Et, au regard des choses d'Escoce, l'on m'a confirmé encores

aujourdhuy, Sire, qu'elles vont ainsy que je le vous ay mandé par mes

précédantes; et m'a l'on dict davantage que le Sr de Ledington est

mort, et que le comte de Morthon est après à fère tenir quelque

assemblée d'Estatz, où ceulx cy s'attandent bien qu'il y fera

proclamer la Royne d'Angleterre protectrice du jeune Roy, et du

royaulme d'Escoce, durant sa minorité.

J'ay mis peyne de disposer le cappitayne Orsey sur trois principalles

particullaritez: sçavoir, celle de la ligue, du mariage et du faict du

dict Escoce, le mieulx qu'il m'a esté possible; et je croy qu'il se

portera, en l'acquit de sa légation, que sa Mestresse luy a donnée là

dessus, comme homme qui desire de la voyr vivre en grande et bien

estroicte amityé avec Vostre Majesté. Sur ce, etc.

Ce XXe jour de juing 1573.

Le cappitayne Orsey vous fera supplication pour le comte de

Montgommery.

CCCXXVe DÉPESCHE

--du XXIIe jour de juing 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Estienne._)

Audience.--Négociation du mariage.--Déclaration d'Élisabeth

qu'elle a chargé le capitaine Orsey d'offrir sa médiation entre

le roi et les protestans de la Rochelle.--Conditions sous

lesquelles elle pense que se pourrait faire le traité.

AU ROY.

Sire, aussytost que j'ay faict sçavoir à la Royne d'Angleterre que je

desiroys parler à elle, elle m'a incontinent mandé venir, et a faict

différer d'aultant le partement du cappitayne Orsey, affin que, si de

mes propos elle comprenoit qu'il y eût quelque changement ez

dellibérations de Voz Majestez, elle peût aussy fère changer quelque

chose en sa dépesche; mais les propos, que je luy ay tenus, sont ceulx

de vostre lettre du Xe du présent, qui concernent le faict du mariage,

l'entrevue de Monseigneur le Duc, la continuation du traicté, le

présent estat des choses d'Escoce, la dilligence que le Roy de

Pouloigne faict de réduyre, non moins par condicions honnestes, et

pleines de vostre clémence, que par force d'armes, ceulx de la

Rochelle à vostre obéyssance, l'approbation de l'élection du dict Roy

de Pouloigne par le commun consens de toutz les Estatz bien unis du

royaulme. Et après, je suis venu à luy débattre bien fort la responce

de ceulx de son conseil, et que je la prenois comme une forme de

deffecte, affin que la dicte Dame s'explicquât elle mesmes à quoy elle

prétandoit de fère servir ce voyage du dict cappitayne Orsey, et en

quelle sorte elle entendoit de s'employer à la paix de vostre

royaulme. Et puis luy ayant dict, en passant, que j'estois adverty que

les ennemys de son mariage, quand ilz avoient veu qu'on esclarcissoit

bien fort les principalles difficultez, s'estoient desjà efforcés d'y

susciter beaucoup d'escrupulles à Voz Majestez, je luy en ay faict

prendre plusieurs à elle de ces négociations qui se font avec son

ambassadeur, sans toutesfoys nommer ny luy, ny ceulx qui négocient

avec luy; et n'ay rien obmis de ce que j'ay estimé qui pouvoit servir

de tirer, sur ces particullaritez, quelque notice de l'intention de la

dicte Dame.

Et elle a monstré qu'elle estoit déjà toute préparée de ce qu'elle me

debvoit dire, et m'a respondu que Vostre Majesté, et la Royne, vostre

mère, ne debviez prendre, sinon de bonne part, qu'elle eût communiqué

à ceulx de son conseil l'offre que luy aviez faicte de l'entrevue,

affin qu'elle ne procédât seule en ung affère, où toutz ceulx de son

royaulme estoient avec elle intéressés; et qu'après avoyr ouy leurs

advis, lesquelz, à dire vray, elle avoit trouvé fondés en de bien

grandes considérations, elle n'avoit peu du tout leur contredire, ains

avoit prins avec eulx cest honnorable expédient de fère précéder le

voyage du cappitayne Orsey, affin que si Monseigneur le Duc avoit,

puis après, à passer deçà, sa venue fût et plus agréable à tout ce

royaulme, et plus utille à l'effaict pour quoy elle se faysoit;

qu'elle avoit esleu le cappitayne Orsey, comme affectionné à vostre

couronne, pour fère ceste légation, laquelle n'estoit dissemblable à

celle que plusieurs aultres princes, de non meilleure qualité qu'elle,

avoient bien envoyé fère, d'aultres foys, aulx feus Roys, vostre ayeul

et père, en temps moins pressé qu'estui cy, qui ne s'en estoient

retournés esconduictz:

«C'est, dict elle, de vous prier que vueillez donner la paix à voz

subjectz, et regaigner l'obéyssance, qu'ilz vous doibvent, par

clémence, en préservant leurs vyes et leur religion; et qu'elle vous

offre son office en cella pour servir, premièrement, comme Royne, à la

réputation et grandeur de Vostre Majesté, et, puis, comme chrestienne,

à la conservation de ceulx de sa religion; et que, s'il vous plaist

que le gentilhomme, qu'elle envoye, passe jusques vers le Roy de

Pouloigne, vostre frère, pour davantage manifester et rendre plus

cognue ceste sienne bonne intention, et mesmes le fère entendre à

ceulx de la Rochelle, qu'il sera prest de s'y acheminer; et qu'elle

vous supplie de croyre qu'elle tient en tel compte l'offre et la

déclaration de Voz Majestez vers elle, qu'elle sera infinyement bien

ayse que vous recognoissiez et trouviez, par l'effect de ceste

légation, qu'elle veut commander d'en avoyr recognoissance; car Dieu

void dans son cueur qu'elle la vouhe et dédie toute à l'honneur et

commodicté de Vostre Majesté et de vostre royaulme, sans qu'elle y

cherche la valeur d'un festu pour elle; et, vous prie que vueillez

recepvoir en ceste façon ce gentilhomme, et en ceste façon en uzer;

et, si voyez que ne vous en puissiez ainsy accommoder, que vous le

renvoyez ardiment comme il est allé;

«Que par ceste mesmes légation, elle mande vous donner compte des

choses d'Escoce, et vous fère voyr qu'il n'a esté faict préjudice, par

dellà, d'ung travers d'un poil, à rien qui concerne l'allience de

vostre couronne, et l'observance des traictés; qu'elle mande la

responce, de sa mein, à la lettre de la Royne, Vostre mère, et se

conjouyt infinyement avec elle de la prospérité du Roy de Pouloigne,

son filz, et l'advertit de ne se laysser trop aller aulx persuasions

de son aultre filz Monseigneur le Duc; qu'elle ne faict doubte que

plusieurs ne facent de bien maulvayses sollicitations contre le propos

du mariage; et qu'elle me vouloit bien dire que l'ambassadeur

d'Espaigne a trouvé moyen de se rencontrer, une foys seulement, avec

le sien, à Melun, pour luy en parler; et qu'après avoyr discouru des

choses de Flandres, il luy a miz en avant le filz de l'Empereur,

duquel luy a dict qu'encor qu'il n'ayt esté esleu Roy de Pouloigne, il

ne layrra pourtant d'avoir ung beau et grand royaume.»

Et s'est la dicte Dame arrestée assez longtemps à discourir de toutz

les susdictz propos, sans que je l'aye interrompue; puis je luy ay

réplicqué, en bref, que, puisqu'elle dressoit tout l'effect du voyage,

du cappitayne Orsey, à l'honneur et commodicté de Vostre Majesté, je

la supplioys de luy commander de suyvre entièrement ce qui luy

viendroit, ordonné de vostre part, de celle de la Royne Mère, du Roy

de Pouloigne et de vostre conseil, qui sçaviez mieux en quoy son

office vous pourroit estre honnorable et utille que nulz aultres; et

que, si elle me vouloit déclarer ung peu quelz moyens elle estimeroit

bon que voz Majestez uzassent en cest endroict, je vous en advertiroys

incontinent. Bien la voulois prier de considérer que les douze ans

derniers monstroient estre très nécessayre que vous procédissiez avec

grand caution vers ceulx de la nouvelle religion, et qu'ilz fussent,

de leur costé, plus modérez, à l'advenir, qu'ilz ne l'avoient esté par

le passé.

Elle m'a respondu fort librement qu'elle voudroit qu'octroyssiez à voz

subjectz leur religion, avec quelque exercice modéré, qui ne fût ny

injurieulx, ny insolant, contre voz aultres subjectz de la religion

catholicque; et qu'il vous pleût, après une si longue guerre, et

après tant de troubles et de ruynes de vostre royaulme, incliner

maintenant à cest expédiant par l'intermission d'elle, comme d'une

princesse qui est en ligue avec Vostre Majesté, et qui a intérest à la

conservation de voz forces, de vostre estat et grandeur; et que, de

tant que aulcuns accidantz passés mettent voz subjectz en deffience,

de ne pouvoir assez trouver de seureté ez édictz de la paciffication,

parce qu'ilz disent que leurs ennemys uzent de beaucoup de moyens, et

de beaucoup de conseils et d'effortz, pour tousjours les rompre, que

veuillés déclarer à elle ce qu'il vous plerra leur offrir, et que, sur

vostre parolle, elle leur en respondra; et a espérance qu'ilz s'y

confirmeront, et se soubmettront franchement à vostre obéyssance, ou

bien, si voyez que, par aultre chemin, vous vous puissiez mieulx

servir de son office, elle est preste de s'y employer. En quoy, si

faictes acheminer le dict cappitayne Orsey vers le Roy de Pouloigne,

et à ceulx de la Rochelle, elle entend que luy baillés ung ou deux

gentilhommes pour le dresser en ce qu'il aura à fère et dire, et pour

estre présentz à tout ce qu'il négociera avec eulx. Et s'est fort

esforcée, la dicte Dame, de me fère voyr qu'elle procédoit de la plus

pure, et nette bonne volonté en cest endroict qu'il est possible, mais

n'a trop dissimulé que le voyage du cappitayne Orsey ne fût aussy pour

voyr quel est devenu, à ceste heure, Monseigneur le Duc.

Et, après m'avoyr parlé du progrès qu'elle va fère ceste année vers

Douvre, et du costé de France, elle m'a dict comme elle avoit eu

advertissement que monsieur le comte de Retz avoit assemblé une armée

de mer, pour se revencher de Belle Isle sur ses isles de Gersay et de

Grènesay; mais elle ne pensoit pas qu'il se voulût prendre à elle des

faultes du comte de Montgommery, ny que vous le luy voulussiez

permettre, et qu'elle me prioit d'en fère ung article dans ma première

dépesche.

Je luy ay respondu que, par celle que j'avois naguyères receu de

Vostre Majesté, vous ne monstriez d'avoyr aulcune semblable volonté,

ny que Mr le comte de Retz eût dressé cest armement pour cest effect;

et ainsy je me suis licencié d'elle. Sur ce, etc.

Ce XXIIe jour de juing 1573.

CCCXXVIe DÉPESCHE

--du XXVIIe jour de juing 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Jehan Volet._)

Fausse nouvelle de la capitulation de la Rochelle.--Assaut donné

à la ville par le roi de Pologne.--Nouvelles d'Écosse et des

Pays-Bas.

AU ROY.

Sire, sur une assés légière nouvelle, que le docteur Dailh a escripte

à la Royne, sa Mestresse, le bruict a couru, deux jours durant, en

ceste ville, et est allé bien loing dans ce royaulme, que ceulx de la

Rochelle s'estoient rendus à Vostre Majesté ez meins du Roy de

Pouloigne, vostre frère, le XVIIe du passé. De quoy ceste princesse,

et les siens, entendant que c'estoit à des condicions qui n'estoient

sinon assez tollérables, ilz ont faict semblant d'en estre bien ayses,

et ont monstré de se disposer à quelque chose de mieulx qu'ilz

n'estoient auparavant vers la France; mais, le troisiesme jour, il est

arrivé ung second courrier du dict docteur Dailh, qui a porté

nouvelles bien contrayres: c'est que le traicté de la composition

estoit du tout rompu, parce que ceulx de dedans demandoient plus que

ne portoit le dernier édict de Vostre Majesté; et que, pendant encores

qu'on parlementoit avec eulx, le Roy de Pouloigne avoit faict donner

feu à une mine, et, quand et quand, assault, et une escalade, dont il

avoit esté repoussé et sa personne mesmes blessée, et que les choses

tendoient, sans aulcun remède, à l'extrémité. De quoy les Angloys, et

pareillement ce nombre de voz subjectz qui sont icy, ont commancé à

penser de toute aultre chose que la paix, et croy que, sans le voyage

du cappitayne Orsey, ilz l'eussent desjà plus manifesté qu'ilz n'ont.

Et m'a l'on dict que celluy qui vint, sur la fin du mois de may, de la

Rochelle, a dict que les assiégés estoient fermement résolus

d'attandre le dernier poinct de la dicte extrémité, et mettre lors le

feu en leur ville, pour fère une irruption et salie sur vostre armée

de mer, ou sur celle de terre, affin d'essayer par les armes tout ce

que peut le désespoir.

L'on a retiré à Barvic les forces et l'artillerye, que la Royne

d'Angleterre avoit prestées au comte de Morthon, et aulcuns

gentilshommes, des pensionnayres de ceste princesse, qui estoient

allez à l'entreprinse de Lillebourg, sont desjà de retour, en court.

Guaras, agent du duc d'Alve, a tant faict vers ceulx de ce conseil que

deux cappitaynes angloys, qui alloient en Ollande, ont esté arrestez,

mais il en est allé d'aultres. Et sur ce, etc.

Ce XXVIIe jour de juing 1573.

CCCXXVIIe DÉPESCHE

--du IIIe jour de juillet 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Estienne Jumeau._)

Blessure du roi de Pologne.--Nouvelles agitations en

Irlande.--Desir du comte de Montgommery de travailler à la

pacification.--Nouvelles d'Écosse.--Réclamation faite par Marie

Stuart de ses diamans qui étaient à Lislebourg.--Mission de Mr

Duverger, auprès de la reine d'Écosse.

AU ROY.

Sire, j'ay faict voyr à la Royne d'Angleterre et aulx seigneurs de son

conseil, par la lettre qu'il a pleu à Vostre Majesté m'escripre, du

XVIIIe du passé, la vérité de ce qui est advenu de la blessure du Roy

de Pouloigne[20], vostre frère, lesquelz ont monstré d'avoir beaucoup

de playsir que le mal ne fût si grand, comme l'on le leur avoit

escript. Et m'a, la dicte Dame, mandé qu'elle se conjouyssoit

grandement avec Vostre Majesté, et avec la Royne, vostre mère, de ce

que Dieu avoit retiré cestuy vostre frère et filz, du grand et non

préveu péril, où il s'estoit trouvé; et de ce qu'il luy faysoit, de

jour en jour, venir sa réputation de tant plus clère et illustre,

qu'il luy donnoit à l'augmanter par de bien grandes et hazardeuses

entreprinses; et qu'elle desiroit de bon cueur que les instances,

qu'elle vous avoit envoyé fère par le cappitayne Orsey, vous vînssent

à gré, affin que cella servît de divertir ce qui pouvoit rester

encores de mal à venir de la fin de ceste guerre.

[20] Le roi de Pologne, dans une reconnaissance faite le 14 juin,

avec le duc d'Alençon, le roi de Navarre et quelques seigneurs,

ayant été aperçu du haut des remparts, un soldat le mit en joue;

mais de Vins, son écuyer, gentilhomme provençal, se jeta

au-devant du coup, et tomba frappé d'une balle. Le roi reçut dans

ses vêtemens les postes dont le fusil était chargé, mais il ne

fut pas blessé.

Les choses d'Irlande semblent de s'altérer, de jour en jour,

davantage, non toutesfoys que la dicte Dame les répute beaucoup

dangereuses, parce qu'elle voyt que Vostre Majesté et le Roy

d'Espaigne estes tirés à d'aultres plus pressantz affères.

Le sir Artus Chambernon m'est venu dire qu'il a esté voyr le comte de

Montgommery, son beau frère, et l'a trouvé fort disposé au service de

Vostre Majesté; et à desirer, plus que sa vye, la réunion de voz

subjectz de sa religion à vostre obéyssance, soubz la protection et

observance de vostre dernier édict de paciffication.

Je n'ay, à présent, rien de particullier, d'Escoce, sinon qu'on dict

qu'ung chacun y vit en paix, et que le cappitayne Granges est détenu

encores soubz quelque garde en la ville de Lillebourg, où l'on luy

faict fort bonne chère, et, qu'encor que la pluspart des principaulx

de la noblesse soient de maulvayse intelligence avec le comte de

Morthon, il n'y a toutesfoys que le milord Claude et Adam Gordon qui

monstrent, plus extérieurement que les aultres, de n'approuver son

authorité, et dellibèrent d'aller servir le roy de Suède, avec trois

mil escoucoys, contre le Moscovite. La Royne d'Escoce m'a faict fère

instance, icy, pour les bagues qu'elle a dedans le chasteau de

Lillebourg, mais ne m'y a esté encores rien respondu. Monsieur le

président de Tours est arrivé pour aller devers elle, auquel j'ay mis

peyne, ainsy qu'il vous a pleu me le commander, de luy assister,

aultant qu'il m'a esté possible, pour luy fère avoyr son passeport, et

lettres des seigneurs de ce conseil au comte de Cherosbery, dont il

s'y achemine demein. Sur ce, etc.

Ce IIIe jour de juillet 1573.

CCCXXVIIIe DÉPESCHE

--du VIIe jour de juillet 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

Audience.--Instance d'Élisabeth pour la pacification.--_Mémoire._

Détails de l'audience.--Condoléances de la reine sur la

blessure du roi de Pologne.--Etat de la négociation de la paix

en France.--Négociation du mariage.--Nouvelles instructions

qu'Élisabeth se propose de donner au capitaine Orsey.

A LA ROYNE.

Madame, oultre ce que je mande, dans le récit que j'ay mis à part, des

propos que la Royne d'Angleterre m'a tenus sur la blesseure du Roy de

Pouloigne, vostre filz, elle m'a dict qu'elle jugeoit bien que Vostre

Majesté prenoit ung singullier contantement de voyr et ouyr les

preuves de la valeur de voz enfans, mais qu'elle croyoit bien que nul

plus mortel regret eut peu jamays saysir vostre cueur, ny advenir

aulcun plus grand inconvénient au Roy, vostre filz, et à son royaulme,

ny nul plus grand trouble aulx estatz de Pouloigne, ny rien de plus

esmervueillable en la Chrestienté, que si ce jeune prince, plein de

valeur et de grande espérance, et nouvellement Roy, se fût ainsy perdu

en ceste misérable guerre, laquelle estoit lors assez tollérable,

quand elle estoit menée par des cappitaynes du royaulme; mais, après

que ceulx là ont esté mortz, et qu'il y fault maintenant employer si

souvant les propres princes de la couronne, voz enfantz, elle vous

prioit que la voulussiez, pour jamays, retrencher par une bonne et

bien assurée paciffication.

Je luy ay respondu que cella ne tenoit à Vostre Majesté, et qu'il

falloit, puisqu'elle avoit crédit avec la partie plus opinyastre,

qu'elle luy persuadât de se renger à l'obéyssance qu'elle debvoit, et

de se contanter de ce que le Roy leur pouvoit tollérer de leur

religion, sans troubler ny l'estat de la sienne, ny la tranquillité de

son royaulme; ce que la dicte Dame a trouvé raysonnable. Et depuis,

ceulx de son conseil me l'ont approuvé, et m'ont assuré que vous

trouverez, par la légation du cappitayne Orsey, que telle estoit

l'opinion de leur Mestresse et de toutz eulx. Sur ce, etc.

Ce VIIe jour de juillet 1573.

MÉMOIRE AU ROI.

Sire, j'ay remercyé en la meilleure façon que j'ay peu la

Royne d'Angleterre de l'honneste propos, et de la vertueuse

démonstration, dont elle avoit uzé sur la nouvelle de la

blesseure du Roy de Pouloigne, vostre frère, quand j'envoyay

luy communicquer, par le comte de Lestre, ce que m'en avez

mandé, le XVIIIe du passé, et luy ay dict davantage que, par

nouvelles lettres du XXIIIIe, Vostre Majesté et la Royne,

vostre mère, me commandiés de me conjouyr infinyement avec

elle, de vostre part, de ce qu'il avoit pleu à Dieu de le vous

préserver. Qui vous assuriés fort qu'elle auroit playsir de

voyr que vous, et luy, et vostre aultre frère, qui toutz troiz

l'aviez bien aymée, et luy portiés tousjours une singullière

affection, allissiez estandant la réputation de vostre valeur,

avec le danger de voz personnes, et, qu'au milieu de ces

dangers, Dieu vous voulût conserver.

Ce que la dicte Dame a monstré qu'elle avoit très agréable, et

m'a confirmé, en parolles et démonstrations, cella mesmes que

le comte de Lestre m'avoit desjà mandé: qu'elle avoit esté non

moins troublée de l'accidant du Roy de Pouloigne, que si elle

eut esté sa seur germayne. Et a adjouxté que, oultre les

occasions expécialles qui l'obligeoient de se resjouyr du

bien, et se douloir du mal, qui pourroit advenir à Vostre

Majesté, et à toutz ceulx de vostre couronne, il y avoit des

considérations, pour le général d'aucuns estatz de la

Chrestienté, qui luy faysoient juger que ce eût esté par trop

de malheur au monde, si ce prince fût ainsy péry en ceste

entreprinse. Et m'a fort curieusement demandé comme cella luy

estoit advenu, et s'il ne seroit pas, une aultre foys, aprins

de fère mieulx recognoistre les lieux dangereulx, plustost

que d'y aller? et si le troisiesme n'en deviendroit pas aussy

plus advisé de son costé, lequel ne debvoit lors estre guyères

loing de son frère? et s'il estoit vray que ung gentilhomme,

ayant entreveu prendre feu à l'arquebouze, se fût mis devant

pour couvrir son Mestre, et qu'il eût esté tué?

A quoy je luy ay satisfaict de ce que je sçavois, de la vérité

de ces choses, et luy ay discouru celles qui servoient à

cellébrer la magnanimité de Vostre Majesté, et les gestes

vertueux du Roy de Pouloigne, et comme Monseigneur le Duc se

formoit près de luy, pour se rendre bientost ung grand et

brave chef de guerre, de sorte qu'elle a monstré d'avoyr à

plésir ce propos.

Et puis a suyvy à dire qu'elle désireroit bien fort que la

légation, qu'elle avoit maintenant envoyé vous fère, peût

servir de destourner ce qui pouvoit rester à venir du malheur

de ceste guerre, et qu'elle n'attandoit sinon que le

cappitayne Orsey luy mandât que vous aviez eu agréable

l'office qu'elle vous offroit, et que luy eussiez ordonné

d'aller devers le Roy de Pouloigne et devers ceulx de la

Rochelle, affin qu'elle luy enchargât de nouveau de fère

toutes choses au contantement de voz Majestez Très

Chrestiennes et du dict Roy de Pouloigne; et qu'on luy avoit

bien dict que la paix ne tardoit plus que pour la deffiance,

laquelle elle creignoit que fût ung peu rengrégée de ce qu'on

avoit mis feu à une mine pour surprendre les dicts de la

Rochelle, pendant qu'on parlementoit à eulx, ainsy que ung

gentilhomme allemand, filz d'un angloys, qui estoit lors au

camp, le luy avoit dict; ce qu'elle n'avoit peu aprouver, car

n'estoit expédient que voulussiez, ny que monstrissiez de

vouloir, la mort de voz subjectz de la nouvelle religion.

Je luy ay respondu que la légation du cappitayne Orsey, venant

de la part d'elle pour deux si honnorables effectz, comme pour

la paix de vostre royaulme et pour le faict de l'entrevue, ne

pourroit estre que bien receue de Voz Très Chrestiennes

Majestez, et, possible, viendroit elle, quand au premier

poinct, assez oportunément pour ayder la négociation que le Sr

de La Noue menoit avec les dicts de la Rochelle et de

Monthaulban, et des aultres de la nouvelle religion, pour les

réduyre à ung bon et honnorable expédiant d'accord; et qu'il

n'y avoit lieu d'alléguer plus la deffience, car eulx mesmes

cognoissoient très bien qu'il ne leur manqueroit aulcune sorte

de bonne seureté.

Et touchant la mine, dont elle parloit, qui avoit esté essayée

pendant le parlement, je n'en sçavois rien, mais aussy n'avoys

je pas sceu qu'aulcune suspencion de guerre eût esté octroyée

en ce siège, sinon pour ceulx seulement qui parlemantoient; et

qu'au reste, Voz Majestez, et le Roy de Pouloigne, aviez

clèrement monstré que vous desiriez la conservation

générallement, et non la ruyne, de voz subjectz;

Au regard de l'aultre poinct, qui concernoit l'entrevue, que

je creignois qu'il vous restât, et à la Royne, vostre mère, de

quoy vous vergoigner assez d'avoyr defféré à la dicte Dame

tout ce qui se pouvoit imaginer d'honneur et d'advantage entre

princes, et qu'elle l'eût néantmoins tenu en peu de compte, et

quasy l'eût eu à mespris, et que Monseigneur le Duc n'en

conceût ung très grand regret en son cueur; qui, s'estant

proposé par l'abondance de son amityé et de la dévotion, et

servitude, qu'il luy avoit vouée, qu'il auroit facille accès à

ses bonnes grâces, il porteroit à ceste heure fort

impaciemment ceste remise, car ne pensoit, en façon du monde,

qu'il s'en peût trouver une seule, ny aulcune sorte de

réplicque à son offre; ainsy qu'en ses lettres, que j'avoys

freschement reçues, il me parloit comme un prince qui, ayant

embrassé de toute son affection ceste espérance, avoit desjà

le pied à l'estrier, et estoit comme de chemin pour s'en

venir, et qui me commandoit qu'en luy présentant cependant une

sienne lettre, je luy impétrasse tant de faveur d'elle que de

luy bayser en son nom et très humblement ses belles meins,

qu'il avoit tant de desir de venir luy mesmes et bayser, et

toucher.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 26 / 35 段