m'envoyoit milord de Burgley pour me communiquer la responce qu'elle
entendoit fère à Vostre Majesté et à la Royne, vostre mère, sur les
choses que je luy avoys proposées, le VIIe et XVIe de ce moys, du
mariage d'entre elle et de Monseigneur le Duc vostre frère, elle n'a
pas failly, le XVIIIe ensuyvant, de fère venir en mon logis le dict
milord, qui m'a dict que la dicte Dame me prioit de croyre qu'elle
avoit mis en grande considération ce que, sur voz dernières dépesches,
du IIe et IIIIe de ce moys, je luy avoys remonstré, de l'entière et
parfaicte amityé que Vostre Majesté luy portoit;--«Et comme, depuis la
dernyère paix, en toutes les choses qui s'estoient offertes pour le
faict d'elle en la Chrestienté, d'où qu'elles eussent procedé, fût ce
de Rome, ou d'Espaigne, ou de Flandres, ou de son mesme pays, vous
vous estiez tousjours porté en très parfaict amy à destourner ce qui
pouvoit estre contre elle, et advancer ce qui estoit à son repos; et
que n'aviez jamays voulu admettre en vostre présence aulcuns de ses
rebelles; et que, ceste année, vous vous estiez, au veu et au sceu de
toutz les Chrestiens, ouvertement confédéré avec elle, et en aviez
mutuellement juré le traicté, et aviez envoyé de notables
ambassadeurs, de chacun costé, pour estipuler voz promesses, et aviez
sur icelles escript lettres de voz propres meins l'ung à l'aultre, et
que, pour confirmation de cella, vous faysiez, encores à présent,
requérir l'accomplissement des articles et observance d'iceulx; et que
vous ayant, ceste mesmes année, esté offert une aultre ligue avec de
grandz avantages, vous l'aviez refuzée pour demeurer entier en la
sienne; et que, ez choses d'Escoce, vous vous estiez toujours comporté
en façon que vous aviez bien monstré de ne la vouloir offancer; et que
de ce, d'où elle avoit peu prendre quelque deffiance de Vostre
Majesté, pour les accidantz naguyères survenus en France, vous aviez
eu, en l'évènement mesmes d'iceulx, et tousjours depuis, un grand
soing qu'elle y fût respectée et ses subjectz conservés; et
qu'aussytost que Dieu vous avoit donné lignée, vous l'aviez choisye
pour une de voz comères, et, pour plus grande confirmation de vostre
bienveillance, vous persévériez à desirer son alliance, et faisiez que
Monseigneur le Duc, vostre frère, l'envoyoit en bonne façon
rechercher:»
Que toutes ces choses, desquelles la recordation luy estoit fort
agréable, lui donnoient occasion de réputer bien employés toutz les
bons tours de très bonne amye, que, non moins expressément, elle avoit
aussy rendus de sa part à Vostre Majesté, en voz plus grandz affères,
et mesmes tout freschement de si bons, avec quelque hazard d'elle et
de son propre estat, que de meilleurs ne vous en eût sceu rendre la
feue Royne d'Espaigne, qui estoit vostre seur germayne, si elle eut
esté en vye; et que, pour conduyre ceste concurrence d'amityé à plus
de perfection, elle s'esforceroit de vous rendre, et à la Royne,
vostre mère, sur le propos, dont je la pressois, de Monseigneur le
Duc, la meilleure responce qu'il luy seroit possible; mais vouloit,
devant cella, me fère entendre qu'il y avoit deux choses qui l'avoient
longtemps retenue, et la retenoient encores beaucoup, de ne s'ozer
advancer guyères en ce propos: l'une, qu'il s'estoit peu nother, du
costé de Voz Majestez Très Chrestiennes, que n'y aviez guyères de
volonté, et que, possible, ne le vouliez du tout; la segonde, que
plusieurs considérations luy avoient tousjours faict, et luy faysoient
encores, juger estre expédiant de ne s'obliger à pas ung mariage, sans
qu'elle peût voyr et estre veue de celluy qui l'épouseroit.
Et, là dessus, s'estant mis le dict milord à discourir plusieurs
choses et ouyr, aussy fort paciemment, celles que je luy ay voulues
déduyre pour comprouver que l'intention de Voz Majestez et de
Monseigneur le Duc estoit pure et parfaicte vers la dicte Dame, il m'a
faict la responce que j'ay mise en ce pacquet. Et sur ce, etc.
Ce XXXIe jour de mars 1573.
CCCIXe DÉPESCHE
--du IIIe jour d'apvril 1573.--
(_Envoyée exprès jusques à la court par Laurent._)
Négociations au sujet du mariage et de l'expédition du comte de
Montgommery.--Audience.--Affaires d'Écosse.--Autorisation
donnée par la reine à Mr de Vérac de retourner en
Écosse.--Déclaration du comte de Morton qu'il ne veut pas le
recevoir.--État de la négociation des Pays Bas.
AU ROY.
Sire, ceste princesse et l'ung de ses expéciaulx conseillers, car
l'aultre est allé pour quinze jours en sa mayson de Quilingourt,
monstrant que, par la responce qu'ilz vous ont maintenant envoyée, ilz
pensent avoyr faict une assez grande ouverture, pour découvrir bien
avant ce qu'avez en l'intention touchant le propos de Monseigneur le
Duc, (et sont assez en suspens si Voz Majestez voudront accorder
l'entrevue sous ung incertein évènement, et mesmement après vous avoyr
admonestés que, si vous debviez tant soit peu rester offancés, au cas
que le mariage ne succédât, qu'elle ne vouloit, en façon du monde, que
la dicte entrevue se fît: qui, à la vérité, est ung poinct fort
considérable, et lequel elle estime n'estre chose indiscrète ny
impertinante à elle de le mettre en avant,) je luy ay d'ailleurs
recordé, Sire, comme de moy mesmes, ainsy que me le mandiez fère, du
XVIIe du passé, les mesmes instances, que je luy avoys cy devant
faictes, touchant le comte de Montgommery, et que vous la priez bien
fort de ne laysser à l'arbitre d'ung tel homme, qui faict le
malcontant et le désespéré, la seureté de vostre mutuelle amityé, ny
celle de vostre confédération, car il y pourroit fère du préjudice,
qui vous randroit offancé, et elle, à la fin, malcontante; et je me
oposoys, de rechef, qu'on ne le layssât sortir d'aulcun port de ce
royaulme, sans prendre assurance qu'il n'yroit poinct contre Vostre
Majesté. De quoy se trouvant la dicte Dame en quelque perplexité, elle
m'a respondu qu'elle avoit prins de luy la dicte assurance que je
demandoys, et pensoit luy avoir faict cognoistre qu'elle vous estoit
très bonne seur; dont il s'estoit party fort malcontant d'elle, et
avoit dict ne sçavoyr s'il alloit à la Rochelle, ou en sa mayson
trouver ses amys qui l'y attandoient, ou bien en Holande, mais qu'elle
avoit bien sceu qu'au partir d'icy, ung des gens du comte Ludovic le
vint rencontrer en chemin, qui heurent une longue conférance ensemble,
et qu'elle ne pensoit que pas ung de ses subjectz, sinon son beau filz
seul, l'allât accompaigner.
J'ay pareillement remonstré à cette princesse, touchant les choses
d'Escoce, que (se traictant avec le Sr de Quillegreu, son ambassadeur,
de faire une ligue par dellà sans vous en parler, toute séparée de
celle qu'aviez très ancienne avec l'Escoce; et de transporter le filz,
aussy bien que la mère, qui sont les seuls princes de ceste couronne,
et les plus estroictz confédérez que vous ayez en la vostre, sans
vostre sceu, par deçà; et de vouloir expugner le chasteau de
Lillebourg, et ruyner ceulx de dedans, qui ont tousjours heu recours à
vous, et que mesmes elle y vueille envoyer à cest effect de ses forces
et des monitions; ainsy que de toutes ces choses l'on vous avoit
adverty de dellà, et que mesmes l'on n'aspiroit à rien tant que d'y
effacer du tout la mémoire de vostre nom, et de la France), qu'il
estoit impossible que n'en fussiez beaucoup offancé; et de tant
qu'elle se souvenoit bien que, pour vostre regard, elle n'y avoit
oncques senty aulcune sorte d'offance depuis vostre règne, vous la
vouliez bien fort prier de fère cesser ces poursuytes; lesquelles je
luy voulois bien dire que romproient à la fin les traictés, et que son
bon plésir fût de se ranger, comme vous feriez aussy, à uzer vers
l'Escoce et les Escouçoys en la forme de vostre dernier traicté; et
qu'estant le Sr de Vérac, lequel vous aviez dépesché pour aller
trouver le petit Prince d'Escoce, abordé par temps contrayre en ce
royaulme, elle luy voulût faire bailler son passeport pour s'y
conduyre, soubz bonne promesse, que vous luy fesiez, qu'il n'y
procureroit rien, qui ne fût sellon la bonne amityé et les bons
traictés que vous aviez avec elle.
La dicte Dame, discourant là dessus plusieurs choses, de l'occasion
que ceulx du chasteau de Lillebourg luy avoient donnée de ne
s'entremettre plus de leur faict, et des divers rolles que le Sr de
Ledington jouoit au monde, et des divers rapportz que Carcade avoit
faictz, m'a enfin assez gracieusement respondu qu'elle vouloit, en
tout et partout, observer les traictés.
Et luy ayant, à l'heure mesmes, le dict Sr de Vérac baysé la mein,
elle luy a libérallement accordé son passage; mais, le jour d'après,
comme il est allé poursuyvre son passeport, milord de Burgley luy a
respondu qu'il estoit cependant venu nouvelles d'Escoce, par
lesquelles apparoissoit que le comte de Morthon ne vouloit que le dict
Sr de Vérac allât par dellà, par ce mesmement que les lettres qu'il
portoit n'estoient inscriptes avec le tiltre qu'il appartenoit à leur
jeune Prince, et qu'il avoit résolu de n'admettre pas ung dans le
royaulme qui ne l'advouhât, et ne s'addressât à luy, come à Roy; et de
souffrir que le dict Sr de Vérac se tînt à Barvic jusques à ce qu'il
eût démeslé tout ce différand avec le dict de Morthon, la Royne, sa
Mestresse, ne le vouloit pas. A quoy nous avons répliqué que le dict
Sr de Vérac n'ozeroit rebrousser chemin, ny délaysser, en façon du
monde, son voyage, sinon que la dicte Dame luy déniât son passeport.
Et, là dessus, le dict milord nous a offert que, si nous voulions
sonder la volonté du dict comte de Morthon par lettres, qu'il les luy
feroit apporter par la poste, et aurions sa responce dans six jours.
De quoy ne nous contantantz, comme aussy milord de Leviston et le Sr
de Molins, qui veulent aussy passer en Escoce, se trouvent icy
arrestés et malcontantz, icelluy de Burgley nous a promis d'en
conférer de rechef avec la dicte Dame pour, puis après, nous fère
entendre sa volonté, mais j'entendz qu'il prolongera cella jusques à
ce que la responce de ceulx du dict chasteau de Lillebourg soit
arrivée; auxquelz, depuis mon audience, la dicte Dame a mandé qu'ilz
ayent à se renger au party de la paix, comme les aultres, et remettre
le dict chasteau ez meins du dict de Morthon, ou bien qu'elle luy
envoyera gens, argent et monitions, pour les y forcer; et cepandant
quelqu'ung m'a dict qu'elle a escript à Barvic de fère encores
temporiser les soldats qui estoient pretz d'y aller. Je creins enfin
qu'il faudra que le dict Sr de Vérac preigne son chemin par ailleurs.
Au regard de l'accord des Pays Bas, ceulx cy ont desjà respondu à
Guaras que la Royne, leur Mestresse, avoit très agréable la
déclaration du duc d'Alve, et qu'aussytost que la ratiffication en
serait venue d'Hespaigne, elle feroit publier la liberté du commerce
et ouverture des portz, et mesmement, si le dict duc donnoit ordre que
la rivyère d'Envers fût ouverte; qui sont des remises qui monstrent y
avoyr encores quelque accrochement: et ne cessent pour cella les
Angloys de passer en Holande et à la Brille comme prétandans, si les
choses prospèrent au prince d'Orange, ainsy qu'ilz disent qu'elles
font, de suyvre son party, et aussy, s'il accorde avec le Roy
d'Espaigne, comme il en est quelque bruict, qu'ilz pourront encores
mieulx que jamays uzer lors du commerce que le dict duc leur offre. Et
sur ce, etc. Ce IIIe jour d'apvril 1573.
CCCXe DÉPESCHE
--du VIe jour d'apvril 1573.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)
Forces de l'expédition du comte de Montgommery.--Opinion de
l'ambassadeur qu'Élisabeth n'est pas résolue à abandonner
l'alliance de France.--Négociation avec l'Espagne.--Affaires de
la Rochelle et d'Écosse.
AU ROY.
Sire, je suis adverty que, après beaucoup de difficultez, qui ont esté
faictes au comte de Montgommery pour traverser son entreprinse, il a
enfin dressé ung assez beau appareil de mer, et que, dans le Xe de ce
moys, au plus tard, il s'embarquera, et qu'il a de quoy mectre troys
mil hommes bien armés en terre; que sa flote sera de plus de cinquante
cinq vaysseaulx de toutes sortes, et qu'il en y aura envyron quarante
de combat, dont les cinq sont aultant bien équippés qu'il y en y ayt
en ceste mer, et qu'il est encores assez incertein où il dressera son
entreprinse. D'ailleurs, Sire, il m'est venu ung aultre advis comme le
Sr de Languillier, avec les nouvelles qu'il a rapportées de la
Rochelle, presse si fort le dict de Montgommery de partir, qu'il luy
faict anticiper son embarquement de quelques jours devant le dict
dixiesme, et qu'il faict estat que, entre le XIIIIe et XXe de ce moys,
il se pourra présenter avec son armée devant la ville; et que, à cause
des empeschementz qu'on luy a rapporté qu'il trouvera à l'entrée du
port et auprès de la place, il dellibère, s'il ne peult combattre
l'armée de mer de Vostre Majesté, de prendre terre en l'isle de Rhé,
ou en quelque aultre lieu voysin de là, que la cavallerye n'y puisse
aller; et, de là en hors, tenant ses vaysseaulx les plus près qu'il
pourra de ce qu'il aura mis en terre, s'esforcer par marées d'envoyer
tout le secours et refraychissement qu'il luy sera possible aulx
assiégés. J'entendz que le dict de Montgommery a descouvert que
quelques ungs vouloient attempter à sa vye, dont a envoyé requérir icy
commission pour les pouvoir fère mettre en arrest, et m'a l'on dict
que Maysonfleur en est l'ung.
J'attandray la procheyne dépesche de Vostre Majesté, premier que de
parler à nul des françoys qui sont icy, et ne monstreray, lors, que
vous vous soulciez guyères de tout l'effort du dict de Montgommery,
comme aussy me semble, Sire, que n'en debvez fère trop de cas, ayant
Monsieur ainsy bien pourveu, du costé de la Rochelle, et les
gouverneurs, le long de la coste, comme me le mandez: qui ne seroit
que encourager davantage le dict de Montgommery et ceulx qui le
favorisent, si l'on l'alloit rechercher et luy fère maintenant de
nouvelles offres, et mesmement que les affères de Vostre Majesté ne
s'en porteront qu'avec plus de réputation, si donnez ordre, ayant
desjà préveu son entreprinse, qu'elle ne puisse réuscyr à effet.
Et, quand aulx souspeçons et deffiances que Vostre Majesté a quelque
occasion de prendre de ceste princesse et des siens, sellon que très
sagement il vous playst me le discourir en vostre dépesche du XXVe du
passé, vous aurez, Sire, sellon mon jugement, receu quelque
satisfaction là dessus par la dépesche du Sr de Vassal, vous suppliant
très humblement de fère prendre bien garde du costé d'Allemagne et
d'Espaigne. Néantmoins, quant aulx choses d'icy, je ne puis penser
pour encores, Sire, que ceste princesse se vueille du tout alliéner de
Vostre Majesté; et, bien que je la voye fort recherchée, du costé
d'Espaigne, pour le mariage du filz de l'Empereur, et pour l'accord
des différendz des Pays Bas, et pour le restablissement du commerce en
Envers; et puis assez persuadée que Voz Majestez ayent juré la ruyne
de ceulx de sa religion; et ung peu par trop prompte aulx choses
d'Escoce; et aulcuns de ses conseillers soient menés, les ungz par
présantz et les aultres par passion, à l'allienner, tant qu'ilz
peuvent, de la France, si ne me veulx je encores du tout désespérer de
la dicte Dame. Et avez, Sire, quand à son mariage, beaucoup meilleures
erres d'elle pour Monseigneur le Duc, par la responce que vous ay
naguyères envoyée, que n'en a peu tirer encores l'agent d'Espaigne
pour le Roy de Hongrie; et, au regard de l'accord des Pays Bas, les
choses en sont aux termes que le vous ay escript.
Quant à la persuasion, en quoy la dicte Dame et les siens sont, que
Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, soyez animés à la ruyne des
Protestantz, je leur ay faict voyr combien les condicions qu'offrez à
ceulx de la Rochelle, et aultres de leur opinyon en France, sont au
contraire, ce qui les a assez remis; et donnent à cognoistre
maintenant qu'ilz desirent la paix de vostre royaulme, avec quelque
accommodement, à ceulx de leur religion, d'ung exercice ou d'une
tollérance beaucoup moindre et plus modérée qu'ilz ne l'avoient
auparavant.
Et, touchant les choses d'Escoce, ce sont celles qui plus donnent de
peur et de souspeçon à ceste princesse et à tout ce royaulme, et
lesquelles elle voudroit, devant toutes aultres, accommoder à son
repoz; dont sera bien difficille qu'on la puisse retenir de s'en
mesler plus avant, possible, qu'elle ne debvroit. Toutesfoys j'ay mis
et mettray toute la peyne, qu'il me sera possible, de luy représenter
tousjours là dessus l'infraction des traictés, qui est chose qu'elle
monstre en toute sorte de vouloir éviter. Elle demeure encores en
cella de ne nous vouloir octroyer ny refuzer le passeport du Sr de
Vérac, et les mesmes difficultés faict elle à milord de Leviston et au
Sr de Molins; et néantmoins il faudra que bientost elle se résolve ou
à l'ung ou à l'aultre, et possible n'aura elle avec tant de facillité
rengé cependant les choses par dellà comme elle l'a espéré. Sur ce,
etc.
Ce VIe jour d'apvril 1573.
CCCXIe DÉPESCHE
--du XIIIe jour d'apvril 1573.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Estienne._)
Audience.--Négociation du mariage.--Déclaration de la reine-mère
qu'elle ne peut accorder à l'entrevue sans avoir une assurance,
au moins secrète, qu'Élisabeth consent au mariage.--Persistance
de la reine d'Angleterre dans sa proposition.--Conférence de
l'ambassadeur avec Leicester et Burleigh.--_Mémoire._ Détails
de l'audience sur les affaires générales.--Demande faite à
Élisabeth de déclarer ses véritables intentions à l'égard du
roi.--Assurance d'amitié de la part de la reine.--Affaires
d'Écosse.--Déclaration d'Élisabeth qu'elle envoie des troupes
en Écosse pour réduire Lislebourg.--Protestation de
l'ambassadeur contre cette infraction au traité
d'alliance.--Promesses qui lui sont faites par les seigneurs du
conseil.
A LA ROYNE.
Madame, estant adverty que ceste princesse ne se trouvoit assez
satisfaicte d'aulcunes choses, que le Sr de Vualsingam luy avoit
escriptes, de la dernyère audience que luy aviez donnée à
Fontènebleau, j'ay voulu voyr si, en ne m'esloignant poinct de la
teneur de vostre lettre, du XXIXe de mars, je luy pourrois en quelque
si honneste façon réciter ce que m'escripviez, de la dicte audience,
qu'elle s'en peût contanter; mais, encor qu'elle ayt bien prins la
pluspart de ce que je luy ay dict, si a elle monstré néanlmoins de
santir bien fort celle portion où il luy semble qu'elle demeure
refuzée.
Mon parler a esté que, devant toutes choses, Vostre Majesté me
commandoit de la saluer de voz meilleures et plus cordialles
recommandations, et que le Roy, vostre filz, et Vous, aviez receu, de
la meilleure et plus inthime affection de vostre cueur, ce que son
ambassadeur vous avoit déduict, de l'intention d'elle vers le propos
de Monseigneur le Duc; qui ne vouliez faillir de la remercyer
infinyement de la faveur qu'elle portoit au dict propos, et de ce
qu'elle ne rejectoit l'instance que le Roy, son frère, et Vostre
Majesté, qui estiez sa mère, luy faysiez pour luy; et que le dict Sr
de Walsingam vous avoit commancé son récit par celluy que j'avoys
faict icy à elle, après le retour du comte de Wourcester, et vous
avoit dict que, si l'entrevue se faisoit, il auroit espérance que la
résolution de l'affère s'ensuyvroit, et que le poinct de la religion
seroit accordé; duquel, s'estant, puis après, mis à discourir, il
avoit dict que le desir d'elle seroit que Monseigneur le Duc se
contentât de la liberté de conscience, sans avoyr aulcun exercice,
privé ny externe, de sa religion en ce royaulme: ce qui vous avoit mis
en peyne; et néantmoins aviez promptement esclarcy le dict Sr de
Walsingam de la volonté du Roy et vostre: c'est que vous offriez, avec
le plus d'honneur et de respect que vous pouviez, Monseigneur le Duc à
la dicte Dame, et avecques luy vous mesmes, et toutz les moyens et
commodictés de vostre couronne, et la priez, de la plus pure et
droicte affection qui fût en vostre âme, qu'elle le voulût accepter
comme entièrement sien, et qu'il se viendroit mettre en sa possession,
toutes les foys qu'elle vouldroit, en ce qu'elle voulût avoyr esgard
aulx choses qui pouvoient estre de l'honneur du Roy et vostre, et de
celluy de vostre couronne, et de la réputation de vostre filz en cest
endroict; qui, proposiez bien, toutz troys, de ne rechercher jamais
d'elle, sinon ce qui seroit pour l'honneur sien, sa grandeur, sa
satisfaction, et son perpétuel contantement et repoz, et que vous la
priez aussy que, de sa part, elle fît en sorte que n'eussiez à sentir
ny regret, ny offance, de vostre honneste pourchas;
Que, quand à la religion, le Roy et Vous, vous estiez restreincts, et
aviez faict restreindre avecques vous ceulx de vostre conseil, au plus
extrême poinct qui se pouvoit requérir en cella, qui estoit d'avoyr
l'exercice en privé, à huys clos, l'huyssier à la porte; ce que si
elle n'octroyoit, c'estoit, à bon esciant, couper du tout le propos,
et monstrer que non à la religion, mais à la volonté, estoit tout
l'empeschement;
Au regard de l'entrevue, que Voz Majestez ne la luy vouloient
aulcunement refuser, et permettriez très volontiers à Monseigneur le
Duc qu'il se satisfît soy mesmes du grand desir qu'il avoit de la
voyr, aussytost qu'il pourroit apparoir de quelque seureté; que ce
n'estoit pour le refuser, ains pour accepter les vertueux et généreulx
desirs qui le faysoient aspirer à ses bonnes grâces, que son intention
estoit qu'il vînt par deçà; et que vous vous contanteriez qu'elle vous
en baillât l'assurance en telle et si secrette façon qu'elle voudroit,
par articles signés entre Voz Majestez seulement, ou par une lettre
qu'elle pourroit respondre à celles que Voz Majestez, à cest effect,
luy en escriproient; et qu'elle pouvoit considérer que, oultre
l'opinyon qu'on pourroit prendre que Voz Majestez fussent mal fondées
en leurs consciences, et réputassent Monseigneur le Duc de l'estre
mesmes, et peu révérantz toutz troys à Dieu, si l'envoyez doubteux et
incertein de pouvoir avoyr sa religion par deçà, il y couroit encores
le hazard du refus, lequel engendreroit ung perpétuel crèvecueur à luy
et ung regret par trop grand à Voz Majestez, de luy avoyr veu
recepvoyr ceste honte et ce déplaysir;
Que vous confessiez bien que la grandeur d'elle et ses excellantes
perfections méritoient bien que Monseigneur le Duc et ceulx qui
pourchassoient pour luy la vinssent rechercher, et luy déférassent
toutz les advantages qu'il seroit possible, et qu'elle le peût avoyr
agréable, si elle le debvoit espouser, et, possible aussy, que luy, de
son costé, monstrât qu'il se complésoit d'elle, parce que nul mariage
peût estre bon sans correspondance d'amityé; mais que, pour le regard
du premier, Voz Majestez y vouloient entièrement satisfère, aussytost
qu'il vous pourroit apparoir quelque peu de seureté, et ne faudriez de
fère incontinent passer Monseigneur le Duc, accompaigné des plus
solennels ambassadeurs que vous pourriez, vers elle, pour la requérir
et pour traicter du mariage, comme si jamays n'en eut esté parlé;
quand à luy estre Monseigneur le Duc agréable, que vous espériez et
vous assuriez fort qu'il le seroit, si prince desoubz le ciel le
pouvoit estre; car il estoit bien nay, d'une très belle disposition et
taille, et aultant accomply en excellentes et vertueuses qualités
qu'il se pouvoit desirer; et, quand à se complère luy d'elle, elle
mettoit en plusieurs sortes ce poinct hors de tout doubte, oultre
qu'elle auroit les promesses de Voz Majestez et la sienne, et luy
mesmes entre ses meins, dont ne tenoit plus qu'à elle seule qu'elle ne
se rendît tout maintenant dame et mestresse de ce grand bien.