cella, et qu'il sembloit bien que, sellon le dernier traicté de plus
estroicte confédération, les Françoys pouvoient venir icy, et les
Angloys passer en France, sans aulcune difficulté; mais je les
supliois que la recordation de leurs fuitifz, qui avoient trecté avec
le duc d'Alve, les gardât de vous donner semblable souspeçon d'eulx;
que, quand leur Mestresse voudroit intercéder vers Vostre Majesté pour
aulcuns des dicts françoys, oultre que vos édictz les assuroient
assez, encores, pour l'honneur d'elle, seroient ilz davantage assurés
et bien trectés en vostre royaulme; néantmoins que d'avoyr estroicte
praticque avec ceulx qui se monstreroient ou malcontantz, ou qui
voudroient dresser des entreprinses, au préjudice de la paix de vostre
royaulme, que cella ne se pourroit faire, sans que vous en heussiez
beaucoup de jalouzie.
Ilz m'ont réplicqué qu'à la vérité, le vidame de Chartres estoit en
ceste court, où il estoit venu pour eschaper le danger de sa vye; de
quoy ilz ne luy pouvoient faire tort, non plus qu'aulx habitans de la
Rochelle, d'avoir, à ce qu'on disoit, fermé leurs portes à ceulx qui
ne faysoient conscience de tuer indifféremment, et sans forme de
justice, toutz ceulx de leur religion; mais que je pouvois asseurer
Vostre Majesté que leur Mestresse, ny nul de son conseil, ne
presteroit l'oreille à pas ung qui voulût rien troubler en vostre
royaulme. Et, pour le regard de ce que, par une particullarité de mon
dire, laquelle, Sire, je n'ay pas insérée icy, je leur avoys remonstré
qu'on souspeçonneroit une grande altération entre Voz Majestez, si les
Angloys n'alloient ceste année à Bourdeaulx, qu'ilz trouvoient bon,
pour obvier à cella, qu'ilz y allassent, soubz la seureté que je leur
monstrois de voz lettres, et soubz celle que je leur promectois; que
pourtant ilz les feroient partir du premier jour, et qu'ilz pensoient
aussy, Sire, que, s'il vous playsoit de faire dépescher nouvelles
lettres de vostre grand sceau, ez endroictz où le trafficq de leurs
marchandz s'adonne en France, pour les y faire bien recepvoir, et
deffendre de ne leur meffaire ny mesdire, sur grandz peynes, et qu'il
leur en fût monstré, icy, ung extrect, que cella, possible, les
encourageroit davantage, et aussy de mettre ordre, touchant les biens
et marchandises qu'ils avoient commis en divers lieux à ceulx de la
nouvelle religion, qui ont esté tués, ou s'en sont fouys, qu'il leur
en soit faict droict et restitution.
En quoy je leur ay fort promis que Vostre Majesté ne feroit point de
difficulté à tout cella. Et ainsy, après les avoyr fort soigneusement
enquis du bon portement, et disposition de leur Mestresse, je me suis
gracieusement licencié d'eux.
Et le jour d'après, milord trézorier m'a mandé que la dicte Dame avoit
prins beaucoup de contantement de la lettre de Vostre Majesté, et
avoit longuement devisé, avec eux troys, de la responce qu'elle y
debvoit faire, et qu'il estoit après à la rédiger par escript, pour,
puis après, me la faire entendre; dont je l'attandz dans deux ou troys
jours. Je creins assez qu'une partie de la flotte pour les vins
n'aille à la Rochelle, qui pourtant vous suplie très humblement, Sire,
de pourvoir bientost à la réduction d'icelle ville; car de là dépend
le repos de vostre royaulme, et la paix avec les estrangers. J'ay
faict parler au Sr de Colombières, qui est en ceste ville, lequel
monstre de n'avoir nulle plus grande affection que de demeurer vostre
très obéissant et fidelle subject, pourveu qu'il le puisse faire avec
la seureté de sa vye. Il vous pléra m'en mander vostre intention. Je
n'ay aultres nouvelles d'Escoce, sinon qu'on y a prorogé l'abstinence
pour huict jours, affin de moïenner l'accord, mais l'on doubte assez
qu'il se puisse faire. Sur ce, etc. Ce XIIIe jour d'octobre 1572.
Tout présentement, je viens de recepvoir vostre dépesche du
IIIIe du présent avec le saufconduict.
A LA ROYNE.
Madame, en faysant la négociation, que verrez par la lettre du Roy,
avec troys seigneurs de son conseil, j'ay mis peyne de tirer d'eux en
quelle bonne intention leur Mestresse persévéroit d'estre vers le
propos de Monseigneur le Duc, et si elle estoit point disposée à
l'entrevue, en quoy les deux plus inthimes m'ont monstré que Mon dict
Seigneur le Duc estoit tousjours en fort bon concept vers elle, et
qu'elle avoit très bonne opinyon de luy; mais qu'elle et eulx deux
estoient merveilleusement contredictz en la poursuite de ce propos,
jusques à ce qu'il se puisse bien voyr que l'estat de ce royaulme
n'est pour en recepvoir aulcune altération, ains pour en confirmer
davantage son repos; et le troysiesme m'a dict que, de tant que les
responces, qu'elle nous avoit faictes jusques icy, ne la constituoient
en aulcune obligation, que la difficulté seroit grande comme pouvoir
conduire les choses en façon qu'elle et ses subjectz s'y vueillent
maintenant obliger, après une si expresse déclaration de Voz Majestez
et de toute la France contre la cause de leur religion, toutesfoys
que je ne pourrois de mon costé procéder par nulle meilleure voie que
par celle que je suivoys, et qu'ilz verroient, toutz troys, avec leur
Mestresse, comme elle se pourroit bien conduire en cest endroict, dont
m'y seroit bientost faict responce. Et, au regard de l'entrevue, que
se trouvant leur Mestresse en une indisposition que les dames ne
vuellent guières qu'on les voye, et mesmes qu'elle n'est pour sortir
d'ung moys de sa chambre, dont l'yver sera bien avant, qu'ilz ne
voyent comme cela se puisse bien commodément faire de cest an; joinct
l'aultre rayson qu'ilz m'avoient desjà desduicte, laquelle, Madame,
j'ay mise en la lettre du Roy. Et, quant aller aux isles de Gerzé ou
Grènezé, que ce seroit aultant à leur Mestresse comme si elle passoit
du tout en France, (car aussy en sont elles vingt foys plus près que
de l'Angleterre), comme pour aller chercher mary par dellà.
Je n'ay deffailly de réplicques, lesquelles ilz m'ont promis de les
faire toutes entendre à la dicte Dame, dont attandz meintenant sa
responce.
Milord trézorier a jecté bien loing de faire meintenant nul voyage en
France, à cause de ses indispositions de la goutte et colicque, mais
le comte de Lestre m'a respondu qu'il seroit tousjours prest d'aller
là où sa Mestresse luy commanderoit, et mesmes vers Voz Majestez Très
Chrestiennes, quand il pourroit servir au propos de l'amityé et du
mariage, et à la réconciliation de ceulx de sa religion. Et toutz deux
m'ont rendu très humbles merciementz pour l'honnorable tesmoignage,
que je leur ay monstré en voz lettres, que Voz Majestez leur
rendoient, et la bonne estime en quoy vous les teniez; qui pourtant se
santent d'avoir de plus en plus très grande obligation à vostre
service. Et sur ce, etc.
Ce XIIIe jour d'octobre 1572.
CCLXXXe DÉPESCHE
--du XVIIIe jour d'octobre 1572.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Grognet._)
Réponses faites au nom d'Élisabeth aux demandes du roi.--Efforts
de l'ambassadeur pour combattre les intrigues de
l'Espagne.--Nouvelles de la Rochelle; crainte que les armemens
faits à Londres n'aient pour but de rallumer la guerre civile
en France.--Affaires d'Écosse.--Danger de Marie Stuart.--Le
vidame de Chartres réfugié en Angleterre.--Demande
d'instruction sur la conduite que doit tenir l'ambassadeur à
l'égard des protestans français réfugiés en
Angleterre.--Nécessité où s'est trouvé l'ambassadeur d'accorder
que l'entrevue se pût faire à Douvres.--Danger que pourrait
avoir cette entrevue.--Demande par l'ambassadeur de son rappel.
AU ROY.
Sire, après que les troys seigneurs, avec lesquelz j'ay heu ceste foys
à négocier sur la dépesche de Vostre Majesté, du XXIIe du passé, ont
heu rapporté à leur Mestresse les choses que je leur avoys dictes, et
qu'elle a heu longuement conféré là dessus avecques eulx, ilz se sont,
avec tout le reste du conseil, plusieurs foys assemblés pour
dellibérer comme l'on auroit à m'y respondre. Et enfin ilz m'ont mandé
par ung des miens ce que Vostre Majesté verra en cest aultre escript,
séparé, lequel luy mesmes, en leur présence, a recueilly, ainsy mot à
mot, comme ilz le luy ont dict, qui monstre bien, Sire, qu'ilz mettent
grand peyne de faire devenir ceste princesse fort ombrageuse et
deffiante de tout ce qui leur est maintenant proposé de vostre part.
Et, de tant qu'ilz y explicquent ouvertement leurs conceptions, je
n'ay que y adjouxter, sinon qu'il me semble, Sire, qu'encores qu'ilz
se monstrent bien farouches, si ont ilz grand plésir, pendant que
l'intention du Roy d'Espaigne ne leur est encores bien cognue, de voyr
que la vostre tend à persévérer vers eulx; en quoy, encor que tout ce
dont ilz uzent à ceste heure vers vous, ne soit, à mon advis, que pour
vous entretenir affin de gaigner le temps, si se peut il fère que le
dict temps et les bons déportemens, dont vous et voz subjectz uzerez
cepandant vers eulx, leur apprendra de ne se debvoir point départir
d'avecques vous, et de n'espérer jamais trouver si bonne addresse vers
le Roy d'Espaigne comme vers Vostre Majesté; qui est ce en quoy je
travaille le plus maintenant, par toutz les moyens et démonstrations
et communicquation de voz lettres, qu'il m'est possible de le faire,
affin mesmement que les agentz du dict Roy d'Espaigne ne se
prévaillent trop icy des choses advenues en France; qui, à la vérité,
s'esforcent de les interpréter fort mal pour advancer leurs affères et
traverser d'aultant ceulx de Vostre Majesté; car, sans cella, je ne
mettroys la peyne de radoulcir tant les Angloys comme je fay; qui se
monstrent si extrêmes que souvant ilz me font honte des choses qu'ilz
me disent. J'eusse espéré pouvoir tirer quelque chose de plus
gracieulx de ceste princesse, si je luy eusse faict voyr la bonne
lettre de Vostre Majesté, que je n'ay pas faict de ceulx de son
conseil. Tant y a qu'ilz ont meurement dellibéré leur responce; et
leur Mestresse l'a aprouvée.
Guaras et Sanvictores, qui sont espaignolz, et le cavalier Geraldy qui
est icy pour le roy de Portugal, sont beaucoup mieulx ouys, et plus
favorablement receus en ceste court qu'ilz ne souloient. Icelluy
Guaras a grande espérance de faire retirer toutz les angloys qui sont
à Fleximgues et en Flandres, et qu'il remettra en bon trein l'accord
des différendz et de l'entrecours des Pays Bas, bien que freschement
soient arrivés aulcuns bourgois du dict Fleximgues et de Holande, qui
font tenir ceste dellibération en quelque suspens. Les princes
protestans ont aussy envoyé secrettement ung personnage de qualité qui
ne se montre point, duquel je n'ay encores aprins le nom. Il négocie
souvant avec quatre de ce conseil, et semble qu'il obtiendra quelque
provision de deniers.
Ung bourgoys de la Rochelle, nommé Duret, est icy, lequel, encor qu'il
monstre d'y estre venu pour le faict de marchandise, si a il, et ung
Bobineau qui est aussy de la Rochelle, esté quelques jours à Vindezor.
J'entendz qu'on a dépesché incontinent ung vaysseau angloys au dict
lieu de la Rochelle pour aller voyr comme les choses s'y passent; car
il s'en parle icy diversement. Et c'est de ce costé là, Sire, que je
ne puys cesser de vous suplier très humblement qu'il vous playse en
quelque façon y pourvoir, le plus promptement qu'il vous sera
possible: car, voyant que ceulx cy sont fort dégoustés de la France,
et que, toutz les jours, ilz tiennent plusieurs heures, soyr et matin,
très estroictement le conseil; et qu'ilz ont mandé force capitaynes et
mariniers, et préparent de mettre dix grandz navyres dehors pour les
tenir à Porsemue, je ne puis avoir sinon bien suspecte ceste leur
grand deffiance, et creindre que, pour s'en rasseurer, ilz vueillent
fomenter en ce qu'ilz pourront les troubles dans vostre royaulme; et
ne fay doubte qu'ilz ne recherchent le comte de Montgommery par le
moyen de son beau frère, qui est voysin du dict Portsemmue, et
pareillement le cappitaine Sores, auquel a esté desjà ordonné ung
logis pour luy et sa famille à Hamptonne.
Je sentz bien aussy qu'ilz font de grandes dellibérations sur l'Escoce
pour y suprimer du tout l'authorité de la Royne d'Escoce, et y relever
celle du prétandu régent, et pour parachever icy, s'ilz peuvent, la
ruyne de la dicte Dame à ce prochein parlement; lequel, à ce que
j'entendz, ilz veulent rouvrir le lendemain de la Toutz Sainctz pour
ce seul effect, qui ne sera sans que la pouvre princesse ayt grand
besoing de vostre faveur; et néantmoins je creins assez qu'elle ne luy
sera de si seur refuge comme elle luy a esté jusques icy. Il a esté
dépesché, coup sur coup, troys courriers à Barvic pour les choses du
dict pays, sans qu'on m'ayt faict part de rien, et n'ay nulles lettres
de dellà depuis le VIIIe de septembre; tant y a que quelqu'ung m'a
dict que les seigneurs du pays ont prins ung expédiant d'accord
d'entre eulx, et que l'ung party s'est uny avecques l'aultre, et toutz
deux avecques les Anglois pour se munir et pourvoir contre l'aparance,
que les choses de France leur font creindre, qu'il y ayt entreprinse
faicte pour exterminer de toutz pointz leur religion; et que Mr Du
Croc et son beau filz, et monsieur de Vérac, seront icy le XXe ou
XXIIe de ce moys, estantz desjà arrivés à Barvic. Ce que je mettray
peyne de sçavoir mieulx au vray.
Mr le vidame de Chartres, ayant trouvé ung des miens à Windesor, est
venu parler à luy, et luy a dict que, nonobstant l'exécution de Paris,
il avoit une foys résolu de se tenir en sa mayson soubz la sauvegarde
que Vostre Majesté luy avoit envoyée, mais que depuis il fut adverty
que le Sr de Saint Légier venoit avecques forces pour le surprendre,
ce qui l'a contreinct de passer deçà, et qu'il me viendroit voyr;
dont vous suplie très humblement, Sire, me commander comme j'auray à
uzer vers luy et vers toutz ceulx de la nouvelle religion qui ont
passé deçà, qui s'adressent à moy. Et sur ce, etc.
Ce XVIIIe jour d'octobre 1572.
A LA ROYNE.
Madame, j'eusse espéré une meilleure responce de la Royne d'Angleterre
si j'eusse parlé à elle, que non de l'avoir heue ainsy par l'entremise
de ceulx de son conseil. Il est vray que tout ce qu'on m'a dict ceste
foys n'est qu'en attandant ce que le Roy et Vostre Majesté aurez
advisé sur ma dépesche, du XXIXe du passé, et sur ce que, conforme à
icelle, Mr de Walsingam vous aura dict davantage; dont m'assurant que
Voz Majestez y auront prins une bonne et vertueuse résolution, je ne
m'advanceray de rien vers eulx jusques à voz premières lettres et voz
procheins commandementz. Mais sur ce, Madame, que Vostre Majesté avoit
trouvé ung peu estrange que j'eusse offert l'entrevue à Douvre, et
qu'il ne vous souvenoit de me l'avoir ainsy expressément mandé, je
vous suplie très humblement de considérer que, ayant la Royne
d'Angleterre jetté bien loing de faire la dicte entrevue sur mer,
jusques à me dire que ses conseillers estimoient qu'on se mocquât
d'elle, de l'avoir mis en avant; et luy ayant respondu que vous
n'aviez pensé qu'elle le deût trouver maulvès, à cause qu'elle a ung
équippage de mer si beau et si bon, qu'il ne luy pouvoit revenir qu'à
plésir et commodicté de s'en servir à cest honnorable effect; et
néantmoins que, sur ce que Mr de Vualsingam vous en avoit depuis
remonstré, vous luy aviez promis d'escripre à la dicte Dame que vous
n'estiez trop escrupuleuse, et que vous seriez contante que ce fût là
où seroit advisé, dont estimiez qu'il seroit bien à propos, pour l'une
et pour l'aultre, de choisir à cest effect l'isle de Gerzé ou de
Grènezé; et m'ayant la dicte Dame rejecté cella aussy loing que le
premier, me disant qu'elle ne voyoit nul lieu plus à propos que
Douvre, mais qu'elle ne pensoit pas que nul de ses conseillers en peût
estre maintenant d'advis; et que mesmes il y avoit bien à regarder
comme recepvoir et traicter une si grande Royne et ung si grand trein
comme celluy que Vostre Majesté admèneroit, je ne peus faire de moins,
voyant toutz aultres expédiantz rejectés, que de luy dire que, veu ce
qu'aviez promis à Mr de Walsingam d'escripre, Vostre Majesté pourroit
accorder de venir en quelque lieu en terre qui seroit advisé, sans
expéciffier nullement Douvre, et avec compagnie modérée, et avec les
seurtés telles, comme il convenoit à la personne d'une si grande
princesse. En quoy je n'estime pas, Madame, m'estre advancé en cella
de luy offrir davantage que ne pourtoient les lettres du Roy et
vostre, du XIIe de septambre, et si, ay tousjours réservé, plus que
n'est en icelles, les seuretés que vouldrés demander, n'ayant jamais
accordé du dict lieu de Douvre, ny aussy je ne l'ay pas contredict;
car je vous puis asseurer, Madame, qu'il n'y a nul aultre lieu si
commode que celluy là, et ne voy point, si vous le débatez, qu'il en
faille parler de nul aultre.
Tant y a que les choses n'en sont encores si près, et si, se
représantent, de jour en jour, tant de nouveaulx escrupules devant mes
yeulx, sur la dicte entrevue, pour le regard de Vostre Majesté, que je
ne l'oze aulcunement solliciter, non que je y cognoisse aulcun
apparant danger; mais il y pourroit intervenir ou parolle ou
démonstration de quelque anglois, en l'endroit de quelqu'un des
vostres, sur l'émotion de Paris, que je le voudrois, puis après, avoir
rachepté avecques la vie, joinct que nous sommes si procheins de
l'yver que la mer commancera de devenir bientost bien fâcheuse. Et je
desirerois bien aussy, Madame, avant cella, que quelque principal
personnage de ce costé fût envoyé visiter la Royne, vostre belle
fille, en ses premières couches, affin qu'il se fût ung peu prins plus
de confidence entre ces deux royaulmes qu'il semble n'en y avoir
meintenant, vous supliant au surplus, Madame, le plus humblement qu'il
m'est possible, que si à Mr de Walsingam est permis de venir par deçà,
sellon que ceulx cy y incistent, qu'il vous plaise m'octroïer d'aller
trouver Voz Majestez; car, oultre qu'ilz ne doibvent gaigner cest
advantage sur le Roy, je serois, et toutz les papiers de ceste
négociation, en danger: et m'y seroit à tout coup fait quelque trêt
qui seroit contre la dignité de vostre couronne; bien que j'ay à me
louer infinyement des honnestes faveurs que j'y reçoys de ceste
princesse, et de la modeste façon dont ceulx de son conseil et toute
la noblesse de ce royaulme m'y uze. Néantmoins je retourne vous
suplier très humblement, Madame, qu'ayant esté quatre ans toutz
completz au continuel service de ceste charge, non sans du travail
beaucoup, qui m'a infinyement envielly, il vous playse meintenant
prendre tant de pitié de moy que de me vouloir révoquer, sellon que
Vostre Majesté sçait qu'il n'y a gentilhomme, au service de Voz
Majestez, qui plus ayt besoing de s'aller reposer, et pourvoir à sa
pouvreté et nécessité que moy. Sur ce, etc.
Ce XVIIIe jour d'octobre 1572.
CCLXXXIe DÉPESCHE
--du XXIIe jour d'octobre 1572.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)
Nouvelle des massacres de Bretagne.--Craintes témoignées par
les marchands anglais qui se disposent à se rendre à
Bordeaux.--Défiances continuelles des Anglais sur toutes les
négociations de l'ambassadeur.--Retour de MMrs Du Croc et de
Vérac venant d'Écosse, où ils ont conclu une nouvelle
suspension d'armes.--Bon accueil fait par les habitans de la
Rochelle à Mr de Biron.--Assurance donnée par Mr de La
Meilleraie qu'il promet toute protection, dans son
gouvernement de Normandie, aux protestans fugitifs.--Effet
produit en Écosse par la nouvelle des massacres de Paris.
AU ROY.
Sire, estant la flote des navyres preste à partir pour Bourdeaulx, les
marchandz de Londres ont heu quelque advis que les gallères avoient de
rechef prins des vaysseaulx angloys qui alloient celle routte, et que
pareillement il en avoit esté déprédé quelques ungs sur la coste de
Bretaigne, et que, au dict pays de Bretaigne, s'estoit ensuivye une
semblable exécution sur ceulx de la nouvelle religion comme à Roan;
dont sont tournés les dicts marchandz s'excuser aulx seigneurs de ce
conseil du dict voyage, alléguans qu'encor que l'intention de Vostre
Majesté soit qu'ilz soient bien traictez en vostre royaulme, que
néantmoins il se voit si peu d'obéyssance en vos subjectz qu'il est
très dangereulx de se commettre à leur discrétion. Sur quoy, iceulx
seigneurs du conseil leur ont faict plusieurs honnestes remonstrances
pour les rasseurer, et leur ont monstré vostre édict que je leur avoys
baillé imprimé, et leur ont faict entendre ce que, d'abondant, il vous
avoit pleu m'escripre à ce propos, et ont tant faict que la dicte
flote part résoluement ceste sepmayne; mais ce n'est sans estre venu,
quasy chacun vaysseau, prendre nouvelle seureté de moy, et mes lettres
de saufconduict. Dont vous suplie très humblement, Sire, qu'il vous
playse faire en sorte qu'ilz ne reçoivent poinct de mal, et que là
dessus soit refreschy le commandement, à vostre armée de mer, de
servir plustost de conserve que de dommage aux dictz Angloys, et que,
à Bourdeaulx, ilz les veuillent bien recepvoir, et leur y fère le bon
traictement qu'on avoit accoustumé.
Mr de La Melleraye et Mr de Sigoignes m'ont envoyé des pleinctes pour
aulcunes déprédations qui ont naguières esté faictes, en ceste mer
estroicte, sur voz subjectz, et sur l'empêchement qu'aulcuns
vaysseaulx, équippés en guerre, donnoient à la pescherie de l'aranc.
Sur quoy, je leur ay incontinent envoyé une commision de la Royne
d'Angleterre pour deffandre à toutz ses vaysseaulx de ne troubler la
dicte pescherie; et, quand aux prinses, elle a fait commander aux
juges de son admiraulté d'y pourvoir: et ainsy je vays gaygnant, peu à
peu, tout ce que je puis vers eulx, mais leur deffiance est si grande
qu'ilz croyent que tout ce que je leur dis de vostre part est pour les
surprendre et tromper.
Mr Du Croc et le Sr de Vérac sont arrivés, et sont allés prendre congé
de la Royne d'Angleterre à Windesor. Il leur a semblé, après avoir
procuré la prorogation de l'abstinence pour aultres deux moys, que
leur demeure par dellà seroit plus dommageable que utille à vostre
service, dont s'en sont venus, et le Sr de Quillegreu y est encores
demeuré, qui inciste fermement à la paix; mais c'est en réduysant
l'ung et l'aultre party à l'obéyssance du prétandu régent, et toutz
deux à la mutuelle deffence avec les Anglois de leur commune
religion. Le dict Sr Du Croc espère partir d'icy, dans ung jour ou
deux, pour vous aller donner bon compte de toutes les choses de dellà.
Vendredy au soyr, arriva nouvelles au change royal de ceste ville
comme Mr de Biron avoit esté receu à la Rochelle, et que la dicte
ville persévéroit de tout poinct en vostre obéyssance; ce que je
cognois estre de grand moment, et que cella amortira bien fort, s'il
est ainsy, toutes les imaginations que les Angloys pourroient avoyr
d'entreprendre quelque chose par dellà.
Le dict Sr de La Melleraye m'a mandé de faire entendre à ceulx de la
nouvelle religion, qui sont de son gouvernement, qui ont fouy, de s'en
retourner en leurs maysons, soubz le commandement que toutz les
gouverneurs ont de les tenir en la plus grande saulvegarde que faire
se pourra; dont ay donné passeport à quelqung d'entre eulx, pour aller
jusques à Roan voyr quel il y faict pour eulx; mais ilz ne s'y ozent
fier pour encores.
Les agentz du duc d'Alve sont, à ceste heure, si ordinayres en ceste
court que quasy ilz n'en bougent. L'on m'a dict qu'ilz ont faict
dépescher deux personnages à Fleximgues pour aller retirer les angloys
qui y sont, et que tant plus facillement ilz ont obtenu cella, quand
on a rapporté icy que Vostre Majesté avoit faict mettre en pièces
ceulx qui estoient sortis par composition de Montz[7]. J'entendray
plus au vray comme il va de toutes ces choses affin de m'y comporter
sellon qu'elles seront vrayes. Et sur ce, etc.
[7] Voir la lettre de Walsingham à Smith en date du 8 octobre
1572, dans laquelle il annonce que les 800 hommes sortis de Mons
avaient été passés au fil de l'épée pour faire plaisir au roi
d'Espagne. 209e _lettre_.
Ce XXIIe jour d'octobre 1572.
A LA ROYNE.