Sire, suyvant ce que la Royne d'Angleterre m'avoit dict qu'elle

m'envoyoit milord de Burgley pour me communiquer la responce qu'elle

entendoit fère à Vostre Majesté et à la Royne, vostre mère, sur les

choses que je luy avoys proposées, le VIIe et XVIe de ce moys, du

mariage d'entre elle et de Monseigneur le Duc vostre frère, elle n'a

pas failly, le XVIIIe ensuyvant, de fère venir en mon logis le dict

milord, qui m'a dict que la dicte Dame me prioit de croyre qu'elle

avoit mis en grande considération ce que, sur voz dernières dépesches,

du IIe et IIIIe de ce moys, je luy avoys remonstré, de l'entière et

parfaicte amityé que Vostre Majesté luy portoit;--«Et comme, depuis la

dernyère paix, en toutes les choses qui s'estoient offertes pour le

faict d'elle en la Chrestienté, d'où qu'elles eussent procedé, fût ce

de Rome, ou d'Espaigne, ou de Flandres, ou de son mesme pays, vous

vous estiez tousjours porté en très parfaict amy à destourner ce qui

pouvoit estre contre elle, et advancer ce qui estoit à son repos; et

que n'aviez jamays voulu admettre en vostre présence aulcuns de ses

rebelles; et que, ceste année, vous vous estiez, au veu et au sceu de

toutz les Chrestiens, ouvertement confédéré avec elle, et en aviez

mutuellement juré le traicté, et aviez envoyé de notables

ambassadeurs, de chacun costé, pour estipuler voz promesses, et aviez

sur icelles escript lettres de voz propres meins l'ung à l'aultre, et

que, pour confirmation de cella, vous faysiez, encores à présent,

requérir l'accomplissement des articles et observance d'iceulx; et que

vous ayant, ceste mesmes année, esté offert une aultre ligue avec de

grandz avantages, vous l'aviez refuzée pour demeurer entier en la

sienne; et que, ez choses d'Escoce, vous vous estiez toujours comporté

en façon que vous aviez bien monstré de ne la vouloir offancer; et que

de ce, d'où elle avoit peu prendre quelque deffiance de Vostre

Majesté, pour les accidantz naguyères survenus en France, vous aviez

eu, en l'évènement mesmes d'iceulx, et tousjours depuis, un grand

soing qu'elle y fût respectée et ses subjectz conservés; et

qu'aussytost que Dieu vous avoit donné lignée, vous l'aviez choisye

pour une de voz comères, et, pour plus grande confirmation de vostre

bienveillance, vous persévériez à desirer son alliance, et faisiez que

Monseigneur le Duc, vostre frère, l'envoyoit en bonne façon

rechercher:»

Que toutes ces choses, desquelles la recordation luy estoit fort

agréable, lui donnoient occasion de réputer bien employés toutz les

bons tours de très bonne amye, que, non moins expressément, elle avoit

aussy rendus de sa part à Vostre Majesté, en voz plus grandz affères,

et mesmes tout freschement de si bons, avec quelque hazard d'elle et

de son propre estat, que de meilleurs ne vous en eût sceu rendre la

feue Royne d'Espaigne, qui estoit vostre seur germayne, si elle eut

esté en vye; et que, pour conduyre ceste concurrence d'amityé à plus

de perfection, elle s'esforceroit de vous rendre, et à la Royne,

vostre mère, sur le propos, dont je la pressois, de Monseigneur le

Duc, la meilleure responce qu'il luy seroit possible; mais vouloit,

devant cella, me fère entendre qu'il y avoit deux choses qui l'avoient

longtemps retenue, et la retenoient encores beaucoup, de ne s'ozer

advancer guyères en ce propos: l'une, qu'il s'estoit peu nother, du

costé de Voz Majestez Très Chrestiennes, que n'y aviez guyères de

volonté, et que, possible, ne le vouliez du tout; la segonde, que

plusieurs considérations luy avoient tousjours faict, et luy faysoient

encores, juger estre expédiant de ne s'obliger à pas ung mariage, sans

qu'elle peût voyr et estre veue de celluy qui l'épouseroit.

Et, là dessus, s'estant mis le dict milord à discourir plusieurs

choses et ouyr, aussy fort paciemment, celles que je luy ay voulues

déduyre pour comprouver que l'intention de Voz Majestez et de

Monseigneur le Duc estoit pure et parfaicte vers la dicte Dame, il m'a

faict la responce que j'ay mise en ce pacquet. Et sur ce, etc.

Ce XXXIe jour de mars 1573.

CCCIXe DÉPESCHE

--du IIIe jour d'apvril 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Laurent._)

Négociations au sujet du mariage et de l'expédition du comte de

Montgommery.--Audience.--Affaires d'Écosse.--Autorisation

donnée par la reine à Mr de Vérac de retourner en

Écosse.--Déclaration du comte de Morton qu'il ne veut pas le

recevoir.--État de la négociation des Pays Bas.

AU ROY.

Sire, ceste princesse et l'ung de ses expéciaulx conseillers, car

l'aultre est allé pour quinze jours en sa mayson de Quilingourt,

monstrant que, par la responce qu'ilz vous ont maintenant envoyée, ilz

pensent avoyr faict une assez grande ouverture, pour découvrir bien

avant ce qu'avez en l'intention touchant le propos de Monseigneur le

Duc, (et sont assez en suspens si Voz Majestez voudront accorder

l'entrevue sous ung incertein évènement, et mesmement après vous avoyr

admonestés que, si vous debviez tant soit peu rester offancés, au cas

que le mariage ne succédât, qu'elle ne vouloit, en façon du monde, que

la dicte entrevue se fît: qui, à la vérité, est ung poinct fort

considérable, et lequel elle estime n'estre chose indiscrète ny

impertinante à elle de le mettre en avant,) je luy ay d'ailleurs

recordé, Sire, comme de moy mesmes, ainsy que me le mandiez fère, du

XVIIe du passé, les mesmes instances, que je luy avoys cy devant

faictes, touchant le comte de Montgommery, et que vous la priez bien

fort de ne laysser à l'arbitre d'ung tel homme, qui faict le

malcontant et le désespéré, la seureté de vostre mutuelle amityé, ny

celle de vostre confédération, car il y pourroit fère du préjudice,

qui vous randroit offancé, et elle, à la fin, malcontante; et je me

oposoys, de rechef, qu'on ne le layssât sortir d'aulcun port de ce

royaulme, sans prendre assurance qu'il n'yroit poinct contre Vostre

Majesté. De quoy se trouvant la dicte Dame en quelque perplexité, elle

m'a respondu qu'elle avoit prins de luy la dicte assurance que je

demandoys, et pensoit luy avoir faict cognoistre qu'elle vous estoit

très bonne seur; dont il s'estoit party fort malcontant d'elle, et

avoit dict ne sçavoyr s'il alloit à la Rochelle, ou en sa mayson

trouver ses amys qui l'y attandoient, ou bien en Holande, mais qu'elle

avoit bien sceu qu'au partir d'icy, ung des gens du comte Ludovic le

vint rencontrer en chemin, qui heurent une longue conférance ensemble,

et qu'elle ne pensoit que pas ung de ses subjectz, sinon son beau filz

seul, l'allât accompaigner.

J'ay pareillement remonstré à cette princesse, touchant les choses

d'Escoce, que (se traictant avec le Sr de Quillegreu, son ambassadeur,

de faire une ligue par dellà sans vous en parler, toute séparée de

celle qu'aviez très ancienne avec l'Escoce; et de transporter le filz,

aussy bien que la mère, qui sont les seuls princes de ceste couronne,

et les plus estroictz confédérez que vous ayez en la vostre, sans

vostre sceu, par deçà; et de vouloir expugner le chasteau de

Lillebourg, et ruyner ceulx de dedans, qui ont tousjours heu recours à

vous, et que mesmes elle y vueille envoyer à cest effect de ses forces

et des monitions; ainsy que de toutes ces choses l'on vous avoit

adverty de dellà, et que mesmes l'on n'aspiroit à rien tant que d'y

effacer du tout la mémoire de vostre nom, et de la France), qu'il

estoit impossible que n'en fussiez beaucoup offancé; et de tant

qu'elle se souvenoit bien que, pour vostre regard, elle n'y avoit

oncques senty aulcune sorte d'offance depuis vostre règne, vous la

vouliez bien fort prier de fère cesser ces poursuytes; lesquelles je

luy voulois bien dire que romproient à la fin les traictés, et que son

bon plésir fût de se ranger, comme vous feriez aussy, à uzer vers

l'Escoce et les Escouçoys en la forme de vostre dernier traicté; et

qu'estant le Sr de Vérac, lequel vous aviez dépesché pour aller

trouver le petit Prince d'Escoce, abordé par temps contrayre en ce

royaulme, elle luy voulût faire bailler son passeport pour s'y

conduyre, soubz bonne promesse, que vous luy fesiez, qu'il n'y

procureroit rien, qui ne fût sellon la bonne amityé et les bons

traictés que vous aviez avec elle.

La dicte Dame, discourant là dessus plusieurs choses, de l'occasion

que ceulx du chasteau de Lillebourg luy avoient donnée de ne

s'entremettre plus de leur faict, et des divers rolles que le Sr de

Ledington jouoit au monde, et des divers rapportz que Carcade avoit

faictz, m'a enfin assez gracieusement respondu qu'elle vouloit, en

tout et partout, observer les traictés.

Et luy ayant, à l'heure mesmes, le dict Sr de Vérac baysé la mein,

elle luy a libérallement accordé son passage; mais, le jour d'après,

comme il est allé poursuyvre son passeport, milord de Burgley luy a

respondu qu'il estoit cependant venu nouvelles d'Escoce, par

lesquelles apparoissoit que le comte de Morthon ne vouloit que le dict

Sr de Vérac allât par dellà, par ce mesmement que les lettres qu'il

portoit n'estoient inscriptes avec le tiltre qu'il appartenoit à leur

jeune Prince, et qu'il avoit résolu de n'admettre pas ung dans le

royaulme qui ne l'advouhât, et ne s'addressât à luy, come à Roy; et de

souffrir que le dict Sr de Vérac se tînt à Barvic jusques à ce qu'il

eût démeslé tout ce différand avec le dict de Morthon, la Royne, sa

Mestresse, ne le vouloit pas. A quoy nous avons répliqué que le dict

Sr de Vérac n'ozeroit rebrousser chemin, ny délaysser, en façon du

monde, son voyage, sinon que la dicte Dame luy déniât son passeport.

Et, là dessus, le dict milord nous a offert que, si nous voulions

sonder la volonté du dict comte de Morthon par lettres, qu'il les luy

feroit apporter par la poste, et aurions sa responce dans six jours.

De quoy ne nous contantantz, comme aussy milord de Leviston et le Sr

de Molins, qui veulent aussy passer en Escoce, se trouvent icy

arrestés et malcontantz, icelluy de Burgley nous a promis d'en

conférer de rechef avec la dicte Dame pour, puis après, nous fère

entendre sa volonté, mais j'entendz qu'il prolongera cella jusques à

ce que la responce de ceulx du dict chasteau de Lillebourg soit

arrivée; auxquelz, depuis mon audience, la dicte Dame a mandé qu'ilz

ayent à se renger au party de la paix, comme les aultres, et remettre

le dict chasteau ez meins du dict de Morthon, ou bien qu'elle luy

envoyera gens, argent et monitions, pour les y forcer; et cepandant

quelqu'ung m'a dict qu'elle a escript à Barvic de fère encores

temporiser les soldats qui estoient pretz d'y aller. Je creins enfin

qu'il faudra que le dict Sr de Vérac preigne son chemin par ailleurs.

Au regard de l'accord des Pays Bas, ceulx cy ont desjà respondu à

Guaras que la Royne, leur Mestresse, avoit très agréable la

déclaration du duc d'Alve, et qu'aussytost que la ratiffication en

serait venue d'Hespaigne, elle feroit publier la liberté du commerce

et ouverture des portz, et mesmement, si le dict duc donnoit ordre que

la rivyère d'Envers fût ouverte; qui sont des remises qui monstrent y

avoyr encores quelque accrochement: et ne cessent pour cella les

Angloys de passer en Holande et à la Brille comme prétandans, si les

choses prospèrent au prince d'Orange, ainsy qu'ilz disent qu'elles

font, de suyvre son party, et aussy, s'il accorde avec le Roy

d'Espaigne, comme il en est quelque bruict, qu'ilz pourront encores

mieulx que jamays uzer lors du commerce que le dict duc leur offre. Et

sur ce, etc. Ce IIIe jour d'apvril 1573.

CCCXe DÉPESCHE

--du VIe jour d'apvril 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

Forces de l'expédition du comte de Montgommery.--Opinion de

l'ambassadeur qu'Élisabeth n'est pas résolue à abandonner

l'alliance de France.--Négociation avec l'Espagne.--Affaires de

la Rochelle et d'Écosse.

AU ROY.

Sire, je suis adverty que, après beaucoup de difficultez, qui ont esté

faictes au comte de Montgommery pour traverser son entreprinse, il a

enfin dressé ung assez beau appareil de mer, et que, dans le Xe de ce

moys, au plus tard, il s'embarquera, et qu'il a de quoy mectre troys

mil hommes bien armés en terre; que sa flote sera de plus de cinquante

cinq vaysseaulx de toutes sortes, et qu'il en y aura envyron quarante

de combat, dont les cinq sont aultant bien équippés qu'il y en y ayt

en ceste mer, et qu'il est encores assez incertein où il dressera son

entreprinse. D'ailleurs, Sire, il m'est venu ung aultre advis comme le

Sr de Languillier, avec les nouvelles qu'il a rapportées de la

Rochelle, presse si fort le dict de Montgommery de partir, qu'il luy

faict anticiper son embarquement de quelques jours devant le dict

dixiesme, et qu'il faict estat que, entre le XIIIIe et XXe de ce moys,

il se pourra présenter avec son armée devant la ville; et que, à cause

des empeschementz qu'on luy a rapporté qu'il trouvera à l'entrée du

port et auprès de la place, il dellibère, s'il ne peult combattre

l'armée de mer de Vostre Majesté, de prendre terre en l'isle de Rhé,

ou en quelque aultre lieu voysin de là, que la cavallerye n'y puisse

aller; et, de là en hors, tenant ses vaysseaulx les plus près qu'il

pourra de ce qu'il aura mis en terre, s'esforcer par marées d'envoyer

tout le secours et refraychissement qu'il luy sera possible aulx

assiégés. J'entendz que le dict de Montgommery a descouvert que

quelques ungs vouloient attempter à sa vye, dont a envoyé requérir icy

commission pour les pouvoir fère mettre en arrest, et m'a l'on dict

que Maysonfleur en est l'ung.

J'attandray la procheyne dépesche de Vostre Majesté, premier que de

parler à nul des françoys qui sont icy, et ne monstreray, lors, que

vous vous soulciez guyères de tout l'effort du dict de Montgommery,

comme aussy me semble, Sire, que n'en debvez fère trop de cas, ayant

Monsieur ainsy bien pourveu, du costé de la Rochelle, et les

gouverneurs, le long de la coste, comme me le mandez: qui ne seroit

que encourager davantage le dict de Montgommery et ceulx qui le

favorisent, si l'on l'alloit rechercher et luy fère maintenant de

nouvelles offres, et mesmement que les affères de Vostre Majesté ne

s'en porteront qu'avec plus de réputation, si donnez ordre, ayant

desjà préveu son entreprinse, qu'elle ne puisse réuscyr à effet.

Et, quand aulx souspeçons et deffiances que Vostre Majesté a quelque

occasion de prendre de ceste princesse et des siens, sellon que très

sagement il vous playst me le discourir en vostre dépesche du XXVe du

passé, vous aurez, Sire, sellon mon jugement, receu quelque

satisfaction là dessus par la dépesche du Sr de Vassal, vous suppliant

très humblement de fère prendre bien garde du costé d'Allemagne et

d'Espaigne. Néantmoins, quant aulx choses d'icy, je ne puis penser

pour encores, Sire, que ceste princesse se vueille du tout alliéner de

Vostre Majesté; et, bien que je la voye fort recherchée, du costé

d'Espaigne, pour le mariage du filz de l'Empereur, et pour l'accord

des différendz des Pays Bas, et pour le restablissement du commerce en

Envers; et puis assez persuadée que Voz Majestez ayent juré la ruyne

de ceulx de sa religion; et ung peu par trop prompte aulx choses

d'Escoce; et aulcuns de ses conseillers soient menés, les ungz par

présantz et les aultres par passion, à l'allienner, tant qu'ilz

peuvent, de la France, si ne me veulx je encores du tout désespérer de

la dicte Dame. Et avez, Sire, quand à son mariage, beaucoup meilleures

erres d'elle pour Monseigneur le Duc, par la responce que vous ay

naguyères envoyée, que n'en a peu tirer encores l'agent d'Espaigne

pour le Roy de Hongrie; et, au regard de l'accord des Pays Bas, les

choses en sont aux termes que le vous ay escript.

Quant à la persuasion, en quoy la dicte Dame et les siens sont, que

Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, soyez animés à la ruyne des

Protestantz, je leur ay faict voyr combien les condicions qu'offrez à

ceulx de la Rochelle, et aultres de leur opinyon en France, sont au

contraire, ce qui les a assez remis; et donnent à cognoistre

maintenant qu'ilz desirent la paix de vostre royaulme, avec quelque

accommodement, à ceulx de leur religion, d'ung exercice ou d'une

tollérance beaucoup moindre et plus modérée qu'ilz ne l'avoient

auparavant.

Et, touchant les choses d'Escoce, ce sont celles qui plus donnent de

peur et de souspeçon à ceste princesse et à tout ce royaulme, et

lesquelles elle voudroit, devant toutes aultres, accommoder à son

repoz; dont sera bien difficille qu'on la puisse retenir de s'en

mesler plus avant, possible, qu'elle ne debvroit. Toutesfoys j'ay mis

et mettray toute la peyne, qu'il me sera possible, de luy représenter

tousjours là dessus l'infraction des traictés, qui est chose qu'elle

monstre en toute sorte de vouloir éviter. Elle demeure encores en

cella de ne nous vouloir octroyer ny refuzer le passeport du Sr de

Vérac, et les mesmes difficultés faict elle à milord de Leviston et au

Sr de Molins; et néantmoins il faudra que bientost elle se résolve ou

à l'ung ou à l'aultre, et possible n'aura elle avec tant de facillité

rengé cependant les choses par dellà comme elle l'a espéré. Sur ce,

etc.

Ce VIe jour d'apvril 1573.

CCCXIe DÉPESCHE

--du XIIIe jour d'apvril 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Estienne._)

Audience.--Négociation du mariage.--Déclaration de la reine-mère

qu'elle ne peut accorder à l'entrevue sans avoir une assurance,

au moins secrète, qu'Élisabeth consent au mariage.--Persistance

de la reine d'Angleterre dans sa proposition.--Conférence de

l'ambassadeur avec Leicester et Burleigh.--_Mémoire._ Détails

de l'audience sur les affaires générales.--Demande faite à

Élisabeth de déclarer ses véritables intentions à l'égard du

roi.--Assurance d'amitié de la part de la reine.--Affaires

d'Écosse.--Déclaration d'Élisabeth qu'elle envoie des troupes

en Écosse pour réduire Lislebourg.--Protestation de

l'ambassadeur contre cette infraction au traité

d'alliance.--Promesses qui lui sont faites par les seigneurs du

conseil.

A LA ROYNE.

Madame, estant adverty que ceste princesse ne se trouvoit assez

satisfaicte d'aulcunes choses, que le Sr de Vualsingam luy avoit

escriptes, de la dernyère audience que luy aviez donnée à

Fontènebleau, j'ay voulu voyr si, en ne m'esloignant poinct de la

teneur de vostre lettre, du XXIXe de mars, je luy pourrois en quelque

si honneste façon réciter ce que m'escripviez, de la dicte audience,

qu'elle s'en peût contanter; mais, encor qu'elle ayt bien prins la

pluspart de ce que je luy ay dict, si a elle monstré néanlmoins de

santir bien fort celle portion où il luy semble qu'elle demeure

refuzée.

Mon parler a esté que, devant toutes choses, Vostre Majesté me

commandoit de la saluer de voz meilleures et plus cordialles

recommandations, et que le Roy, vostre filz, et Vous, aviez receu, de

la meilleure et plus inthime affection de vostre cueur, ce que son

ambassadeur vous avoit déduict, de l'intention d'elle vers le propos

de Monseigneur le Duc; qui ne vouliez faillir de la remercyer

infinyement de la faveur qu'elle portoit au dict propos, et de ce

qu'elle ne rejectoit l'instance que le Roy, son frère, et Vostre

Majesté, qui estiez sa mère, luy faysiez pour luy; et que le dict Sr

de Walsingam vous avoit commancé son récit par celluy que j'avoys

faict icy à elle, après le retour du comte de Wourcester, et vous

avoit dict que, si l'entrevue se faisoit, il auroit espérance que la

résolution de l'affère s'ensuyvroit, et que le poinct de la religion

seroit accordé; duquel, s'estant, puis après, mis à discourir, il

avoit dict que le desir d'elle seroit que Monseigneur le Duc se

contentât de la liberté de conscience, sans avoyr aulcun exercice,

privé ny externe, de sa religion en ce royaulme: ce qui vous avoit mis

en peyne; et néantmoins aviez promptement esclarcy le dict Sr de

Walsingam de la volonté du Roy et vostre: c'est que vous offriez, avec

le plus d'honneur et de respect que vous pouviez, Monseigneur le Duc à

la dicte Dame, et avecques luy vous mesmes, et toutz les moyens et

commodictés de vostre couronne, et la priez, de la plus pure et

droicte affection qui fût en vostre âme, qu'elle le voulût accepter

comme entièrement sien, et qu'il se viendroit mettre en sa possession,

toutes les foys qu'elle vouldroit, en ce qu'elle voulût avoyr esgard

aulx choses qui pouvoient estre de l'honneur du Roy et vostre, et de

celluy de vostre couronne, et de la réputation de vostre filz en cest

endroict; qui, proposiez bien, toutz troys, de ne rechercher jamais

d'elle, sinon ce qui seroit pour l'honneur sien, sa grandeur, sa

satisfaction, et son perpétuel contantement et repoz, et que vous la

priez aussy que, de sa part, elle fît en sorte que n'eussiez à sentir

ny regret, ny offance, de vostre honneste pourchas;

Que, quand à la religion, le Roy et Vous, vous estiez restreincts, et

aviez faict restreindre avecques vous ceulx de vostre conseil, au plus

extrême poinct qui se pouvoit requérir en cella, qui estoit d'avoyr

l'exercice en privé, à huys clos, l'huyssier à la porte; ce que si

elle n'octroyoit, c'estoit, à bon esciant, couper du tout le propos,

et monstrer que non à la religion, mais à la volonté, estoit tout

l'empeschement;

Au regard de l'entrevue, que Voz Majestez ne la luy vouloient

aulcunement refuser, et permettriez très volontiers à Monseigneur le

Duc qu'il se satisfît soy mesmes du grand desir qu'il avoit de la

voyr, aussytost qu'il pourroit apparoir de quelque seureté; que ce

n'estoit pour le refuser, ains pour accepter les vertueux et généreulx

desirs qui le faysoient aspirer à ses bonnes grâces, que son intention

estoit qu'il vînt par deçà; et que vous vous contanteriez qu'elle vous

en baillât l'assurance en telle et si secrette façon qu'elle voudroit,

par articles signés entre Voz Majestez seulement, ou par une lettre

qu'elle pourroit respondre à celles que Voz Majestez, à cest effect,

luy en escriproient; et qu'elle pouvoit considérer que, oultre

l'opinyon qu'on pourroit prendre que Voz Majestez fussent mal fondées

en leurs consciences, et réputassent Monseigneur le Duc de l'estre

mesmes, et peu révérantz toutz troys à Dieu, si l'envoyez doubteux et

incertein de pouvoir avoyr sa religion par deçà, il y couroit encores

le hazard du refus, lequel engendreroit ung perpétuel crèvecueur à luy

et ung regret par trop grand à Voz Majestez, de luy avoyr veu

recepvoyr ceste honte et ce déplaysir;

Que vous confessiez bien que la grandeur d'elle et ses excellantes

perfections méritoient bien que Monseigneur le Duc et ceulx qui

pourchassoient pour luy la vinssent rechercher, et luy déférassent

toutz les advantages qu'il seroit possible, et qu'elle le peût avoyr

agréable, si elle le debvoit espouser, et, possible aussy, que luy, de

son costé, monstrât qu'il se complésoit d'elle, parce que nul mariage

peût estre bon sans correspondance d'amityé; mais que, pour le regard

du premier, Voz Majestez y vouloient entièrement satisfère, aussytost

qu'il vous pourroit apparoir quelque peu de seureté, et ne faudriez de

fère incontinent passer Monseigneur le Duc, accompaigné des plus

solennels ambassadeurs que vous pourriez, vers elle, pour la requérir

et pour traicter du mariage, comme si jamays n'en eut esté parlé;

quand à luy estre Monseigneur le Duc agréable, que vous espériez et

vous assuriez fort qu'il le seroit, si prince desoubz le ciel le

pouvoit estre; car il estoit bien nay, d'une très belle disposition et

taille, et aultant accomply en excellentes et vertueuses qualités

qu'il se pouvoit desirer; et, quand à se complère luy d'elle, elle

mettoit en plusieurs sortes ce poinct hors de tout doubte, oultre

qu'elle auroit les promesses de Voz Majestez et la sienne, et luy

mesmes entre ses meins, dont ne tenoit plus qu'à elle seule qu'elle ne

se rendît tout maintenant dame et mestresse de ce grand bien.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 21 / 35 段