en ceste ville, et aulcuns d'eux ont passé jusques à la court, et y
ont si fort exagéré les choses de France qu'ilz ont assuré que cent
mille personnes ont esté tuées par dellà depuis l'émotion de Paris;
acte qu'on trouve icy si cruel et tant contrayre à toute humanité
qu'on excogite nouvelles sortes d'exécration pour détester ceulx qui
l'ont faict, et ceulx qui l'ont faict fère. A quoy, Sire, je me suis
efforcé de monstrer qu'il n'en est pas mort cinq mille, et qu'encor
Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, et toutz ceulx de vostre
couronne, aviés très grand regret que cella ne s'est peu passer avec
la perte de cent seulement, de ceulx qui, par leur malheureuse
conspiration, sont cause de l'inconvénient des aultres. Les Srs
Linguens, Vieurne, Bouchard, le contrerolleur le Noble, et leurs
femmes, les Srs de Hèdreville, Bouville, Migean et son filz, Legras
avocat, le lieutenant criminel, l'uyssyer Durant, le jeune Bourry et
quelques aultres, de Roan et de Normandye, en assez grand nombre, mais
ceulx là sont les principaulx, ont passé deçà, et les a l'on assez
humaynement receus en ceste ville.
Le comte de Montgommery, à ce que j'entendz, est venu secrètement en
la mayson du visadmiral du Ouest, son beau frère, et m'a la Royne
d'Angleterre, quand je luy ay dernièrement parlé qu'elle voulût mander
à ses officiers de Gerzé de le remettre entre voz meins, ou bien vous
permettre de l'y envoyer prendre, soubz bonne seureté de ne meffayre
de la valeur d'une paille à nul de ses subjectz, que, à la vérité, le
capitaine de Gersé l'avoit advertye de sa fuyte, aussytost qu'il y
estoit arrivé, et qu'elle avoit mandé au dict cappitayne qu'il sçavoit
bien l'ordonnance de l'isle, de n'y debvoir recepvoir aulcun
estranger; dont s'assuroit qu'il n'y estoit plus, et que, s'il estoit
en nulle part d'Angleterre, que c'estoit si secrettement qu'elle ne
l'y sçavoit pas; mais, s'il tomboit entre ses meins, et qu'il fût
vériffié d'avoyr conjuré contre Vostre Majesté, que, de mille vyes,
s'il en avoit aultant, il ne luy en resteroit pas une; vray est que,
de le renvoyer en France, quand bien elle l'auroit en ses meins, où
l'on ne faysoit aultre procès sinon sçavoyr qu'ung fût protestant pour
incontinent le mettre à mort, que vous jugiés bien, Sire, que sa
conscience, estant elle protestante, ne le pourroit permectre. Et
depuis, Sire, j'ay faict parler, soubz mein, à ceulx qui ont notice de
luy, de la permission qu'il pourra impétrer de Vostre Majesté de
pouvoir vendre ses biens en la forme que me l'avez mandé, dont
j'atandz d'avoyr bientost sa responce.
J'ay receu une lettre, d'assez vielle dathe, de Mr Du Croc, par
laquelle j'ay comprins que luy et le Sr de Quillegreu debvoient partir
ensemble, le XXIe du passé, et que l'assemblée de la noblesse du pays
se faysoit le lendemein, XXIIe du passé, incerteins toutz deux de ce
qui pourroit succéder. Et puis adjouxte en chiffre que l'abstinence a
esté très profitable à ceulx de Lillebourg, car ilz se sont pourveus
de vivres, dont ilz avoient grand faulte; et que le comte de Morthon
ne s'est voulu trouver au mandement que le comte de Mar a faict de la
noblesse, dont semble que ce soit luy qui vueille empescher la paix;
et que le comte de Hontely et son frère sont pour faire parler d'eux,
si la guerre recommance; et que les adversaires de la paix se
repantiront, pour peu de moyen que ceulx du bon party ayent de dehors,
ou pour le moins ilz feront qu'on se contantera de rayson.
Il n'y a rien de plus vray, Sire, qu'on a mis en dellibération icy
comme l'on pourroit procéder contre la Royne d'Escoce pour la faire
mourir, et qu'on a envoyé la reserrer davantage, parce qu'on a observé
que le samedy, dont l'exécution se fit le dimanche après à Paris, elle
se monstra beaucoup plus joyeuse, (et veilla quasy toute la nuict à se
resjouyr), qu'elle n'avoit faict depuis sa prison. De quoy l'on a
conjecturé qu'elle sçavoit l'entreprinse, et que quelqung des miens,
que naguyères j'avoys envoyé vers elle, la luy avoit faicte sçavoir;
dont, comme de moy mesmes, j'ay bien voulu dire à la Royne
d'Angleterre qu'il sembloit qu'on se voulût prendre icy à la Royne
d'Escoce de ce qui avoit esté faict à Paris, et que je la supliois de
considérer que la pouvre princesse n'en pouvoit mais, et n'en avoit
jamais rien sceu, dont n'en debvoit estre plus mal trectée, et que ce
ne seroit qu'engendrer nouvelles querelles. A quoy elle m'a respondu
que la dicte Royne d'Escoce avoit assez de ses propres péchés sans luy
impétrer ceulx d'aultruy. Et depuis, j'ay intercédé pour elle vers
aulcuns de ce conseil, qui ne luy sont mal affectionnés; lesquelz
m'ont promis qu'ilz s'employeroient de tout ce qu'ilz pourroient en sa
faveur, et qu'à la vérité toutes choses luy sont à présent plus
contraires que jamais en ce royaulme, toutesfoys que, pour encor, il
n'y a rien d'ordonné contre elle. Sur ce, etc.
Ce IIe jour d'octobre 1572.
A LA ROYNE.
Madame, je ne m'attandz pas que, jusques à ce que l'ambassadeur
d'Angleterre ayt de rechef escript par deçà, sur ce qu'il aura négocié
avec Voz Majestez, touchant la responce que sa Mestresse m'a faicte,
le XXVe du passé, laquelle je vous ay envoyé le XXIXe, je puisse de
rien faire advancer davantaige la dicte Dame au faict de l'entrevue,
ny sur le propos du mariage, car elle a bien fort meurement dellibéré
ce qu'elle m'a ceste fois respondu, et n'est pour y rien changer
qu'elle ne voye plus avant. Néantmoins j'yray trecter avec elle sur
les particullarités de la dépesche de Voz Majestez, du XXIIe du passé,
lesquelles luy debvront apporter du contantement. Et ne fays doubte
que je ne la trouve elle bien disposée, car me semble qu'elle ne
reçoit, sinon fort bien, tout ce qui luy est dict de ce propos, et
toutes ses parolles et démonstrations monstrent assez qu'elle demeure
bien inclinée au mariage, et qu'elle a très bonne opinyon de
Monseigneur le Duc vostre filz; mais elle a bien tant de respect à ce
que ceulx de son conseil luy disent, et à conserver le repos de son
royaulme, qu'il ne se fault pas attandre, Madame, qu'elle fasse jamais
rien ny contre l'advis des ungs, ny contre ce qui pourra avoyr la
moindre apparance du monde de préjudicier à l'aultre. Par ainsy, j'ay
meintenant plus à faire, à contanter ceulx de son dict conseil et à
les rasseurer de l'espouventement qu'ilz ont prins des choses qui sont
freschement advenues en France, que non pas de la bien persuader à
elle; et voy bien que de son ambassadeur dépend quasy la meilleure
résolution du faict, sellon qu'il rendra ceulx cy bien édiffiez de Voz
Majestez et des choses qui passeront de delà: dont, Madame, à Vostre
Majesté sera de le tenir bien disposé. Je n'ay obmis de l'excuser vers
sa Mestresse, touchant la responce qu'il vous avoit faicte à la fin de
juillet, et comme Vostre Majesté la prioit d'en attribuer la faulte,
qui y pourroit estre, à vous mesmes et non à luy; et luy ay touché
aussy, en passant, comme le Roy ny Vous, Madame, n'aviez peu
interpréter à mal ce qu'il avoit retiré Briquemau en son logis:
desquelles deux choses la dicte Dame a esté bien fort ayse, et m'a
prié de vous assurer qu'en tout ce qu'il escript, et en toutz les
offices qu'il faict, il monstre de n'estre moins affectionné à Voz
Majestez Très Chrestiennes que à elle mesmes.
Au surplus, j'ay bien noté, par le propos des privés conseillers de la
dicte Dame, qu'auparavant que ces choses de Paris advinsent, elle
s'attendoit d'estre une des commères aux premières couches de la
Royne, vostre belle fille, affin de confirmer davantage la plus
estroicte amityé et confédération, qui a esté nouvellement faicte
entre Voz Majestez; mais elle ny eulx ne croyent, à ceste heure, que
vous en ayez jamais heu la volonté, et j'ay bien opinyon, Madame, que,
si c'estoit chose que Voz Majestez estimassent estre bonne de faire,
qu'elle seroit bien fort à propos pour retenir ceste princesse et tout
ce royaulme en vostre dévotion.
La dicte Dame a heu grand plésir que je luy aye faict voyr, par une de
voz lettres, comme le visage de Monseigneur le Duc se va tous les
jours rabillant, et qu'encores vous y voulez faire applicquer les
remèdes du mèdecin, qui est allé par dellà; en quoy elle m'a dict
qu'elle s'estoit fort esbahye, veu l'extrême bonne affection qu'avez
tousjours monstrée vers toutz voz enfans, que ne luy heussiez faict
pourvoir de bonne heure à ce grand inconvénient, qui tant luy gastoit
le visage. Sur ce, etc.
Ce IIe jour d'octobre 1572.
CCLXXVIIIe DÉPESCHE
--du VIIe jour d'octobre 1572.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)
Maladie d'Élisabeth.--Retard apporté à l'audience demandée par
l'ambassadeur.--Nouvelle irritation causée en Angleterre par
les nouveaux massacres de Rouen.--Efforts des partisans de
l'Espagne pour faire rompre l'alliance avec le roi.--Nécessité
de rassurer les protestans en France.
AU ROY.
Sire, j'espérois, vendredy dernier, troysiesme de ce moys, aller
trouver la Royne d'Angleterre à Windesore pour luy faire entendre les
particullarités que, par vostre lettre du XXIIe du passé, il vous a
pleu me commander de luy dire, qui sont toutes d'un si grand
contantement et d'une si honneste satisfaction pour elle, qu'elle ne
le sçauroit desirer davantage; mais elle me manda, le jeudy au soir,
que je l'excusasse pour le dict vendredy, car avoit dellibéré de
prendre mèdecine, et encores pour tout le jour d'après, car sçavoit
que ne pourroit se trouver bien; mais que je pourrois venir le
dimanche, ou bien que, si c'estoit chose pressée, qu'elle remettroit
sa mèdecine à une aultre foys.
Je n'ay ozé, Sire, tant présumer que de retarder chose qui appartînt à
sa santé, dont, ayant remis d'y aller au dict dimanche, le comte de
Sussex m'a faict entendre, le samedy, à la nuict, qu'elle n'avoit peu
prendre sa mèdecine, comme elle l'espéroit, le vendredy, s'estant
trouvée ung peu mal, et s'estoit mise entre les meins de son mèdecin,
dont ne sçavoit quand je la pourrois voyr; mais que, si j'avoys à luy
communicquer quelque chose de la part de Vostre Majesté, je le
pouvois escripre à milord trézorier qui le luy feroit très volontiers
entendre. J'ay, le bon matin, dépesché ung des miens jusques là, affin
d'entendre plus particullièrement de la santé de la dicte Dame, et
pour dire au dict comte de Sussex que j'ay à présenter à elle des
lettres de Vostre Majesté en créance sur moy, qui ne se peut faire
sans que je soye présent, et que pourtant j'attandray paciemment sa
commodicté et bonne disposition. Ce que j'ay faict, Sire, affin que je
puisse remarquer, par ses propres parolles et contenance, en quoy elle
persévère vers Vostre Majesté; car je sens bien que toutes choses ont
commencé et continuent de nous devenir si contraires par deçà, depuis
l'émotion de Paris, (et mesmes pour l'orrible tragédye qui s'est jouée
à Rouen, à l'espectacle de laquelle plusieurs angloys ont esté
présens, qui raportent qu'on y continue encore de contreindre ceulx de
la nouvelle religion de se rebaptiser, ou bien l'on les tue sans
rémission), que ceulx de ce conseil ne travaillent en rien tant, à
ceste heure, que de cercher comment la dicte Dame se pourra retirer de
vostre intelligence; et observent le temps, quand, et à quelle
occasion, elle le pourra faire sans danger. Dont les partisans de
Bourgogne ont le vent en poupe, et sont ceulx qui, plus que les
aultres, bien que la ruyne des Protestans leur playse, agravent les
meurtres et exécutions de France, et cellèbrent jusques au ciel le duc
d'Alve de ce qu'il a seu, par sa valeur, et de vifve force, repoulser
l'armée du prince d'Orange et reprendre Montz, et a gardé la
capitulation à ceulx de dedans, et n'en a esté tué pas ung soubz la
seurté de sa parolle. Et suis adverty, Sire, que le courrier
Francisque, flammant, lequel Anthonio de Guaras avoit dépesché devers
le dict duc, a esté redépéché de deçà, le jour après que le dict duc
a esté dedans Montz; et luy et Guaras sont, depuis deux jours, à
Windesor, dont je ne veulx perdre l'occasion, s'il m'est possible, de
parler moi mesmes à ceste princesse, affin de tenir vostre party le
plus relevé que je pourray vers elle, et, en l'assurant tousjours de
vostre parfaicte amityé, la randre de plus en plus bien édiffiée de
Voz Majestez Très Chrestiennes et des vostres sur tout ce qui est
advenu par dellà.
J'entendz qu'il est arrivé ung navyre de la Rochelle et que quelqu'ung
de ceulx, qui estoient dedans, est allé jusques à Windesore, mais ne
sçay encores qu'il y négocie; seulement il a dict, en passant, que
ceulx de sa ville, pour les choses advenues à Paris, n'avoient du
commancement voulu prendre aultre dellibération que de faire tout ce
que Vostre Majesté leur commanderoit, mais, entendant l'exécution, qui
depuis a esté faicte ez aultres villes, ilz vouloient pourvoir à leur
seureté. Quelqu'ung m'a dict que le vidame de Chartres, et Mr de
Pontivy sont abordés deçà. Je mettray peyne de le mieulx sçavoir, et
vous puys bien assurer, Sire, qu'il y arrive tous les jours beaucoup
de voz subjectz de la dicte nouvelle religion.
La souspeçon et deffiance croît de plus en plus en ceulx cy, et ne
peulvent, par mes parolles ny par les propres lettres de Vostre
Majesté, lesquelles je ne fay quelquefoys difficulté de les leur fère
voyr, aulcunement se rasseurer; car disent que les effectz, lesquelz
conveinquent et les parolles et les lettres, leur monstrent ce qu'ilz
doibvent creindre. Et ont esté milord de Lestre et le comte de
Lincoln, avec les mestres des fortiffications, à Porsemmue et en
l'isle d'Ouic, pour mettre ces deux lieux en deffance. Je ne fay
doubte que leur deffiance ne croisse aussy du costé d'Espaigne, mais
il leur est plus facille de s'en mettre hors, à cause de leur ancienne
allience, que de nous qui leur sommes nouveaulx, et non encores bien
esprouvés amys. Sur ce, etc. Ce VIIe jour d'octobre 1572.
A LA ROYNE.
Madame, si je retarde un peu plus que de coustume de rendre responce
aulx lettres que Voz Majestez m'ont escriptes, du XXIIe du passé,
elles verront, par celles que j'escriptz présentement au Roy, que
l'occasion en est, pour ung peu, l'indisposition qui a prins à la
Royne d'Angleterre, et pour ne vouloir en ce temps rien trecter avec
elle sinon par moy mesmes, n'ayant encores bien recognu quelz
persévèreront d'estre ses conseillers vers la France depuis ceste
émotion de Paris; dont je veulx attandre que la dicte Dame se porte
mieulx pour parler à elle, et que par ses propos et ses contenances,
je puisse mieulx conjecturer, que ne pourrois faire par ung tiers, qui
ne me rapporteroit sinon les simples parolles de sa responce, quelle
est son intention.
Et semble bien, Madame, s'il se pouvoit faire que ceulx de la nouvelle
religion se voulussent ung peu rassurer, et que Mr de Walsingam
représentât par deçà une partie de ces tant importantes occasions, qui
ont meu Voz Majestez de leur faire supercéder des presches et des
assemblées publicques, sans leur oster la privée liberté de leurs
maysons, que cella serviroit beaucoup à l'advancement du propos de
Monseigneur le Duc, et m'ayderoit grandement de conveincre aulcuns de
la dicte religion, qui afferment qu'encores après les grandes
exécutions passées, eulx, estantz depuis à Roan, ilz ont esté ung soyr
advertys par leurs hostes de s'en fouyr, parce qu'ung nouveau
mandement estoit secrettement arrivé de la court, par où l'on mandoit
de mettre à mort ceulx qui restoient de la dicte religion qui ne la
vouldroient renoncer. De quoy les Anglois s'animent davantage contre
nous, et crient que toutz les édictz et trectés que le Roy faict pour
ou avec ceulx de leur religion, ne sont que pour les tromper. Je feray
tout ce que je pourray pour entretenir ceste princesse et les siens en
bonne disposition, mais il fault que le plus grand moyen m'en viegne
du Roy et de Vostre Majesté; que toutz deux me faciez parler avec
eulx, tant du présent que de ce que prétandez pour l'advenir, en ce
que vous sçavez qu'ilz ont à cueur, comme pouvez bien juger, Madame,
que leur ambassadeur ne leur en déguysera rien, ou aultrement vostre
parole viendra à estre de nulle authorité, et moy ridiculle, en tout
ce que je leur diray ou promectray de vostre part. Et sur ce, etc. Ce
VIIe jour d'octobre 1572.
CCLXXIXe DÉPESCHE
--du XIIIe jour d'octobre 1572.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)
Conférence de l'ambassadeur avec le comte de Sussex, Leicester et
Burleigh pendant la maladie de la reine.--Efforts de
l'ambassadeur afin de renouer les diverses
négociations.--Motifs donnés par Burleigh du peu de confiance
que les Anglais doivent avoir dans le roi.--Assurance de
l'ambassadeur que les protestans recevront toute protection en
France.--État de la négociation du mariage.
AU ROY.
Sire, ce que, par mes précédantes, je vous ay escript, de quelque
petite indisposition qui avoit prins à la Royne d'Angleterre, au
retour de son progrès, cella peu à peu s'est converty en ung ou deux
accès de fiebvre, et après en la picote ou petite vérolle, qui luy
faict tenir le lict; dont n'ay ozé incister de parler à elle, par ce
mesmement qu'il luy en estoit sorty au visage, mais non pas beaucoup.
Elle a depputé milord trézorier et les deux comtes de Sussex et de
Lestre pour entendre ce que j'avoys à luy dire de la part de Vostre
Majesté; ausquelz j'ay récité le contenu de vostre lettre du XXIIe,
ainsy qu'elle est bien ample et pleine de beaucoup d'honnestes
particullarités, si bien déduictes pour la satisfaction de ceste
princesse et de tout ce royaulme, qu'il ne m'a esté besoing d'y
adjouxter quasy ung seul mot du mien; et seulement j'ay uzé de la plus
grande expression qu'il m'a esté possible pour leur confirmer ce que
je leur disoys, et les assurer que leur Mestresse trouvera toute
vérité et certitude en ce que Vostre Majesté luy promect.
Ilz m'ont presté fort bénigne audience; et, après avoir conféré
ensemble, milord trézorier, pour les troys, m'a dict qu'ilz avoient
grand plésir de cognoistre par mon discours que Vostre Majesté
continuoit en une semblable bonne et sincère disposition vers leur
Mestresse, qu'il sçavoit bien qu'elle persévéroit vers vous; et que,
de toutes les particularités que je venois de leur réciter, qui
estoient beaucoup en nombre, ilz n'en avoient ouy pas une qui ne fût
pour luy apporter du contantement, et plus celle que nulle aultre, par
où apparoissoit qu'en toutes choses vous aviez desir de la contanter;
dont ne feroient faulte de luy rapporter fort fidellement le tout,
aulx mesmes termes que je le leur avois dict, ou le plus près d'iceulx
qu'il leur seroit possible; et que, s'il me plaisoit leur donner ung
extrêt de vostre lettre, ou bien l'original, qui estoit signé de
vostre mein, puisqu'il ne contenoit sinon les bonnes choses que je
leur avois rapportées, qu'ilz donroient ce plésir à leur Mestresse de
la luy lire entièrement.
Je leur ay respondu que, possible, auroient ilz pensé que, comme
ministre affectionné à la paix, et desirant toujours une bonne
intelligence entre ces deux royaulmes, j'avoys entreprins, affin de
rabiller les choses, de faire cest office de moy mesmes, sans en avoir
charge; mais je les priois que, comme je n'avoys jamais rien faict de
semblable, qu'ainsy voulussent ilz croyre qu'à ceste heure, moins que
jamais, vouldrois je advancer une seule parolle à leur Mestresse ny à
eulx, sans en avoir ung bien exprès commandement, et pourtant qu'ilz
pouvoient voyr les propres lettres de Vostre Majesté, lesquelles
j'avois en la mein, et les leur ay incontinent exhibées; car aussy
avoys je proposé de les monstrer à la dicte Dame, ayant seulement
immué une sillabe d'ung mot, et adjouxté par interligne ung aultre
mot, et changé ung bien peu la substance du déchiffrement qui y
estoit; duquel je ne leur ay faict que lecture en passant, sans leur
en laysser rien par escript.
Et milord trézorier avec plésir a prins la dicte lettre, et, après en
avoyr, à parcelles, quasy leu la pluspart, il m'a dict que sa
Mestresse seroit bien ayse de la voyr; à quoy non seulement j'ay
condescendu, mais je l'ay prié de la luy monstrer; et eulx trois, avec
une protestation que ce ne seroit pour servir de responce, jusques à
ce qu'ilz auroient parlé à leur Mestresse, m'ont prié que je prinse de
bonne part ce que, par manière de conférance, ilz me vouloient dire:
c'est que Dieu leur estoit tesmoing combien la Royne, leur Mestresse,
et eulx avoient esté et estoient en grande peyne de dissuader au
commun de ce royaume que Vostre Majesté ne leur heût desjà dénoncé la
guerre, comme prince du tout déterminé à la ruyne des Protestans; car,
par plusieurs coppies, qui leur avoient esté envoyées de divers
endroictz de France, de certeines lettres, escriptes le XXIIIIe
d'aoust, au nom de Vostre Majesté, pour advertyr les gouverneurs que
l'exécution du feu Amiral estoit advenue par la querelle de la mayson
de Guyse, voyantz qu'incontinent après il estoit sorty d'aultres
lettres pour déclarer que cella estoit advenu pour une conspiration
que luy et ceulx de la nouvelle religion avoient faicte contre Vostre
Majesté, ilz vouloient inférer que vous vouliés par là prendre une
apparante occasion, (laquelle nul, à la vérité, ne pourroit nier que
ne fût juste, si elle estoit bien advérée), de vous porter pour
capital ennemy de toutz les Protestans, et que les exécutions, qui
depuis s'en estoient ensuivyes, le monstroient assez; mesmes que
plusieurs angloys, qui avoient esté à Roan, lors de la sédition,
rapportoient qu'elle estoit advenue par mandement de Vostre Majesté,
jusques à affermer qu'ilz avoient veu de voz propres lettres à cest
effect, et qu'ilz me vouloient bien dire aussy que la conjouyssance
que Mr le cardinal de Lorrayne, personnage principal de vostre
conseil, avoit faicte au Pape, au nom de Vostre Majesté, laquelle il
avoit faicte publier en lettres d'or sur la porte de l'hostel St Louis
à Romme[6], en portoient grand tesmoignage; et que tout cella estoit
cause que, oultre l'indignation de la noblesse, et des meilleurs du
royaulme, qui se voyoient comme toutz admonestés par là de debvoir
prendre les armes pour leur deffance, leurs marchandz estoient venus
semondre tout ce conseil de leur laysser transporter leur traffic, et
mesmes de s'aller pourvoir de vin et d'aultres denrées, ailleurs que
de la France, baillantz des démonstrations, par articles, que cella
seroit à la seureté et utilité de l'Angleterre; mais qu'ilz avoient
faict tout ce qu'ilz avoient peu pour modérer les ungs et radoulcir
les aultres, par les mesmes bonnes remonstrances, qu'ilz avoient
apprinses de moy, de l'intention de Vostre Majesté. Et néantmoins, si
l'on ne leur monstroit quelque meilleur effect de vostre part, ilz
n'estimoient pas qu'ilz se puissent assez rasseurer pour s'ozer
encores commètre ny eulx, ny leurs biens, à la France; et que
l'effect, à leur advis, seroit bon, et rendroit les leurz bien
édiffiez de beaucoup de choses passées, si Vostre Majesté faisoit
faire punition exemplaire d'aulcuns de ces plus principaulx séditieulx
de Roan, ainsy que vostre lettre, laquelle les avoit bien fort
resjouys, monstroit que vous estiez résolu de le faire; et quand à
eulx troys, ilz croyoient que l'Angleterre les réputeroit pour
traistres, si, premier que avoyr veu quelque chose de cella, ilz
conseilloient l'entrevue de la Royne, vostre mère, avecques leur
Mestresse.
[6] Voir la _Conjouyssance de Mr le cardinal de Lorrayne_, en
date du 7 septembre 1572; _Supplément à la Correspondance
Diplomatique de La Mothe Fénélon_.
Je leur ay respondu briefvement que leur dicte Mestresse et eulx
voyoient, par voz lettres et par voz parolles, une si bonne et droicte
intention de Voz Majestez Très Chrestiennes et de toutz les vostres
vers ce royaulme, qu'ilz n'en debvoient nullement doubter, ny faire
ces argumentz au contrayre, et l'expérimenteroient encores meilleure,
quand il en faudroit venir à l'espreuve.
Ilz ont suivy à me dire qu'ilz estimoient que Vostre Majesté ne
pourroit trouver maulvès que les pouvres françoys, de leur religion,
qui fuyoient icy, pour saulver leurs vyes, y fussent receus.