desjà plein de la nouvelle du faict, et que l'on l'interprète
diversement sellon la passion d'ung chacun plus que sellon la vérité;
dont je vous suplie très humblement de vouloir faire capable
l'ambassadeur d'Angleterre des mesmes choses que me commandez d'en
dire icy, affin qu'il y ayt confirmité de ses lettres à mon parler;
car cella importe beaucoup. Et tout ainsy que je pense bien qu'ung tel
accidant muera assez la forme des choses par dellà, je voy que l'on en
est desjà icy en telle altération qu'il faudra, à mon advis, qu'on
recommance une nouvelle forme d'y procéder, de vostre costé; et ne
pouvant encores bien discerner comme elle aura à se faire, je
laysseray toutes les choses du passé en quelque suspens, jusques à ce
que, par celles qui sont freschement survenues, nous pourrons
cognoistre comment nous gouverner vers celles d'après. Et adjouxteray
seulement à ce pacquet l'extrêt d'ung chiffre, que j'ay receu de Mr Du
Croc, et une lettre que la Royne d'Escoce m'a naguières escripte, avec
ung sien mémoyre à part; et vous diray sur le tout, Sire, qu'il me
semble tousjours plus expédiant que les différendz des Escouçoys
soient remis à la détermination des Estatz du pays, que si Vostre
Majesté les prenoit en sa mein; de peur de ne satisfaire à la Royne
d'Escoce, et que ne divisiez l'estat, lequel vous voulez conserver
entier à vostre allience.
Je suplie, de rechef, très humblement Vostre Majesté de faire bien
informer l'ambassadeur d'Angleterre des choses qui ont passé à Paris,
et garder que luy, ny nulz angloys soient oppressez de la sédition,
car cella interromproit beaucoup la bonne intelligence qu'avez
maintenant avecques ce royaulme. Et sur ce, etc.
Ce XXXe jour d'aoust 1572.
A LA ROYNE.
Madame, sur ung cas si nouveau et si inopiné, comme celluy qui est
advenu, dimanche dernier, à Paris, l'on faict desjà icy tant de
diverses interprétations, qu'on me met en grand peyne comme y
respondre; et, ce matin, Me Wilson, maistre des requestes de ceste
princesse, m'en est venu curieusement demander les particullarités,
mais je me suis excusé de luy en rien respondre, à l'occasion que je
n'avoys encores mon pacquet; et seulement luy ay dict que je creignois
que ceulx de la nouvelle religion eussent donné occasion à ceulx de
Paris de s'eslever contre eulx. Il n'est pas à croyre combien ceste
nouvelle esmeut grandement tout ce royaulme. Je verray comment les
choses s'y disposeront, et vous advertiray, le plus particullièrement
qu'il me sera possible, de tout ce que, jour par jour, j'en pourray
comprendre. Et sur ce, etc.
Ce XXXe jour d'aoust 1572.
CCLXXIIIe DÉPESCHE
--du IIe jour de septembre 1572.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)
Remise à l'ambassadeur de la dépêche qui a été saisie.--Premiers
détails de la Saint-Barthèlemy.--Mort de l'amiral
Coligni.--Assurance que Walsingham n'a dû courir aucun
danger.--Protestation de l'ambassadeur que l'exécution n'a
point été préméditée.--Interruption de toutes les négociations
avec la France.--Projet des Anglais de renouer leur alliance
avec l'Espagne.--Demande de nouvelles instructions sur la
négociation du mariage.--Exécution du comte de Northumberland à
York.--Suspension du commerce avec la France.
AU ROY.
Sire, aussytost que les officiers de la Rye, qui avoient prins le
pacquet que Vostre Majesté m'envoyoit par Nicollas le chevaulcheur,
l'ont heu apporté en ceste court, ceulx de ce conseil, s'estant bien
courroucés à eulx de la faulte qu'ilz avoient faicte de me l'avoir
retardé, me l'ont incontinent remandé par le Sr de Quillegrey, avec
plusieurs bien honnestes excuses, et m'ont faict prier que je leur
fisse sçavoir si ce qu'ilz avoient ouy de tant de meurtres advenus à
Paris, estoit chose véritable, et si Mr de Walsingam y avoit prins nul
mal. A quoy pour leur satisfaire, j'ay communicqué au dict Sr de
Quillegrey la première lettre de Vostre Majesté, du XXVIe du passé, et
luy ay dict que je n'avois rien davantage de tout le dict faict de
Paris, sinon que le chevaulcheur, qui estoit venu, assuroit que,
depuis icelle escripte, et avant qu'il montât à cheval, il avoit veu
la sédition bien allumée par la ville, et qu'il sçavoit certaynement
que monsieur l'Amiral et plusieurs aultres de la nouvelle religion
estoient mortz, mais n'avoit entendu d'où cella estoit procédé; et,
quand à Mr de Walsingam, il croyoit qu'il n'avoit nul danger, parce
que ceulx de Paris estoient assez bien instruicts qu'il failloit, en
toutes choses, tousjours respecter les ambassadeurs.
Je croy, Sire, qu'il a esté fort à propos que le dict Sr Quillegrey et
Me Wilson, maistre des requestes de ceste Royne, qui aussi m'est venu
trouver de la part des seigneurs de ce conseil sur ceste occasion,
ayent veu la dicte lettre, affin d'oster aux ungs et aux aultres
l'impression qu'ilz avoient que ce fût ung acte projecté de longtemps,
et que vous heussiez accordé avecques le Pape et le Roy d'Espaigne de
faire servir les nopces de Madame, vostre seur, avec le Roy de
Navarre, à une telle exécution pour y atraper, à la foys, toutz les
principaulx de la dicte religion assemblés; ce que la dicte lettre
monstre combien vostre intention a esté esloignée de cella, et combien
le cas a esté fortuit et soubdein.
Je voy bien, Sire, que tout ce royaulme en est merveilleusement esmeu,
et qu'on met en suspens le propos de Monseigneur le Duc, celluy du
commerce, les entreprinses de Flandres et toutes aultres choses,
jusques à ce que l'on ayt l'entier esclarcissement comme la chose a
passé, et à quoy se résouldra meintenant Vostre Majesté de
l'entretènement de l'édict de paciffication. Et cependant, Sire, il
semble que ceulx cy veulent, en tout évènement, reprendre quelque
nouvelle praticque avec Anthonio de Guaras, sur les lettres qu'il a
apportées du Roy d'Espaigne et du duc de Medina Celi à ceste
princesse, quand elle estoit à Quilingourt; desquelles la substance
n'estoit que de la venue du dict duc aux Pays Bas; mais ilz veulent
maintenant, sur l'occasion des choses de Paris, les fère servir à ung
plus grand effect, s'ilz peulvent, et préparent aussy d'envoyer, du
premier jour, quelqung en Allemaigne devers les princes protestans.
Dont je retourne suplier très humblement Vostre Majesté, comme je l'ay
desjà supliée par mes précédantes lettres, qu'il luy plaise me mander
la façon comme j'auray à parler de cecy à ceste princesse, affin de la
rendre capable de la vérité des choses; et que faciez, Sire, que Mr de
Valsingam en soit aussy informé, affin qu'il le luy représente de
mesmes par ses dépesches.
J'ay touché quelque mot au dict Sr de Quillegrey de ce que me mandiez
en chiffre; à quoy il m'a respondu qu'il n'a pas quinze jours que la
Royne, sa Mestresse, et les siens se fussent bien fort resjouys d'une
telle déclaration, mais qu'à ceste heure il croyoit qu'ilz prendroient
nouveaulx advis, et, possible, bien esloignés de ceulx qu'ilz avoient
eus auparavant. Je l'ay fort assuré qu'aussytost que j'auroys de voz
nouvelles, lesquelles ne pouvoient guières plus tarder, je les iroys
apporter à la dicte Dame; et ainsy il l'est allé trouver. Je seray
bien ayse, Sire, qu'incontinent après l'arrivée de Mr de La Mole, il
vous playse me mander à quoy Voz majestez vouldront résouldre du
propos de Monseigneur le Duc, affin que j'en reprenne les erres, le
mieulx qu'il me sera possible.
Vendredy, XXIIe du passé, le comte de Northombelland a esté exécuté
publicquement en la ville d'Yorc, non sans regret de plusieurs, mais
sans tumulte de pas ung, parce qu'on révère bien fort par deçà la
justice et l'authorité de leur Royne. Vray est qu'on n'a layssé de
donner ung grand blasme aux Escouçoys sur l'indignité de cest acte, de
ce que, contre l'ancienne observance d'entre ces ceulx royaulmes, ilz
ont vendu la vie de ce seigneur, lequel estoit allé à refuge à eulx.
Sur ce, etc.
Ce IIe jour de septembre 1572.
Depuis ce dessus, J'ay receu une lettre de Me Smith, à présent
seul secrettaire d'estat d'Angleterre, touchant aulcunes
choses d'Escoce, et le mémoyre qu'il m'a envoyé des dictes
choses, en escouçoys. Il faict aussi quelque jugement de
celles qui s'entendent de Paris, dont vous envoye l'original
de sa lettre et le traduict du dict mémoyre. Ceste princesse
est en quelque opinion d'envoyer bientost le Sr de Quillegreu
en France. S'il y va, je creins qu'il passera en Allemaigne.
A LA ROYNE.
Madame, parce que ceulx cy délayssent presque toutes aultres choses en
suspens, pour entendre à celles qu'on leur a rapportées de Paris, et
sçavoir d'où est procédé l'occasion d'icelles, et quelles conséquences
elles produiront, j'ay estimé qu'il n'estoit encores bien à propos
d'aller trouver là dessus la Royne d'Angleterre, et qu'il estoit trop
meilleur que j'attandisse vostre procheyne dépesche, affin de luy
pouvoir mieulx apporter la certitude du tout, et avoir, premier que de
luy en rien discourir, la forme comme il plerra à Voz Majestez que je
en parle. Et cependant je satisfay, le mieulx que je puys, par la
lettre du Roy, du XXVIe du passé, à toutz ceulx qui m'en viennent
rechercher; et leur fay cognoistre que c'est ung cas fortuit qui
oncques n'avoit esté projecté, et que le Pape, ny le Roy d'Espaigne,
n'y sont, comme ilz l'estiment, en rien meslés; et qu'il y a grand
apparance que ceulx de la nouvelle religion, après la blessure de
monsieur l'Amiral, ayent eulx mesmes provoqué ceste entreprinse contre
eulx.
Il y a plusieurs navyres dans ceste rivière, chargés de draps et
aultres marchandises, pour France, qui debvoient faire voyle, à ce
commancement de septembre; mais tout est arresté jusques à ce qu'on
ayt plus grand esclarcissement de l'affaire, duquel je desire
infinyement que l'ambassadeur d'Angleterre demeure bien édiffié, et
que bonne édiffication en demeure pareillement vers toute la
Chrestienté pour Voz Majestez Très Chrestiennes, et pour toutz les
vostres, contre ceulx qui vouldront entreprendre d'en rien calompnier.
Et sur ce, etc.
Ce IIe jour de septembre 1572.
Je ne puis faire, Madame, touchant le propos de Monseigneur le
Duc, que je ne vous ramantoyve tousjours de faire accélérer
les remèdes du visage, et de faire advancer, avec l'art, ce
que la nature s'esforce de rabiller peu à peu d'elle mesmes,
vous supliant très humblement d'essayer l'expérience du
personnage que je vous ay envoyé; car la démonstration, qu'il
m'en a faicte, est chose si aysée et si seure, que nul ne le
pourra contredire, et j'en suis, de plus en plus, très
instamment sollicité de ce costé.
CCLXXIVe DÉPESCHE
--du XIIIIe jour de septembre 1572.--
(_Envoyée exprès jusques à la court par Nycolas._)
Irritation des Anglais; insultes et provocations faites à
l'ambassadeur.--Précautions prises en Angleterre.--Demande
d'audience.--Retard de la reine à l'accorder.--Audience. Froide
réception faite par la reine.--Déclaration de l'ambassadeur de
la nécessité où s'est trouvé le roi d'ordonner l'exécution de
Coligni et des protestans, pour prévenir l'exécution qu'ils
voulaient faire eux mêmes contre lui, la reine-mère, les ducs
d'Anjou et d'Alençon.--Curiosité d'Élisabeth pour connaître les
détails de l'évènement; regret qu'elle éprouve, non de la mort
de l'amiral et des protestans, mais de ce qu'ils ont été punis
sans l'intervention de justice; son desir que le roi se
justifie complètement aux yeux de toute l'Europe.--Protestation
de l'ambassadeur que l'exécution n'a pas été
préméditée.--Crainte de la reine que l'alliance d'Angleterre ne
soit désormais abandonnée par le roi.--Assurance donnée par
l'ambassadeur que le roi persiste dans le traité d'alliance et
dans la proposition du mariage du duc d'Alençon; demande que
Leicester soit autorisé à passer en France.--Refus d'Élisabeth
d'envoyer en France Leicester ou Burleigh, de peur qu'ils ne
soient eux mêmes mis à mort.--Même communication faite par
l'ambassadeur au conseil d'Angleterre.--Horreur inspirée par
l'exécution de la Saint-Barthèlemy.--Nouvelle justification de
la nécessité où s'est trouvé le roi d'agir ainsi qu'il a
fait.--Explications demandées par le conseil sur la réception
que peuvent espérer les marchands anglais à Bordeaux, et sur
les projets de Strozzy en Flandre.--Vives assurances d'amitié
données par l'ambassadeur.--État de la négociation concernant
l'Écosse.--Efforts de l'ambassadeur pour empêcher une rupture
avec l'Angleterre.--Remontrances par lui faites du danger que
courrait l'Angleterre si l'on forçait le roi à révoquer l'édit
de pacification pour s'unir aux projets du pape et du roi
d'Espagne.--Nécessité de maintenir cet édit en France, et d'en
donner l'assurance à Walsingham.--Imminence du danger où se
trouve Marie Stuart par suite de l'exécution faite en France.
AU ROY.
Sire, le temps a esté si contraire au Sr de L'Espinasse et au
secrettère de Mr de Walsingam, venantz dernièrement ensemble par deçà,
qu'ilz ont esté contrainctz de séjourner troys jours à Bouloigne, sans
avoyr passage, et encores, quand ilz ont entreprins de passer le
quatriesme, ilz ont cuydé périr dedans le port; dont n'a esté possible
qu'ilz soient arrivez jusques au troysiesme de ce moys en ceste ville;
où il n'est pas à croyre, Sire, combien la nouvelle confuse, qui avoit
couru devant eulx, dès le XXVIIe du passé, des choses advenues à
Paris, avoit desjà immué le cueur des habitans; lesquelz ayant monstré
auparavant d'avoir une fort grande affection à la France, ilz l'ont
soubdein convertye en une extrême indignation, et une merveilleuse
hayne contre les Françoys, reprochans, tout hault, la foy rompue, avec
grande exécration de l'excès et avec tant de sortes d'otrages, meslés
de parolles de deffy, par ceulx qui portent les armes, contre
quiconques vouldroit dire le contrayre, qu'il n'a esté possible que je
l'aye peu suporter, mesmes que, quand la nouvelle a esté plus
esclarcye, ilz ne se sont de rien modérez, ains sont entrés davantage
en fureur avec exagération du faict, et avec opinion que ce ayt esté
le Pape et le Roy d'Espaigne qui ont rallumé ce feu en vostre
royaulme, pour ne laysser trop embraser celluy de Flandres; et qu'il y
ayt encores quelque maulvais marché, entre vous troys, contre
l'Angleterre.
Dont j'entendz, Sire, que, de ceste court, premier que je y aye peu
arriver, a esté dépesché ung gentilhomme de bonne qualité devers le
duc d'Alve, par l'entremise de Guaras; et expédié en Allemaigne
aulcuns gentilshommes allemans, qui se sont trouvés icy; et envoyé le
Sr de Quillegreu devers les Escouçoys pour prendre nouveaulx
expédiantz par dellà; et mandé au comte de Cherosbery de reserrer,
plus que jamais, la Royne d'Escoce; et faict dilligemment observer
comme je parlerois de ce faict qui estoit advenu; et enfin a esté mis
tout l'ordre qu'on a peu, tant par mer que par terre, que nul
inconvénient puisse advenir en ce royaulme, où il ne soit desjà
pourveu.
Sur quoy je n'ay layssé pour cella, incontinent que le Sr de
L'Espinasse a esté arrivé, de m'achemyner vers ceste princesse à
Oestoc; laquelle ne m'a pas si tost admis à parler à elle, ains m'a
faict temporiser, troys jours, au lieu d'Oxfort, pour donner loysir à
ceulx de son conseil de s'assembler ce pendant, comme ilz ont faict
plusieurs foys, sur la dépesche de Mr de Walsingam. Et enfin elle m'a
mandé venir; qui l'ay trouvée, accompaignée de pluseurs seigneurs de
son conseil, et des principalles dames de sa court, toutz en grand
silence, dedans sa chambre privée.
Et elle s'est advancée, dix ou douze pas, pour me recepvoir, avec une
triste et sévère, mais toutjours fort humayne façon; et m'ayant mené à
une fenestre, à part, après s'estre ung peu excusée du dellay de mon
audience, elle m'a demandé s'il estoit possible qu'elle peût ouyr de
si estranges nouvelles, comme on les publioit, d'ung prince qu'elle
aymoit et honnoroit; et auquel elle avoit mis plus de fiance qu'en
tout le reste du monde.
Je luy ay respondu, Sire, qu'à la vérité je me venois condouloir
infinyement avec elle, de la part de Vostre Majesté, d'ung extrême et
bien lamentable accidant, où vous aviez esté contrainct de passer, au
plus grand regret que de chose qui vous fût advenue despuis que vous
estiez né au monde. Et luy ay racompté, par ordre, tout le fait,
sellon l'instruction que j'en avoys; adjouxtant aulcuns
advertissementz que j'ay estimé bien nécessayres pour luy fère toucher
que, par l'apréhension de deux extrêmes dangers, qui estoient si
soubdeins qu'il ne vous avoit resté une heure entière de bon loysir
pour les remédier, et dont l'ung estoit de vostre propre vye, et de
celle de la Royne, vostre mère, et de Messeigneurs voz frères, et
l'aultre d'un inévitable recommancement de troubles, pires que les
passez, vous aviez esté contreinct, à vostre plus que mortel
déplaysir, non seulement de n'empêcher, mais de laysser exécuter, en
la vye de monsieur l'Amyral et des siens, ce qu'ilz préparoient en la
vostre, et courre sur eulx la sédition qui leur estoit desjà dressée;
après toutesfoys n'avoyr obmis ung seul office de bon roy envers le
debvoir de la justice, nul de bon prince envers son subject, nul de
cordial seigneur et maistre envers son bien aymé serviteur, que vous
ne les heussiez toutz randus à monsieur l'Amiral en sa blesseure,
comme s'il heût esté vostre propre frère; et aviez encores auparavant
faict vers luy, et vers ceulx de la nouvelle religion, mille sortes de
faveurs et de bon entretènement, de sorte que vous vous condoliés
davantage, avec elle, de la perverse intention et horrible ingratitude
qu'ilz avoient uzée vers vous; de quoy aulcuns d'eux, premier que de
mourir, avoient confessé qu'ilz estoient justement punis, pour avoir
conjuré contre leur prince naturel; finablement que vous vous
condoliez d'avoir esté contreinct de vous laysser couper un bras, pour
saulver le reste du corps; et que vous vous assuriez, Sire, qu'elle
auroit douleur de cestuy vostre accidant, et ayderoit, en tout ce
qu'elle pourroit, de vous en relever et de modérer vostre regrect.
La dicte Dame, voyant que je luy parlois en aultre façon que possible
elle n'espéroit, après m'avoir curieusement interrogé d'aulcunes
particullarités, m'a respondu qu'elle vouldroit, de bon cueur, que les
crimes qu'on imposoit de nouveau à monsieur l'Amiral et aux siens
fussent plus grandz que ceulx, dont ilz avoient esté nothés
auparavant, et que leurs conspirations présentes surpassassent
beaucoup celles du passé, et fussent plus énormes que l'escript
qu'elle avoit veu de Mr de Walsingam, ny ce que je luy en disois, qui
l'exprimois davantage, ne les dépeignoient, affin que leurs propres
démérites les rendissent coupables de la cruelle mort qu'ilz avoient
souferte; ou bien qu'ilz fussent toutz tombez ez mains de Monsieur,
frère de Vostre Majesté, pendant qu'il les poursuyvoit, sans que la
victoyre en heût esté ailleurs réservée; car leur perte, ny de
plusieurs foys aultant de leurs semblables, ne la mouvoit de rien,
n'ayant guyères jamais aprouvé leurs entreprinses, sinon ung peu en ce
qu'ilz monstroient de deffendre vostre édict de la paix, et
qu'encores, en cella, eût elle plus approuvé qu'ilz se fussent
absentés, que d'avoir opposé leurs armes contre les vostres, et contre
ceulx qui les portoient pour vous. Mais, ce qui luy pressoit le cueur
estoit la creinte qu'elle avoit de vostre réputation; car vous ayant
choysy pour celluy, d'entre toutz les princes chrestiens, puisqu'elle
n'a point de mary, qu'elle vouloit aymer et révérer comme si elle fût
vostre épouse, elle estoit infinyement jalouse de vostre honneur, et
pouviez croire qu'elle avoit debbatu vostre justiffication et
innocence, en cest endroict, plus qu'elle n'eût faict la sienne
propre; et avoit assuré, sur sa vye, que, de vostre naturel, ny
d'aulcune intention qui fût procédée de vostre cueur, toutz ces
meurtres n'estoient point advenus; et que c'estoit quelque accidant
estrange, duquel le temps esclarciroit les occasions. Mais quand,
depuis, on luy avoit rapporté plusieurs particullaritez, qui avoient
lors succédé en vostre présence, et que mesmes vous aviez faict
aprouver le tout par vostre parlement, comme s'il n'y heût des loix en
France contre ceulx qui conspireroient contre Voz Majestez Très
Chrestiennes et contre les princes de vostre couronne, sinon en
aprovant une sédition, elle ne sçavoit plus que dire, sinon creindre
que beaucoup de grandz inconvénientz ne vous en adviennent, et prier
Dieu, de bon cueur, pour vous, qu'il les vueille destourner; au reste
vous offroit, de bon cueur, tout ce qui est en son moyen et puissance,
pour l'effect, que je luy demandois, de vous ayder à vous relever de
cest accidant, me priant de l'advertir en quoy ce pourroit estre; car
juroit de n'y rien espairgner, et que mesmes elle avoit le cueur assés
fort pour supporter de perdre ung doigt, et de ne refuzer qu'on le luy
coupât à vostre occasion, pourveu qu'elle peût remédier que vostre foy
et promesse ne fussent de rien intérésez en cest endroict.
Je l'ay infinyement remercyé de l'abondance de sa bonne volonté vers
vous, et de ce que ses vertueux propos m'assuroient qu'elle
n'aprouvoit aulcunement la male intention de ceulx cy, ny réprouvoit
le chastiement qu'ilz en avoient receu, sinon seulement qu'elle heût
bien voulu que ce heût esté par l'ordre de la justice; ce que je luy
pouvois assurer que Vostre Majesté heût aussy infinyement desiré, mais
je la supliois de considérer que c'estoit tenir le loup par les
oreilles; et qu'à deux dangers qui estoient si pressantz, que
l'irésolution d'une heure estoit la ruyne de vostre vye et des
vostres, et l'entière désolation de vostre royaulme, les plus présens
remèdes avoient esté trouvez les meilleurs. Et, quand à ce que vous
pourriez desirer d'elle en ceste endroict, c'estoit qu'elle voulût
ainsy juger de vous comme d'ung prince qui, jusques à l'extrémité de
la vye, aviez tenu toutes vos promesses, sans manquer d'une seule à
monsieur l'Amiral et aux siens; qu'elle voulût réputer le faict pour
le plus fortuit et le moins prémédité que nul aultre, qui fût jamais
advenu; qu'elle ne voulût penser qu'il y heût rien meslé de la
religion, ny de la ropture de l'édict, car dellibériez de le fère
droictement observer; qu'elle voulût demeurer très fermement persuadée
que c'estoit leur propre conjuration, qui seule avoit provoqué la
sédition contre eulx, et finallement qu'elle ne permît que, pour ce
qui estoit advenu, il fût rien changé ny diminué en vostre mutuelle
amytié, sellon que, de vostre part, vous dellibériez d'y persévèrer
plus constemment que jamais.
Elle soubdain m'a réplicqué qu'elle creignoit bien fort que ceux, qui
vous avoient faict habandonner voz naturelz subjectz, vous feroient
bien délaysser une telle bonne amye, estrangère comme elle vous
estoit, et que la promesse et sèrement que luy aviez faict de vostre
amityé ne fussent assez suffizans rempart contre leurs persuasions;
toutesfoys qu'elle me promectoit d'accomplir vers Vostre Majesté tout
ce dont je l'avoys requise, et vous prioit que, pour l'amour d'elle,
vous voulussiez aussi fère deux choses qui serviroient à vostre
justiffication: l'une, d'esclaircir de mesmes les aultres princes et
potentatz de la Chrestienté, de l'occasion que vous aviez heue contre
ceulx cy, affin qu'ilz demeurent bien édiffiez que ce n'a esté
nullement de vostre costé que la foy et promesse ont commancé de se
rompre; la segonde, que vous mainteniez à ceulx de la nouvelle
religion, qui n'ont esté de la conspiration, vostre édict; et que les
rassuriez de l'espouvantement qu'ilz ont, pour cest accidant de
Paris; et qu'elle trouvoit bon que je tinse à ceulx de son conseil les
semblables propos que j'avoys faict à elle, parce qu'on parloit fort
estrangement de ce qui estoit advenu; et que ses subjectz estimoient
de ne pouvoir plus trouver de seurté ny en vous, ny en vostre
royaulme: et qu'il y en avoit qui ozoient dire que les mariages, qu'on
avoit mis en avant, avoient esté projectez pour dresser une semblable
partie en Angleterre.
Je luy ay respondu que la considération de l'amityé et de la
confédération, d'entre Voz Majestez, estoit chose de telle importance
qu'il n'y avoit celluy qui vous ozât jamais conseiller de vous en
départir. Et, quand aux choses qu'elle vous requéroit, j'estimois que
vous les accompliriez entièrement, sellon que je pouvois cognoistre
que vostre intention n'en estoit esloignée, et que vous inclineriez
tousjours fort volontiers à ses honnestes conseilz qu'elle vous
donneroit; et qu'au reste je sçavois qu'il n'y avoit rien qui ne fût
très sincère au pourchas de son mariage, ayant receu de voz lettres,
du jour auparavant la blessure de monsieur l'Amiral, par lesquelles
Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, et Monseigneur le Duc, m'en
fesiez la plus honnorable et expresse mencion du monde; desirans qu'à
cest effect monsieur le comte de Lestre voulût accomplir le voyage
qu'il avoit desiré fère par dellà, et que je la supliois de voyr, par
la lettre de Monseigneur le Duc, en quelle bonne affection il
persévéroit vers elle.