Sire, en débatant naguyère avec la Royne d'Angleterre des poinctz de

la responce qu'elle m'a faicte touchant l'entrevue, elle m'a bien

donné à cognoistre qu'on luy avoit représenté de grandz inconvénientz

et beaucoup de dangers de vostre costé, lesquelz elle a aulcunement

comprins, parce que je luy en ay remonstré, qu'on les luy avoit plus

fondez en imagination que sur apparance de vérité; car, après

plusieurs réplicques d'entre nous, elle m'a enfin dict que, quelle

impression, qu'on luy eût peu donner, qu'il luy adviendroit beaucoup

de mal de vostre costé, si ne layrroit elle de remémorer le bien

qu'elle en avoit desjà senty, et ce que, depuis son advènement à ceste

couronne, elle n'avoit receu de Vostre Majesté ny de la Royne, vostre

mère, ny de Messeigneurs voz frères, ny encores du feu Roy, vostre

père, quand il vivoit, que beaucoup de faveurs et beaucoup de

courtoysies et gratieusetés; et qu'elle ne se vouloit encores

ayséement persuader que luy voulussiez nuyre, ny la tromper. Il est

vray qu'elle pouvoit considérer que ce qu'on luy en disoit pourroit

bien advenir, et qu'elle s'en garderoit le mieulx qu'elle pourroit,

néantmoins que, de son costé, elle ne commanceroit poinct de changer

de volonté vers Voz Très Chrestiennes Majestez; ains vous observeroit

justement les promesses qu'elle vous avoit faictes. A quoy, Sire, il

seroit long de vous racompter, icy, ce que je luy ay commémoré là

dessus, qui ne pense estre demeuré nullement court.

Mais j'ay bien depuis voulu aprofondir ce propos avec milord de

Burgley, avec lequel, estant seul à seul, je luy ay dict que Vostre

Majesté et la Royne, vostre mère, auriez eu juste occasion, quand vous

auriez veu la responce que sa Mestresse vous avoit mandée, de vous en

plaindre; car c'estoit elle qui avoit mis en avant l'entrevue, et qui

avoit demandé de n'estre en rien obligée par la venue de Monseigneur

le Duc, et qui néantmoins avoit déclaré qu'elle l'espouseroit, s'il

playsoit à Dieu qu'en présence ilz se peussent complaire; et

maintenant que Voz Majestez luy avoient concédé toutz les poinctz qui

estoient à l'advantage d'elle, elle disoit que les raysons qui

faysoient pour le propos estoient si contrepesées et surbalancées par

celles qui faysoient au contrayre, qu'elle doubtoit fort que le

mariage ne peût succéder. Ce que Voz Majestez prendroient pour ung

fort nouvel accidant, de tant que les difficultés, qu'elle avoit

jusques à ceste heure alléguées, n'avoient esté jamays que trois:

sçavoir, celle du visage, pour laquelle l'entrevue se faysoit; celle

de l'eage, laquelle estoit desjà vuydée; et celle de la religion,

laquelle estoit remise entre eulx deux: et que, d'en proposer

maintenant d'aultres, ou bien vous agraver celles là davantage, estoit

vous monstrer que n'aviez esté correspondus de pareille sincérité, que

vous aviez tousjours de vostre part procédé, et vous fère croyre qu'il

n'y avoit jamays eu qu'une seule difficulté, c'estoit qu'elle n'avoit

onques eu intention, ny volonté, au dict mariage.

Le dict milord s'est trouvé fort perplex, et a voulu eschaper sur ce

que j'avoys desjà une responce de sa Mestresse, et qu'elle mesmes

escripvoit son intention à la Royne, vostre mère, dont ne luy estoit

loysible de parler plus avant; mais, voyant que je ne cessois

d'incister, et que j'ay de bon cueur juré que je ne le faysois qu'à

très bonne fin, il m'a dict que, devant Dieu et en sa conscience, il

avoit cognu sa Mestresse en intention de se marier, et ne voyoit pas

qu'elle eût encores changé, et que, de sa part, il le desiroit, plus

que chose du monde; que des trois difficultés qui avoient esté

alléguées, celle de l'eage avoit esté véritablement vuydée, et n'en

falloit plus parler; mais, quand aulx aultres deux, celle de la

religion estoit beaucoup rengrégée depuis les évènementz de France, et

ne s'en voyoit encores bien la purgation; et, de celle du visage, il

me vouloit bien advertyr qu'ayant sa mestresse tousjours estimé que ce

fust ung reste de la petite vérolle, qui se guériroit avec le temps,

l'on escripvoit de France que le temps l'augmentoit, et qu'il luy

restoit des enflures et grosseurs qui luy faysoient tant de tort au

vysage qu'on croyoit qu'à peyne s'en pourroit elle jamays contanter;

Que, quand à l'assurance que je demandois du dict milord, qu'il ne

m'en pouvoit donner d'aultre sinon qu'il confirmeroit tousjours à sa

Mestresse que le party de ce prince, quand à l'extraction et à la

bonne réputation qui couroit de luy, et quand à l'appuy de la couronne

de France, et aultres commodictés pour l'Angleterre, estoit très

honnorable et fort à propos pour sa dicte Mestresse, et que, si elle

ne luy disoit ou ne luy faysoit rien dire de l'empeschement du

visage, après qu'elle l'auroit veu, si, d'avanture, il venoit par

deçà, qu'indubitablement il la conseilleroit de l'épouser, mais si

aussy il voyoit ou entendoit qu'elle ne s'en peût complayre, qu'ung

chacun l'excusât, s'il mettoit peyne de segonder et d'affection, et de

conseil, et par toutz les moyens qu'il pourroit, les justes et

raysonnables desirs de sa Mestresse. Et nonobstant, Sire, que j'aye

mis peyne de tirer plus grand esclarcissement de luy, je n'ay sceu

rien obtenir de plus. Sur ce, etc. Ce XXVIe jour de juillet 1573.

CCCXXXIIe DÉPESCHE

--du dernier jour de juillet 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

Expédition du comte d'Essex en Irlande.--Nouvelles

d'Écosse.--Retard du comte de Montgommery à faire sa

soumission.--Actes d'obéissance de la plupart des

réfugiés.--Nouvelles d'Espagne.

AU ROY.

Sire, la Royne d'Angleterre a faict résouldre l'embarquement du comte

d'Essex pour Irlande, au VIe du prochein, avec plus ample commission

que nul aultre visroy qui ayt jamais passé dellà; et desjà plusieurs

gentilhommes de bonne qualité s'y sont acheminés. Et discourent

quelques ungs que ce qui l'incite davantage à ceste entreprinse est

pour prendre plus de pied au pays d'Escoce, et réprimer par là ceulx

du quartier du Nord, et les saulvages escouçoys qui recognoissent

encores l'authorité de leur Royne, sans se vouloyr soubmestre à celle

du comte de Morthon, et secourent souvant les Irlandoys, leur voysins,

contre les garnisons d'Angleterre.

Le vieulx Cauberon a esté renvoyé, depuys deux jours, avec une bien

ample dépesche vers le comte de Morthon, sans qu'il me soit venu voyr,

ny qu'il m'ayt rien faict sçavoyr de sa part, ains s'est fort caché de

moy. Je ne sçay particullièrement qu'est ce qu'il emporte, tant y a

que j'ay advis que ceste princesse a esté conseillée de remettre à

l'arbitre du dict de Morthon qu'il puisse procéder comme il vouldra,

par la rigueur des loix du pays, contre ceulx qui estoient dans le

chasteau de Lillebourg; dont se présume qu'il en fera mourir la

pluspart. Le dernier messager, que j'ay envoyé par dellà, n'est

encores de retour; il regarde, possible, à se conduyre plus sagement

que n'a faict l'aultre, que j'y avoys envoyé devant luy, qui a esté

descouvert, et icelluy Morthon l'a faict pendre, à quoy j'ay ung très

grand regrect.

Le comte de Montgommery n'a encores envoyé devers moy à cause, à mon

advis, que le cappitayne Orsey luy a escript la bonne responce, qu'il

luy a rapportée de Vostre Majesté touchant son faict particullier;

mais je sçay bien qu'il s'est fort resjouy de la paix, et pense qu'il

fera bientost repasser sa femme et ses enfans en France. Les aultres

gentilshommes françoys, qui sont icy, sont la pluspart venus, ung à

ung, me offrir leurs vyes et personnes pour vostre service; et semble

que toutz, en général, et chacun, en son particullier, veulent jouyr

le bien de la paix et de la bonne grâce de Vostre Majesté, dont,

depuis deux jours, le Sr de Boy de Bretaigne, le cappitayne Ber, le

cappitayne La Fosse, le cappitayne Bernardyère, et aultres, m'en sont

venus tesmoigner leur affection. Je ne sçay si le comte de Montgommery

prétend d'aller trouver le prince d'Orange, tant y a qu'il faict faire

des armes en ceste ville.

Il semble qu'on ayt quelque souspeçon que le Roy d'Espaigne ne vueille

ratiffier l'accord, du premier jour de may, car le temps, dans lequel

l'on avoit promis de fournir de sa lettre et de sa responce là dessus,

est passé de plus d'ung moys, bien qu'il s'entend que le dict accord a

esté publié en Espaigne, et que les biens et navyres des Angloys y ont

esté relaschés. Et sur ce, etc. Ce XXXIe jour de juillet 1573.

CCCXXXIIIe DÉPESCHE

--du Ve jour d'aoust 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par le Sr Pierre Cahier._)

Inquiétude causée en Angleterre par le voyage du roi sur les

côtes de Normandie.--Crainte d'une entreprise contre l'Écosse

concertée entre le roi et le roi d'Espagne.

AU ROY.

Sire, nonobstant la satisfaction, que j'ay donné à ceste princesse et

aulx siens, de la venue de Vostre Majesté en Normandye, et de celle de

la Royne, vostre mère, à Dieppe, ilz ne layssent, pour cella, d'avoyr

suspect l'armement et appareil de mer, que Voz Majestez y ont commandé

de dresser, leur estant rapporté, par ceulx qui viennent de dellà la

mer, qu'il se parle ouvertement qu'une partie de cella se faict pour

passer des forces en Escoce: dont ont escript en dilligence au comte

de Morthon qu'il se tiegne sur ses gardes, et qu'il ayt à garnyr les

chasteaus et places fortes, et les portz du pays, de gens de guerre,

pour empescher la descente des Françoys; et au comte de Houtincthon,

lequel préside en leur quartier du Nort, vers le dict royaulme

d'Escoce, qu'il ayt à visiter la frontière, et y fère, de rechef, les

monstres, et remplir bien les garnisons. Et s'est augmentée ceste leur

souspeçon de ce qu'ilz ont sceu, ainsy qu'ilz disent, que Vostre

Majesté a donné passage à ung milion et demy d'or, que le Roy

d'Espaigne envoyoit en Flandres; qui jugent bien que vous ne tiendriés

la mein à l'accomodement des affères du dict Roy d'Espagne et à

l'establissement de sa grandeur, laquelle s'opose tousjours à la

vostre, si quelques aultres conventions secrètes ne vous unissoient à

ceste intelligence, laquelle ils creignent bien fort que soit contre

eulx et contre le faict de leur religion. Dont sont bien fort après à

se racointer eulx mesmes, s'ilz peulvent, avec le dict Roy d'Espaigne,

et à fère que, des deux costés, l'altération cesse, et qu'ilz

retournent à ceste mutuelle bienvueillance qu'il y a eu, de tout

temps, entre leurs pays et estatz: ce que je croy ne leur sera

difficille. Et la prinse d'Arlem[22] y convye ceulx icy davantage.

[22] Harlem, après un siège de sept mois, s'était rendue à

discrétion, dans les premiers jours d'août, à Frédéric de Tolède,

fils du duc d'Albe.

J'ay receu la dépesche de Vostre Majesté, du XXIIIIe du passé, avec

les pleinctes de voz subjectz contre les pirates, et n'obmettray ung

seul poinct de l'instance, que me commandés d'en fère à ceste

princesse, à la première audience qu'elle me donra. Et sur ce, etc.

Ce Ve jour d'aoust 1573.

CCCXXXIVe DÉPESCHE

--du IXe jour d'aoust 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Estienne Jumeau._)

Préparatifs de défense faits en

Angleterre.--Audience.--Satisfaction donnée à

l'ambassadeur.--_Mémoire._ Détails de l'audience.--Demande afin

d'obtenir la sûreté du passage par mer pour le roi de

Pologne.--Déclaration d'Élisabeth qu'elle consent à donner

toute protection en Angleterre au roi de Pologne, mais qu'elle

n'y veut pas recevoir les gens de guerre qu'il emmène avec

lui.--Négociation du mariage.--Plaintes du roi au sujet des

affaires d'Écosse et des exécutions faites par le comte de

Morton.

AU ROY.

Sire, je m'estois bien aperceu que ceulx de ce conseil se donnoient

beaucoup de peur, et en imprimoient beaucoup à leur Mestresse, de

l'armement de mer qui se prépare en Normandye pour le voyage de

Pouloigne: car, dès le XXVIe du passé, ilz avoient chauldement

dépesché ung courrier en Escoce, pour de rechef advertyr le comte de

Morthon de se tenir sur ses gardes, et de mettre le plus de soldatz

qu'il pourroit ez places fortes, portz et advenues du pays, affin de

ne laisser aborder aulcuns navyres de guerre, ny permettre d'aller et

venir aulcuns estrangiers par dellà, et d'establir si bien son

authorité et avoyr l'œil si ouvert, sur ceulx qui luy vouldroient

remuer quelque chose, qu'il les peût facillement et bientost réprimer;

et que, s'il luy survenoit quelque besoing de forces, qu'il seroit

promptement secouru de deux mille harquebusiers angloys et huict centz

chevaulx, et qu'on tiendroit une si bonne provision d'artillerye et de

pouldres, et monitions, à Varvic, qu'il en pourroit recouvrer, du jour

au lendemain, aultant qu'il luy seroit besoing. Et, par mesme

dépesche, mandoient au sire Jehan Fauster, à milord Scrup, et aultres

gardiens de la frontière du Nort, vers l'Escoce, de fère, de rechef,

bien soigneusement les monstres des gens de guerre et une description

expécialle de mille cinq centz harquebuziers pour estre prestz, à

toutes les heures qu'on les manderoit; laquelle démonstration, Sire,

avec celle qu'ilz ont faicte, quand le comte d'Essex est party pour

Irlande, m'avoient desjà assez faict remarquer leur grande meffiance

et leur souspeçon; mais la Royne mesmes, me les a ouvertement et plus

à cler déclarées, comme verrez par un mémoire que je joins à ce

pacquet.

Après avoyr prins congé d'elle, je suis entré là où les dicts du

conseil étoient assemblés, et leur ay faict voyr les pièces, qu'il

vous avoit pleu m'envoyer, des déprédations, et plusieurs aultres que

j'en avoys devers moy, qui m'en ont débatu quelques unes, et m'ont

fort expressément remonstré, qu'encor qu'il apparût plus de pleinctes

du costé des Françoys contre l'Angleterre, que du costé des Angloys

contre la France, que néantmoins ilz avoient cest advantage de pouvoir

fère foy d'ung fort grand nombre de restitutions qu'ilz avoient

faictes aulx Françoys, là où, en France, n'en avoit esté faicte

encores une seule aulx Angloys. Et après leur avoyr touché ung mot des

escrupulles que la Royne, leur Mestresse, m'avoit faict sur la seureté

du passage que je luy avoys demandé, je leur ay remonstré que si elle

et eulx s'y arrestoient, ce seroit argument qu'ilz doubtoient par trop

de vostre bonne intention, et qu'ilz ne l'avoient nullement bonne vers

Vostre Majesté; et les ay priés de vous fère voyr, à bon escient,

s'ilz vouloient demeurer en la bonne confédération du dernier traicté,

ou bien s'ilz avoient intention de s'en départyr. Et les ayant ainsy

layssez, ilz m'ont mandé, le jour après, que la dicte Dame m'avoit

accordé le dict passage, et le saufconduict, sans aulcune difficulté.

Et sur ce, etc.

Ce IXe jour d'aoust 1573.

MÉMOIRE.

Sire, quand, avec les lettres de Vostre Majesté et du Roy de

Pouloigne, vostre frère, je suis allé prier la Royne

d'Angleterre de luy vouloir octroyer le bon, et seur, et libre

passage que requiert la bonne intelligence d'entre voz deux

royaulmes, et la promise et jurée amityé d'entre Voz Majestez,

avec toutes les aultres honnestes cautions que luy offriez en

voz dictes lettres, et avec les meilleures persuasions, dont

je me suis peu adviser;

Elle m'a respondu que, quand à la personne du Roy de

Pouloigne, vostre frère, et des principaulx, d'auprès de luy,

et de son trein ordinayre, sa suyte et meubles, elle

l'octroyoit très volontiers, et que, sans saufconduict ou avec

saufconduict, si le vent le jettoit par deçà, il y seroit

aussy bien et honnorablement receu comme s'il abordoit en

France, ou en son propre royaulme; mais, quand à ses gens de

guerre, elle me vouloit dire librement qu'on luy avoit remis

ce qui s'estoit passé, du propos d'entre elle et le Roy de

Pouloigne, vostre frère, devant les yeux, et luy avoit on

faict considérer que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère,

et luy mesmes, aviez indubitablement eu une grande affection

au mariage, mais que Mr le cardinal de Lorrayne, pour

l'occasion de la Royne d'Escoce, sa niepce, avoit trouvé moyen

de l'interrompre; dont, s'il avoit eu tant de crédit en cella,

il le pourroit bien avoir encores plus grand, à ceste heure,

en chose de moindre conséquence, pour, en faveur de sa mesmes

niepce, entreprendre quelque nouveaulté dans ce royaulme, si

tant de gens de guerre y abordoient.

En quoy je luy ay réplicqué soubdein qu'elle me pardonnât, si

je luy disois que c'estoit elle, et ceulx qui pour elle

avoient manyé le dict propos de son mariage avec le Roy de

Pouloigne, qui l'avoient à la fin interrompu, et non Mr le

cardinal de Lorrayne; pour lequel je ozois et voulois bien

respondre que, oultre qu'il avoit tousjours suivy les

intentions de Leurs Majestez Très Chrestiennes, et conseillé

les choses qui estoient pour la grandeur de leur couronne,

comme estoit bien le dict mariage, qu'il avoit encores plus

espéré par là de solagement ez affères et à la personne de la

Royne d'Escoce, que par nul aultre moyen du monde; et que, si

elle vouloit considérer que Vous, Sire, aviez maintenant à

establir ung grand et nouveau royaulme, qui estoit advenu à

vostre frère, et non luy venir troubler à elle le sien, et que

vous ne mettiés, de gayeté de cueur, ce nombre de gens de

guerre sur mer, après la perte et diminution de beaucoup de

voz forces en ces guerres civilles de vostre royaulme; ains

que vous le faysiez pour accomplir vostre promesse aulx

Poulounois, elle jugeroit bien que sa difficulté estoit mal

fondée.

Et me suis eslargy en plusieurs clères démonstrations là

dessus, qui ont faict confesser à la dicte Dame qu'elle avoit

regret de débattre rien sur vostre raysonnable demande; mais

que, pour satisfère à ceulx de son conseil, elle me prioit de

luy donner temps, qu'elle la peût mettre en dellibération; car

aussy sçavoit elle que l'affère n'estoit pressé, et qu'on luy

avoit escript qu'il ne se mettoit plus tant de dilligence à

l'embarquement, et sembloit que le voyage du Roy de Pouloigne

fût, pour quelque occasion, retardé; néantmoins elle espéroit

de vous satisfère de si bonne sorte en cest endroict, que

Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, et le Roy de

Pouloigne, en resteriez contantz.

J'ay poursuivy les aultres propos de voz lettres, du XVIIIe et

XXIIIIe du passé, et mesmes de l'entrevue de Monseigneur le

Duc, où elle s'est layssée fort facillement attirer; et a

monstré que son ambassadeur luy en avoit escript, et que

bientost j'auroys les lettres de Vostre Majesté et de la

Royne, vostre mère, pour luy en fère entendre vostre

résolution, ne dissimulant poinct qu'elle ne voulût fort

volontiers voyr Monseigneur le Duc par deçà; mais c'estoit

tousjours avec la protestation de n'estre de rien obligée pour

sa venue, et de n'encourir la diminution de vostre amityé, ny

de celle de la Royne, vostre mère, ny de luy, s'il s'en

retournoit sans la conclusion du dict mariage.

Je luy ay respondu, en peu de motz, _que la sincérité seroit

la règle de cella entre Voz Majestez_, et que l'affère estoit

en toutes sortes si éminent qu'il n'y pouvoit enfin rester

rien de caché. Et l'ay layssée amplement discourir de ce

faict, sans l'interrompre nullement; qui, après ses

accoustumez doubtes, a terminé son propos en plusieurs

parolles de contantement.

Et j'ay adjouxté que, par voz deux dernières dépesches, Vostre

Majesté ne me faisoit poinct mention que son ambassadeur vous

eût parlé des choses d'Escoce, ains me commandiez de vous

mander des nouvelles de ce pays là, et que j'estimois que

vous touveriez bien estrange si ce qu'on disoit à Londres

estoit vray, que le comte de Morthon eut faict exécuter à mort

ceulx qu'il avoit prins dans le chasteau de Lillebourg, qui

s'estoient rendus à elle, et qu'il sembloit qu'ung régent ne

debvoit entreprendre ung faict de telle conséquence, sans en

advertyr les principaulx alliés de la couronne.

A quoy elle m'a respondu qu'elle n'avoit rien entendu de la

dicte exécution, et qu'elle avoit remis tout l'affère à ceulx

du pays, et n'avoit accepté les personnes de ceulx du dict

chasteau pour prisonnyers; et qu'elle sçavoit bien que son

ambassadeur vous avoit donné compte de tout ce faict; dont

pensoit que, par le premier pacquet que je recepvrois de

Vostre Majesté, j'en serois amplement informé.

Après, je luy ay touché, en termes bien exprès, tout ce que me

commandiés luy dire à l'égard du faict des déprédations, et

elle, après l'avoir ouy paciemment, et en avoyr longuement

débatu avecques moy, m'a prié d'en communicquer avec ceulx de

son conseil.

CCCXXXVe DÉPESCHE

--du XIIIIe jour d'aoust 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Monyer._)

Disposition d'Élisabeth à accepter l'entrevue.--Nouvelles de

Flandre.--Exécutions faites en Écosse par le comte de

Morton.--Nouvelles de Marie Stuart.--Bruit répandu à Londres

que les armes ont été reprises dans le Languedoc.

AU ROY.

Sire, affin que la Royne d'Angleterre ne fût en peyne du retardement

de vostre response, sur les lettres qu'elle a dernièrement escriptes à

la Royne, vostre mère, et à Monseigneur, frère de Vostre Majesté, je

luy ay envoyé communicquer vostre dépesche du dernier du passé;

laquelle contient ce qu'avez arresté, le dict jour, avec son

ambassadeur: et semble bien, Sire, qu'elle s'attand à l'entrevue, car

j'ay sceu qu'elle a faict advertyr toutz les officiers de sa mayson de

ne s'esloigner, et de se tenir si prestz qu'ilz puissent estre devers

elle, en la part qu'elle sera, dans vingt quatre heures, après qu'elle

les aura mandés. Cependant elle m'a faict expédier le sauf conduict

pour le voyage de Pouloigne, et m'a mandé qu'il est en la plus ample

forme qu'il se peut fère.

Il se cognoit desjà que l'estonnement, qu'on avoit prins, du succès

d'Arlem est passé, car les flammantz, qui sont icy, se sont si bien

encouragés, depuis la nouvelle de Ramequin, et ont encouragé

Maysonfleur et aulcuns françoys, qui auparavant estoient comme toutz

disposés d'aller trouver le prince d'Orange, qu'ilz s'embarquent,

toutz de compaignye, aujourdhuy ou demein, pour passer à la Brille.

Maistre Drury, mareschal de Barvic, est arryvé en ceste cour, qui

apporte, comme l'on dict, la confirmation de la mort du cappitayne

Granges, et de son frère milord de Humes, de Melvin, de Cadinguen, et

aultres, qui estoient dans le chasteau de Lillebourg, lesquelz le

comte de Morthon a faict exécuter; et qu'il a plusieurs réquisitions à

fère pour le dict de Morthon, entre aultres, l'on creinct qu'il

perciste à demander l'évesque de Roz, pour en fère aultant que des

aultres. A quoy, Sire, j'ay desjà oposé, et oposeray encores

davantage, le nom et l'authorité de Vostre Majesté.

Monsieur le présidant de Tours, lequel a esté, plus d'ung moys, avec

la Royne d'Escoce, vient d'arriver, ayant très bien et vertueusement

accomply la charge, qu'il avoit vers elle, dont il en rendra bon

compte à Vostre Majesté. L'on a, premier qu'il soit party, remué la

dicte Dame en ung plus beau et meilleur logis qu'elle n'estoit, et luy

a l'on ung peu amplyé sa liberté; et j'ay tant faict que la Royne

d'Angleterre a mandé au comte de Cherosbery de la mener aulx beins de

Boeston pour sa santé, par tout ce moys d'aoust.

Il se parle icy diversement de l'estat des affères de vostre royaulme,

et que, en Languedoc, ceulx de la religion, ne se contantantz des

condicions de la paix, sellon les articles arrestés à la Rochelle,

poursuyvent d'exécuter les armes avec plus de violence que jamays, et

qu'ilz ont surprins Aygues Mortes et Bésiers, et sont les plus fortz

en la campaigne. Ce qui esmeut assez les Angloys, et tient en grand

suspens le reste des françoys, qui sont encores icy, qui avoient bien

desir de se retirer. Néantmoins je ne sentz, pour ceste heure, qu'il

se praticque rien par eulx contre vostre service. Le comte de

Montgommery est vers le cap de Cornoaille avec son beau frère, et ne

s'entend rien de luy par deçà. Je ne sçay s'il s'yra promener en

Irlande avec le comte d'Essex; aulcuns ont présumé qu'il le feroit,

dont je mettray peyne de le sçavoir, et de le fère observer. Sur ce,

etc. Ce XIVe jour d'aoust 1573.

CCCXXXVIe DÉPESCHE

--du XXe jour d'aoust 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

Maladie du duc d'Alençon.--Projet d'Élisabeth de se rendre à

Douvres.--Sollicitations adressées au roi par Marie

Stuart.--Négociation du mariage.--Plaintes d'Élisabeth à raison

des prises récemment faites sur les Anglais par les Bretons.

AU ROY.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 28 / 35 段