Sire, ainsy que Jacques, le courrier, est arrivé avec les lettres de

Vostre Majesté, du XXIIIe du passé, j'estois tout prest d'aller

trouver ceste princesse sur l'occasion de vostre précédante dépesche,

du XXIe auparavant; et m'a semblé que je ne debvois, pour les segondes

lettres, changer rien de ce que j'avoys à dire à la dicte Dame sur les

premières, estant mesmement bien adverty qu'elle, et ceulx de son

conseil, ne sçavoient comment prendre le contremandement de monsieur

de Walsingam; et que, d'ailleurs, l'on leur faysoit accroyre que

Monsieur, frère de Vostre Majesté, avoit perdu presque toute la

noblesse, qu'il avoit avecques luy, en ung assault qu'il avoit faict

donner à la Rochelle, le VIIe du dict moys: qui estoient deux choses,

dont l'une pouvoit beaucoup irriter la dicte Dame, et l'aultre

l'animer à quelque entreprinse. A l'occasion de quoy j'ay été trouver

la dicte Dame, à laquelle j'ay tenu le propos que verrez dans un

mémoire à part.

Il y a plus de trois moys, Sire, que, jour par jour, je vous ay

adverty comme cette entreprise du comte de Montgommery s'apprétoit;

et vous ay faict sa flotte, et son armement, ung peu plus grandz et

plus fortz qu'ilz ne sont, et que, entre le XIIIIe et XXe d'avril, il

se présenteroit devant la Rochelle, dont j'espère qu'il n'aura trouvé

à y gaigner que force coups et beaucoup de honte. Il luy arryvera

encores dix ou douze petitz vaysseaulx, car son nombre, ainsy qu'on

m'a rapporté, estoit de soixante et deux, et que, en tout, il y avoit

quelque équippage de guerre, mais n'en y avoit que XXII ou XXIII qui

fussent de combat, ny d'iceulx sinon cinq ou six qui fussent pour fère

grand effort. Et pour le présent, ceste princesse ne faict aulcun

aultre préparatif, par mer ny par terre, sauf qu'elle persévère, ainsy

que je suis bien adverty, et son parler ne le contredict poinct, de

vouloir mander au comte de Morthon le secours qu'elle luy a promis. Et

j'entendz que à Barvic s'espéroient, ces jours passés, quelques

seigneurs d'Escoce pour ostages et respondantz des canons et monitions

qu'on luy envoyera. Si le dict de Montgommery est repoulsé, il y a

grande aparance que ceulx cy ne remueront rien plus vers la France,

mais, s'il luy succède bien, je creins assez qu'ilz se layssent

facillement tirer à y fère quelque entreprinse davantage. Et sur ce,

etc. Ce 1er jour de may 1573.

MÉMOIRE.

Sire, j'ay dict à la Royne d'Angleterre que, par vostre

dépesche du XXIe du passé, Vostre Majesté me commandoit de

fère deux offices vers elle: l'ung, de luy donner compte

d'aulcunes choses, et l'aultre, de luy fère pleincte de

quelques aultres, et que, en l'une et en l'aultre, Vostre

Majesté monstroit une si expresse signiffication d'amityé et

de bienveillance vers elle, que je m'assurois qu'elle

prendroit le tout de fort bonne part. Et là dessus je luy ay

particullarisé le contantement que ses deux ambassadeurs,

l'ung prenant son congé, et l'autre entrant en sa charge, vous

avoient toutz deux donné des bons et honnorables propos

qu'ilz vous avoient tenus, touchant l'observance des traictés

et la continuation de la ligue; et que Vostre Majesté et la

Royne, vostre mère, leur aviez bien faict cognoistre que, en

tout tant de princes qu'il y avoit au monde, elle ne

trouveroit jamays tant de bonne correspondance comme en vous

et en ceulx de vostre couronne: car vostre naturel estoit,

encor que nul proufit vous deût jamays revenir de son amityé,

de l'aymer tousjours néantmoins parfaictement, et que vous ne

cesseriez de luy vouloir toutjour beaucoup de bien jusques à

ce que vous apercevriez, à bon esciant, qu'elle vous voulût

beaucoup de mal;

Et me commandiez aussy de luy compter comme vous espériez de

brief la réduction de la Rochelle, vous ayant Monsieur escript

qu'il estoit dellibéré, après ce premier assault[18], lequel

ne luy avoit du tout bien succédé, (et auquel, à la vérité, il

avoit fait perte de quelques ungs, mais non en grand nombre,

ny de gens de nom, sinon le jeune Sr de Clermont Tallard et le

cappitaine Causeings,) d'y fère ung segond effort si bon et si

grand, et presser si vifvement les assiégés qu'il en viendroit

bientost à bout; et que Vostre Majesté luy avoit envoyé les

Suysses qui pouvoient estre desjà arrivez au camp.

[18] Ce premier assaut, dans lequel les catholiques perdirent

plus de 300 hommes, fut donné le 6 avril 1573. Le jeune Clermont

Tallard y reçut une blessure dont il mourut; Caussens fut tué, le

18, dans la tranchée.

Et luy ay, après cella, touché quelque mot de l'accord des Vénitiens

avecques le Turcq, pour luy fère voyr qu'elle avoit esté mal persuadée

de croyre que fussiez intervenu en aulcun marché, au préjudice d'elle,

dans la ligue qu'ilz avoient faicte avecques le Roy d'Espaigne et le

Pape. Puis, luy ayant récité l'accidant du vaysseau angloys qui avoit

esté combatu et mené à Fescamp, et l'ordre que Vostre Majesté avoit

donné de le fère dellivrer et de satisfère à tout le dommage qu'il

avait souffert, et que, jusques à ung poil, vous vouliez exactement

observer le traicté de la ligue, j'ay finy en cest endroict mon

premier propos.

Et suis venu au segond, de la pleincte: sur lequel je luy ay dict que

je me trouvois en peyne comme bien uzer sur tout ce que me commandiés

de luy en dire, car m'appelliés à tesmoing, et je vouloys bien rendre

ce tesmoignage à Vostre Majesté et à la Royne vostre mère, que, en

tout ce que j'avoys jamays cogneu de vostre intention vers la dicte

Dame, toutz deux l'aviez eue très bonne et droicte, et fondée en une

perdurable amityé vers elle; mais que je ne sçavois par quel accidant

elle ne s'estoit jamays entretenue ung moys entier, sans entrer en

quelque souspeçon ou meffiance de Voz Majestez: ce qui avoit engardé

et engardoit encores que, de son costé, ne se peût former une si

assurée intelligence, entre vous et voz deux royaulmes, comme Voz

Majestez Très Chrestiennes, et, possible, elle mesmes, le

desireroient, et qu'elle vous avoit mis à ne sçavoyr que espérer de

son intention;

De tant que, en lieu de vous secourir sellon le traicté, et sellon son

sèrement, et sellon la promesse qu'elle vous en avoit faicte de sa

mein, vous voyez maintenant aller de son royaulme le secours à voz

ennemys; et, en lieu de procurer conjoinctement, par voz communs

ambassadeurs, la paix en Escoce, elle engardoit que celuy de Vostre

Majesté n'y peût passer, et envoyoit des forces au dict pays, quand

elle les debvoit dans quarante jours retirer, si elle en y avoit,

ainsy qu'elle avoit juré de le fère; et, touchant le propos de

Monseigneur le Duc, qu'elle avoit monstré de ne prendre de bonne part

la bonne et vertueuse responce que la Royne, vostre mère, avoit faicte

au Sr de Walsingam. Qui estoient trois inconvénientz que Voz Majestez

Très Chrestiennes avoient imaginé que pouvoient procéder de ce que la

dicte Dame n'estoit parfaitement bien informée de vostre intention, et

comme véritablement vous l'aviez bonne et entière vers elle, ny

pareillement de celle de Monseigneur le Duc, lequel vous avoit

supplyé, par ses lettres, d'en esclarcir Mr de Walsingam, premier

qu'il s'en retournât.

Sur quoy Vostre Majesté avoit bien voulu, pour ces troys occasions,

mander au dict Sr de Walsingam, et pareillement au Sr docteur Dayl, de

vous venir toutz deux retrouver, encor qu'il eût desjà prins congé. Et

cepandant vous estoit arrivé la nouvelle comme le comte de Montgommery

estoit venu, avec cinquante vaysseaulx, mouiller l'ancre à la portée

du canon de vostre armée de mer devant la Rochelle, le XIXe du passé,

à quatre heures du soyr, chose de quoy Monsieur ne s'estoit mis en

peyne, car avoit pourveu que le dict de Montgommery n'en peût

rapporter que honte et dommage; néantmoins que cella vous venoit à

regret d'entendre que la Primeroze, et aultres vaysseaulx de la dicte

Dame, et ceulx de Hacquens, et autres de ses subjectz, fussent en la

flote, et eussent incontinent arboré les enseignes et les croix

rouges, comme si elle vous eût dénoncé la guerre. De quoy, à mon

advis, Vostre Majesté feroit une fort grande pleincte à ses

ambassadeurs, et je la suppliois aussy de me dire qu'est ce que

j'avoys à vous y respondre.

La dicte Dame, se trouvant pour une partie du propos en assez de

satisfaction, et en beaucoup de perplexité pour l'autre, m'a dict

qu'elle vouloit joindre son contantement à celluy que Vostre Majesté

et la Royne, vostre mère, aviez prins des propos qu'elle avoit

commandé à ses ambassadeurs de vous tenir, et qu'elle vous confirmoit

de rechef fort fermement tout ce qu'ilz vous avoient dict, de la

persévérance de son amityé et de l'observance du traicté, et que vous

ne verriez jamais rien sortir de son costé, d'où vous n'eussiez

occasion de luy continuer à jamays vostre perpétuelle bienvueillance;

qu'elle souhaytoit ung si bon succès à Monsieur, frère de Vostre

Majesté, qu'il vous peût en brief recouvrer l'obéyssance de ceulx de

la Rochelle, et leur fère voyr à eulx que vous leur vouliez estre

prince débonnayre et clément, et qu'elle regrettoit bien fort que vous

fussiez en ceste nécessité, de fère combatre ainsy voz subjectz les

ungs contre les aultres, avec une si grande perte comme elle avoit

entendu, en ce dernier assault, des meilleurs et plus vaillantz de

vostre royaulme; dont desiroit que Vostre Majesté et la prudence de la

Royne, vostre mère, y peussiez trouver quelque bon remède; qu'elle

réputoit sages les Vénitiens, de s'estre mis en paix, bien creignoit

que le Turc s'en prévalût davantage contre la Chrestienté, de quoy

elle seroit marrye, mesmement s'il en advenoit quelque dommage à

l'Empereur, et qu'à la vérité elle avoit eu occasion de tenir jusques

icy assez suspecte la ligue qui avoit esté faicte pour ceste guerre,

dont verroit, à ceste heure, ce qui en succèderoit; et qu'elle vous

remercyoit grandement du soing, qu'aviez eu, de pourvoyr au faict de

ce vaysseau anglois qui avoit esté mené à Fescamp; et qu'elle, de son

costé, continueroit de pourvoir aussy à la conservation et indempnité

de voz subjectz, aultant qu'il luy seroit possible:

Et, quand aulx troys chefz de pleincte que je luy avoys déduictz, elle

s'assuroit fort, pour le regard des deux premiers, que ses

ambassadeurs vous y avoient très amplement satisfaict, si ses lettres

là dessus n'avoient esté perdues, et qu'elle prenoit, sur l'obligation

de sa conscience et de la foy qu'elle avoit à Dieu, de ne préjudicier,

ny du costé de France, ny du costé d'Escoce, de la largeur d'une

ongle, à la teneur du traicté et de la ligue qu'elle avoit avec Vostre

Majesté; et que, si la creincte de Dieu et l'escrupulle de son

sèrement, et l'amityé qu'elle porte aux princes ses voysins, n'eussent

esté trop plus grandes, que les moyens et occasions de s'agrandir et

de s'accroistre ne luy ont deffally, et pourroit estre comptée

aujourdhuy au reng des plus grandz conquéreurs;

Dont ne doubtoit que, pour vostre regard, Sire, vous ne l'eussiez bien

cognu, et que ne la réputissiez pour vostre parfaictement bonne seur,

dont ne desiroit sinon que, si ung semblable accidant, d'avanture, luy

survenoit, qu'elle vous y peût expérimanter de mesmes son bon frère;

que les jalousies ne deffailloient jamays à ceulx qui avoient à garder

quelque estat, et qu'elle, qui n'avoit ny mary, ny lignée, ny aparant

successeur, debvoit estre plus jalouse que nul autre du sien,

mesmement qu'elle sçavoit que Vostre Majesté faysoit divers fondementz

sur elle et sur la Royne d'Escoce, pour vous apuyer des deux costez,

et garder, en tout évènement, l'intelligence de ce royaulme; mais

c'estoit en vain, car ceulx de ce royaulme mettroient plustost en

pièces la Royne d'Écosse que de la laisser régner sur eulx après elle:

Qu'elle avoit beaucoup d'obligation à Voz Majestez, et à Monseigneur

le Duc, pour vostre persévérance au propos du mariage, lequel sembloit

néantmoins que l'aviez voulu terminer et finir par vostre dernière

responce, et que si, pour les troys occasions susdictes, vous aviez

contremandé le dict Sr de Walsingam, elle desiroit qu'il vous y peût

bien satisfère.

Au regard de l'arrivée du comte de Montgommery à la Rochelle, et de

toutes ces choses que, par une partie de vostre lettre, laquelle je

luy avoys leue, Vostre Majesté me commandoit de luy remonstrer, elle

me promettoit et juroit, en foy et parolle de princesse chrestienne et

véritable, que, en toute sa flote, il n'y avoit ung seul homme, ny ung

seul vaysseau, ny pour ung escu d'aulcune sorte d'armement, qui fût

provenu d'elle, ny de sa permission ou commandement; et que la

Primeroze, plus d'ung an a, n'estoit du nombre de ses vaysseaulx, et

qu'elle ne pensoit qu'ung seul gentilhomme angloys, si n'estoit,

possible, son beau filz, fût avecques le dict de Montgommery; et qu'il

avoit esté contreinct de ramasser ce qu'il avoit peu, de vaysseaulx et

d'hommes, françoys et flammantz, pour exécuter son entreprinse; et

qu'elle avoit veu des lettres que le dict de Montgommery avoit

escriptes à quelques ungs de sa court, par où il se pleignoit

amèrement d'avoyr esté mal traicté et fort trompé des Angloys; et,

quand avoyr arboré les croix rouges, ce n'estoit chose que les navyres

marchandz n'eussent accoustumé de fère en temps suspect; par ainsy

qu'elle vous prioit de croyre que, en tout cella, il n'y avoit rien de

sa coulpe, et que Vostre Majesté trouveroit estre véritable ce que son

ambassadeur avoit eu charge de vous en dire.

Je n'ay manqué de réplicquer, par le menu, à chacun poinct de son

dire, et à toutes ces souspeçons; et luy ay dict, sur ce dernier, que

vous la priez bien fort qu'elle mesmes voulût juger en son cueur si

ung prince pouvoit estre si peu sensible que, en l'offançant, et luy

faysant beaucoup de mal, l'on peût retenir et conserver son amityé.

Elle est retournée, là dessus, à me parler en si expéciaulx termes de

sa bonne intention, et de la certayne et indubitable bonne affection

qu'elle avoit à Voz Majestez et à la conservation de vostre grandeur,

et m'a tant conjuré de vous escripre de bonne sorte ce qu'elle m'avoit

dict de sa justiffication en cest endroict, qu'elle a bien monstré de

ne me vouloir renvoyer malcontant.

CCCXVIe DÉPESCHE

--du VIIIe jour de may 1573.--

(_Envoyée jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

Audience.--Retraite du comte de Montgommery de devant la

Rochelle.--Déclaration du roi touchant les affaires

d'Écosse.--Consentement donné par le roi à l'entrevue avec le

duc d'Alençon, qui desire passer en Angleterre après la

réduction de la Rochelle.--Explications données par la reine

sur sa conduite à l'égard de l'Écosse.--Satisfaction qu'elle

éprouve de la résolution prise par le duc d'Alençon.--Nouvelle

de la prise de Belle-Isle par le comte de Montgommery.

AU ROY.

Sire, si je n'eusse bien assuré à la Royne d'Angleterre que Vostre

Majesté n'avoit contremandé son ambassadeur que pour davantage

l'esclarcyr, premier qu'il repassât la mer, de tout ce qu'aviez à

desmeller avecques elle, affin que, quand il seroit par deçà, il la

peût parfaictement assurer de l'indubitable volonté de Voz Majestez

Très Chrestiennes vers l'observance du traicté, et du desir qu'avez,

plus grand que jamays, que le bon propos d'entre elle et Monseigneur

le Duc s'effectue, elle eût facillement creu que ce n'estoit pour une

si gracieuse occasion comme celle là qu'il eût esté arresté; et n'en

a peu perdre du tout le doubte jusques à ce que le Sr de Vassal est

arrivé, le premier de ce moys, avec vostre dépesche, du XXVIe du

passé, et l'homme du dict sieur ambassadeur, troys jours après, avec

celle du XXIXe.

Sur lesquelles deux je suis allé dire à la dicte Dame que Vostre

Majesté sçavoit ung bien fort bon gré à son dict ambassadeur de ce

qu'il n'avoit refuzé la peyne de retourner tout incontinent et bien

fort volontiers vers vous, et qu'il ne tarderoit guyères d'estre

devers elle, et de luy apporter beaucoup de satisfaction des choses

que luy aviez déduictes en ceste dernière conférance; de sorte qu'elle

cognoistroit n'y avoyr princes en toute la Chrestienté, qui eussent

mieulx mérité de l'amityé d'elle que Vostre Majesté, la Royne, vostre

mère, et Messeigneurs voz deux frères, et qu'il ne se pourroit

imaginer nul plus grand, ny plus énorme péché, que de la fère mal

espérer de la vostre, et de l'induyre à permettre quelque effect qui

vous peût offancer; et que cependant me commandiez de luy racompter ce

qui avoit succédé de l'exploit du comte de Montgommery devant la

Rochelle, et comme, par l'espace de deux jours, qu'il s'estoit tenu

devant la ville, il avoit faict son effort de mettre du secours

dedans, et d'atacher quelque combat de mer, mais, voyant que la

prévoyance et pourvoyance de Monsieur avoient remédyé à son

entreprinse, il s'estoit, l'aultre jour après, envyron la marée de

minuit, getté au large, et avoit reprins la mesmes route qu'il estoit

venu; et qu'aussytost que Vostre Majesté avoit sceu son départ, vous

aviez mandé aulx gouverneurs de voz provinces que, nonobstant que des

vaysseaulx et des enseignes d'Angleterre eussent été veues avecques

luy, qu'on ne layssât pourtant de bien recepvoyr partout les Angloys,

parce que vous demeuriez persuadé qu'elle n'avoit eu intelligence du

faict du dict de Montgommery, ny n'avoit aulcune male volonté contre

vous, ny contre voz subjectz; et la suplioys que, pour ce tant

singullier tesmoignage de vostre bienvueillance vers elle, elle

voulût, après cest acte d'hostillité du dict de Montgommery, juger

ainsy de luy comme d'ung qui s'estoit efforcé de se déclarer ennemy et

rebelle de Vostre Majesté; et que, de tant qu'il estoit allé contre le

traicté de la ligue, et contre la seureté qu'elle avoit prins de luy

qu'il n'y feroit poinct de préjudice, qu'elle voulût contremander

ceulx de ses subjectz qu'il avoit avecques luy, et fère retirer les

vaysseaulx angloys qu'il avoit à sa suyte, et deffandre que nulz

aultres, dorsenavant, eussent à favorizer ses entreprinses;

Et que Vostre Majesté me commandoit qu'avec ceste instance, je luy

continuasse aussy celle que je luy avoys desjà par plusieurs fois

faicte des choses d'Escoce, de vouloir la dicte Dame procéder,

conjoinctement avec Vostre Majesté, à procurer la paix du dict pays

sellon le traicté; et que, de tant que j'estois seurement adverty que,

contre la teneur d'icelluy, elle avoit faict marcher son artillerye et

ses gens de guerre, par dellà, pour forcer le chasteau de Lislebourg,

je luy voulois renouveller ma précédante protestation de l'infraction

du dict traicté, et la supplier qu'elle voulût fère cesser son exploit

de guerre; néantmoins que je luy offrois, si elle vouloit s'esclarcyr

avec vous de tout ce qu'elle pouvoit estre en deffiance du dict costé

d'Escoce, que vous seriez prest de le fère avec tant d'advantage pour

elle, et repos de ses subjectz, qu'elle et eulx n'en pourroient

rester sinon bien fort contantz; et pourtant qu'elle voulût fère

donner passeport au Sr de Vérac pour continuer son voyage, ou bien

pour s'en retourner, esconduict, devers Vostre Majesté.

La dicte Dame, considérant l'honnesteté du dict propos, conjoincte

avec beaucoup de rayson, m'a respondu que Vostre Majesté, en ce que je

luy avoys dict, luy faysoit toucher aulcuns poinctz qui estoient si

honnorables pour elle, qu'elle ne vouloit fallir de bien fort

grandement vous en remercyer, et se louer encores davantage de ce que,

oultre les parolles, vous y adjouxtiez encore les effectz; qui vous

prioit aussy de croyre, de sa part, que, touchant le comte de

Montgommery, elle n'avoit esté aulcunement participante de ses

dellibérations, et que son exploict, ainsy que Monsieur l'avoit bien

esprouvé, ne procédoit d'une force royalle: et, touchant l'Escoce,

qu'encores qu'elle eût presté de l'artillerye aulx seigneurs et Estats

du pays, auxquelz, par rayson, elle ne l'avoit peu dénier, et eût

faict marcher quelques gens pour la conduire; que néantmoins ce

n'estoit pour y acquérir ung poulce de terre, ny pour y atempter rien

contre le traicté, ny à la diminution de l'allience de France, et

qu'elle me déclaroit que, à tout ce qui dépendoit de vostre mutuelle

amityé, et qui concernoit la grandeur et réputation de Vostre Majesté,

elle y vouloit moins préjudicier qu'à sa propre vye, et que, des

instances que je luy avois sur ce faictes, elle en communicqueroit

avec ceulx de son conseil pour, puis après, m'y satisfère.

Je luy ay, de rechef, agravé mes dictes instances, le plus que j'ay

peu, et luy ay monstré combien elles estoient raysonnables et justes,

et combien c'estoit chose elloignée de bonne foy que, pendant qu'elle

vous faysoit entretenir de bonnes parolles, et qu'elle retardoit icy

soubz quelque excuse le Sr de Vérac, elle permît que, en faveur du

comte de Montgommery, du costé de France, et du comte de Morthon, du

costé d'Escoce, ung si grand et si royal amy, comme vous luy estiez,

fût offancé, qui espérois qu'elle y auroit du regrect davantage, après

qu'elle auroit ouy ce qui me restoit à luy dire de vostre part:

C'estoit que Monseigneur le Duc, ayant envoyé remercyer Vostre Majesté

de la communicquation que luy aviez voulu fère de la responce de la

dicte Dame sur son faict, après l'avoyr bien considérée, et considéré

le propos qui en avoit esté entre la Royne, vostre mère, et le Sr de

Walsingam, et veu la lettre qu'elle luy avoit escripte à luy mesmes à

la Rochelle par le Sr de Chasteauneuf, et entendu les honnorables

rapportz que le dict Sr de Chasteauneuf luy avoit faictz de ce qu'il

avoit veu et ouy en présence de la dicte Dame, il vous avoit fort

honnorablement supplyé, et pareillement la Royne, vostre mère, par

lettre de sa mein, du propre jour de la retraicte du comte de

Montgommery, qu'il vous pleût ne luy tenir si restreinct le hault

desir qui l'avoit faict aspirer aulx excellantes perfections de la

dicte Dame, que luy en volussiez maintenant retrancher l'espérance; et

que pourtant luy voulussiez permettre qu'il peût, incontinent après la

réduction de la Rochelle, luy venyr bayser les meins, s'assurant

qu'elle ne luy dénieroit ce qui seroit raysonnable de l'exercice de sa

religion; et que, de sa part, il luy feroit cognoistre par luy mesmes,

mieulx qu'il ne le pourroit fère par un tiers, ny par ses propres

lettres, combien il avoit voué d'affection et de vray amour et de

servitude à ses bonnes grâces: et que Vostre Majesté et la Royne,

vostre mère, qui estiez très disposés vers elle et vers la perfection

de ce propos, luy aviez entièrement accordé sa requeste; et me

commandiez de luy dire qu'incontinent que la Rochelle seroit prinse,

vous permettriez à ce jeune prince d'accomplir le vertueux et royal

desir qu'il avoit de la venir voyr, et que Voz Majestez Très

Chrestiennes la prioient de le recevoir pour ung éternel gage de

vostre perdurable amityé vers elle, et de la perpétuelle confédération

d'entre voz deux couronnes, ainsy qu'elle en trouveroit l'offre plus

expresse par deux lettres que j'avoys à luy présenter de la Royne,

vostre mère, et de luy; et que je la supliois de vouloir penser

meintenant de sa seureté, affin qu'il fût aussy favorablement receu de

ses subjectz, et en son royaulme, comme je m'assurois qu'il le seroit

très honnorablement d'elle et des siens en sa court.

La dicte Dame, d'ung visage contant et d'une façon bien modeste, m'a

respondu qu'elle remercyoit infinyement Vostre Majesté de la

perdurable et constante bonne volonté qu'aviez vers elle, et

pareillement Monseigneur le Duc, qui l'obligeoit beaucoup plus qu'elle

n'auroit jamays moyen de luy satisfère; mais elle remercyoit davantage

la Royne, vostre mère, comme luy ayant plus d'obligation qu'à toutz

deux, parce que, nonobstant qu'elle eût estimé l'entrevue pleine de

danger et peu advantageuse pour son filz, elle avoit néantmoins

condescendu qu'il y vînt; et que le plus mortel regret qu'elle

pourroit avoyr au monde seroit si, ne se faysant poinct le mariage, il

advenoit que Vostre Majesté et elle, et vostre frère, en restissiez

mal contantz; dont n'estoit de merveille si elle se trouvoit en peyne.

Et, après avoyr fort curieusement leue la lettre de la Royne, vostre

mère, sans en perdre ung seul mot, elle m'a demandé si, depuis ceste

vostre résolution, son ambassadeur avoit poinct eu conférance avec Voz

Majestez. Et luy ayant dict que ouy, elle m'a prié trouver bon qu'elle

peût attandre quelque jour, affin que, sur ce qu'elle entendroit de

luy, elle sceût mieulx prendre l'expédiant qui luy seroit nécessayre.

Je n'ay rien pressé davantage; ains, après luy avoir encores tenu

quelques gracieux propos sur la lettre de Monseigneur le Duc, je me

suis licencié d'elle.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 23 / 35 段