Et là, en présence de milord trésorier et des comtes de Sussex, de

Lestre, de Lincoln, de maistre Quenolles, de sire Jacques Serofz, de

maistre Smith, toutz officiers principaulx, et du conseil privé de la

dicte Dame, elle nous dict qu'ayant bien examiné et fait examiner de

près par ceulx, qui estoient là présentz, tout l'estat de cet affaire,

elle estoit bien ayse d'avoir trouvé que le principal escrupule ne

provînt maintenant que de ce qu'il sembloit que son ambassadeur ne se

fût bien explicqué en la responce qu'il avoit heu à vous faire, ou

bien que Voz Majestez ne l'eussent bien comprinse; car n'avoit heu

charge de dire sinon que de l'inégallité de l'eage procédoit beaucoup

de grandes difficultés, qui empeschoient qu'elle ne vous peût

respondre sellon que vous l'espériez et sellon qu'elle l'heût bien

desiré, et qu'elle estimoit qu'une entrevue pourroit beaucoup

esclarcyr l'ung et l'aultre de leurs plus grandz doubtes, mais non

qu'elle luy heût mandé du mot d'_impossibilité_; car heût esté chose

fort absurde de parler d'une entrevue sur un affaire qu'elle heût

estimé impossible, et que si Voz Majestez avoient prins l'un pour

l'aultre, et qu'il vous eust représenté les difficultés comme

impossibles, elle confessoit que la Royne, vostre mère, avoit heu

occasion de faire ses responces ainsy aygres, comme son ambassadeur

les luy avoit escriptes, et comme nous mesmes ne les luy nions pas. De

quoy, par la petite lettre que nous luy avions faicte voyr le jour

précédent, et par ce que nous avions communicqué à milord trézorier,

elle demeuroit maintenant satisfaicte; et vouloit, devant Dieu,

assurer Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, que, depuis le temps

qu'elle avoit accordé à ceulx de son conseil de vouloir, pour le

béneffice de ses subjectz, résoluement se marier, et qu'elle m'en heût

faicte la déclaration pour la vous mander, elle y avoit tousjours

persévéré, et ne s'estimeroit digne du lieu, où Dieu l'avoit mise, si

elle avoit varyé; car ne pouvoit juger que ce fût ung acte d'un prince

d'honneur de ne tenir sa parolle à qui qu'il l'eût donné; et tant

plus, quand elle l'avoit mandée à ung très grand roy, auquel elle

avoit beaucoup d'obligation; et que ceulx qui, du commancement du

propos de Monsieur, frère de Vostre Majesté, avoient voulu dire

qu'elle n'en entretenoit la praticque, sinon pour servir à ses

affères, et pour en augmanter sa réputation, avoient esté conveincus

pour menteurs et pleins de grand calomnie, pour l'espreuve de ce qui

s'estoit veu depuis, qu'elle avoit passé si avant qu'elle layssoit

bien maintenant à nous mesmes de juger si c'estoit par l'esprit de

Dieu, ou bien de Satan, son adversayre, que leur mariage avoit esté

interrompu; et que, pour la considération, non d'elle en façon que ce

fût, mais pour divertir le mal qui menassoit son estat et ses subjectz

d'une inévitable ruyne, par faulte de certein successeur, incontinent

qu'elle seroit morte, qu'elle persévéroit, plus que jamais, de se

vouloir sacriffier elle mesmes pour leur en laysser ung.

Dont avoit, de rechef, résolu avec ceulx de son conseil, et ainsy le

déclaroit à nous, en leur présence, qu'indubitablement elle vouloit

prendre mary; et que, touchant ce poinct, nous en assurissions

ardiment Vostre Majesté: et, si nous luy demandions d'où? elle nous

respondoit de grand lieu, parce qu'elle n'estoit petite; et qu'en ce

que Voz Majestez luy proposoient Monseigneur le Duc, de quoy elle ne

vous sçauroit jamais assez remercyer de vous estre ainsy toutz troys,

l'ung après l'aultre, offertz à elle, elle vouloit bien dire que le

party estoit fort honnorable; car nul aultre prince, en toute la

terre, se pouvoit vanter d'estre de meilleure, ny plus grande, ny plus

royalle extraction que luy, et luy mesmes estoit si royal et tant

accomply en excellantes qualitez d'un gentil et valeureux prince,

qu'il méritoit une trop plus grande et meilleure fortune qu'il ne la

pourroit rencontrer en elle, ny en une aultre princesse qui fût plus

grande qu'elle; mais, quand à ce qui pouvoit concerner à elles mesmes,

encores qu'elle desirât se sacriffier pour ses subjectz, ce n'estoit

toutesfoys en sorte qu'elle voulût encourir l'extrême tourmant d'ung

maulvais mariage, car ce luy seroit ung perpétuel enfer en ce monde.

Dont, pour s'esclarcyr de cella, en l'endroict de Monseigneur le Duc,

et voyr si les difficultez de l'eage et aultres qui se trouvoient

entre elle et luy, se pourroient oster par une entrevue, elle, de

rechef, nous accordoit de remettre ce poinct à Voz Majestez Très

Chrestiennes affin qu'il vous pleût regarder si, avec l'honneur de

vostre couronne et la dignité de vostre frère et filz, vous pourriez

trouver bon que eulx deux se vissent, bien que, pour la creinte

qu'elle avoit que, ne s'accomplissant le mariage, l'amityé que luy

portiés se vînt à diminuer, qui seroit chose qu'elle vouldroit plus

éviter que la propre mort, elle n'osoit dire ce qu'elle desiroit en

cella; dont suplioit Voz Majestez d'y vouloir regarder, et pour elle,

et pour vous, et prendre, de bonne part, ceste sienne déclaration, qui

estoit la plus clère et ouverte qu'elle vous pouvoit faire.

Et exprima la dicte Dame toutes ces choses beaucoup plus amplement, et

avec ung si bel ordre de parolles, prononcées d'affection, et avec

tant de grâce, et encores avec tant d'ornement, que nous deux, et les

siens mesmes en restâmes bien fort esmerveillés.

Et, après nous estre conjouys avec elle d'ung si vertueux, et si

digne, et vrayement royal propos, qu'elle venoit de nous tenir, fort

conforme à l'affection de Voz Majestez Très Chrestiennes vers elle, et

bien fort à vostre louange, et de ceulx de vostre couronne, Mr de La

Mole et moy luy dismes que nous ne nous pouvions tenir que ne luy en

baysissions, mille et mille foys, bien humblement, les meins; et

néantmoins nous la voulions prier d'avoir agréable que nous

persévérissions encores en nostre première instance d'impétrer une

meilleure responce d'elle; car, de nulle part du monde, Voz Majestez

n'attandoient meilleures nouvelles que de son costé, et que nous

sçavions certaynement que de pires n'en pourriés vous avoir, ny qui

plus vous apportassent d'affliction, que si Mr de La Mole n'avoit

trouvé icy la correspondance que vous attandiez sur le propos de

Monseigneur le Duc, et réputeriez à grand malheur qu'il s'y sucitât

des difficultés qui peussent empescher ou retarder vostre honneste

pourchas, prévoyans bien que ce seroit ung commancement de sape pour

ruyner le meilleur fondement de vostre commune et parfaicte amityé; et

luy ozions dire tout librement que vous n'eussiez entreprins de faire

passer Mr de Montmorency par deçà, ny luy heussiez donné charge, et à

Mr de Foix et à moy, par pouvoir exprès, lequel nous avions monstré à

milord trézorier, de faire à la dicte Dame l'offre de Monseigneur le

Duc, si vous n'eussiez bien mesuré par plusieurs grandes

considérations, bien digérées en vostre conseil, et par plusieurs

conjoinctes nécessités que vous avez avec elle, qu'il ne se pouvoit

faire qu'elle ne fût toute résolue d'iceulx deux poinctz qu'elle avoit

desduictz: l'ung, de se marier; et l'aultre, de prendre party de grand

lieu.

Car, pour le regard du premier, voyantz qu'elle avoit régné quatorze

ans en grande paix, et que Dieu avoit monstré qu'au milieu des plus

divers temps et plus dangereulx, il sçavoit régir et gouverner une

monarquie soubz l'authorité d'une princesse, qui estoit ung fort rare

exemple, mais qui rendoit la dite Dame la plus cellèbre princesse qui

heust guière jamais régné au monde, vous jugiés très bien que ce

n'avoit peu estre sans qu'elle fût pleine de grande prudence, et de

grand vertu, et de sages conseilz, et d'un parfaictement bon heur; et

que, se rencontrantz encores tout cella en la personne d'une, que

toutz ses subjectz recognoissoient estre fille et petite fille de

leurs roys, belle princesse et pleyne de majesté, laquelle ilz voyent

remplir fort dignement le siège de ceste couronne, ilz luy avoient

très volontiers obéy jusques icy, et avoient déchassé bien loing toutz

les empeschementz et difficultez qui aultrement se fussent trouvés en

son règne, en espérance toutesfoys qu'elle leur laysseroit ung

successeur après elle, ce que difficilement ilz vouldroient plus

comporter quand ilz verroient qu'elle se seroit layssée surprendre

d'ung temps qu'ilz ne pourroient plus espérer cella d'elle, qui seroit

une sayson que vous luy jugiez si périlleuse que vous vous doulriez,

dès ceste heure, de ses calamitez d'allors, plus que vous ne vous

pouviez resjouir de ses prospérités présentes; et qu'il y avoit

plusieurs exemples, de non trop longtemps, que les grandz roys très

puissantz, et qui manioyent eulx mesmes les armes, ne s'estoient

jamais trouvez plus assurez de leurs personnes ny de leurs estatz,

que quand ilz s'estoient veus mariez et avoir des enfans, et que Voz

Majestez n'estoient ignorantes des desseins qui avoient esté faictz

contre la personne, la vye, la qualité et l'estat de la dicte Dame, en

diverses partz de la Chrestienté, dont vous assuriez qu'elle n'avoit

peu faire une résolution si esloignée de sa prudence et de sa vertu et

de tout bon conseil, ny si procheyne de son malheur, que de ne se

vouloir marier; et pourtant vous croyez, avec la confirmation que vous

aviez de sa parolle en cella, sur la quelle vous faysiez plus de

fondement que en tout le reste, que, sans aulcun doubte, elle

prendroit mary.

Et quand à dire d'où? qu'il estoit vray qu'avant qu'elle nasquît, et

après qu'elle estoit venue au monde, la couronne de France avoit

tousjours heu une grande inclination vers elle, car le feu grand Roy

Françoys, seul de toutz les princes chrestiens, avoit favorisé les

nopces d'où elle estoit yssue, et avoit, premier qu'il aparût nul

astre de sa nativité au ciel, desjà faict ce bon office pour elle,

guyde possible d'ung bon présage pour Françoys, son petit filz, lequel

estoit aujourdhuy son vray image au monde; et le Roy Henry, son père,

l'avoit aymée et avoit heu soing d'elle, pendant qu'elle estoit

princesse, comme si ce heût esté la propre Elizabeth sa fille, qui fut

depuis Royne d'Espaigne; et Vostre Majesté à présent, l'aviez

tousjours plus respectée et observée que princesse du monde; et, encor

qu'eussiez esté assez provoqué de son costé, vous aviez tousjours paré

les coups le mieulx que vous aviez peu, sans la vouloir, à vostre

esciant, jamais offancer, ains aviez diverty, de vostre pouvoir, tout

ce que vous aviez apperceu au monde qui pouvoit torner à son offance;

et enfin Dieu avoit si bien segondé vostre bonne intention que vous

aviez contracté une plus estroicte confédération avec elle; et vous

trouviez aujourdhuy, si vous n'estiez bien trompé, le premier d'entre

toutz ses alliez, qu'elle aymoit le mieulx, et en qui elle avoit plus

de fiance, comme aussy Voz Majestez luy portoient plus de

bienveillance et de cordiale amityé qu'à princesse de la terre; et

que, vous retrouvant en ce degré, vous estimiez n'apartenir à nul si

bien qu'à Vous et à la Royne, vostre mère, de luy pourchasser party;

dont luy aviez offert Monseigneur le Duc comme ung d'entre ses plus

certains amys, et de si bon lieu que de meilleur n'en estoit au monde,

et lequel vous cognoissiez si garny d'excellantes qualités, de vertu,

de valeur et aultres dons du ciel et de nature, que vous oziez donner

ce tesmoignage à vostre frère, qu'il ne luy restoit plus qu'estre

receu en la bonne grâce d'elle, pour estre ung des plus accomplis

princes de l'Europe: dont n'aviez peu doubter que très volontiers elle

ne l'acceptât.

Mais, de tant que vous ne vouliez rien demander en cest endroict qui

ne fût pour l'advantage d'elle, et de sa réputation et honneur, nous

la voulions bien suplier d'avoir le pareil esgard à vous, de ne

requérir rien de Monseigneur le Duc qui semblât extraordinayre ou non

accoustumé aulx plus grandz princes, car ne pouvions estimer qu'il

peût comparoistre devant elle en ceste entrevue, sinon ainsy que

feroit le criminel devant ung juge, duquel il attandoit la sentence de

sa mort et de sa vye, ce qui luy diminueroit beaucoup de ses bonnes

grâces, là où, s'il venoit bien assuré de celles d'elle, elle ne

trouveroit qu'il en deffaillît une seule en luy; et avions l'exemple

du Roy d'Espaigne et de la feue Royne, sa seur, qui s'estoient bien

mariés sans se voyr, qui n'estoient rien de plus que les deux, dont

nous traictions à présent.

A quoy elle me respondit que je n'allégasse plus cest exemple, car il

n'avoit heu ung seul rencontre de bonheur; dont continuay que,

puisqu'ainsy estoit, qu'elle ne vouloit changer d'opinion, que Mr de

La Mole et moy luy accordions très vollontiers que le dict point de

l'entrevue fût remis à Voz Très Chrestiennes Majestez; mais, affin

qu'il y restât moins de difficultés, nous la voulions très humblement

suplier de nous accorder que toutz les articles, qui avoient esté

déterminés sur le propos de Monsieur, frère de Vostre Majesté,

demeurassent entiers, et desjà toutz accordez pour Mon dict Seigneur

le Duc.

A quoy elle nous respondit qu'elle en estoit contante, sinon seulement

des articles de la religion, ainsy qu'elle l'avoit auparavant escript

à son ambassadeur, affin qu'à toutes advantures, si le mariage n'avoit

à réuscyr, cella peût servir d'honnorable excuse à toutz deux.

Nous incistâmes que les dicts articles demeurassent, mais,

puysqu'ainsy luy playsoit que l'interprétation, sur laquelle l'on en

estoit demeuré pour Monsieur, fût réservée pour s'en accorder allors;

et que, pour ne procéder en ung si grand faict par négociations

incerteynes, elle trouvât bon que le tout fût rédigé par escript; ce

que la dicte Dame ne nous refuza, ny l'ung ny l'aultre.

Et encores, après avoir examiné, à part, le dict Sr de La Mole de

l'intention de Monseigneur le Duc, son Maistre, pendant que les dicts

du conseil me vindrent parler d'aulcunes aultres choses, à quoy je

m'assure qu'il la satisfit grandement, elle nous remeit à nous revoir

encores le lendemein, où nous ne fallismes de nous rendre à l'heure

accoustumée, et trouvasmes qu'elle avoit desjà escripte la lettre de

la Royne, vostre mère, de laquelle elle nous fit communicquation; et

nous dict qu'elle estoit après à mettre la mein à la vostre, et

qu'elle vous vouloit prier toutz deux de respondre pour elle à celle

de Monseigneur le Duc, se ressouvenant bien que, d'aultresfoys, je luy

avois faict faire une semblable erreur en pareille occasion; mais nous

la conjurasmes tant, et luy fismes de si humbles prières pour ceste

faveur vers Mon dict Seigneur le Duc, qu'enfin elle nous promit

d'escripre à toutz deux voz frères. Et nous ayant encores, puis après,

menés à la chasse, et faict plusieurs aultres honnestes et favorables

démonstrations, et qu'elle heût monstré en toutes sortes de demeurer

très satisfaicte de toute la légation du dict Sr de La Mole, et bien

fort grandement de luy mesmes, elle nous licencia très gracieusement

toutz deux, et adjouxta ce mot, Sire,--«Que le dict de La Mole s'est

si sagement et en si bonne façon conduict et comporté, en tout ce

qu'il a heu à dire et faire en ceste court, qu'il y a layssé une très

bonne opinion de luy, et y sera toujours fort bien venu.» Et sur ce,

etc. Ce XXVIIIe jour d'aoust 1572.

Les seigneurs de ce conseil estiment que le capitaine Serras,

à présent gouverneur de Fleximgues, a intelligence avec le duc

d'Alve, dont vous suplient que, si Vostre Majesté entend que

les angloys, qui sont au dict lieu, se soient pourveus pour

leur seurté contre le dict Serras, que ne le vueilliez

interpréter qu'à bien, et faire que les françoys n'entreprennent

de s'y oposer.

A LA ROYNE.

Madame, de tant que, par aulcunes de voz responces à Mr de Walsingam,

la Royne, sa Mestresse, avoit prins opinion que Vostre Majesté

n'estoit si affectionnée au bon propos, qui est maintenant en termes,

comme elle l'eût pensé, et luy en estant le souspeçon aulcunement

confirmé par quelques lettres, qui naguières avoient été surprinses,

nous avons esté en grande perplexité comme luy oster ceste impression;

mais elle mesmes nous en a mis en chemin, nous racomptant par ordre

tout le contenu de la lettre du XXIIe de juillet, de laquelle vous

nous deffandiez de luy en parler, et nous faysant faire par ses

conseillers tout le discours d'icelle et des subséquentes, jusques à

la responce, ce qui nous a donné argument, en luy en épluchant bien

toutz les poinctz, de luy faire cognoistre que Vostre Majesté avoit

heu occasion de parler en la façon qu'elle avoit faict, et qu'elle

pouvoit bien comprendre (par la petite lettre que m'aviez despuis

escripte, du Xe du présent, et par celle de Mr Pinart, de mesmes

dathe, lesquelles nous luy fismes voyr bien à propos), que vous ne

persévériez en nulle plus fervente affection au monde qu'en celle de

ce mariage.

Et me semble, Madame, que ce petit inconvénient n'est advenu que pour

bien, pour la faire déclarer davantage et tirer plus de lumière de son

intention; mesmes que, l'ayantz supliée de n'en imputer rien à son

ambassadeur, ains plustost à Voz Majestez et au trouble que ce avoit

esté en vostre cueur de n'avoir trouvé tant de correspondance en sa

responce comme vous l'aviez espéré, elle nous a assurez qu'elle

n'avoit, ny pouvoit avoir, aulcun malcontantement de luy, et que nul

gentilhomme de ce monde pourroit jamais mieulx mériter de ceste cause,

et pour vous et pour elle, qu'il faysoit; mais ce qu'elle vous en

mandoit par sa lettre serviroit bien fort à son propos; et néantmoins

vous prioit de croyre qu'il n'avoit escript que en très bonne sorte

toutes les choses que luy aviez dictes.

Sur quoy, Madame, je vous suplie très humblement me donner charge, par

voz premières, de dire quelque mot à la dicte Dame du contantement que

vous avez de luy, et cepandant prendre de bonne part si, pour ne

rompre ce propos, Mr de La Mole et moy avons consenty à la dicte Dame

qu'elle remît encores à Voz Majestez le poinct de l'entrevue; qui n'a

esté sans que nous y ayons oposé toutz les plus grandz argumentz que

nous avons peu, qui ont esté cause de nous faire gaigner les aultres

deux pointz que verrez en la lettre du Roy; en laquelle nous

racomptons les principalles choses de toute la négociation qui a esté

faicte depuis nos précédantes; et cella avec quelque peu de longueur

qui, possible, vous sera ennuyeuse, mais c'est affin que, par la

représantation des mutuelz propos qui ont esté entre la dicte Dame et

nous, et par ses démonstrations, que nous y avons exprimées, Voz

Majestez puissent mieulx juger en quoy reste l'affaire maintenant, et

y puissent prendre une plus certayne résolution; bien qu'il reste

encores au dict Sr de La Mole de vous réciter assez d'aultres

particullaritez pour en faire une histoyre: et luy veulx bien rendre

ce tesmoignage qu'il a si bien accomply et sa légation, et vostre

commandement, par deçà, et s'est en toutes choses si bien comporté que

je ne l'eusse sceu desirer mieulx pour vostre service, ny pour la

satisfaction de ceste princesse et de toute ceste court. Et vous

suplie très humblement, Madame, de croyre qu'il n'a tenu à nous, ny à

chose quelconque, qui se soit peu faire de la part de nous deux, qu'il

ne vous rapporte maintenant l'entière résolution de l'affère; mais il

se fault contanter de ce qu'on peut. Et aulmoins veux je bien, Madame,

qu'il vous assure que, sellon les démonstrations de ceste princesse,

nous l'avons layssée, ceste foys, beaucoup mieulx disposée vers Voz

Majestez Très Chrestiennes et vers ce propos que je ne l'y avois vue

auparavant; et ceulx qui y ont bonne affection nous crient: _que

Monseigneur le Duc vienne_.

Dont, Madame, si Voz Majestez estiment que, pour une si haulte

entreprinse, il faille mettre au risque et à l'azard la dicte

entrevue, chose à quoy je n'oze adjouxter mon advis, parce qu'estant

le faict de Monseigneur vostre filz, il doibt estre entièrement

réservé à la détermination de Voz Majestez, je vous suplie très

humblement vous en résouldre si bien, et si tost, que cella se puisse

accomplir dans le prochein moys d'octobre au plus tard; de tant que

les volontés ne sont perpétuelles, ny souvant de guières de durée, par

deçà. Et desjà je sçay que, de dellà la mer, l'on sollicite instamment

la ropture; dont sera très nécessayre de tenir fort secrette la

dellibération que vous y ferez.

La noblesse de ce royaulme est très bien affectionnée à ce propos, les

principalles dames de ceste court le favorisent, et ceulx du conseil

ont faict ung singullier debvoir de l'advancer; dont adviserez,

Madame, comme leur en faire quelque recognoissance, et comme

satisfaire principallement au particullier de Mr le comte de Lestre,

vers lequel, si Mr de Montpensier se rend si difficile, du party de sa

fille, comme il me deffend par une sienne lettre de n'en parler

jamais, Vostre Majesté pourra considérer s'il seroit bon que je mysse

en avant celuy de madamoyselle de Chasteauneuf, ou de quelque aultre,

que Voz Majestez vueillent apparanter avec semblables advantages,

qu'avez desjà offertz pour la susdicte de Montpensier. Et sur ce, etc.

Ce XXVIIIe jour d'aoust 1572.

_Par postille à la lettre précédente._

Le dict Sr de La Mole, pour l'honneur de Voz Majestez et de

Monseigneur le Duc, a esté fort favorablement reçu de ceste

princesse, et a esté bien traicté en sa court et en divers

lieux de ce royaume, et honnoré, puis après, d'un présent,

qui, à la vérité, n'a pas correspondu au reste, ny à la

libéralité, dont le dict Sr de La Mole a uzé fort honnestement

partout, ny à ce qu'on a veu de luy en ceste court, qui est

arrivé à dix sept chevaulx de poste; car n'a esté que d'une

cheyne de troys centz trente escuz, mais, possible, est

advenu, par ce qu'on n'estoit en lieu commode. Et ne fauldra

pour cella, Madame, que layssiez de remercyer du reste

l'ambassadeur d'Angleterre, et que Monseigneur le Duc l'en

envoye aussy remercyer. Et ne puis obmettre de vous

ramantevoir tousjours les remèdes pour le visage de Mon dict

Seigneur; car c'est chose qui m'est singullièrement recommandé

de ce costé.

CCLXXIIe DÉPESCHE

--du XXXe jour d'aoust 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Fogret._)

Effet produit à Londres par la première nouvelle de la

Saint-Barthèlemy.--Saisie de la première dépêche adressée à

l'ambassadeur.--Réception de la seconde.--Irritation des

Anglais.--Résolution de l'ambassadeur de suspendre toutes les

négociations.--Nouvelles d'Écosse.--Nécessité de donner à

Walsingham en France les mêmes explications que doit donner

l'ambassadeur en Angleterre.--Impossibilité où se trouve

l'ambassadeur de répondre aux questions qui lui sont faites.

AU ROY.

Sire, ainsy que Mr de La Mole estoit prest à partir, jeudy matin, pour

aller retrouver Vostre Majesté, le premier courrier que m'aviez

dépesché, le dimanche, XXIIIIe de ce moys, arriva icy sans aulcun

pacquet, parce qu'en passant à la Rye, où il estoit venu descendre, au

partir de Roan, les officiers du lieu, ayant desjà veu arriver six ou

sept bateaux des gens de la nouvelle religion de Dieppe, toutz

épouvantez de la soubdaine sédition de Paris, prinrent la dépesche

qu'il m'aportoit, et l'envoyèrent incontinent à la Royne, leur

Mestresse, qui ne me l'a encores renvoyée, parce qu'elle est bien

loing d'icy. Et le dict Sr de La Mole ne layssa, pour cella, de

partir, l'après dînée, avec l'entier discours de toute la négociation

qu'avions faicte jusques allors. Et, le soyr mesmes, vint le segond

courrier, qui estoit party de Paris le mardy, XXVIe, par lequel, Sire,

il vous a pleu me mander le regret, que Vostre Majesté avoit, que la

sédition de ceulx de la ville n'estoit encores appaisée, et que je ne

parlasse aulcunement des particullarités, ny de l'occasion d'icelle,

jusques à l'aultre procheine dépesche, que Vostre Majesté me feroit,

le jour ensuyvant[4]. En quoy j'estime, Sire, que vostre troysiesme

pacquet m'arrivera plus tost que l'on ne m'aura rendu le premier; et,

par ainsy, je parleray sellon icelluy, et non sellon l'aultre.

[4] Voir les lettres du roi en date des 24, 25, 26 et 27 août

1572, adressées à Mr de La Mothe Fénélon, ainsi que l'instruction

qui y fut jointe; _Supplément à la Correspondance Diplomatique de

La Mothe Fénélon_, contenant les lettres qui lui étaient écrites

de la cour.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 7 / 35 段