poursuite du bon propos de Monseigneur le Duc avec elle. Et là dessus,
Sire, je luy ay touché combien le retour du Sr de La Molle avoit
apporté de singullier contantement à Voz Majestez Très Chrestiennes et
à toutz les vostres, et combien vous me commandiez de la remercyer du
bon traictement qu'il avoit receu par deçà, et de la faveur qu'elle
avoit faicte aux lettres qu'il luy avoit apportées, escriptes de voz
meins, et des honnestes responces qu'il vous avoit rapportées,
escriptes de la sienne, ensemble des honnorables et vertueux propos
qu'elle nous avoit tenus à toutz deux; et que vous aviez aussy prié Mr
de Vualsingam de luy en faire entendre les mesmes merciementz, avec la
recognoissance que vous en aviez dans le cueur; et qu'affin que ne
deffaillissiez de correspondance à la dicte Dame, vous aviez
incontinent faict mettre la matière en dellibération, sur l'escript
que le dict Sr de La Mole vous avoit apporté; et que, sans vous
arrester aux doubtes et difficultez, que ceulx de vostre conseil y
avoient faict, sur l'entrevue, après avoyr ouy leurs argumentz, Vostre
Majesté et la Royne, vostre mère, aviez remonstré que, veu la grandeur
de la dicte Dame et la digne façon de laquelle avoit régné quatorze
ans, avec réputation de grande prudence, de grand honneur et d'ung
très grand ornement de toutes sortes de vertus; et, veu les aultres
rares qualités qui la rendoient excellante entre toutes les aultres
princesses du monde, vous aviez trouvé raysonnable qu'elle se satisfît
elle mesmes de la vue de celluy qu'elle vouldroit espouser; et que
pourtant vous luy accordiez de bon cueur la dicte entrevue, et m'aviez
commandé, par vostre lettre du VIIe du présent, de la luy offrir, et
que mesmes la Royne, vostre mère, pour le desir qu'elle avoit, de
longtemps, de la voyr, y viendroit, et y admèneroit Monseigneur le Duc
son filz, et s'esforceroient de luy apporter toutz deux tant de
contantement qu'elle n'en sçauroit desirer davantage.
La dicte Dame, réduysant les choses par ordre, que son ambassadeur luy
avoit escriptes des troys audiences, que Vostre Majesté luy avoit
données le IIe, VIIe et XIIe du présent, quasy aulx mesmes termes que
je les ay heues, tant Mr de Vualsingam les avoit bien recueillies,
m'a respondu que la multiplication des énormes excez de vostre
royaulme, lesquelz elle ne pouvoit plus ouyr sans larmes, donnoient
tant d'erreur à toutz les siens qu'ilz bouchoient maintenant les
oreilles, et serroient le cueur à toutes les choses qui venoient de
France, pour n'en vouloyr ouyr, ny recepvoir plus pas une; et disoient
qu'encores que l'Amiral et les siens heussent faicte la conspiration,
que je mettoys tant de peyne d'assurer, laquelle, sinon qu'elle me
voulût mentir, elle ne me pouvoit encores dire qu'elle la creût vraye,
et attandoit là dessus la vériffication qu'aviez promis à son
ambassadeur de luy en envoyer, néantmoins que ceste extrême violence,
qui excédoit toute humanité, contre ung si grand nombre d'aultres, qui
ne pouvoient estre aulcunement conjurateurs, et jusques aux femmes et
enfans, monstroit bien que Voz Majestez Très Chrestiennes, et toutz
les vostres, aviez une extrême hayne contre ceulx de la mesmes
religion, dont elle et les siens faysoient profession, et que ne leur
vouliez garder ny foy, ny promesse; dont, de tant qu'elle ne s'estoit
plus estroictement confédérée avec Vostre Majesté que pour
considération de vostre amityé, et pour la foy qu'elle pensoit trouver
plus certeyne en voz promesses que en nul de toutz les mortelz, sellon
que vous aviez la réputation plus grande de bien garder vostre foy,
que nul aultre prince qui vesquît au monde, elle ne voyoit plus,
(puisque ces deux fondementz deffailloient: sçavoir est, que vous ne
la puissiez aymer, ny luy garder voz promesses, à cause de sa
religion,) comme pouvoir espérer que vous persévèreriez bien vers
elle; néantmoins qu'elle me vouloit assurer qu'attandant de voyr comme
vous vous comporteriez en son endroict, sellon que je luy en donnois
nouvelle assurance, elle ne deffaudroit de sa part de rien qu'elle
vous heût promis; et qu'au reste elle se commétoit de tout à Dieu et
au bon ordre qu'elle mettroit en ses affères; qu'elle estoit bien ayse
qu'eussiez trouvé le mémoyre de feu monsieur l'Amiral, lequel, sellon
ce qu'il jugoit des guerres passées d'entre ces deux royaulmes, il
vous pouvoit avoyr sagement adverty de ce qui estoit vray, et que
debviez traverser les affères du Roy d'Espaigne et les siens d'elle;
mais qu'à présent son advertissement n'avoit plus lieu contre elle, et
que, si vous aviez trouvé des lettres siennes parmi les aultres
papiers du dict Amiral, vous pouviez avoir cognu qu'elle avoit
tousjours heu une singullière affection à la conservation de vostre
grandeur et de vostre estat.
Et, au regard de l'entrevue que luy offriez sur le propos de
Monseigneur le Duc et de l'honneur que la Royne, vostre mère, luy
vouloit faire d'y venir, qu'elle vous en remercyoit toutz deux de tout
son cueur, et se santoit vous avoir une si grande obligation pour
cella qu'elle ne sçavoit comment le recognoistre, bien qu'elle estoit
assez en peyne comme une telle chose se pourroit accomplyr meintenant,
et mesmes sur la mer; car, oultre que ne luy seroit descent d'aller
ainsy dehors chercher mary, ses subjectz aussy ne luy permettroient
jamais qu'elle se mît sur mer, non pour passer en l'isle d'Ouyc, qui
n'estoit qu'à quatre mille de la coste de deçà; et qu'il y avoit de
ses conseillers qui estimoient qu'on se mocquoit d'elle, d'avoir mis
telle chose en avant.
Je luy ay réplicqué, quand au doubte qu'elle faysoit de la
conspiration, que nul ne devoit mettre en difficulté qu'elle n'eût
esté clèrement advérée à Voz Majestez et aulx vostres, premier
qu'eussiez lâché la mein contre les conspirateurs; et que, si ce heût
esté de quelques aultres qu'on vous la heût rapportée, vous heussiez,
par advanture, mesprisé l'advis, ou heussiez mis peyne de le remédier
aultrement; mais, considérant que c'estoit de gens qui estoient
merveilleusement promptz à la mein, hazardeux jusques au bout, qui ne
layssoient rien de si difficile qu'ilz n'entreprinsent, et souvant ung
petit nombre d'eulx avoit surprins de grandes villes, et s'estoient
rendus mestres d'ung infiny nombre de peuple; qui, par leurs
consistoires et monopoles, avoient dressé une si grande monarchie à
part, pour eulx, dans vostre royaulme, que le feu Amiral se vantoit de
pouvoir mettre en ung subit trente mille hommes de pied et quatre
mille chevaulx en campaigne; et ne leur pouvoit si tost passer une
bien petite mouche devant les yeulx qu'incontinent ilz ne
retournassent, avec la plus grande impacience du monde, à leur
habitude accoustumée de vouloir tout renverser par les armes, sans
faire non plus de difficulté de s'attacquer à vous mesmes, qui estiez
leur roy, que feroit ung queréleux de desgainer son espée contre son
compagnon, vous ne pouviez, Sire, après leur avoir excusé les dix ans
de troubles passés, et la ruyne de tant de voz villes et pays, qu'ilz
avoient mis en désolation en vostre royaulme, et les armées
estrangères qu'ilz y avoient introduictes, et l'épuisement de voz
finances, et les infinys debtes où ilz vous avoient constitué, sinon
louer et remercyer infinyement Nostre Seigneur de vous avoir
meintenant dellivré de la malheureuse conspiration, par laquelle, pour
revencher la blessure du feu Amiral, dont vous ne pouviez mais, et en
estiez très marry, et leur en vouliez fère avoyr la plus prompte
réparation que faire se pouvoit, ilz vous vouloient, et toutz les
vostres, mettre misérablement à mort, de sorte que vous hayssiez
encores ceulx qui estoient exécutés, et aviez en très grand hayne
ceulx qui restoient encores en vye de la dicte conspiration; luy
touchant, Sire, à ce propos, ce que me commandiés du comte de
Montgommery, qu'elle voulût mander à ses officiers de Gersé de le
consigner en voz meins, et que, comme princesse prudente et vertueuse,
elle voulût mettre toutes les considérations dessus dictes devant ses
yeulx, lesquelles feroient qu'elle mesmes justiffieroit ce que vous
aviez faict en cella, ainsy que vous espériez que Dieu, à qui seul
vous aviez à rendre compte de voz actions, l'avoit desjà justiffié:
Que, pour le regard de vostre plus estroicte confédération avec elle,
vous ne pensiez qu'elle y deût mettre en aulcun compte ce qui touchoit
le faict des subjectz, car, comme vous ne prétandiez d'avoir
intelligence, sans elle, avec les siens, ainsy seriez vous marry
qu'elle, ny nul aultre prince, en heût avec les vostres, sans vous; et
que tant plus debvoit elle maintenant estimer vostre persévérance vers
elle, qu'elle ne procédoit plus, ny par le moyen du feu Amiral, ny
pour l'occasion de ceulx de la nouvelle religion, mais de la seule
affection et bienvueillance que vous luy portiez, et qu'elle s'assurât
de ne trouver jamais manquement en vostre amityé, ny en voz promesses,
pour la cause de sa religion, non plus que les feus Roys, son père,
son frère et elle mesmes, n'en avoient trouvé ez feus Roys, voz ayeul
et père, encor que leur religion fût diverse; et que Voz Majestez ne
portoient hayne à ceulx de la nouvelle religion que aux seulz
conspirateurs, et aviez mis tout l'ordre, qu'il vous avoit esté
possible, que la violence ne passât sinon contre ceulx là, et
m'assurois que ce qui estoit advenu davantage à Paris et à Orléans, à
Lyon et à Roan, avoit esté à vostre regret, et contre vostre volonté;
et qu'au regard de ce qu'elle disoit que l'on faisoit aller le Roy de
Navarre et la Princesse de Condé par force à la messe, que je la
suplioys de croyre qu'on ne les contreignoit de rien, ny ne failloit
interpréter ce que la Royne, vostre mère, avoit dict à son
ambassadeur, «qu'il n'y auroit plus qu'une religion en France» qu'on
voulût pour cella forcer personne en leur conscience, mais seulement
empescher, pour quelque temps, l'exercice public et les assemblées que
ceulx de la nouvelle religion avoient accoustumé de faire, affin
qu'ilz ne preignent les armes, et qu'ilz ne provoquent les
Catholicques à leur courre sus, jusqu'à ce qu'on ayt pourveu de
quelque bon ordre pour tenir le royaulme en paix; et qu'elle ne fît
doubte que Voz Majestez ne procédissiez vers elle de pareille
sincérité qu'avec les plus fermes catholicques du monde. De quoy
l'entrevue, que luy accordiez, où la Royne, vostre mère, se vouloit
trouver, l'en pouvoit rendre très assurée; laquelle avoit mis en avant
que ce fût sur mer, sachant que la dicte Royne d'Angleterre avoit le
plus beau et magnifficque équippage de navyres, que prince ny
princesse de l'Europe, et que ce ne luy seroit à elle que commodicté
d'en mettre quelques ungs dehors; et néantmoins qu'ayant le Sr de
Walsingam depuis suplié Voz Majestez luy vouloir advouer qu'il peût
escripre à la dicte Dame que la dicte entrevue seroit là où elle
trouveroit bon; à quoy la Royne, vostre mère, luy avoit respondu
qu'elle en estoit contante, et ne seroit si escrupuleuse de sa
grandeur qu'elle ne defférât tout ce qu'elle pourroit à celle de la
dicte Dame, que je la suplioys maintenant de regarder quand, et
comment, et où elle vouldroit que cella se fît? Et que, s'il luy
playsoit que ce fût aux isles de Gerzé et de Grènezé, que ce seroit à
la commodicté de toutes deux.
La dicte Dame m'a soubdein respondu que son ambassadeur ne luy en
avoit pas tant mandé, car s'estoit remis à moy; et qu'elle ne voyoit
nul lieu plus commode pour cest effect que Douvre; mais qu'elle ne
pensoit que nul de ses conseillers, tant ilz avoient meintenant
suspectes toutes choses, et mesmes, possible, l'entrevue d'elles deux,
peût estre d'advis de la dicte entrevue, et que, si elle avoit à
estre, il faudroit qu'elle seule l'ordonnât.
J'ay adjouxté que, si vous aviez de quoy honnorer davantage la dicte
Dame, et luy donner plus de certitude de vostre droicte intention vers
elle, et vers le bon propos d'entre elle et Monseigneur le Duc, par
aultre moyen que cestuy cy, que vous le feriez; et que pourtant elle
ne refusât l'honneur, l'advantage, la seureté et les aultres
commodictez que la couronne de France luy offroit par ceste entrevue.
Sur quoy elle m'a prié de luy donner deux jours pour y penser, et
qu'elle me feroit avoir responce.
Pendant lequel temps, j'ay faict, de mon costé, la meilleure
dilligence que j'ay peu, et elle, du sien, à sonder l'intention de
ceulx de son conseil, lesquelz se sont monstrés assez sourdz et muetz,
de sorte qu'elle a esté elle mesmes contreincte de faire la
déclaration de son intention là dessus; en quoy elle a esté, à ce que
j'entendz, beaucoup aydée du comte de Lestre et de milord trésorier.
Et le dict milord l'a rédigée depuis par escript en ung sommaire qu'il
m'a mandé en angloys, et je l'ay faict traduyre, quasy de mot à mot
en françoys, en la forme que je le vous envoye, qui explique si bien
l'entier desir de la dicte Dame, et pareillement la conception de son
conseil, que je ne veulx y rien adjouxter du mien, sinon vous assurer
que nul n'a peu estimer que, en ce temps, je deusse rapporter une si
bonne responce, comme j'ay faict, de la dicte Dame. Laquelle n'a
laissé pour cella d'ordonner une monstre générale et une description
des gens de guerre, et de grand nombre de mariniers, par tout son
royaulme, et a faict préparer ses grandz navyres; desquelz l'on en
met, dès demein, quatre des meilleurs dehors, avec six centz hommes,
pour tenir le Pas de Callays. Et parce qu'en nulle manière les
marchandz se veulent hazarder d'envoyer, de cest an, en leur nom, à
Bourdeaulx, à cause de l'armée du Sr Strossy qui en a desjà pillé
quelques ungs, et qui a arresté ung navyre du Sr Acerbo Velutelly, je
suis recherché par l'ordre de ceulx mesmes de ce conseil, mais soubz
mein, de suplier Vostre Majesté qu'elle me vueille promptement envoyer
ung saufconduict en bonne forme, affin que les Angloys s'en puissent
servir, et qu'ilz se mettent par là hors de la grande deffiance qu'ilz
ont, laquelle leur Mestresse ne veult qu'ilz monstrent d'avoyr; et
néantmoins, si le dict saufconduit ne vient bientost, elle leur
croistra davantage; en quoy il importe assez, Sire, qu'en toutes les
choses qui concernent icy vostre service, vous disposiez bien
l'ambassadeur qui est de dellà. Et sur ce, etc.
Ce XXIXe jour de septembre 1572.
Commandez, s'il vous plaist, Sire, que le susdict navyre et
marchandise du Sr Acerbo Velutelly, qui est un gentilhomme
lucois très dévot serviteur de Vostre Majesté, et pareillement
les vaysseaulx et marchandises des Angloys soient relaschées;
et qu'il soit faict réparation aus dicts Angloys de ce qui
leur a esté frèchement déprédé depuis le traicté de la ligue.
A LA ROYNE.
Madame, il m'a faict grand bien de trouver en voz dernières dépesches,
tant au long et bien fort sagement desduictz, les propos que Mr de
Walsingam vous avoit tenus, le deuxiesme, septiesme et treiziesme de
ce moys, avec les vertueuses responces que Vostre Majesté luy avoit
faictes; lesquelles m'ont servy de rempar et d'adresse, pour ozer
comparoir en ceste court, contre les exécrables parolles qu'on y
disoit assez ouvertement contre les François, à cause des meurtres
naguières succédez en France contre ceulx de leur religion. Et me suis
prévalu, Madame, le mieulx que j'ay peu, de voz raysons et
remonstrances, avec ceste princesse et vers ceulx de son conseil, pour
leur justiffier ce qui a esté faict.
En quoy elle, de sa part, a monstré qu'elle desiroit, de bon cueur,
que la justiffication s'en peût faire si clère, que tout le tort de la
foy rompue s'en imputât au feu Admiral et aux siens, et qu'elle, ny
les aultres princes protestans n'eussent occasion de croyre que le Roy
et Vous, Madame, ne les puissiez aymer, ny leur garder la foy et
parolle des choses que leur promettez; car dict que, sans ces deux
fondementz, il est impossible que rien se puisse bien establir entre
vous, et que, de ne les observer à voz subjectz, nuls estrangers s'en
pourront jamais puis après assurer. Mais ceulx de son conseil, encores
qu'ilz ne m'ayent parlé que modestement de Voz Majestez, disantz ne
vouloir condempner les actions des princes, ny se monstrer trop
curieux en la républicque d'aultruy, néantmoins ilz ont déduict tant
d'argumentz contre l'extrême violence dont a esté uzé, non contre
l'Admiral et les siens, puisque vous les souspeçonniez de la
conspiration, ny contre ceulx qui avoient porté les armes, encor que
vous les heussiez assurés de vostre édict, ny encores contre ceulx qui
estoient capables de les porter, puisqu'ilz les pouvoient prendre,
mais contre les femmes, les enfans et pouvres viellardz, sans aulcune
différance, que ce n'estoit plus la mort de ceulx là, ny la
considération de la hayne qu'on portoit en France aux Protestantz,
mais la condicion de la nation meuertrière, séditieuse et très
inhumayne, qui leur faisoit creindre d'avoir jamais rien de commun
avecques nous;
Et que je leur alléguois beaucoup de grandes raysons bien déduictes
pour collorer ce faict, sellon que j'estois commandé de le faire, mais
que l'éloquence du grand orateur d'Athènes, ny du Romain, n'y
pourroient suffire; car ce n'estoient que parolles persuasives, là où
les horribles effectz, qu'ilz voyoient devant les yeulx, les mouvoient
au contraire; et que, veu l'exécution qui estoit auparavant advenue en
Flandres, et meintenant plus grande en France, sur ceulx de leur
religion, ilz jugeoient bien que c'estoit meintenant à eulx de
regarder de près à leur faict, et que pourtant je ne trouvasse
estrange s'ilz vouloient quelque preuve de l'intention de Voz Majestez
vers ce royaulme, et de l'expédition du Sr Strossy, premier que de
passer en rien plus avant vers nous, ny mesmes de laysser partir la
flotte pour Bourdeaulx, (puisque ceulx de l'armée du dict Sr Strossy
avoient commancé de maltrecter aulcuns de leurs marchandz, qui avoient
faict voyle les premiers), jusques à ce qu'il leur viegne quelque
nouvelle seureté de vostre part; et que ce que je leur alléguois, que
nul plus grand ny plus certein gage leur pourroit estre baillé de Voz
Majestez Très Chrestiennes que l'offre de l'entrevue et le mariage de
Monseigneur le Duc, que, au contraire, ilz creignoient que vous
prinsiez ung trop grand gage d'eux de leur bailler ung roy.
Je n'ay failly là dessus de leur réplicquer; et n'ay layssé ung seul
poinct de voz lettres, ny pas une de toutes les considérations que
j'ay peu ymaginer de moy mesmes, que je ne leur aye le tout déduict,
avec le plus d'efficace que j'ay peu; mais il est trop difficile de
gaigner une telle cause devant de telz juges.
Tant y a qu'en l'endroict de la Royne, leur Mestresse, j'ay
interrompu, pour ce coup, la prompte responce, dont ilz l'avoient
préparée pour me refuser l'entrevue, et ay tant faict qu'elle a prins
deux jours pour en dellibérer, pendant lesquelz j'ay très instamment
sollicité ceulx qui y pouvoient quelque chose, de s'y vouloir bien
employer; et leur ay, avec les lettres de Mr de Montmorency,
administré force raysons pour déduyre, et force promesses pour les
faire persévérer. Et enfin j'ay rapporté la responce que Vostre
Majesté verra, non si bonne que je la desirois, mais beaucoup
meilleure que je ne l'espéroys, et telle qu'elle vous remect en chemin
de pouvoir parachever les choses bien commancées, si, d'avanture, vous
vous voulés ung peu accomoder à l'intention de ceste princesse et des
siens. Et j'entendz que milord trésorier et le comte de Lestre y ont
faict ung fort bon office; et disent aulcuns, Madame, qu'il est temps
de faire des présentz par deçà; car, du costé de Bourgoigne, rien ne y
est espargné. Mr de Walsingam a escript en bonne sorte du mariage, et
bien fort honnorablement de Monseigneur le Duc, et s'est loué des
bons rapportz que Mr de La Mole a faict à son retour par dellà. Sur
ce, etc. Ce XXIXe jour de septembre 1572.
Madame, voyant que la Royne d'Angleterre et les siens me
déclaroient que l'entrevue ne pourroit estre sur mer, ny hors
d'Angleterre, et qu'ilz voyoient encores beaucoup de doubtes,
sur la venue d'une si grande princesse comme Vostre Majesté
par deçà, avec le grand trein qu'elle y pourroit mener en
temps si suspect, qui malaysément se passeroit sans qu'il
advînt des parolles et reproches sur les choses advenues en
France, j'ay dict que Vostre Majesté pourroit accorder de
venir à Douvre avec telle compagnie que seroit advisé. Et, à
la vérité, Madame, c'est le lieu le plus commode qui se puisse
choysyr en ce royaulme, car, de Gerzé ny de Grenezé, l'on n'en
veult ouyr parler.
CCLXXVIIe DÉPESCHE
--du IIe jour d'octobre 1572.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)
Défiance des Anglais.--Crainte qu'ils éprouvent d'une attaque
subite de la part de la France.--Continuation des
armemens.--Nouvelles des Pays-Bas; succès du duc
d'Albe.--Importance de maintenir la Rochelle sous l'obéissance
du roi.--Grand nombre de Français qui cherchent refuge en
Angleterre.--Refus d'Élisabeth de livrer le comte de
Montgommery.--Nouvelles d'Écosse.--Délibération au sujet de
Marie Stuart, à qui l'on reproche d'avoir connu et célébré
d'avance les massacres de Paris.--Difficulté toujours
croissante que présente la négociation du mariage.
AU ROY.
Sire, après ma dernière dépesche, du jour de St Michel, je n'ay
guières voulu retarder ceste cy, affin de vous donner advis de la
réception de la vostre, du XXIIe du passé, en laquelle j'ay trouvé,
par ung très sage et vertueux discours, la déduction de beaucoup de
choses, lesquelles debvront assez satisfère ceste princesse et les
siens, sinon qu'elle et eulx ne se veuillent payer d'aulcune rayson.
Il est vray que les parolles, pour ce commancement, ne peuvent assez
suffire pour les bien remettre, parce que les faitz, qui leur
viennent, d'heure en heure, rapportés de dellà, les meuvent au
contrayre; tant y a que je les yray trouver demein à Windezore, et ne
leur obmettray rien de tout le contenu de voz lettres, et
m'esforceray, aultant qu'il me sera possible, de les rassurer du costé
de Vostre Majesté, car n'est pas à croyre combien ilz ont encores très
suspecte l'armée du Sr Strossy, pensant qu'elle ayt une entreprinse en
Escoce, ou bien en quelque endroict de ce royaulme, mesmement sur
Portsemmue ou l'isle d'Ouyc; qui sont les deux plus importans lieux de
la coste de deçà; dont y ont envoyé armes et mounitions, et ung
ingénieur, avec commissaires et argent, pour besoigner en dilligence à
la fortification, et remettre le tout en bon estat. Et, de mesmes, ont
mandé de pourvoir, aultant que faire se pourra, du costé d'Escoce, se
continuant icy l'aprest des grandz navyres, mais avec ung peu moins de
presse que devant que j'eusse esté à Redine, et pareillement la
monstre, laquelle j'estime qu'ilz continueront davantage; et feront
encores plus grande description des gens de guerre sur la nouvelle qui
est arrivée de la reprinse de Montz, et de la retraicte du prince
d'Orange, et de la réduction d'ung ou deux lieux en Olande, qui ont
chassé les Gueux. Il semble qu'à Fleximgues les françoys, qui y
estoient, ayent esté mis dehors, et que les angloys y ayent esté
receus.
L'on a resserré icy les seigneurs catholiques qui estoient dans la
Tour, et y a deux commissaires par la ville, et pareillement ez
aultres lieux et villes de ce royaulme, pour s'enquérir des
estrangers: dont estant, d'avanture, le jeune capitaine Monluc abordé
par deçà, venant de Dannemarc et de Pouloigne, il a esté mené soubz
quelque garde, par les officiers d'Arvich, jusques vers ceulx de ce
conseil, et j'y ay envoyé ung gentilhomme pour le faire relascher, et
luy faire bailler son passeport. L'on apprestoit beaucoup d'armes et
de monitions et vivres pour envoyer en Flandres, mais le tout est
maintenant réservé par deçà.
Troys françoys, qui se disent capitaines, sont arrivés depuis huict
jours du dict Fleximgues, quasy dévalisez, et semble qu'ilz se sont
desrobés pour cuyder rencontrer icy meilleure fortune, à cause des
choses advenues en France, comme si incontinent les Angloys nous
devoient déclarer la guerre; mais ce qui plus amortit les
entreprinses, que ceulx de la nouvelle religion qui sont icy
pourroient exciter, est d'entendre que la Rochelle demeure ferme en
l'obéyssance de Vostre Majesté, et que vous y avez envoyé Mr de Biron.
En quoy, Sire, je vous suplie très humblement de mettre
principallement ordre que ceste ville persévère bien en vostre
dévotion, car elle est de très grand moument pour y contenir aussy
tout ce royaulme. Bien que la Royne d'Angleterre m'a assuré que son
visadmiral, ny nul aultre angloys, n'y a esté envoyé de sa part,
depuis les choses de Paris; et m'a assuré aussy qu'elle ne permettra
que ceulx de voz subjectz, qui ont fouy deçà, arment nulz vaysseaulx
pour piller la mer, néantmoins, je suis adverty que le capitaine Sores
est arrivé à la Rye avec ung navire de cent cinquante tonneaulx et
deux centz hommes dessus, et pareillement le capitaine Giron avec ung
aultre vaysseau et hommes, et n'atendent que la permission d'elle pour
continuer ce qu'ilz faysoient aux derniers troubles.