Sur quoy, Sire, commançantz à ce qu'elle nous avoit discouru de son

mal, et puis de sa convalessance, et sur la faveur qu'elle nous

faysoit de la pouvoir voyr, premier qu'elle fût du tout bien guérye,

et sur le soing que cepandant elle avoit heu de nous faire donner du

plésir dans ses parcz, mais principallement sur les bonnes parolles

qu'elle nous venoit de dire de Vostre Majesté et de la Royne, et de

Nosseigneurs voz frères, et de voz lettres, nous luy avons respondu,

l'ung après l'aultre, tout ce que nous avons estimé qui estoit bien

convenable de luy dire; et vous promettons, Sire, que ce a esté tant

au contantement de la dicte Dame que, quand nous avons monstré

creindre de l'ennuyer, pour n'estre encores parfaictement guérye, elle

mesmes a estendu davantage le propos. Dont, sur celluy de notre

temporisement icy, nous luy avons dict que Mr de Vualsingam ne luy

pourroit mander rien de plus expécial de vostre intention que ce que

Mr de Montmorency, Mr de Foix et moy, La Mothe, et puis voz

précédantes lettres, et puis celles de maintenant, et encores ce que

de parolle à moy, La Molle, et par escript à moy, La Mothe, vous nous

aviez donné charge de luy en déclarer; et qu'il ne failloit, au cas

que la responce qu'elle vous avoit desjà mandée ne fût si bonne comme

vous la desiriez et l'espériez, sinon qu'elle la nous melliorât, et

qu'elle la nous voulût faire entière et résolue; car serions prestz de

l'accepter, et temporiserions très volontiers pour cest effect jusques

à Quilengourt, ainsy qu'elle monstroit de le desirer; que, quand à

l'entrevue, il n'estoit nul besoing de chercher en cella le

contantement de Monseigneur le Duc, car non seulement il estoit très

contant, mais tout transformé au desir des bonnes grâces et des

perfections qu'il sçavoit estre véritablement en elle, mais c'estoit à

sa satisfaction d'elle qu'on avoit à regarder; et que pour cella

croyons nous bien que Monseigneur le Duc ne regardoit à nul danger ny

inconvénient, ny s'il y auroit quelque diminution de sa propre

grandeur, pourveu qu'il peût aultant defférer à celle de la dicte

Dame; mais qu'il nous sembloit que Vostre Majesté, ny la Royne, ne le

luy vouldriez jamais permettre, et qu'encor que vous jugiés très bien

que nulle sorte de passer vers elle ne pourroit sembler que très

honneste et pleine d'ung singullier plésir à ce prince, si, ne pouviez

vous voyr qu'il luy en peût rester pas une honnorable ny sinon

accompaignée d'ung extrême crèvecueur et d'ung perdurable regret, qui

luy dureroit jusques à la mort, de s'en retourner refuzé ou non

accepté; et qu'il nous sembloit qu'en ung affaire tant approuvé de

Dieu, et louable devant les hommes, et tant plein d'honneur et de vray

contantement aux deux partis, et desjà passé par le conseil universel

des deux royaulmes, l'on ne debvoit proposer ung acrochement, lequel

monstroit partir de l'invention de quelque maulvès ange, qui

ourdissoit desjà, par la longueur et par la difficulté de ceste

entrevue, une entière ruyne du propos, premier qu'il fût conclud.

La dicte Dame, ayant un peu pensé là dessus, a monstré qu'elle

desireroit infiniement de cognoistre quel auroit à estre Mon dict

Seigneur le Duc vers son amytié, et a percisté qu'il luy failloit

attandre quelque dépesche du Sr de Walsingam; puis a passé à plusieurs

gracieulx propos d'elle et de Monseigneur le Duc, au cas que le dict

mariage succédât entre eulx: dont, ayant préveu ensemble qu'il ne

seroit que bon que moy, La Mole, luy en continuasse encores aulcuns à

part d'aulcunes privés particullarités et remarquables enseignes de

l'inthime affection et dévotion de Mon dict Seigneur vers elle, moy

de La Mothe, les ay ung peu layssez toutz deux, qui en ont tenu

plusieurs, desquelles elle a monstré, de son costé, en sentir ung fort

singullier contantement; et moy, La Mole, suis retourné du mien avec

tousjours meilleure espérance, comme j'espère bientost vous en aller

rendre compte. Cepandant moy, La Mothe, ay pressé milord de Burgley de

nous faire avoir une résolution, et il n'a heu rien d'assez aparant

pour en excuser davantage sa Mestresse, sinon de me dire que Vostre

Majesté auroit trouvé la responce en telz termes qu'il n'estoit

possible qu'on passât à rien plus avant, que vous n'eussiez de rechef

parlé, bien qu'il me vouloit assurer que luy et les deux comtes

trouvoient que le voyage de moy, La Mole, estoit très oportun, et très

oportunes les lettres que j'avoys apportées, et qu'il ne vouloit, de

sa part, encore cesser de bien espérer.

Ainsy, Sire, nous suyvons jusques à Quilingourt, et nous veulent,

ceulx qui sont bien intentionnés en cest affaire, persuader que ce que

ceste princesse monstre d'avoir fort grande affection à ceste entrevue

est le meilleur signe qui se pourroit desirer d'elle, dont nous

conseillent de ne le trop rejecter. Et le comte de Lestre m'a encores

refrayschy à moy, La Mothe, qu'il avoit ung grand desir d'aller en

France pour la conjouyssance des premières couches de la Royne Très

Chrestienne, et qu'il seroit tousjours prest de partir dans troys

jours, après que la Royne, sa Mestresse, le luy auroit commandé;

laquelle nous a desjà dict, Sire, qu'elle le vouloit de bon cueur,

pourveu que ce fût ung filz, et qu'elle prioit Dieu de vous donner ung

daulfin.

Maistre Pelan a rapporté de Fleximgues que la ville est tenable, si

la Royne, sa Mestresse, la veult prendre en sa protection; mais il

semble que, icy, l'on est entré en quelque souspeçon que le Sr Strossy

s'en vueille saysir, et qu'il a desjà escript à ceulx qui y commandent

d'y vouloir recepvoir deux mille françoys. Sur quoy quelqun m'a

declaré à moy, La Mothe, que cella réfroydira bien fort les Angloys,

et qu'ilz ne voudroient que les Françoys entreprinsent rien de ce

costé, à la charge qu'ilz favoriseroient tout ce qu'ilz vouldroient

entreprendre ez aultres endroictz. J'ay jetté bien loing tout ce qu'on

m'a dict du dict Sr Strossy. Hier, ung des gens du prince d'Orange a

esté renvoyé d'icy avec force bonnes parolles, et attand l'on de luy

une plus solenne légation, quand il sera plus avant en pays; dont lors

il sera mieulx respondu. Sur ce, etc.

Ce XIe jour d'aoust 1572.

CCLXXe DÉPESCHE

--du XIIIe jour d'aoust 1572.--

(_Envoyée jusques à la court par Mr de L'Espinasse._)

Nouvelles d'Écosse.--Vives plaintes de l'ambassadeur contre le

mépris que font des ordres du roi les Ecossais qui occupent

Leith.

AU ROY.

Sire, estant Mr de La Mole et moy en ce lieu de Conventery, à la suyte

de ceste princesse, laquelle arrive aujourdhuy en la mayson du comte

de Lestre à Quilingourt, qui est à quatre mille d'icy, le Sr de

L'Espinasse m'a envoyé de Londres en hors les mémoires qu'il a raporté

d'Escoce, sur lesquelz je me suys infinyement esbahy des façons de

procéder de ceulx du Petit Lith, qui sont telles qu'elles me semblent

bien requérir, Sire, que Vostre Majesté y pourvoye avec authorité pour

ne laysser aller les choses, qui ont esté, en ce faict, faictes et

négociées par vostre ambassadeur en vostre nom, à l'indignité que

ceulx du Petit Lith monstrent qu'ilz les veulent réduyre, qui n'est

sans beaucoup de mespris et quasy mocquerye de vostre grandeur. Il est

vray que la passion les mène de vouloir chercher tant d'avantage

qu'ilz pourront pour ruyner ceulx qui leur font teste; et, si

l'assemblée du parlement se pouvoit tenir, possible que l'on

parviendroit à quelque accord, mesmement si Vostre Majesté monstre

qu'en toutes sortes elle veult et entend qu'il se face, et qu'il vous

plaise en parler vifvement à l'ambassadeur d'Angleterre et luy dire

que vous n'estes pour comporter qu'on achève de ruyner cest estat, ny

que les dicts du Petit Lith abusent des mesmes moyens qui procèdent de

vous contre ceulx qui, plus que eulx, ont espéré en Vostre Majesté.

Je verray, Sire, comme la Royne d'Angleterre et ceulx de son conseil

prendront le faict, et requerray en cella ce que j'estimeray convenir

au bien de vostre service; dont par mes premières je ne faudray de

vous en escripre ce qu'ilz m'y auront respondu. Et cependant, pour ne

rien retarder, je mande au dict Sr de L'Espinasse de parachever sa

dilligence vers Vostre Majesté, vous supliant très humblement de le

renvoyer, ainsy bien et bientost expédié, comme jugerez qu'il se

debvra faire, et qu'envoyez par luy quelque petite provision au

capitaine Granges pour le faire persévérer, car en luy consiste

aujourdhuy la conservation de tout ce qui peut dépandre de l'allience

de vostre couronne au dict pays. Sur ce, etc.

Ce XIIIe jour d'aoust 1572.

_Par postille à la lettre précédente._

Depuis ce dessus, je me suis infinyement pleinct à ceste

princesse, et aulx siens, de l'atemptat de ceulx du Petit

Lith, et ilz ont monstré qu'ilz le trouvent très maulvais;

dont m'ont promis qu'il y sera indubitablement remédyé.

CCLXXIe DÉPESCHE

--du XXVIIIe jour d'aoust 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Mr de La Mole._)

Audiences.--Détails de la négociation de Mr de La

Mole.--Délibération du conseil sur le mariage.--Explications

sur la réponse donnée au roi, qui a été prise en France pour

une rupture.--Déclarations d'Élisabeth qu'elle est décidée à se

marier, qu'elle ne veut pas rompre la négociation; mais

qu'avant de prendre un engagement elle croit l'entrevue

nécessaire.--Avis donné par les Anglais sur le peu de confiance

que doit inspirer le gouverneur de Flessingue.--Bonne

disposition d'Élisabeth à l'égard de la négociation du

mariage.--Départ de Mr de La Mole.

AU ROY.

Sire, au partir de Norampthon, d'où Mr de La Mole, présent pourteur,

et moy, vous fismes une dépesche, le XIe de ce moys, nous arrivasmes,

le tréziesme ensuyvant, à Quilingourt, et le lendemein Mr le comte de

Lestre nous y traicta en festin avec les plus grandz de ce royaulme,

où ayant esté plus d'une heure et demye en conversation avec la Royne

d'Angleterre pour luy continuer, en attandant des nouvelles de France,

le propos de Monseigneur le Duc, affin de luy en imprimer tousjours le

desir, et à nous l'espérance, le dict sieur comte nous mena, l'après

dînée, avec le reste de la noblesse de la court, courre le cerf dans

ung de ses parcz jusques à la nuict; et, le deuxiesme jour après, le

Sr de Vassal arriva avec la dépesche de Voz Majestez du VIIe et IXe du

présent et avec ce que, oultre la dicte dépesche, il vous avoit pleu

le charger de nous dire.

Sur quoy nous allasmes, le XVIIe, retrouver la dicte Dame à Warvic, à

laquelle, après aulcuns propos qu'elle mesmes nous commença, nous luy

dismes qu'il nous estoit venu des lettres de Voz Majestez Très

Chrestiennes sur la responce que son ambassadeur avoit heu à vous

faire, à la fin de juillet; et de tant que luy mesmes avoit ouy les

parolles et veu les contenances, dont luy aviez uzé quand il la vous

avoit déclarée, et qu'il avoit très bien recueilly le tout, nous nous

assurions que desjà elle avoit mieulx entendu la façon comme Voz

Majestez avoient prinse la dicte responce par le discours de ses

lettres que nous ne luy sçaurions représanter sur celles de Voz

Majestez. Et, sans rien toucher à la dicte Dame de la lettre qu'elle

luy avoit escripte le XXIIe de juillet, parce que vous le nous

deffandiez, nous ajouxtâmes seulement qu'il n'estoit pas à croyre

combien il vous avoit touché au cueur que la dicte responce n'eust

esté conforme à vostre honneste desir; et combien Vostre Majesté et la

Royne, vostre mère, vous estiez vergongniez de ce que, cuydantz avoir

bien mesuré vostre offre pour la plus juste, la plus honnorable, et

quasy la plus nécessayre que vous heussiez su faire à une telle

princesse comme elle, laquelle vous aymiez et observiez plus que nulle

aultre de la Chrestienté, elle néantmoins vous heût randus confus, et

vous heût condampnés de n'avoir heu bon jugement en cella; et qu'après

y avoir bien pensé et dellibéré avec ceulx de vostre conseil, et ne

pouvantz juger, par les choses que Mr de Montmorency et Mr de Foix,

vous avoient rapportées, et par celles que je vous avois escriptes, et

encores par celles que Mr le comte de Lincoln et ses aultres

ambassadeurs vous avoient dictes, qu'il fût possible que ceste

responce heût à estre celle résolue qu'elle avoit dans son cueur, Voz

Majestez la suplioient de vous en randre une meilleure et plus

aprochante du vray contantement que vous aviez espéré d'elle.

La dicte Dame, comme préocupée d'une peur que nous voulussions rompre,

et résolue néantmoins, pour la recordation de ce qui luy estoit advenu

du premier propos, de ne changer point d'opinion, s'escria ung peu en

elle mesmes disant:--«Ha! je voy bien, par la responce de mon

ambassadeur et par ce que je oy maintenant, que la Royne Mère, comme

prudente et vertueuse, a voulu estre sage pour son filz et pour moy,

et ne veut que nous nous voyons de peur qu'il ne se puisse contanter

d'une telle femme, ou que je ne puisse demeurer bien satisfaicte d'ung

tel mary.» Et après, s'estant adressé à nous, continua nous dire que,

puisque les lettres tant honnestes et pleines d'honneur et de mille

satisfactions que je luy avois présentées en la mayson de milord

trésorier, escriptes de vostre mein, et de la Royne, et de Monseigneur

le Duc, avoient esté cause de luy faire méliorer sa première responce,

du XXIIe de juillet, par laquelle elle mandoit que les difficultés de

l'eage empeschoient qu'elle ne peût satisfaire ny à son desir ny à

vostre espérance, et d'avoir, comme par ung bon et nouveau moyen,

proposé l'entrevue, affin d'oster les dictes difficultés, elle pensoit

que, non seulement vous l'aprouveriez, mais luy sçauriez un grand gré

d'avoir, de son costé, faict l'ouverture qui debvoit procéder du

vostre; qu'elle prioit Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, et Mr

de Montmorency, desquelz troys le langage avoit esté semblable, qu'il

vous pleût croyre qu'elle n'estoit si traistre, ny si meschante, de

parler d'une entrevue à ung prince de si grande qualité, si elle

n'estoit bien résolue de se marier, et qu'elle m'avoit, longtemps y a,

assuré de la victoyre qu'elle avoit gaignée sur elle en cest endroict;

dont ne voudroit maintenant vendre à si inique et desloyal pris, comme

seroit cestuy cy, le précieulx trésor de vostre amityé et de la Royne

et des princes de vostre couronne, ses enfans, et qu'à la vérité elle

avoit plusieurs justes occasions du passé, et plusieurs grandes

considérations du présent, pour desirer la dicte entrevue, tant pour

la satisfaction de Monseigneur le Duc, affin qu'il n'espousât une

femme qui ne luy pleût, que, à dire vray, pour le compte d'elle

mesmes, affin de voyr si elle pourroit être aymée de luy, et si la

disposition de l'eage, et ce qu'on luy avoit rapporté du visage

seroient objetz si véhémentz qu'elle ne s'en peût jamais contanter;

et, de tant qu'elle avoit mis cella en l'arbitre de Voz Majestez, il

n'estoit raysonnable que luy renvoyssiez maintenant la pierre, sinon

que vous voulussiez que ce qu'elle vous avoit mandé et ce que Vous et

la Royne, vostre mère, aviez respondu à son ambassadeur, et ce que

nous luy disions maintenant, fût la fin du propos; demeurant la dicte

Dame là dessus bien fort pensive, sans y rien plus adjouxter.

Nous suyvismes à luy dire, Sire, que Voz Majestez la prioient de

considérer qu'il n'est en la mein des mortelz de remédier au poinct

qu'elle alléguoit de l'eage, et que vous aviez ung incroyable regret

que ne l'en peussiez satisfaire, dont ne vous restoit que dire là

dessus, sinon ce que Mr de Montmorency, Mr de Foix et moy, luy avions

desjà dict, que, tant s'en failloit que vous heussiez pensé que les

jeunes ans de Monseigneur le Duc fussent quelque deffault que, au

contrayre, vous estimiez que c'estoit la perfection de ce mariage, et

que vous sçaviez très bien que la disposition de la dicte Dame estoit

si bonne et si belle qu'elle se retrouvoit plus jeune de neuf ans

qu'elle n'estoit, et aussy la vigueur et belle taille et bonne

disposition de Monseigneur le Duc luy anticipoient à luy son eage

d'aultres neuf ans, par ainsy, qu'ilz se rencontroient d'en avoir

chacun vingt et sept; et, au regard de l'entrevue, que si Vous, Sire,

et la Royne, vostre mère, cognoissiez qu'elle peût servir à vous

donner le contantement que vous espériez et desiriez plus que chose du

monde, que vous vouldriez que Monseigneur le Duc fût aujourdhuy

plustost que demein devers elle; mais, si la dicte entrevue avoit à

estre en vein, et que la dicte Dame n'eût volonté de se marier, comme

ses responces vous en faysoient doubter, ny voulût avoyr Mon dict

Seigneur le Duc agréable, duquel elle avoit desjà veu le pourtrêt, et

avoit entendu, par beaucoup des siens, quel il estoit, ce ne seroit

qu'adjouxter ung par trop grand malcontantement à celluy que vous

aviez desjà bien grand de la responce qu'elle vous avoit mandée. Dont

nous la voulions très humblement suplier, et la conjurer, par les

mérites de la parfaicte bienveillance et loyalle amityé que Vous et la

Royne, vostre mère, luy portiez, et par la dévotion et servitude de

Monseigneur le Duc vers elle, qu'elle voulût, sellon sa prudence, et

par l'advis des seigneurs de son conseil, avec lesquelz nous desirions

qu'elle communicquât de ce faict, vous faire une meilleure responce,

et telle qu'il n'en peût réuscyr qu'une bonne conclusion de propos, et

non jamais fin en vostre commune amityé, sinon lorsque vous cesseriez

de n'estre plus au monde.

La dicte Dame, réaulçant la teste, nous respondit, avec ung meilleur

et plus joyeulx visage, qu'elle estoit contante de parler à ceulx de

son conseil et faire voyr à Voz Majestez que vous ne sçauriez trouver

princesse, en toute la terre, qui plus s'esforçât de correspondre à

l'amityé, qu'avez tousjours monstré luy porter, qu'elle feroit. Et

entrant là dessus en plusieurs devis avec Mr de La Mole, lequel je luy

layssay seul pour parler à ses conseillers, elle fit toutz les

semblantz du monde d'avoir fort agréable ce qu'il luy disoit de son

Maistre, et luy fit reprandre à luy mesmes plus d'espérance que par

ses premiers propos elle n'avoit monstré de nous en vouloir donner.

Et sur ce, se retirant pour ung peu de temps fort joyeuse en sa

chambre, dict à Mr le comte de Lestre qu'il nous retînt pour souper

avec elle; et elle mesmes nous convia. Puis, à bout de pièce, estantz

retournés vers elle, la trouvasmes qu'elle jouoit de l'espinette, et

continua, à nostre prière, d'en jouer encores davantage pour

satisfaire au dict Sr de La Mole; et puis, au souper, qui fut ung

festin assez magnificque, elle nous fit devant toute l'assemblée les

meilleures démonstrations qui se peulvent desirer, mesmes après avoir

beu à moy, et m'avoir envoyé sa couppe et son restant pour la pléger,

elle voulut bien monstrer qu'elle avoit agréable le message et le

messager de Mon dict Seigneur le Duc, et beut aussy au Sr de La Mole,

avec plusieurs aultres honnestes démonstrations et courtoysies que,

pour l'honneur de son Maistre, ung chacun s'efforça de luy faire. Et

l'après soupée, sur les neuf heures de nuict, ung fort, qui estoit

dressé dans une prairie, soubz les fenestres du chasteau, fut assaly

par une partie de la jeunesse de la court, et soubstenu par l'aultre,

où y heut tant d'artiffices à feu, si furieulx et bien conduictz,

qu'il le fit fort bon voyr, et la dicte Dame nous retint jusques

envyron minuict pour en attandre la fin.

Le lendemein, XVIIIe, après que le trésorier de la mayson de la dicte

Dame nous heût donné à dîner, elle nous fit appeller pour nous dire

que, sellon nostre réquisition du jour précédant, elle avoit mis

l'affaire en dellibération de son conseil, où les lettres de son

ambassadeur avoient de rechef esté leues et conférées avec nostre

dire, et qu'ayant ouy l'opinion d'ung chacun là dessus, elle se

trouvoit en plus de perplexité que jamais, pour s'estre tant advancée

que d'avoir parlé de l'entrevue, et qu'elle desireroit avoir esté lors

bien empeschée de la langue; mais ses conseillers, qui avoient plus

regardé à leur affection de la voyr mariée que à sa dignité en cest

endroict, luy avoient faict faire cest erreur, se persuadans que

Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, embrasseriez ce moyen, comme

le meilleur et le plus court, pour effectuer ce que monstriez desirer;

mais elle et eulx s'apercevoient, à ceste heure, encor que bien tard,

que vostre intention estoit au contraire, et que ce qu'elle avoit veu

par ung advis qui luy estoit venu de bien loing, que l'on avoit desjà

mis ordre de faire qu'elle ne trouvât non plus de correspondance en ce

segond propos qu'elle en avoit heu au premier, commançoit de

s'effectuer; car, de révoquer en doubte si elle se vouloit marier,

estoit ramener l'affaire à son commancement, et d'alléguer le

malcontantement qui resteroit de l'entrevue, si elle réuscissoit

vayne, estoit l'advertir de se garder bien de la consentir; mais ce,

qui plus la mettoit en peyne, estoit qu'on avoit remonstré à son

ambassadeur que de l'entrevue des princes n'estoit accoustumé de

provenir guyères jamais que toute male satisfaction, et cella luy

remétoit devant les yeulx que si, de l'entrevue de troys ou quatre

jours, de Monseigneur le Duc et d'elle, debvoit advenir quelque mal,

quel auroit à estre le reste de leur vye, s'ilz se marioyent sans

quelques prémices d'amityé, qui ordinayrement s'acquièrent par la

veue; et qu'elle juroit à Dieu que ces doubtes luy faysoient tant de

peur qu'elle se repentoit bien fort d'avoir jamais touché ce poinct;

duquel ny elle, ny ses conseillers ne se pouvoient, à ceste heure,

bien résouldre.

Nous répliquâmes, Sire, qu'elle debvoit prendre de bonne part ce que

Voz Majestez Très Chrestiennes aviez remonstré à son ambassadeur qui,

à ce que nous pouvions cognoistre par voz lettres, vous avoit

représenté les obstacles si grandz, et si esloignés de la facillité

qu'aviez espéré trouver en cest affaire, qu'à vostre grand regret vous

aviez interprété l'entrevue ne pouvoyr réuscyr que vayne, et pleyne de

mocquerie pour Monseigneur le Duc; et que mesmes il sembloit que vous

heussiez comprins qu'il heût uzé du mot d'_impossibilité_, dont elle

ne debvoit que bien juger de Vostre Majesté et de la Royne, vostre

mère, si, persévérans en vostre singulière affection vers elle, vous

la supliez de vous rendre une meilleure responce. Et Mr de La Mole

adjouxta que cella mesmes, qu'elle pouvoit creindre de l'altération de

vostre mutuelle amityé, si l'affaire, après l'entrevue, ne succédoit,

se debvoit creindre de ceste heure sur sa responce, au cas qu'elle ne

la vous melliorât. Et luy usasmes toutz deux, là dessus, des

meilleures et plus vifves persuasions que nous peusmes, de façon que

la dicte Dame, après avoir confessé que, si son ambassadeur avoit usé

du mot d'_impossibilité_, ou bien vous avoit faict les difficultés

non esloignées de cella, que vous aviez heu, et la Royne, vostre mère,

très juste occasion de doubter beaucoup d'elle.

Elle nous pria de luy donner encores le loysir d'ung jour entier pour

dellibérer dans cest affaire avec son dict conseil; et, sur l'heure

mesmes, monstant à cheval, elle trouva bon que nous l'allissions

accompaigner à Quilingourt, où elle s'en retournoit en chassant; et

l'entretinsmes, l'ung et l'autre, à diverses foys, sur la poursuite de

nostre propos, tout le long du chemin, avec son grand contantement.

Le lendemein matin, nous trouvasmes moyen de luy faire voyr une petite

lettre de la Royne, vostre mère, du Xe du présent, avec celle que, de

mesmes dathe, Mr Pinart m'avoit escripte, qui l'assuroient fort de la

persévérance de vos bonnes intentions vers elle; et fismes voyr aussy

à milord trésorier, par certains motz de la vostre, comme vous n'aviez

peu comprendre que les difficultez, que Mr de Walsingam vous avoit

alléguées, fussent sinon impossibles.

Et ainsy, ayant, par ce moyen et par toute la sollicitation que nous

peusmes, envers les seigneurs de ce conseil, ung à ung, et envers les

principalles dames de ceste court, bien disposé l'affaire, ce jour se

passa en de bien grandes et bien débatues dellibérations, non du tout

si vives et conformes entre ceulx du dict conseil comme nous l'avions

pensé. Tant y a que, le vintgiesme de ce moys, estantz de rechef

mandez à Quilingourt, la dicte Dame, après nous avoir entretenu

quelque temps d'aulcunes petites advantures, qui luy estoient advenues

le matin à la chasse, et après nous avoyr faict ouyr, plus d'une

heure, sa musicque en la chambre de présence, elle nous mena en la

privée.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 6 / 35 段