Seigneur, d'estre long et tardif de luy

respondre, je n'ay eu maintenant, Sire, de quoy toucher guyères

davantage de ce poinct à la dicte Dame; et, seulement, suis venu à luy

dire que, de tant que, par les honnorables et vertueuses déclarations,

qu'elle vous avoit souvant faictes, de son intention, elle vous avoit

layssé prendre beaucoup de bonnes erres d'elle sur le propos de Mon

dict Seigneur, vostre frère, vous ne pouviez, ny vouliez maintenant

délaysser le dict propos sans le conduyre à l'extrême et dernier

poinct de ce qui estoit requis, pour tesmoigner à elle et aulx siens,

et rendre manifeste à toute la Chrestienté, que vous persévèreriez,

jusques au bout, de pourchasser son allience par toutz les plus

honnorables moyens qu'il vous seroit possible, jusques à ce qu'elle

vous eût mis hors de tout chemin de la pouvoir plus espérer; et que

pourtant Vostre Majesté luy dépeschoit maintenant Mr le mareschal de

Retz, (personnage de telle élection, qu'elle sçavoit qui tenoit ung

très grand lieu en vostre royaulme, et estoit singullièrement bien

aymé et estimé de Voz Très Chrestiennes Majestez), pour deux effectz:

l'ung, affin de defférer, par la qualité sienne, tousjours aultant

d'honneur et d'avantage, que vous pourriez en cest endroict, à la

dicte Dame; et l'aultre, pour nettier si bien par luy toutes

difficultez et toutz escrupulles, qui pourroient rester en cest

affère, qu'il ne s'y peût dorsenavant trouver autre chose que débatre,

sinon à qui, de Voz Majestez et de toutz les meilleurs et plus dévotz

serviteurs de voz couronnes, s'esforceroient, à l'envy les ungs des

autres, d'advancer l'accomplissement de ceste heureuse allience, et de

ce desiré parantage, lequel debvoit rendre voz amityez perpétuelles et

indissolubles à jamays. Dont, de tant que la venue icy, de Mr le

mareschal, luy estoit plus que mille et mille tesmoings de vostre

parfaicte persévérance et de celle de la Royne, vostre mère, et

encores plus expressément de celle de Monseigneur, vostre frère, vers

elle, je la supplioys très humblement, et en vertu de ses mesmes

promesses et des honnorables propos qu'elle vous avoit tant de foys

faict tenir de ce faict, qu'elle voulût maintenant monstrer comme elle

y avoit tousjours procédé d'une vraye et pure, et non feincte, ny

simulée volonté; adjouxtant à cella, Sire, plusieurs aultres

instances, que j'ay estimé convenir à bien disposer ceste princesse

sur la favorable réception de mon dict sieur le mareschal, et sur les

bons propos qu'il vient luy tenir.

A quoy elle, d'une démonstration pleyne de grand contantement, m'a

respondu que, par son ambassadeur, elle avoit desjà eu quelque notice

comme Vostre Majesté dellibéroit d'envoyer quelqu'ung vers elle, mais

n'espéroit tant de faveur que ce fût Mr le comte de Retz, et réputoit

davantage à honneur que je l'appellois mareschal de France; et, encor

qu'elle pensât d'avoyr escript ses lettres bien clères à la Royne,

vostre mère, si estoit elle très ayse que en cherchissiez davantage

l'esclarcissement par ung personnage qu'elle sçavoit vous estre très

inthyme et très confident à toutz deux, me priant de vous fère ung

article bien exprès, par mes premières, du grand et très cordial

mercyement, qu'elle vous en rendoit; et, que, en nulle aultre façon,

Vostre Majesté, ny la Royne, vostre mère, ne luy eussiez peu donner

tesmoignage de vostre entière et souveraynement bonne intention vers

elle, ny qu'elle y eût plus donné de foy que par le dict sieur comte,

lequel elle m'assuroit qu'il seroit le très bien venu, et que, quelle

impression que se donnassent les aultres de voz divers prétextes en

cest endroict, elle ne les interprèteroit dorsenavant que très bons et

très sincères pour elle.

Je luy ay merveilleusement agréé sa responce, et avons esté longtemps

en ce propos, et à parler de la maladye de Mon dict Seigneur le Duc;

lequel je luy ay assuré estre hors de tout danger, et que, dans dix ou

douze jours, il pourroit sortir de la chambre. De quoy elle a monstré

d'estre bien fort ayse.

Et après, Sire, j'ay assemblé ceulx du conseil de la dicte Dame pour

leur proposer la venue de Mr le mareschal, et fère expédier son

saufconduict, et impétrer des navyres de ceste princesse pour l'aller

quérir et assurer son passage, et pour les bien disposer à sa

réception. Dont ayant obtenu le tout, j'ay dépesché, avec toutes ces

provisions, le Sr de Vassal et ung de mes secrettères, qui parle

angloys, devers luy; par lesquelz j'espère qu'il se trouvera bien

satisfaict, et bien informé, de tout ce qu'il peut desirer pour son

arrivée vers ceste princesse; laquelle il pourra encores trouver icy,

mardy prochein, mais, s'il ne passe si tost, nous la suyvrons à

Conthurbery, où elle fera quelque séjour. Et sur ce, etc. Ce XXXIe

jour d'aoust 1573.

CCCXXXIXe DÉPESCHE

--du IIIIe jour de septembre 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Pierre Ridou._)

Préparatifs pour recevoir le maréchal de Retz.--Soupçon contre le

comte de Montgommery.--Nouvelles d'Écosse et de Marie Stuart.

AU ROY.

Sire, ayant la Royne d'Angleterre estimé que Mr le mareschal de Retz,

à son désembarquement, seroit bien ayse d'avoyr quelque espace de se

pouvoir ung peu refaire du travail de la mer, premier que de se

présenter à elle, ny luy aller explicquer sa légation, elle a advisé,

pour cella, de le recevoyr à Canturbery, quatre lieues dans le pays,

ville bien commode et assez espacieuse, où plusieurs seigneurs et

dames de sa court se rendront; et est partie de Douvre, quelques jours

plus tost qu'elle n'eût faict, et a hasté d'autant son progrès pour

luy laysser cette, commodicté, mais ce n'a esté sans avoyr

premièrement commandé qu'il me fût largement pourveu à tout ce que

j'avoys demandé pour les vaysseaulx de son passage, pour les navyres

de conserve, pour sa réception au sortir de la mer, et pour les

chevaulx qui luy feroient besoing; de sorte que je vous puys assurer,

Sire, qu'il est maintenant attendu, icy, avecques desir, et qu'il sera

le fort bien venu et fort honnorablement receu en ce royaulme.

Le vidame de Chartres a envoyé prendre logis à Canturbery, qui ne sera

sans que luy et les aultres gentilshommes françoys, qui sont par deçà,

viennent saluer Mr le mareschal, et vueillent entendre curieusement de

luy l'estat de la paix de vostre royaulme. Cependant j'ay, à toutes

advantures, donné ordre que, pour les escrupulles qui me restent

encores du comte de Montgommery, ung personnage que Vostre Majesté

répute confident, soit, soubz aultre prétexte, allé à la Rochelle;

lequel, après qu'il aura bien nothé toutes choses dans la ville, les

vous yra dire, ou bien me les rapportera, icy, pour en advertyr Vostre

Majesté.

Je n'ay apprins rien de nouveau d'Escoce, depuis mes précédantes,

sinon que je viens de sçavoyr que le vieux Cauberon est arryvé, depuis

deux jours, en ceste court, et que le Sr de Quillegreu le y a admené;

et que l'on dict que le comte de Morthon, pour quelque nouvelle

souspeçon, a faict mourir milord de Humes, sans attandre le parlement.

La Royne d'Escoce est encores aulx beings, d'où elle m'a escript que

l'uzage d'iceulx a commancé de luy provocquer des sueurs, qui luy font

grand solagement à son mal de costé. Sur ce, etc.

Ce IVe jour de septembre 1573.

CCCXLe DÉPESCHE

--du XXe jour de septembre 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Vassal._)

Bonne réception faite au maréchal de Retz.--Détails de sa

négociation.--Entière justification de la conduite du roi dans

les guerres civiles de France.--Heureux résultat de la mission

du maréchal.--Honneurs qui lui sont rendus.--Résolution des

seigneurs du conseil d'approuver le mariage d'Élisabeth avec le

duc d'Alençon.

AU ROY.

Sire, je sçay bien qu'estant, Mr le mareschal de Retz, de retour par

dellà, Vostre Majesté aura eu le plésir d'entendre, de luy mesmes, le

récit de son voyage; dont je n'entreprendray de vous en toucher, icy,

les principalles particullaritez, parce qu'il n'aura pas obmis celles

qui servent de vous donner bon compte de ce qu'il a peu traicter et

résouldre avec ceste princesse. Et seulement je vous supplieray, Sire,

de vouloir gratiffier, par quelque bonne parolle et par quelque

démonstration, à l'ambassadeur de la dicte Dame, et me commander de

gratifier de mesmes, icy, à elle, les honnestes faveurs et bon

traictement qu'elle luy a faict recevoir en son royaulme; qui vous

puis assurer, Sire, que, nonobstant les choses advenues, depuis ung

an, en France, elle a voulu qu'on luy ayt uzé les mesmes sortes

d'honneur et d'entretien qui furent faictz à Mr de Montmorency, quand

luy et Mr de Foix vindrent jurer la ligue, sinon que, lors, les choses

furent préparées de longtemps, et la court estoit à Londres, là où, à

ceste heure, il est arrivé en temps de progrès, et sans qu'on ayt

sceu, que de bien peu de jours, sa venue. En quoy l'opinion de

plusieurs et ma propre expectation ont esté de beaucoup surmontées, et

mesmes en ce qu'après qu'il a eu salué la dicte Dame, et qu'il luy a

eu explicqué sa première charge, et faict les aultres honnestes et

bien fort honnorables complimentz vers les principalles personnes de

ceste court, il n'y a eu celluy qui n'ayt monstré de l'avoyr bien fort

agréable; et surtout quand, le troysiesme jour, il a eu déduict, par

ung bel ordre de peu de parolles, mais icelles de grande efficace et

pleynes de tout ornament, en l'assemblée de ceulx de ce conseil, les

choses advenues, depuis quatorze ans, en vostre royaulme, commançant

dès l'entreprinse d'Amboyse jusques à la fin du siège de la Rochelle;

et que, pour respondre aulx objections et difficultés que, pour tant

de divers évènementz, l'on faysoit contre le propos du mariage, il

leur a eu séparé la rébellion de la cause de la religion, et monstré

fort clèrement que vous aviez bien, Sire, tousjours prétendu de

réprimer l'une, mais non de vous porter jamays ennemy de l'aultre;

avec tant de apparantes raysons de cella, qu'ilz n'ont peu contredire

qu'il ne fût ainsy, et ont confessé, tout hault, que nul plus grand ny

plus relevé service il eût peu fère à Vostre Majesté en ce royaulme,

que de les avoyr renduz capables de ce faict; et qu'ilz desireroient

que dix mille Angloys, des plus passionnez, eussent esté présentz à

son discours.

Ung chacun s'est efforcé, de là en avant, de l'honnorer et respecter

davantage, et la dicte Dame a faict augmanter l'ordre de son

entretien, et a depputé des gentilhommes de bien bonne qualité pour le

servir, et des plus grandz de sa court pour l'accompaigner, de façon

que, depuis le sortir du navyre jusques au rembarquement, il luy a

esté, d'heure en heure, toujours uzé quelque chose de plus et de

mieux. Comme luy aussy, de son costé, Sire, a continué, jusques au

dire adieu, d'accomoder tousjours tout l'effect de sa négociation à

leur honneur; et s'est conduict, en toutes choses, si sagement, et

avec tant d'honneur, vers eulx, qu'il les a non seulement renduz bien

édiffiez de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, et de toutz

ceulx de vostre couronne, mais semble qu'il leur ayt faict perdre

toute la malle impression que, depuis ung an, ilz avoient conceue de

la France. Et luy a ceste princesse voulu donner ce tesmoignage, en la

présence de ceulx de son conseil et de moy, que, depuis qu'elle est

royne, elle n'a poinct traicté avec aulcun gentilhomme, d'où qu'il luy

eut esté envoyé, de qui elle ayt mieulx receu, ny eu plus agréables

les propos que de luy, parce que, si l'éloquence n'y a point deffally,

elle a opinyon que la sincérité y a grandement abondé, et qu'elle le

tient pour ung des plus dignes et acortz gentilshommes, qu'elle ayt

veu jamays, pour porter très confidemment les secretz qui se mandent

entre princes.

Et, en ceste tant bonne opinyon, avec quelques honnestes présentz,

qu'il a faictz à la dicte Dame et à ses plus expéciaulx conseillers,

et avec la libéralité qu'il a largement uzée vers ceulx qui ont eu

charge de le servir et traicter, et encores avec la modération dont il

a sceu très bien contenir toute sa troupe, qui n'estoit petite, il a

layssé, à son partement, ung fort grand contantement de luy et une

très bonne satisfaction de toute sa légation, en ceste court.

Or, Sire, après l'avoir reconduict jusques à la mer, je suis retourné

fère ung commencement de mercyement à la dicte Dame de tant de bons

traictementz et honnestes faveurs, et du présent que mon dict sieur le

mareschal avoit receu d'elle; laquelle a monstré, en son absence, plus

que quand il estoit présent, de l'avoir en grande estime, et de donner

très grand foy aux choses qu'il luy a dictes de la part de Voz Très

Chrestiennes Majestez, et que, suyvant icelles, elle tiendra l'ordre

qui a esté arresté entre eulx, lequel elle et ceulx de son conseil

m'ont, d'eux mesmes, déclaré; dont j'ay veu le Sr de Quillegreu tout

prest à prendre la poste pour aller, à cest effect, trouver mon dict

sieur le mareschal; mais la dicte Dame s'est depuis advisée qu'elle

diffèreroit encores huict ou dix jours, affin d'attendre que

Monseigneur, frère de Vostre Majesté, fût mieulx remis de sa maladye.

Et ses deux plus expéciaulx conseillers m'ont, sur leur foy et

conscience, fort expressément assuré qu'elle estoit très bien disposée

à cest honnorable party, et que la difficulté n'estoit plus que en ce

qu'on avoit rapporté que l'accidant du visage de Mon dict Seigneur

estoit beaucoup pire que ne monstroit le pourtraict qu'elle en avoit

desjà veu; lequel, s'il se trouvoit qu'il ne feût poinct flaté, ilz

s'assuroient que toutz aultres empeschementz seroient bientost ostés.

Et ay comprins de leur discours, Sire, qu'ilz sont restés bien

persuadés de la justiffication de Voz Majestez, et du Roy de

Pouloigne, et de Monseigneur, sur les choses de France, par la

déduction que Mr le mareschal leur en a faicte; et que, pourveu que

Vostre Majesté observe bien le nouvel édict, qui a esté faict devant

la Rochelle, ilz retourneront sans aulcun escrupulle à la mesmes

confience qu'ilz avoient prinse de Vostre Majesté; mais aussy, s'ilz y

voyoient la moindre infraction du monde, ilz jurent de jamais plus,

en façon du monde, ne s'y fier.

Et j'ay apprins, de fort bon lieu, que milord de Burgley, quand il est

venu à oppiner devant la dicte Dame sur la résolution de ce bon propos

de Monseigneur le Duc, il a dict que, succédant ou ne succédant poinct

le dict propos, tousjours l'estat de leur religion demeuroit en

danger, mais qu'il y avoit quelque espérance d'y remédier, si,

d'avanture, le dict mariage s'effectuoit, là où, s'il ne s'effectuoit

poinct, il demeuroit du tout sans remède, car l'on pouvoit fère entrer

Mon dict Seigneur, par le contract du dict mariage, aulx mesmes

obligations qu'estoit la Royne, sur l'observance des décretz du

parlement touchant l'ordre de la dicte religion, et que cella

tiendroit tout le temps de leur règne, et durant encores qu'ilz

auroient l'administration de leurs enfans, si Dieu leur en donnoit, là

où, si la couronne venoit à ung aultre, qui ne se trouvât obligé aulx

dicts décretz, il les pourroit changer, quand il voudroit; et qu'ayant

là dessus esté réplicqué au dict milord que l'exemple des choses de

France monstroit que ce ne seroit se mettre seulement en danger, mais

se précipiter en ung très manifeste péril, s'ilz se commettoient à Mon

dict Seigneur, il a respondu que si, lors de l'excès et au milieu des

armes, et quand il estoit environné de ceulx qui s'exaspéroient contre

ceulx de leur religion, il avoit esté trouvé modeste, et n'avoit uzé

une seule parolle, ny une démonstration, ny un seul maulvais effect

contre eulx, il estoit bien à croyre que, quand il seroit icy, près de

la Royne, leur Mestresse, et au milieu d'eulx, en un royaulme desjà

estably à ceste forme de religion, qu'il s'y conduyroit encores avec

plus de modération. Dont toutz ceulx du conseil, après l'avoir ouy,

ont opiné pour le mariage, pourveu que la personne de Mon dict

Seigneur puisse complère à leur Mestresse.

J'ay bien ouy, Sire, par ci devant, plusieurs aultres choses aussy

expresses que celles icy en ce mesme propos, lesquelles ne sont venues

à pas une conclusion. Ce qui me tient tousjours en souspeçon qu'il y

puisse encores avoyr de l'artiffice caché; mais Mr le mareschal vous

apporte de quoy fère bientost venir en évidence ce qui en est. Et sur

ce, etc. Ce XXe jour de septembre 1573.

CCCXLIe DÉPESCHE

--du XXVe jour de septembre 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 29 / 35 段