responces de la Royne d'Angleterre et des seigneurs de son conseil,
que je vous ay envoyés le XXIXe du passé, et le XVIIIe d'estuy cy, je
n'entreray en nulle plus grande négociation avec elle ny avec eulx; et
seulement j'yray les entretenant en la meilleure opinion que je
pourray pour les faire tousjours bien espérer de votre amityé. Mr Du
Croc n'a pas trouvé que le Sr de Quillegreu luy ayt esté meilleur
adjoinct qu'estoit le Sr de Drury; car a dict, soubz mein, aulcunes
choses assez peu convenables à l'amityé d'entre la France et
l'Angleterre; et s'est soubdein veue une semblable mutation de
volontés par dellà, à cause de l'exécution de l'Admiral et des siens,
comme je l'ay expérimantée en ce royaulme. Il y a plusieurs jours que
je n'ay rien sceu de la Royne d'Escoce, sinon qu'on dict qu'elle est
fort resserrée et fort rudement traictée. Il me viendra, possible,
bientost quelque moyen de sçavoir de ses nouvelles, et je ne fauldray
de vous en advertir incontinent. Sur ce, etc. Ce XXIIe jour d'octobre
1572.
CCLXXXIIe DÉPESCHE
--du IIe jour de novembre 1572.--
(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Sabran._)
Audience.--Négociation du mariage.--Déclaration d'Élisabeth sur
les massacres de France.--Désaveu fait au nom du roi de toutes
les exécutions qui ont eu lieu ailleurs qu'à Paris.--Refus de
la reine de s'expliquer sur la demande d'une entrevue autre
part qu'à Douvres.--Son dessein de rappeler Walsingham.--Regret
qu'elle éprouve de ce que le roi ne veut pas permettre au
vidame de Chartres de rester en Angleterre.--Détails
particuliers de l'audience.--Ferme opinion d'Élisabeth qu'une
ligue est formée pour l'extermination des protestans.--Motifs
qui ont dû empêcher la reine-mère d'accepter l'entrevue à
Douvres.
AU ROY.
Sire, j'ay esté, depuis quatre jours en çà, devers la Royne
d'Angleterre, pour l'occasion de voz lettres du VIIe du passé, mais,
premier qu'elle m'ayt layssé entrer en nul des propos d'icelles, elle
m'a voulu rendre plusieurs grandz mercys du soing que j'avoys heu
d'elle pendant sa dernière maladye de la petite vérolle; et que, si
elle n'eût heu l'estomac fâché, l'aultre foys que j'estois à Windezor,
à cause qu'elle avoit prins ung peu de mitridat, elle m'eût permis de
la voyr affin de pouvoir donner à Voz Majestez meilleur compte de son
mal; et qu'elle croyoit bien que, quand Monseigneur le Duc l'entendit,
qu'il desira qu'elle en heût beaucoup au visage affin de ne
s'entrereprocher rien plus l'ung à l'aultre.
Je luy ay respondu que Voz Majestez, et Monseigneur le Duc, et toutz
ceulx de vostre couronne, desiriez parfaictement la conservation de
ses excellantes qualités, et aussy bien de celles qui convenoient à sa
beauté comme de celles qui ornoient sa grandeur, et que vous auriez
grand plésir d'entendre, par mes premières, qu'elle en fût si
parfaictement bien guérye qu'il n'en restât ung seul vestige au
visage; et que, de ma part, je me resjouyssois non guyères moins de
l'accidant que de la guérison, car c'estoit une espèce de maladie qui
monstroit que la jeunesse n'estoit encore passée, ny preste à passer
de longtemps, et qu'elle n'avoit jamais esté en meilleure disposition
d'estre maryée, ny de devenir bientost grosse, si elle avoit ung mary,
que maintenant; et que pourtant elle ne voulût plus retarder à elle
mesmes le grand bien et contantement qui luy viendroit de la
résolution du propos de Monseigneur le Duc.
Elle, en soubsriant, m'a dict qu'elle ne s'attendoit pas que je luy
deusse parler à ceste heure d'ung tel faict, mais plustost des couches
de la Royne Très Chrestienne, car desjà les nouvelles estoient à
Londres qu'elle avoit heu ung beau filz, et elle prioit Dieu qu'il fût
ainsy; mais, de tant qu'elle s'assuroit bien que la certitude n'en
pouvoit estre encores arrivée après le dernier courrier qui en estoit
venu, lequel n'en parloit poinct, elle me vouloit demander de vostre
bon portement et santé, et qu'est ce que, par voz dernières dépesches,
j'avois apprins de l'estat des choses de France.
Je luy ay racompté aulcunes petites particullaritez, et icelles
faictes quadrer à ung fort apparant repos, qui de toutz costés semble
s'establir bien et bientost en vostre royaulme; et puis, suis venu à
luy dire qu'ayant Mr de Walsingam monstré, au commancement de ce moys,
qu'il desiroit avoir audience, et que néantmoins, à cause d'une sienne
indisposition, il n'y pouvoit venir, Vostre Majesté avoit depputé Mr
Brullard, vostre secrettère des commandementz, et Mr de Mauvissière
pour aller parler à luy; ausquelz il avoit faict entendre en mesmes
motz la mesmes responce qu'elle m'avoit faicte à Redinc, touchant
l'occasion de la mort de l'Amiral et des siens, et touchant la
continuation de l'amytié, et touchant l'entrevue. Sur lesquelz troys
poinctz Vostre Majesté me commandoit de luy dire de nouveau ce que
fort expressément je luy ay récité, de toutz les poinctz de vostre
dicte lettre, en la forme qu'ilz y sont contenus; qui n'est besoing de
les répéter icy. Et ay curieusement observé comme elle les prendroit
et qu'est ce qu'elle m'y respondroit.
Sur quoy, quand au premier, elle m'a uzé des termes qui
s'ensuyvent:--«Que la mort de l'Amiral et des siens luy touchoit si
peu qu'elle n'y considéroit que le seul intérest qui en pouvoit tomber
sur voz affères et sur vostre réputation; bien est vray qu'elle
creignoit que provoquissiez l'yre de Dieu, en luy faysant voyr dans le
cueur, et par voz œuvres, et en vostre forme de régner, que vous
voulez que l'ommicide en vostre royaulme ne soit point réputé péché,
comme si vouliez corriger et vous oposer au décalogue de ses
commandementz, et en oster les meurtres, ne recognoissant que aulx
mesmes princes il n'est licite de tuer ny faire tuer, sinon en deux
cas seulement: l'ung, de guerre légitime; et l'aultre, pour
l'exécution de justice à punir les crimes, et que nulz aultres, sinon
les seulz princes et magistratz souverains ont authorité de mort; et
que tant plus vous différiez de faire publier le procès de l'Amiral,
tant plus layssiez vous, pour ce regard, quelque chose de vostre
estimation en suspens, et qu'elle retenoit bien ce qu'on luy en avoit
escript de divers lieux; dont, si elle avoit aultant d'authorité sur
vous, comme elle avoit de bonne affection vers vous, elle vous feroit
une réprimande pour vous apprandre de ne vous porter, une aultre foys,
tant de préjudice, comme vous aviez fait ceste cy.»
Je luy ay réplicqué plusieurs choses, et l'ay suplié de les vouloir
bien examiner par la règle de ce qu'elle mesmes feroit contre ceulx de
ses subjectz qui, au bout d'une si horrible guerre, comme ceulx cy ont
mené en vostre royaulme, l'espace de douze ans, se prépareroient de
rechef contre la mesmes personne et la vye d'elle, et la subversion de
son estat.
Elle m'a respondu que, quand à ceulx de Paris, elle me vouloit le tout
excuser; mais, quand à ce qui s'estoit depuis ensuivy à Roan et
aultres lieux, elle n'y voyoit aulcun lieu d'excuse, mesmes qu'on luy
avoit dict que vous aviez envoyé de voz gens de guerre pour faire
l'exécution, mais que ceulx de la ville, en estantz advertis, avoient
fermé les portes pour y mettre eulx mesmes la mein, affin que le butin
ne leur eschapât; que, pour le regard d'observer bien l'amityé, elle
n'avoit chose au monde en plus grande affection que de se porter
droictement pour très constante amye et perpétuelle confédérée à
Vostre Majesté, si, de vostre costé, Sire, vous vous vouliez monstrer
vers elle prince non indigne d'avoir des perdurables amys, et très
fermes confédérez; et qu'elle avoit des advertissementz, de beaucoup
de grandz lieux, qui l'admonestoient de se réputer comme desjà toute
habandonnée, et qu'il estoit temps qu'elle pourveût en dilligence à
ses affères: ce qu'elle feroit, mais non en façon que pour cella elle
voulût uzer d'aulcune séparation d'amityé d'avec Vostre Majesté; et
que, s'il en advenoit quelqune, elle indubitablement proviendroit de
vostre part, et non jamais de la sienne; que, pour le regard de
l'entrevue, elle commançoit à doubter assez si Voz Majestez avoient
jamais bien desiré le mariage, et qu'aulmoins voyoit elle que vous
n'aviez pas suyvy le chemin de bientost l'effectuer, et qu'elle ne
pouvoit comprendre par les lettres de son ambassadeur sur quoy Voz
Majestez se rétractoient de l'offre de la dicte entrevue, qui en
vouliez maintenant rejecter la faute sur vostre ambassadeur; car
sçavoit que je ne m'estois pas plus advancé en cella que du contenu de
mes lettres, ayant veu l'article qui en parloit, et elle n'en avoit
point escript aultrement à son ambassadeur; mais qu'elle jugoit bien
que c'estoit pour les accidans survenus, lesquelz rendroient toutes
choses, de toutes partz, fort suspectes, comme elle, à la vérité,
confessoit que le temps estoit très maulvais et très dangereulx.
Je luy ay réplicqué que, quand au premier poinct, elle debvoit
demeurer très fermement persuadée que, si vous n'eussiez esté meu, non
seulement de juste mais très nécessayre occasion de laysser faire
l'exécution de Paris, que nul, soubz le ciel, s'y fût plus fermement
oposé que vous, pour le regret que vous aviez de perdre l'Amiral et
les siens, et pour la traverse que cella portoit à quelques aultres
voz entreprinses; mais que ce qui avoit despuis succédé à Roan et
ailleurs, en l'endroict d'autres que des seulz conspirateurs, il
estoit trop cler que tout cella estoit advenu contre vostre intention,
ny jamais vous n'aviez envoyé à Roan ung seul de voz gens de guerre,
ainsy que la punition, que vous feriez fère, monstreroit à elle et à
tout le monde combien cest excès vous avoit dépleu; au regard de
vostre amityé, qu'elle ne debvoit nullement doubter que vous ne la luy
rendissiez perdurable à jamais, et que ne luy accomplissiez les
promesses que luy aviez faictes et jurées par le traicté, et beaucoup
davantage, quand son besoing le requerroit, jusques y emploïer tout le
moyen et meilleures forces de vostre couronne; et que, de ce poinct et
de celluy de Monseigneur le Duc, Voz Majestez me commandiez de
l'assurer que vous en desiriez l'effect plus que jamais; et Mon dict
Seigneur le Duc mesme m'en faysoit une bien expresse lettre, et que la
Royne demeuroit tousjours très résolue de venir à Bouloigne, toutes
les foys que la dicte Dame se voudroit approcher à Douvre, pour de là
convenir ensemble du jour et lieu de leur entrevue; et qu'à la vérité
je pouvois avoir ung peu trop emplyé ce qui m'en avoit esté escript,
d'avoir offert qu'elle pourroit accorder de venir en quelque lieu en
terre là où seroit advisé; car, à la vérité, ce mot _en terre_,
n'estoit dans l'article. Il est vray que, quand je le luy avois
monstré, elle et moy avions estimé qu'il se pouvoit interpréter ainsy,
et que néantmoins je la supliois que, sellon qu'elle avoit tousjours
procédé clèrement et sincèrement en ce propos, ainsy qu'il convenoit
entre princes bien unis, et qui cherchoient l'alliance plus estroicte
l'ung de l'aultre, qu'elle me voulût dire en quoy elle persévéroit
vers le dict propos, et vers l'article où nous en estions demeurés de
l'entrevue, et je mettrois peine d'y incliner l'intention de Voz
Majestez, aultant qu'il me seroit possible de le fère.
Elle m'a soudein respondu que, sans ce qu'elle avoit desiré d'entendre
de voz nouvelles, et satisfère à l'affection que j'avois de la voyr,
après sa petite vérolle, qu'elle ne m'eût donné ceste foys audience,
se doubtant bien que je ne faudrois de luy parler de ces deux poinctz,
et elle ne m'y vouloit ny pouvoit encores respondre jusques à ce
qu'elle heût heu une responce qu'elle attandoit d'heure en heure, de
son ambassadeur, et l'avoit tousjours attandue depuis Redinc; mais, à
cause qu'il estoit malade, il ne la luy avoit encores peu mander; et
que, touchant le dict ambassadeur, pour beaucoup de respectz, tant de
sa maladie que de l'instance que sa femme faysoit icy, et aussy pour
la particullière hayne que la Royne d'Escoce et ses parans luy
portoient, elle estoit contraincte de le retirer; et heût bien desiré
qu'ung secrettère heût peu satisfaire, pour ung moys ou six sepmaynes,
à sa charge; mais, puisque Vostre Majesté ne le trouvoit bon, elle en
feroit préparer ung aultre.
J'ay bien donné à cognoistre à la dicte Dame que ses responces, en ce
qu'elle y mesloit ung peu de deffiance, et y uzoit de remises, ne
pouvoient bien convenir à ce que je desirois pour vostre satisfaction.
Néantmoins, voyant que je ne pouvois rapporter, pour ce coup, sinon
celle déclaration de sa ferme persévérance en vostre amityé, et
aulcunes parolles bien fort honnorables de Monseigneur le Duc, je me
suis déporté de tout le reste; mais, pour la fin, je luy ay présenté
la lettre que Vostre Majesté luy escripvoit touchant Mr le vidame de
Chartres, laquelle elle a lue.
Et m'a respondu que le dict vidame, puisque ne trouviez bon qu'il fût
icy, pourroit aller où bon lui sembleroit; mais qu'elle estimoit qu'il
ne seroit point conseillé de s'en retourner en France, jusques à ce
qu'il veît y pouvoir bien jouyr la seureté et sauvegarde que Vostre
Majesté luy promectoit, et qu'elle heût bien pensé qu'en ce temps vous
ne luy heussiez voulu refuser une si petite chose que la demeure d'ung
de voz subjectz en Angleterre; car pouviez croire qu'il n'y seroit
soufert, s'il y praticquoit quelque chose contre vostre intention, et
que le dict vidame avoit esté et estoit tenu pour si suspect de ceulx
de sa religion qu'elle mesmes estoit advertye de ne s'y fier.
Je me suis rencontré, mècredy dernier, avec les principaulx seigneurs
du conseil d'Angleterre, au festin du maire, où ilz m'ont toutz, d'une
voix, recommandé deux affères, l'ung du Sr Benedicto Spinola, touchant
des laynes acheptées par authorité publicque en ce royaulme et
envoyées débiter à Roan, sur lesquelles quelque espagnol luy meut
débat, et qu'à ceste heure se recognoistra si Vostre Majesté veut
prendre la cause du duc d'Alve contre la Royne, leur Mestresse, ou
bien vous monstrer vray amy et confédéré d'elle; et l'autre faict est
d'ung pouvre marchand angloys qui a esté fort maltraicté à Roan, à ce
qu'il vous plaise luy faire administrer justice contre ceulx qui l'ont
otragé et qui luy ont pillé ses biens. Et sur ce, etc.
Ce IIe jour de novembre 1572.
A LA ROYNE.
Madame, suivant vostre lettre, du VIIe du passé, j'ay continué à la
Royne d'Angleterre le propos du mariage et celluy de l'entrevue, en la
façon que Vostre Majesté verra par le récit que j'en fays à la lettre
du Roy, qui n'a esté sans qu'elle ayt montré d'estre encores bien
disposée vers ces deux poinctz, et de vouloir fort cognoistre s'il y
a, de vostre costé, semblable disposition; car, de toutz les endroitz
qu'elle reçoit ou conseil ou advertissement, qui ne vient le plus
communément que des Protestans, elle est fort admonestée de prendre
bien garde de ne se laysser tromper, et qu'elle doibt croire,
puisqu'elle est en mesmes cause que les Huguenotz de France, qu'il y
a une mesmes dellibération contre elle, et que la bulle luy doibt
estre ung signe pour l'advertir de ne se fier ny à traicté, ny à
confédération, ny à promesses, ny à mariage, ny à bonnes chères, ny à
propos d'amityé: car tout cella a précédé avec ceulx de la nouvelle
religion, qui pourtant n'en ont esté garantis; de sorte qu'elle m'a
dict qu'on luy avoit fait sortir en proverbe d'éviter les _nopces
gallicques_ comme chose bien dangereuse.
Je luy ay représanté tant de signes et tesmoignages de la vraye
intention du Roy et vostre vers elle, et encores de l'affection que
Monseigneur le Duc luy porte, (et luy en ay faict voyr quelques
articles dans aulcunes de voz lettres), qu'enfin elle m'a faict
cognoistre qu'il n'y a que celle grande extrémité qui se poursuit
encores en divers lieux de France, et de laquelle se conjecture une
déterminée résolution en voz cueurs de vous estre obligés au Pape et à
l'Empereur, et au Roy d'Espagne, d'exterminer les Protestans, qui la
mect en peyne et la faict tenir en suspens: et puis m'a curieusement
demandé d'où procédoit la difficulté que Vostre Majesté faysoit
maintenant à l'entrevue.
A quoy je luy ay respondu que je voyois bien que c'estoit à moy de me
purger de péché d'autruy, et que je luy voulois dire tout librement
qu'il me sembloit que la faute procédoit de deux grandes Roynes; et
que, de tant que j'estoys subject et serviteur de l'une, et très
affectionné à la grandeur de l'aultre, il falloit que je le portasse
paciemment, et qu'à la vérité Vostre Majesté, ne pensant que ce qui
estoit advenu à Paris deût estre sinon aprouvé de toutz ceulx à qui
vous en fesiez entendre la nécessayre occasion, et l'ayant mandée à
elle, vous aviez tousjours continué d'ung mesme trein, comme
auparavant, la poursuiyte du dict mariage, et aviez libérallement
accordé à son ambassadeur qu'il luy peût escripre bien avant de
l'entrevue, et à moy de la luy offrir, et que vous viendriez jusques
en l'isle de Gerzé, ce qui m'avoit faict advancer, voyant les
incommodités qu'elle alléguoit du dict Gerzé, et pareillement de faire
l'entrevue sur mer, de luy dire que Vostre Majesté pourroit, possible,
accorder de venir en quelque lieu en terre, avec compagnie modérée, et
avec les seuretez à ce requises; mais que elle, de son costé, avoit
monstré d'estre si offancée de cest évènement de Paris, et mesmes d'en
prendre quelque deffiance de Vostre Majesté, jusques à vous en faire
toucher quelque mot bien exprès par son dict ambassadeur; et
entendiez, au reste, tant de rapportz de ce qui s'en disoit en ce
royaulme, que nul de voz meilleurs serviteurs, ny de ceulx qui
aymoient la conservation de Vostre Majesté, vous ozoient conseiller
d'azarder vostre personne à passer deçà, jusques à ce qu'eussiez plus
grande certitude de l'intention de la dicte Dame.
Sur quoy elle m'a faict plusieurs honnestes excuses de n'avoir ny
pensé ny parlé que bien honnorablement du Roy, vostre filz, et de
Vous, sur tout ce qui estoit advenu, et qu'elle avoit bien dict ung
peu librement quelques choses à moy et non à aultre, qui procédoient
de la bonne intention et plus estroicte amityé qui est contractée
entre vous; et que mesmes elle avoit faict cognoistre à toutz les
siens combien luy déplaysoit qu'on en parlât licencieusement, dont je
n'en oyois plus nul propos; et, quand à l'entrevue, qu'elle pensoit
bien avoir aultant comprins par l'article qu'elle en avoit veu dans
mes lettres, et en celles de son ambassadeur, de la volonté qu'aviez
de venir à Douvre, encor que le lieu n'y fût nommé, comme elle en
avoit depuis mandé à son ambassadeur; mais que de cella, ny du
principal propos du mariage, elle ne m'y respondroit rien plus, pour
ceste heure, jusques après la procheyne dépesche de son dict
ambassadeur; seulement me prioit de remercyer infinyement Monseigneur
le Duc vostre filz, de la bonne souvenance qu'il monstroit avoyr
d'elle, par les honnestes propos qu'il m'en escripvoit, (lesquelz, à
dire vray, Madame, elle les a fort curieusement leus), et qu'elle ne
valoit pas tant qu'il la deût tenir en tel compte, dont ne seroit
jamais qu'elle ne s'en sentît obligée à luy, et qu'elle ne luy en
recognût, en tout ce qu'elle pourroit, l'obligation.
J'ay depuis parlé au comte de Lestre et à milord de Burgley, et
encores au chancellier, desquelz, parce que le langage se rapporte à
celluy que la dicte Dame m'a tenu, je ne l'exprime poinct davantage.
Et vous diray seulement que toutes choses, à la vérité, monstrent
d'estre assez changées, mais non encores tant du tout comme, il ne y a
pas ung moys, que je les creignois. Sur ce, etc.
Ce IIe jour de novembre 1572.
CCLXXXIIIe DÉPESCHE
--du IIIIe jour de novembre 1572.--
(_Envoyée exprès jusques à la court par Dominique Vestin_).
Accouchement de la reine de France.--Naissance d'une
fille.--Proposition, faite à Élisabeth d'être sa
marraine.--Acceptation d'Élisabeth.
AU ROY.
Sire, ce courrier a esté ung peu retardé en venant icy, à cause du
passaige, et, aussytost que j'ay heu la lettre qu'il vous a pleu
m'escripre, du XXVIIe du passé, après avoir loué et remercyé Dieu des
heureuses couches de la Royne et du commancement de lignée, qu'il luy
a pleu vous donner à toutz deux, de ceste belle petite princesse[8],
qui vous est née, je me suis mis après à m'enquérir si la Royne
d'Angleterre vouldroit bien accepter d'en estre la marraine. Et, pour
cest effect, j'ay envoyé le Sr de Vassal devers milord de Burgley pour
me conjouyr avecques luy de la bonne nouvelle, et luy dire que, si je
pensois que la Royne, sa Mestresse, ayant commencé ceste année de se
faire vostre confédérée, desirât aussy de devenir vostre commère, que
je suplierois Vostre Majesté de le luy offrir, et que je le priois de
m'en mander son advis, car ne me voudrois advancer en cella, et mesmes
voudrois bien garder que Vostre Majesté ne s'en advançât, si elle
n'avoit fort à gré de l'accepter.
[8] Cette princesse, née le 27 octobre 1572, est morte en 1578,
âgée de cinq ans et demi.
Sur quoy il a soubdein respondu qu'il n'ozeroit s'ingérer de me
respondre rien là dessus, sans en avoir communicqué avec elle. Dont
est allé soubdein parler à sa dicte Mestresse, et puis m'a mandé dire,
par le mesmes gentilhomme, que j'avois sagement advisé en ung tel
faict de vouloir bien pourvoir, à cause du temps et pour les
évènementz naguières passez, qu'il ne fût proposé sinon au commun gré
de Vostre Majesté et de sa dicte Mestresse, affin de ne convertir
entre vous un acte d'amityé en offance; et qu'il m'assuroit qu'elle
acceptera de bon cueur d'estre la marraine, si luy faictes l'honneur
de l'en prier, non toutesfoys pour envoyer par dellà ny le comte de
Lestre, ny luy, parce qu'elle les réserve toutz deux pour sa
perpétuelle conserve, contre les dangers et inconvénientz qui semblent
se présenter de beaucoup d'endroictz, mais ce ne sera sans y députer
quelque personnage d'honneur et des plus grandz de ce royaulme. De
quoy, Sire, je vous ay bien incontinent voulu advertir affin que
accomplissiez en cella vostre bonne intention. Et sur ce, etc.
Ce IVe jour de novembre 1572.
CCLXXXIVe DÉPESCHE
--du IXe jour de novembre 1572.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)
Intrigues des Espagnols pour détruire l'alliance de la France
avec l'Angleterre.--Confiance que commencent à prendre les
Anglais dans les assurances du roi.--Départ de la flotte pour
Bordeaux.--Nouvelles de la Rochelle où l'on a repris les
armes.--Retraite du prince d'Orange des Pays-Bas.--Nouvelles
d'Écosse; certitude de la mort du comte de Mar.--Rappel de
Walsingham.--Demande par l'ambassadeur de son rappel.
AU ROY.
Sire, les honnestes propoz et les bonnes démonstrations, dont Vostre
Majesté et la Royne, vostre mère, avez uzé en l'endroict de
l'ambassadeur d'Angleterre, sur la persévérance de vostre amityé vers
la Royne, sa Mestresse, et la confirmation que m'en avez faict donner
icy à elle, retiennent encores les choses en ce royaulme si balancées
pour vous, que ce qui est advenu contre ceulx de la nouvelle religion,
ny les praticques d'Espagne, ne les peulvent encores du tout emporter,
non qu'il y ayt faulte d'offres ny de condicions de la part du duc
d'Alve, fort advantageuses pour ceulx cy, jusques à offrir de faire
tout ce qu'ilz voudront, et de remettre icy ung ambassadeur, encor
que la dicte Dame n'en envoye poinct en Espaigne; et Guaras praticque
cella avec de si bons présens qu'on m'a assuré qu'il en a faict ung de
plus de dix mil escuz à ung personnage seul, qui a quelque authorité
en ce royaulme; et il a bien tant faict que les seigneurs de ce
conseil ont vacqué plusieurs jours à chercher les moïens comme se
raconcillier avec le Roy d'Espaigne, dont le dict Guaras a esté
souvant en court, mais, pour ceste foys, il n'a obtenu sinon une
segonde provision pour le faict de Fleximgues et pour quelques ourques
d'Espaigne, qui naguière ont esté combatues et prinses en mer par ung
navyre de guerre angloys qui revenoit de cours. Bien est vray qu'il a
rapporté de bonnes parolles et promesses sur toutes ses aultres
propositions; et est certein que ceste princesse et les siens avoient
desjà prins une si ferme résolution de délaysser toutes aultres
intelligences pour fère estat de la vostre seule, et commettre à
icelle le repos et la seureté de ce royaulme, qu'ilz ne s'en peulvent
si tost départir, et vont discourant et argumentant sur ce qui est
naguières advenu; et observent dilligemment ce qui s'y voyt de suyte,
affin que, s'ilz peuvent juger par voz déportementz que vostre amityé
ne leur soit, à cause de leur religion, du tout suspecte, ilz
persévèrent en ce qui est desjà conclu entre Voz Majestez et entre voz
deux royaulmes; dont j'entendz qu'ayantz aulcuns des françoys, qui
sont icy, voulu taster leur intention, ilz ont trouvé que la dicte
Dame et ceulx de son conseil ne sont, pour encores, guyères eschaufés
sur les partys et ouvertures qui se pourroient faire de reprandre les
armes en France.