que la dicte Dame et les siens m'en ont respondu, toutes les foys que
je leur en ay parlé; et, quand aux aultres troys, j'ay fait un
mémoire[11] à part de tout ce que, jusques à ceste heure, il m'en est
venu en cognoissance; dont je n'auray à vous dire icy davantage, Sire,
sinon que ceulx cy ne layssent cepandant d'encourager le prince
d'Orange à la poursuyte de son entreprinse, et luy donner grande
espérance qu'il sera assisté, bien qu'ilz se soyent accordés avecques
luy de retirer ce qui restoit d'anglois à Fleximgues, qui achèveront
d'arriver ceste sepmayne; et pressent, le plus qu'ilz peuvent, les
choses d'Escosse pour les faire réuscyr à leur intention; en quoy,
pour y surmonter les difficultez qui s'y trouvent, l'on m'a adverty
qu'ilz dépêchent une bonne somme de deniers au Sr de Quillegreu, affin
de faire tomber la régence et le gouvernement du Prince ez meins de
ceulx qu'il recognoistra dévotz à l'Angleterre; et qu'il a charge de
praticquer la dicte régence pour le comte d'Arguil, et la garde du
Prince pour le comte de Morthon. En quoy est fort à creindre, si le
dict d'Arguil prent le dict party, qu'il n'y mène le duc son oncle, et
ses enfans, et que le comte de Honteley demeure seul, de toutz les
grandz, pour le party de la Royne d'Escoce; et, si le susdict de
Morthon a le Prince en ses meins, qu'il ne le livre aulx Angloys,
aussy bien comme il leur a vendu le comte de Nortomberland.
[11] Ce mémoire n'a pas été transcrit sur les registres de
l'ambassadeur.
Je sçay bien que, pour encores, les choses n'y vont du tout ainsy que
ceulx cy voudroient, et n'y espèrent guyères la paix, au bout de
l'abstinence; tant y a que leur argent y pourra faire beaucoup
incliner les choses à leur desir, et y en employent de tant plus
volontiers qu'ilz ont descouvert que l'entreprinse, que les saulvages
d'Irlande ont cuydé exécuter sur Dublin, Corc et aultres places de la
Palissade, a esté tramée par le comte de Honteley. Dont, en ce
conseil, a esté dict que la Royne d'Escoce, de laquelle il se porte
lieutenant au North, y avoit besoigné, et que, tant qu'elle vivra, ces
troys royaulmes, d'Angleterre, d'Escoce et d'Irlande, ne seront jamais
en paix, qui est ung trêt pour remettre ceste pouvre princesse en
grand danger; de laquelle j'ay heu deux lettres du premier de ce moys,
que milord trézorier m'a envoyées, le XXIIe, toutes ouvertes; et
encores il a fallu que je les luy aye prestées pour en communiquer
quelques poinctz à la Royne, sa Mestresse.
J'avoys prié monsieur le Vidame de Chartres et le jeune Pardaillan, et
le Sr Du Plessis, et quelques aultres françoys, de ceulx qui sont
fuitifz, de venir prendre leur dîner en mon logis, affin de leur faire
entendre l'intention de Vostre Majesté; mais, pour creinte qu'ilz ne
donnassent quelque souspeçon d'eux aux Angloys, s'ilz y venoient, et
pour quelque opinyon, qu'on a imprimé au dict vidame, que Vostre
Majesté le vouloit faire tuer, fût par poyson ou aultrement, ilz se
sont toutz excusez, ormis le jeune Pardaillan, lequel à grande
difficulté a voulu manger une foys avecques moy; et par luy j'ay mandé
à toutz les aultres que vostre desir est, Sire, qu'ilz se retirent en
leurs maisons, et que vous leur promettés, sur vostre honneur, qu'il
ne leur y sera faict ny mal, ny déplaysir; et si, pour prendre plus
grande seureté de cella, ilz vouloient envoyer ung d'entre eulx vers
Vostre Majesté, que je l'accompaignerois de mes lettres. Sur quoy, au
bout de deux jours, ainsy que les dicts vidames et de Pardaillan
alloient trouver ceste princesse à Hamptoncourt, ils me sont venus, en
passant, tenir le propos que je metz à l'instruction de ce
porteur[12], affin de tenir ceste lettre tant plus briefve. Et
adjouxteray seulement à icelle que je sentz bien qu'on uze de toutz
les artiffices et persuasions qu'on peut pour retirer, peu à peu,
ceste princesse de l'opinyon qu'elle s'estoit imprimée de vouloir
establir une privée amityé, et une fort estroicte intelligence avec
Voz Majestez Très Chrestiennes et avec vostre couronne: dont je seray
bien fort ayse qu'en la faysant vostre commère, vous la confirmiez en
son premier bon propos; et croy que difficillement la pourra l'on du
tout tirer à l'aultre party, tant je l'ay une fois vue très fermement
résolue de suyvre du tout le vostre. Sur ce, etc. Ce XXIXe jour de
novembre 1572.
[12] Cette pièce n'a pas été transcrite sur les registres de
l'ambassadeur.
Ainsy que ce porteur montoit à cheval, Mr de Mauvissière est
arrivé. Je n'ay layssé pour cella de le faire partir.
CCLXXXVIIIe DÉPESCHE
--du IIIIe jour de décembre 1572.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)
Audience accordée à l'ambassadeur et à Mr de
Mauvissière.--Demande officielle faite à Élisabeth de tenir la
fille du roi sur les fonts de baptême.--Acceptation de la
reine.--Embarras qu'elle témoigne pour envoyer, à cette
occasion, un ambassadeur en France, de peur qu'il ne soit
massacré.--Nouvelle proposition du mariage.--Difficulté opposée
par la reine à la reprise de cette négociation.--Froide
réception faite par les seigneurs du conseil à l'ambassadeur et
à Mr de Mauvissière.
AU ROY.
Sire, le deuxiesme de ce moys, Mr de Mauvissière et moy sommes allez
trouver la Royne d'Angleterre à Hamptoncourt, laquelle l'a beaucoup
mieulx et plus favorablement receu que l'occasion des choses passées
ne me le faysoit espérer, et croy, à la vérité, qu'en l'endroict d'ung
aultre, elle n'eut si bien uzé qu'au sien; qui a bien voulu, dès
l'entrée, luy commémorer les honnestes charges que, d'autrefoys, il a
heu vers elle[13], qui luy avoient faict dès lors cognoistre sa vertu,
et que ce où il s'estoit depuis loyallement porté en bon et fidelle
subject, d'advertir Vostre Majesté d'éviter la dangereuse entreprinse
de Meaulx[14], luy avoit faict mériter qu'elle et toutz les aultres
princes en ouyssent bien parler; et qu'au reste il avoit tousjours heu
une si bonne inclination à tout ce qui estoit de la commune amityé
d'entre Voz Majestez, et avoit uzé de tant de sortes de courtoysies
envers ceulx qu'elle avoit envoyé en France et envers toute la nation,
qu'elle se sentoit obligée d'en avoyr mémoyre à jamais; et pourtant
qu'elle remercyoit Vostre Majesté de luy avoir envoyé ung tel
messager, et qu'il fût le très bien venu.
[13] Michel de Castelnau, sieur de Mauvissière, avait déjà été
chargé à différentes époques de diverses missions en Angleterre.
En 1576, il succéda comme ambassadeur à La Mothe Fénélon. Voir
ses _Mémoires_ auxquels Le Laboureur a fait de nombreuses
additions. Bruxelles, 1731, 3 vol. in-fº.
[14] V. tom. 1, p. 27 _note_.
A quoy luy ayant le dict Sr de Mauvissière faict l'humble mercyement
qui convenoit, il luy a présenté, avec les recommandations de Vostre
Majesté, de la Royne, et de la Royne, vostre mère, et de Monsieur, les
lettres de toutz quatre, réservant celle de Monseigneur le Duc, après
le récit de sa créance; et luy a faict, en fort bonne façon, entendre
sa dicte créance, laquelle elle a monstré d'avoyr bien fort agréable.
Elle nous a respondu que nul, après Voz Majestez Très Chrestiennes,
avoit receu ung plus accomply plésir qu'elle de l'heureuse nayssance
de vostre petite fille, et l'eût senty plus grand, si ce eut esté ung
filz, et qu'elle réputoit l'offre, que luy fesiez d'estre vostre
commère, pour ung des plus certeins signes de vraye et parfaicte
amityé qui se pouvoit uzer non seulement entre princes, mais entre
toutes aultres plus inthimes et conjoinctes personnes; et pourtant
qu'elle vous remercyoit, et remercyoit la mère, et la grand mère, et
les oncles, de la plus grande affection de son cueur, de ceste vostre
tant bonne et tant cordialle démonstration vers elle. Et, après
s'estre ung peu enquise comme nous estimions que l'Impératrix en
uzeroit, et laquelle des princesses de vostre court pourroit elle
prier de fère l'office pour elle, elle a suivy à dire que ce, où elle
se trouvoit le plus empeschée, estoit d'envoyer quelqu'ung par dellà,
après ce qui y estoit advenu, non pour deffiance qu'elle heût de
Vostre Majesté, mais qu'elle n'avoit ung seul personnage de qualité
qui n'estimât qu'elle le tînt en fort petit compte, et qu'elle se
vouloit deffayre de luy, si elle luy parloit de le vouloir envoyer en
France, néantmoins qu'elle aviseroit d'y uzer le plus honnorablement
qu'il luy seroit possible.
Et s'estant le propos adonné à parler des choses de Paris, le dict Sr
de Mauvissière luy a confirmé ce que j'en avois devant dict à la dicte
Dame et aux siens. Et elle y a respondu quasy de mesmes qu'elle avoit
faict les aultres foys, monstrant creindre que les choses passassent
jusques à elle et jusques à troubler son estat, ce que nous avons mis
peyne de luy fort dissuader. Et après, il luy a présenté la lettre de
Monseigneur le Duc, et l'a accompaignée de plusieurs honnestes propos
de l'affection et du vray amour qu'il luy porte, et du singullier
desir que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, et Monseigneur avez
que l'accomplissement du mariage s'en ensuyve.
A quoy elle a respondu que Dieu luy est tesmoing que les choses en
estoient venues à si bons et si procheins termes, de sa part, qu'elle
ne pensoit qu'il s'y deût trouver plus de difficulté; mais qu'elle
voyoit, à ceste heure, que l'extérieur, de l'inégalité des aages, et
l'intérieur, de la différance des consciences en la religion, y
remettoient plus d'empeschement qu'elle n'eût pensé, et qu'il faudroit
qu'elle renouvellât toutz ceulx de son conseil pour prendre quelque
bonne résolution là dessus, parce que nul de ceulx, qui y estoient à
présent, n'en pouvoient estre d'advis; néantmoins qu'elle ne layssoit
de se santir pour jamais très obligée à Vostre Majesté et à la Royne,
vostre mère, et encores à Monseigneur le Duc, et qu'elle adviseroit
pour ce soyr comme nous respondre le lendemein à toutes ces choses,
affin de donner le plus de satisfaction à Vostre Majesté qu'il luy
sera possible.
Et n'ayant Mr de Mauvissière rien obmis de tout ce qui la pouvoit
rendre bien disposée, et luy ayant aussy, de ma part, touché aulcunes
particullaritez pour l'induyre à vous debvoir fère de meilleures
responces que jamais, je luy ay baillé la lettre que Mon dict Seigneur
le Duc m'avoit escripte, laquelle elle a volontiers reçue et retenue;
et nous nous sommes pour ceste foys licenciez d'elle. Et, après avoyr
fayct les meilleurs et les plus exprès offices que nous avons peu vers
ses conseillers, lesquelz, à la vérité, nous avons trouvez fort
froidz, nous sommes, pour ce soyr, allez loger à ung mille de la
court.
Et, le grand matin, elle nous a mandé qu'elle nous prioit de luy
donner temps de nous faire sa responce jusques à vendredy, qui sera
demein; dont avons advisé, Sire, de vous faire cepandant ce mot, affin
que Vostre Majesté sache en quelz termes est toute ceste négociation.
Sur ce, etc.
Ce IVe jour de décembre 1572.
CCLXXXIXe DÉPESCHE
--du Xe jour de décembre 1572.--
(_Envoyée jusques à la court par Mr de Mauvissière._)
Réponse de la reine sur la négociation de Mr de
Mauvissière.--Acceptation du titre de marraine.--Objections
faites contre le mariage.
AU ROY.
Sire, après que la Royne d'Angleterre a heu à loysir dellibéré des
troys poinctz de la créance de Mr de Mauvissière, sçavoir est: d'estre
vostre commère, de continuer l'amityé, et de passer oultre au propos
de Monseigneur le Duc; et qu'elle a heu, comme j'ay esté bien adverty,
faict cognoistre à ceulx de son conseil qu'elle continuoit d'avoyr
toujours bonne inclination à la France, leur mettant en grand compte
ceste présente signiffication de vostre singullière bienvueillance
vers elle, et leur remonstrant que les quatre lettres de Voz Majestez
et de Monsieur, et la cinquiesme de Monseigneur le Duc, escripte de sa
mein, et les propos que le dict Sr de Mauvissière et moy luy avons
tenus, l'assuroient que vous la fesiez vostre commère tout exprès pour
luy tesmoigner, et à toutz ses subjectz, et encores pour manifester à
tout le monde, que vous la vouliés aymer et respecter aultant, et
possible plus, que prince ny princesse de vostre alliance, ainsy que,
parmy les choses qui sont advenues en France, vous avez heu ung grand
soing de faire garder à elle et à ses dictz subjectz ung fort grand
respect, elle a conduict iceulx de son dict conseil à luy aprouver
qu'elle nous ayt, vendredy dernier, faict la responce qui s'ensuit:
«Qu'elle accepte de bon cueur l'honneur que luy faictes de vouloir
qu'elle soit l'une des marraines de vostre fille aynée, et prend cella
pour une bien fort grande et singullière récompense de la droicte
affection dont elle s'est resjouye de sa nayssance, et qu'il ne luy
heût sceu advenir, en ce temps, chose aulcune de plus grande
satisfaction que de se voyr par Vostre Majesté, et par la Royne Très
Chrestienne, et la Royne, vostre mère, et Messeigneurs voz frères,
recherchée de signe de vostre plus estroicte amityé vers elle, dont
elle vous en rend le plus grand mercys qu'elle peut, et n'estime que
faciez peu pour elle de la convyer à estre compagne en ce sainct acte
d'une si excellante princesse comme est l'Impératrix, laquelle elle
honnore en toutes sortes pour sa grandeur et pour ses vertueuses
qualités, et espére que d'elle procèdera tant de bien et de bonheur à
leur petite filleule, oultre celluy qu'elle tirera de la bonne fortune
du père et de la mère, et des princes dont elle descend, que tout le
mal qui luy pourroit venir de son costé, n'y pourra à peyne paroistre;
et, encor que de ces premières couches de la Royne Très Chrestienne
son plésir ne puysse estre si parfaict, comme si celluy de Vostre
Majesté heût esté du tout accomply par la nayssance d'ung beau filz,
si répute elle à grande bénédiction de Dieu que vostre mariage, qui
est en toutes sortes très honnorable, vous ayt desjà rendus toutz deux
l'ung père et l'aultre mère de ceste heureuse princesse, ayant
espérance qu'il vous adviendra, sellon le commun dire, que, _qui par
filles commance de masles hérite_; et qu'elle a desjà advisé que de
deux seigneurs, qui sont des plus grandz de son royaulme, l'ung yra
trouver Vostre Majesté pour assister, pour elle, au baptesme, et pour
faire tout ce que Vostre Majesté luy ordonnera; mais parce que l'ung
ny l'aultre ne sont à présent en court, et qu'elle ne sçayt encores
lequel se trouvera le plus disposé de faire le voyage, qu'elle
différoit de les nous nommer; et qu'elle vous prie, au reste, Sire, de
croyre que, comme en la faysant vostre commère, vous luy monstrez, et
donnez à cognoistre à ung chacun, que vous voulez persévérer en son
amityé, que aussy, de son costé, en acceptant de l'estre, et par toutz
aultres bons effectz en quoy la voudrez employer, elle vous fera voyr,
et à toute la Chrestienté, qu'elle veut de mesmes persévérer très
constamment en la vostre;
«Que, pour le regard du propos de Monseigneur le Duc, il me peut bien
souvenir où les choses en sont demeurées au partir de Quilingourt, et
que, pour estre despuis survenus plusieurs divers accidans, elle a
mandé à son ambassadeur, après mon audience de Redinc, de tirer de Voz
Majestez Très Chrestiennes, le plus dextrement qu'il pourra,
l'esclarcissement d'ung certein poinct, duquel par ses lettres, qu'il
a depuis escriptes, encor qu'il y récite plusieurs propos que Vostre
Majesté et la Royne, vostre mère, luy en avez tenus, qui sont très
honnorables et qui la rendent très obligée de vous en remercyer, ilz
sont néantmoins si généraulx qu'elle n'y peut trouver la satisfaction
de ce qu'elle desire; et pourtant qu'elle vous prye de prendre en
bonne part qu'elle vous dye encores ceste foys qu'il ne luy est
possible de vous résoudre si clèrement là dessus, comme vous le
voudriez, et comme elle desireroit le pouvoir faire.»--Et est entrée
en deux divers discours, l'ung, de l'entrevue, comme ung voyage en
poste n'eut peu estre réputé ny mal séant ny mal honnorable, ny,
possible, inutille à Monseigneur le Duc pour cest effect; et l'aultre,
de la religion, comme le Pape, par aulcunes lettres et briefz qu'elle
a naguyères veus, qu'il a escript à ses rebelles, résidans en
Flandres, l'appelle illégitime et prétandue royne usurparesse de ce
royaulme, ce que pourroit, possible, fère raviser Monseigneur le Duc
de ne se vouloir si mal loger que de l'épouser; et pareillement Vostre
Majesté de ne vouloir avoyr de eux deux ung nepveu, ni la Royne,
vostre mère, ung petit filz qui fût réputé sismatique; avec d'aultres
propos qui monstrent que ceulx de son conseil l'ont merveilleusement
agitée de beaucoup d'escrupulles et de plusieurs grandes difficultés.
Dont nous avons mis peyne de luy en diminuer l'impression, luy
remonstrant, quand au premier, qu'il n'a tenu et ne tient qu'à elle
qu'elle ne soit desjà satisfaicte de l'entrevue; et, quand au segond,
que vous avez tousjours monstré, avant la bulle, et depuis encores, en
ce présent acte, que vous la réputés pour vraye et légitime et
indubitable Royne d'Angleterre. Et se sont conduictz les propos à
plusieurs particullaritez bien gracieuses de la vraye et droicte
intention, et de l'affection non feinte, dont persévérez tousjours à
desirer son allience; y adjouxtant, Mr de Mauvissière, plusieurs
expéciallités qu'il luy a assuré avoir freschement ouyes de Vostre
Majesté et de la Royne, vostre mère, et de Monsieur, et encores de
plus expécialles de Monseigneur le Duc qu'elle n'a poinct dissimulé de
les avoyr bien agréables. Et nous a faict cognoistre en somme qu'elle
ne veut qu'on délaysse aulcunement la poursuyte de ce propos; puis a
prié le dict Sr de Mauvissière de vouloir retourner le lundy ensuyvant
pour prendre ses lettres et son congé.
Dont je laysse à luy, Sire, de vous rendre plus ample compte de tout
le reste de sa légation, et seulement je adjouxteray icy qu'il l'a
accomplie ainsy dignement et avec la dextérité qu'il a accoustumé
toutes les aultres charges que Vostre Majesté luy a souvant commises.
Et sur ce, etc.
Ce Xe jour de décembre 1572.
CCXCe DÉPESCHE
--du XVIe jour de décembre 1572.--
_(Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)
Audience de congé donnée à Mr de Mauvissière.--Son
départ.--Armemens faits en Angleterre par le capitaine Sores
pour la Rochelle.--Demande d'un sauf-conduit pour le
vice-amiral d'Angleterre chargé de passer en France.--Succès du
duc d'Albe dans les Pays-Bas.--Difficulté que présente la
négociation du traité de commerce.--Nouvelles d'Écosse; le
comte de Morton régent.--Meilleur traitement fait au comte
d'Arundel.--Mort du comte de Derby.
AU ROY.
Sire, estant Mr de Mauvissière allé prendre congé de la Royne
d'Angleterre, le VIIIe de ce moys, il m'a raporté qu'elle luy avoit
confirmé les mesmes bonnes responces qu'elle nous avoit faictes à
toutz deux, et qu'elle luy avoit davantage expéciffié une
particullarité de l'entrevue; laquelle je m'assure, Sire, que n'aura
failly de la vous racompter: qui me semble assez conforme à ce qu'elle
m'en avoit, dez le commancement, proposé, dont je verray, en ma
première audience, si elle y persévère, et comme ses conseillers y
sont disposez. Elle luy a, le lendemein, envoyé sa dépesche avec ung
honneste présent, mais il a esté contreinct de temporiser encore
quelques jours, premier que de partir, affin de pourvoir à la seureté
de son passage, ayant eu advertissement qu'on le guettoit sur la mer;
chose que la dicte Dame et les siens ont monstré de leur déplaire bien
fort; et j'espère qu'il aura passé bien seurement, et que Vostre
Majesté aura entendu par luy mesmes tout ce qui a résulté de son
voyage par deçà, et en quelle disposition les choses y restent après
luy.
A ceste heure, Sire, j'ay à vous dire qu'il s'équippe en divers
endroictz de ce royaulme dix huict navyres de guerre, desquels (encor
qu'il y en y ayt une partie au nom du prince d'Orange, pour passer
deux compagnies de wualons en Holande) si semble il que des dix
principaulx, (sçavoyr est: cinq françoys, troys angloys et deux
escouçoys, qui sont fort bien équippés et les mieulx fournis et
pourveuz d'arquebuzes, corseletz, picques, morrions, pouldres et
aultres monitions de guerre, qu'ilz ont esté prendre à Porsemmue, et
fort bien avitaillés de toutes choses,) le cappitayne Sores en sera le
général, et son nepveu le lieutenant; et que de Plemmue, et de
Excester, sont partis, depuis douze ou quinze jours, deux navyres
chargés de beufz et aultres vivres pour la Rochelle, et que de présent
il se charge encores ung aultre navyre de bledz au dict Excester,
d'environ cent cinquante tonneaulx, pour y aller. De quoy je ne
faudray de m'en pleindre à ma première audience, sellon qu'il m'a esté
desjà respondu par les seigneurs de ce conseil que, quand je les
advertiray de telles choses, qu'ilz y mettront si bon ordre que
j'auray occasion de m'en contanter.
Je desire bien, Sire, qu'il vous playse m'envoyer bientost le
saufconduict que le visadmiral d'Angleterre demande pour aller trouver
Vostre Majesté, car par son moïen tout cest appareil se pourra
interrompre ou aulmoins l'entreprinse s'en pourra rejecter ailleurs.
La responce que ceulx cy espéroient avoyr du duc d'Alve par les deux
derniers ordinayres, sur le renouvellement des accordz, n'est encores
venue, mais, en lieu de cella, ilz ont receu plusieurs nouvelles des
heureulx exploitz du dict duc, desquelles ilz ne se réjouyssent
nullement.
J'ay naguières continué à iceulx seigneurs du conseil mon instance,
touchant accomplir l'article du commerce, affin que le traicté ne
puisse estre argué d'invalidité pour n'avoir sorty effect, ce qu'ilz
m'ont advoué estre fort raysonnable, mais que c'estoit ung faict qui
dépendoit de leurz marchandz, lesquelz s'y monstroient à présent fort
rétifz; dont sera bon, Sire, qu'en faciez toucher quelque mot par
dellà au Sr de Walsingam; et j'espère qu'à la fin ilz passeront
oultre.
Je n'ay eu, longtemps y a, aulcunes bien certeynes nouvelles d'Escoce;
tant y a que, par aulcunes de mes intelligences, je suis adverty que
l'abstinence y a esté gardée durant les deux moys, lesquelz sont desjà
expirés dès le VIe du présent, et que le comte de Morthon y a esté,
par le party du Prince, subrogé régent au lieu du feu comte de Mar, et
la garde du dict Prince a esté continuée à la vefve et au frère du
dict comte de Mar, à eulx adjoinct le comte d'Angoux, qui est nepveu
et héritier présumptif du dict de Morthon. Je ne sçay comme les choses
se comporteront maintenant par dellà, mais il ne s'y doibt espérer
guyères d'amandement pour estre retumbées du tout en la mein du dict
de Morthon, parce qu'il s'est monstré tousjours le principal
adversaire de la Royne, sa Mestresse, et très grand ennemy de la paix.
L'on a, depuis deux jours, emplyé ung peu la liberté du comte
d'Arondel en sa mayson, et de se pouvoir promener à l'entour d'icelle;
mais ceulx qui sont dans la Tour demeurent tousjours fort restreinctz,
et encores ung peu plus que les aultres, les deux segondz filz du
comte Dherby, depuis quinze jours, que le vieulx comte, leur père, est
mort. Sur ce, etc.
Ce XVIe jour de décembre 1572.
CCXCIe DÉPESCHE
--du XXIIIe jour de décembre, 1572.--
(_Envoyée exprès jusque à Calais par Jehan Volet._)
Désignation du comte de Worcester pour représenter Élisabeth
au baptême.--Désignation du docteur Dale destiné à remplacer
Walsingham.--Insistance de l'ambassadeur pour obtenir son
rappel.--Interruption des armemens pour la
Rochelle.--Protestation du vidame de Chartres de son
dévouement au roi; son refus de rentrer en France.--État de la
négociation des Pays-Bas.--Nouvelles d'Écosse.
AU ROY.
Sire, je n'ay receu, à cause de l'empeschement de la mer, vostre
dépesche, du IIIe de ce moys, jusques au quinziesme, et, le mesme
jour, le Sr de Sabran est arrivé avec celle qu'il vous a pleu me
faire, du IXe et Xe ensuyvant, ès quelles deux j'ay trouvé plusieurs
bien amples satisfactions, et, à mon advis, bien considérées, touchant
aulcunes particullaritez, dont je vous avoys auparavant escript. Je
m'en vays demein trouver ceste princesse à Hamptoncourt, affin de luy
faire bien entendre tout ce que je y ay comprins de l'intention de Voz
Majestez, et, incontinent après, je vous manderay sa responce.
Cepandant je vous diray, Sire, que le comte de Wourchester a très
volontiers accepté d'aller devers Voz Majestez pour le baptesme, et je
le solliciteray de partir bientost affin qu'il puisse arriver à Paris,
incontinent après les Roys. C'est ung seigneur, duquel Voz Majestez et
toutz les vostres aurez contantement, et qui s'esforcera de sa propre
inclination, avec le commandement de sa Mestresse, de faire de fort
bons offices. Il est parent de la Royne d'Angleterre et porte le
surnom de _Sommerset_, et n'eût l'on sceu faire élection d'ung plus
grand ny d'ung plus noble que luy en ce royaulme, pour honnorer
l'acte; et si, est bien estimé de sa Mestresse et bien voulu de tout
ce royaulme. L'on ne luy a pas encores ordonné sa compagnie, mais,
aussytost qu'on luy en aura baillé le rolle, il m'a promis qu'il me
l'apportera, et je l'envoyeray à Vostre Majesté affin que puissiez
mieulx ordonner de sa réception et de son traictement.