Elle m'a dict qu'elle vouloit estimer cella mesmes que j'avoys dict,

et encores mieulx de Monsieur d'Alançon, car le rapport qu'on faysoit

de luy estoit parfaict en toutes choses d'honneur, de valeur et de

vertu; et qu'elle vouloit encores croire ce qu'il luy escripvoit de

son amityé, et ce que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, luy en

promectiez, neantmoins que les difficultés de l'eage et du visage

restoient aparantes, et que ce que j'avois allégué de la religion ne

se pouvoit prendre pour récompance, car ne failloit dire ny que

Monsieur se fût voulu contanter de l'exercice de sa religion en privé,

ny qu'elle le luy heût voulu accorder, affin que ny l'ung ny l'aultre

ne se peussent maintenant advantager ny qu'il l'eût délayssée, ny

qu'elle l'eût délaissé; et, quand au point que Monsieur d'Alançon

m'escripvoit que, s'il n'estoit retenu d'aulcuns respectz, qu'il

passeroit volontiers par deçà, que c'estoit ung faict sien, et de

Vostre Majesté, et de la Royne, vostre mère, qui debvoit estre réglé

par vostre conseil, dont n'en vouloit rien dire, mais qu'elle croyoit

certaynement que si Monsieur luy mesmes fût venu, quand il se parloit

de luy, que l'affère heût mieulx réuscy qu'il n'a; et que je pourrois

encores conférer de toutes ces choses avec ceulx de son conseil, affin

que la responce peût estre plus promptement expédiée.

Et ainsy, Sire, ayant esté encores quelque temps avec elle à luy

respondre sur aulcunes demandes qu'elle m'a faictes de Mon dict

Seigneur le Duc, s'il n'estoit pas creu depuis le pourtraict qu'elle

avoit veu, et si j'avois point adverty la Royne, vostre mère, du

mèdecin qui promettoit de remédier à cest inconvénient du visage; et,

luy ayant satisfaict de tout cella à son contantement, je me suis

gracieusement licencié d'elle pour aller traicter de ces mesmes choses

avec les seigneurs de son conseil; de quoy, en la lettre de la Royne,

parce que ceste cy est trop longue, je mettray comme tout le reste a

passé. Et sur ce, etc.

Ce XXIXe jour de juillet 1572.

A LA ROYNE.

Madame, affin que Vostre Majesté puisse mieulx juger des choses qui

concernent icy le propos de Monseigneur le Duc, vostre filz, après que

les aurez entendues par ordre, je metz peyne, en la lettre du Roy, de

vous bien particulariser celles qui ont passé en la dernière audience

que j'ay heue de cette princesse; de la quelle, à vray dire, je suis

retourné plus contant des parolles et démonstrations que j'ay notées

d'elle, pendant ses discours, que des poinctz qu'elle m'a voulu

toucher de la responce qu'elle a promis de mander à Mr de Montmorency.

J'avoys desjà faict voyr à milord de Burgley, premier que d'aller

trouver la dicte Dame, les troys lettres qui s'adressoient à elle et

les deux qui s'adressoient au comte de Lestre et à luy, ensemble ce

que, en particullier, vous me mandiez, par une des vostres, de luy

dire, qui a trouvé le tout merveilleusement bon, et bien à propos. Et,

après infinys et très humbles mercyementz de la confiance qu'il voyoit

que Voz Majestez Très Chrestiennes prenoient de luy, avec assurance de

s'emploier plus affectueusement pour cest affaire que pour nul aultre

qu'il ayt jamais manyé, il m'a mandé que je me hastasse de porter les

dictes lettres, parce que les comtes de Lestre et de Sussex, et luy,

avoient desjà commandement de leur Mestresse de dresser la dicte

responce, qu'elle avoit à vous faire: ce qui m'a randu encores plus

dilligent de l'aller trouver.

Et, après que j'ay heu devisé avec elle, aultant longuement que je

l'ay peu desirer, je suis allé parler aux dicts comtes de Lestre et de

Sussex, et au dict de Burgley, lesquelz n'ont voulu entrer guyères

avant à contester et débatre aulcun poinct de l'affère; ains, après

avoyr escouté ce qui s'estoit passé entre la dicte Dame et moy, ilz

m'ont respondu que, puisque j'avoys présenté nouvelles lettres, ilz

confèreroient de nouveau avec la dicte Dame pour voyr si elle leur

commanderoit de changer rien en sa dicte responce, et ont assez

estendu leurz propos sur le mesmes faict; mais ilz l'ont tousjours

tenu bien loing de la conclusion. Dont, ayant tiré à part le comte de

Lestre, je luy ay baillé la lettre de Monseigneur le Duc, et luy ay

monstré ce qui estoit en article exprès pour son bien dans celle que

Vostre Majesté m'escripvoit; à quoy il m'a randu de si honnestes

responces qu'il ne se peut dire mieulx. J'ay aussy exprimé à milord de

Burgley ce que je luy avois auparavant mandé, lequel m'a assuré qu'il

persévèreroit de solliciter sa Mestresse. Et n'ay obmis de confirmer

de mesmes le comte de Sussex en la bonne affection qu'il a tousjours

monstré de porter à cest affère; et puis, je les ay ainsy layssez

quelques jours pour faire leurs dellibérations.

Et depuis, je les ay envoyez sonder si les lettres avoient esté

d'aulcun effect, dont le comte de Lestre m'a mandé qu'il me prioit de

croyre qu'il avoit parlé sur icelles de si grande affection à sa

Mestresse que moy mesmes ne l'eusse peu faire davantaige, et qu'elle

demeuroit en suspens, sans se sçavoir bien résouldre, monstrant

d'incliner à ce qu'elle puisse voyr Monseigneur le Duc, et qu'il la

voye aussy à elle, ce que le dict comte ne pouvoit trouver bon, et

estimoit qu'il seroit tousjours meilleur qu'elle fît une plus certaine

responce. Et milord de Burgley m'a respondu qu'il n'y avoit rien plus

vray que, pour ceste heure, l'accident du visage donnoit plus

d'empeschement au propos que ne faysoit la difficulté de l'eage, car

sa Mestresse avoit parlé à ceulx qui estoient naguières revenus de

France, et s'estoit enquise à ung chacun d'eux, à part, fort

particullièrement, de Monseigneur le Duc; qui luy avoient toutz, d'une

commune voix, raporté beaucoup de louanges des condicions et qualités

de Mon dict Seigneur le Duc, et encores de sa taille et disposition,

mais il n'y en avoit heu pas ung qui ne luy eût dict, quand au visage,

qu'ilz avoient opinyon qu'elle ne s'en pourroit nullement contanter,

quand elle le verroit: ce qui estoit cause que les lettres, que je luy

avoys présentées, feroient peu ou guières changer la responce qu'on

avoit dellibéré de vous faire mander; et que, de tant que j'avoy dict

à elles mesmes qu'il y avoit ung mèdecin qui promettoit de remédier au

dict inconvénient du visage, qu'il failloit que je y pourveusse, me

voulant au reste bien assurer que sa Mestresse s'estoit infinyement

contanté de la lettre que Vostre Majesté luy avoit escripte, qui

estoit bien la meilleure qu'elle eust jamais reçue et la plus pleyne

d'honnestes respectz; et qu'en effet il ne voyoit aulcune chose à

présent, sur laquelle il voulût me mettre plus avant en espérance, ny

aussy du tout me désespérer, cognoissant très bien que sa Mestresse

procédoit d'une vraye et droicte intention en cest affère, et qu'il

n'y avoit que les deux difficultés, et celle mesmement du visage, qui

la retardoient.

Et de tant que la pluspart de la négociation d'entre milord Burgley et

moy a esté mené par le Sr de Vassal, présent porteur, que j'ay souvant

envoyé vers luy, je le vous dépesche présentement pour vous en aller

rendre meilleur compte, et pour, tout ensemble, apporter à Voz

Majestez le traicté tout ratiffié, qui m'a esté, depuis deux jours,

dellivré de la part de ceste princesse; et vous suplier très

humblement, Madame, que par luy il vous playse me faire entendre en

quelz termes on vous aura faicte la susdicte responce, et, comme après

icelle, vous vouldrez que je continue de la poursuivre. Et sur ce,

etc.

Ce XXIXe jour de juillet 1572.

CCLXVIIe DÉPESCHE

--du IIIe jour d'aoust 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

Arrivée de Mr de La Mole à Londres.--Entrevue avec le lord

garde-des sceaux.--Nouvelles de la guerre des

Pays-Bas.--Progrès du prince d'Orange.--Détails sur le combat

de Mons.

AU ROY.

Sire, ayant Mr de La Mole faict si bonne dilligence qu'il est arrivé

le XXVIIe du passé à Londres, j'ay incontinent envoyé faire entendre

sa venue à la Royne d'Angleterre, à quarante mille de là, sur son

progrès de Warvic, laquelle, se trouvant en lieu incommode et trop

estroict pour nous recepvoir, et voyant encores que les quatre ou cinq

premiers gittes, qu'elle auroit à faire, le seroient de mesmes, elle

nous a remis jusques au lieu de Eston, où elle faysoit estat d'y

arriver dès hier, et nous y donner aujourdhuy l'audience. Mais,

s'estant trouvée ung peu lasse de la chasse de devant hier, au lieu de

Saldon, pour y avoir suivy, tout le jour et jusques à quelque heure de

la nuict, ung grand cerf, elle n'en a bougé de hier ny aujourdhuy, et

nous a mandé, sachant que nous estions desjà en ce lieu de Brichil,

bien près d'elle, que nous fussions les bien venus; et que, demein,

qui est lundy, elle se rendroit sans aulcun doubte au lieu de Eston

pour nous y recepvoir mardy, et que cepandant elle avoit commandé au

sire Henry Cobhan de nous accompaigner, et nous faire accomoder à

Tocester, qui est à ung petit mille du dict lieu; monstrant la dicte

Dame, après qu'on luy a heu touché quelque mot de l'honneste occasion

du voyage du dict Sr de La Mole, et par l'instance de qui il estoit

faict, et combien l'élection de luy estoit bien fort bonne et propre

en cest endroict, qu'elle en avoit grand contentement; dont nous

mettrons peyne, Sire, de le luy augmanter davantage et le rendre le

plus utile qu'il nous sera possible pour Vostre Majesté.

Nous avons, en venant icy, visité milord Quipper en une sienne mayson

aulx champs, où la dicte Dame avoit passé, qui a monstré de nous y

voir de bon cueur, et de persévérer en la bonne et droicte intention

qu'il a tousjours heue à ce bon propos d'ung des Filz de France pour

sa Mestresse; et nous a dict que, pour estre Monseigneur le Duc plus

esloigné d'ung degré de vostre couronne que Monsieur, que de ce degré

l'aprouvoit il davantage et le jugoit plus propre pour eulx, et qu'il

luy sembloit que la présence sienne avoit à produire une trop plus

briefve conclusion en cest affère que nulle aultre chose qu'il cognût

aujourdhuy au monde. A quoy nous avons oposé que cella estoit peu

requis, et nullement uzité entre grandz princes, et que, sans plus

grande assurance, je ne voyois qu'il se peût faire, ny qu'il deût

passer deçà, ny que Vostre Majesté, ny la Royne, vostre mère, le

voulussiez jamais consentir.

Je comprans bien, Sire, qu'une partie de la responce qu'on vous a

faicte tend à cella; dont Mr de La Mole et moi adviserons de modérer

vers elle, et vers ceulx qui la conseillent, ceste dellibération le

plus qu'il nous sera possible, et ne précipiterons rien sans réserver

toutes choses à vostre disposition; qui vous suplie cependant, Sire,

de nous mander par le Sr de Vassal comme, après la dicte responce, il

vous semblera que nous aurons à procéder.

Le comte de Lestre, qui estoit allé devant à Quilingourt, est

retourné pour se trouver à la réception du dict Sr de La Mole; mais

milord de Burgley, qui est allé en une sienne mayson vers le Nort, ne

sera de retour jusques à samedy, qui sera cause que nous temporiserons

davantage pour l'attandre, et pour ne presser de vous rien respondre

qu'il n'y soit.

Maistre Pelan est retourné de Fleximgues, lequel rapporte, à ce que

j'entendz, que quatre centz françoys et aultant d'anglois, et

semblable nombre de walons, sont logés dans la ville, et qu'avec ce

nombre les habitans se font fort de la garder; et que le cappitaine

Gilibert, avec quinze centz angloys, est logé aux environs, ayant cinq

centz escuz d'entretènement par moys comme coronnel, et ses gens bien

entretenus à la rayson de quatre escus la simple paye; et que tout le

pays d'Olande, sinon Utrec et Ostradam, recognoissent le prince

d'Orange pour légitime gouverneur, et que desjà l'on a estably à

Dordrec une forme de conseil, et le lieu de la monoye pour y battre ce

qui se pourra ramasser d'argent pour servir à ceste guerre; et semble

que le dict Pelan persuade bien fort à ceste princesse de prendre en

sa protection le dict lieu de Fleximgues, comme très oportun à

l'Angleterre et fort aysé de le pouvoir deffendre.

Anthonio de Guaras a porté, ces jours passez, en ceste court, une

relacion des choses advenues près de Montz[3], par lettre que le duc

d'Alve luy en a escripte de Bruxelles; où il mande la défaicte sur les

Huguenotz estre fort grande, et qu'il y en a envyron troys mille cinq

centz de mortz, avec fort petite perte des leurs, plusieurs

prisonniers de qualité et vingt cinq enseignes et huict cornettes

prinses; ce qui met assez de réfroidissement à ceulx cy: bien que

d'ailleurs la certitude qu'ilz disent avoir de l'arrivée du prince

d'Orange, en Gueldres, avec sept mille reytres et trèze mille hommes

de pied, les eschauffe. Sur ce, etc.

[3] Voir ci-dessus _note_ p. 44.

Ce IIIe jour d'aoust 1572.

CCLXVIIIe DÉPESCHE

--du VIIe jour d'aoust 1572.--

(_Envoyée jusques à Calais par Jehan Volet._)

Audience accordée à l'ambassadeur et à Mr de La

Mole.--Négociation de Mr de La Mole au sujet du mariage.--Desir

d'Élisabeth que le duc d'Alençon passe en

Angleterre.--Suspension d'armes en Écosse.--Nouvelles de Marie

Stuart.

AU ROY.

Sire, je ne doubtois nullement que la Royne d'Angleterre ne fît une

bien bonne réception à Mr de La Mole, à cause de la plus estroicte

amityé qu'elle a maintenant avec Vostre Majesté, mais elle la luy a

faicte beaucoup meilleure que je ne l'avois espéré, et nous a donné,

mardy dernier, au lieu de Sthon, une très favorable audience, de

laquelle n'est besoing que je vous racompte icy ce que j'ay dict et

faict pour introduire le dict Sr de La Mole et sa légation vers elle,

car j'ay mis peyne de n'y rien oublier, et seroit trop long de le vous

réciter; ny que je vous représante aussy, Sire, ce que luy, de sa

part, et en une très bonne façon et avec parolles vifves et pleines

d'efficace, et bien accompaignées de tout ce que l'honneste présence

et bonne grâce et modestie d'ung gentilhomme les a peu segonder, luy a

tenus, car je laysse tout cella à vous estre mieulx cognu, quand

bientost il s'en retournera.

Et vous diray seulement, Sire, qu'elle a monstré d'avoir aultant

agréable le message et le messager, comme Vostre Majesté le pourroit

desirer, ainsy que les honnestes responces et les très grandz

mercyementz, qu'elle nous a chargé de vous en faire, le nous ont

témoigné; qui, entre aultres choses, elle vous prie, Sire, de vouloir

croyre que l'obligation qu'elle vous a pour la suyte de tant d'amityé

et de bonne affection, dont, de plus en plus, il vous plaist

persévérer vers elle, la rendent non moins germayne à Vostre Majesté

ny moins vraye fille de la Royne, vostre mère, que le pourroit estre à

toutz deux Madame Marguerite; et qu'elle vous avoit desjà envoyé sa

responce, de laquelle elle attandoit, dedans troys jours, une dépesche

de son ambassadeur, pour sçavoir comme Vostre Majesté l'auroit prinse,

et que, sur ce qu'il luy en manderoit, se pourroit, puis après,

adviser comme passer plus avant. Et me semble, Sire, qu'elle a

commancé, ceste foys, d'uzer des mesmes parolles et contenances que

j'avois auparavant remarquées d'elle, quand elle dellibéroit à bon

esciant d'entendre au propos de Monsieur, de sorte que je n'estime

l'avoir jamais cognue mieulx disposée à la résolution de se marier que

maintenant, inclinant néantmoins à vouloir estre satisfaicte de la

venue de Monseigneur le Duc plus pour cognoistre, ainsy qu'elle dict,

si elle luy sera agréable, et si les difficultés qu'il pourroit faire

d'elle le pourroient divertir, que non pas qu'elle s'arreste à celles

qu'on luy a faictes de luy; assurant la dicte Dame qu'elle le répute

d'estre tel, sellon le rapport qu'on luy en a faict, qu'elle ne

s'estime assez digne d'estre sienne, et qu'elle nous vouloit bien

promettre, s'il venoit icy, et que le mariage ne succédât, qu'elle

prandroit sur elle la plus grande moictié de la honte, d'avoir esté

plustost refuzée de luy, que non pas qu'elle ne l'eust voulu accepter;

et puis l'excuse de la religion pourroit servir à toutz deux:

monstrant la dicte Dame une fort grande affection à ceste entreveue et

de chercher elle mesmes comme elle se pourroit faire, sans qu'il y

courût nul intérest de vostre grandeur, ny de celle de Mon dict

Seigneur le Duc.

Et je voy bien, Sire, que ceulx de son conseil ne sont trop marris

qu'elle ayt ceste opinyon, affin qu'elle mesmes face l'élection de son

mary.

Et je luy ay respondu, Sire, qu'il y avoit beaucoup de voyes bien

honnestes et bien fort honnorables à Monseigneur le Duc pour venir

vers elle, et qu'elle s'assurât hardiment d'avoir aujourdhuy tant de

pouvoir sur luy qu'il feroit très volontiers tout ce qu'elle

vouldroit, et qui seroit de son contantement; et que, sans doubte, il

viendroit aussytost qu'il entendroit ceste sienne bonne volonté, mais

elle mesmes ne le debvoit, en façon du monde, desirer sinon à la

charge de le prendre pour mary, aussytost qu'il seroit icy, ou bien de

le retenir prisonnier en la Tour de Londres; car il ne y avoit nulle

assez honnorable voye pour s'en retourner: et que je ne croyois pas

que Vostre Majesté, ny la Royne; qui est comme mère à toutz,

voulussiez, sans quelque assurance du dict mariage, jamais consentir

qu'il y vînt; ayant ajouxté, Sire, affin de ne laysser trop de dureté

en ce qui, peu à peu, monstre se ramoller en ce propos, que, comme

nous la suplions à elle de n'introduire nouvelles difficultés et

longueurs en cest affère, qu'ainsy vous suplierions nous très

humblement, Sire, de ne vous randre difficille en rien de ce que, sans

diminuer la réputation de vostre couronne, ny la dignité de Mon dict

Seigneur le Duc, vous pourriez complaire à la dicte Dame.

Et après plusieurs bien fort gracieulx propos, qu'elle nous a

continués plus de troys heures à son grand contantement, quelquefoys

avec toutz deux ensemble, et quelquefoys séparéement avecques luy,

parce que j'ay estimé que cella seroit très oportun; et, après qu'elle

nous a heu de rechef priés de randre plusieurs sortes de mercyementz à

Vostre Majesté et à la Royne, vostre mère, pour elle, avec une si

honnorable mencion de Mon dict Seigneur le Duc que de plus honnorable

ne s'en pourroit faire de nul prince qui vive, sans oublier ung

expécial grand mercys de l'élection que Voz Majestez, et luy, aviez

voulu faire de Mr de La Mole pour le luy envoyer, elle nous a, pour

ceste première foys, bien fort gracieusement licenciez, remettant à

nous voyr le jour ensuyvant à la chasse, où elle nous convioit.

Et, au sortir de la dicte audience, le dict Sr de La Mole a salué le

comte de Lestre et le comte de Sussex, et Me Smith, avec les lettres

qu'il leur a présentées et avec les bons propos qu'il leur a tenus;

qui ont monstré d'adjouxter je ne sçay quoy de nouvelle disposition à

celle qu'ilz avoient toutjours à ce propos. Et nous a le comte de

Lestre depuis faict entendre qu'il seroit bon que ne nous lassissions

de temporiser icy quelques jours; dont faysons estat d'accompaigner la

dicte Dame jusques à Quilingourt, où milord de Burgley et le comte de

Lincoln, qui sont maintenant absentz, ne faudront, lundy prochain, de

s'y rendre.

Et cependant j'ay receu ung petit pacquet du Sr de Vérac, du

pénultiesme du passé, qui porte l'abstinance d'armes en Escoce pour

deux moys, sellon la forme d'un brouillard qui contient la

publication que, ce mesme jour, en a esté faicte à Lislebourg; et ay

pareillement sceu, en ce lieu, des nouvelles de la Royne d'Escoce par

le retour d'ung mien secrettère, que je luy avois envoyé avec ce peu

d'argent, qui m'assure qu'elle se porte bien de sa santé, mais ennuyée

de se voir toutjours estroictement gardée, bien que, depuis ung moys,

l'on luy permet de aller souvant se promener aux champs. Je n'ay

oublié de faire vers la Royne d'Angleterre l'office que m'avez

commandé pour elle, qui a esté assez bien receu. Il n'y a icy rien de

nouveau de Flandres depuis mes précédantes. Sur ce, etc.

Ce VIIe jour d'aoust 1572.

La nuict après notre audience, la Royne d'Angleterre s'est

trouvée bien mal pour s'estre promenée trop tard au serein,

faysant bien froid; et pour avoir trop travaillé à la chasse,

les jours auparavant; mais aujourdhuy elle se porte fort bien,

et sommes conviez pour l'aller accompaigner aux champs après

dîner.

CCLXIXe DÉPESCHE

--du XIe jour d'aoust 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Bourdillon._)

Maladie et rétablissement d'Élisabeth.--Négociation de Mr de La

Mole avec les comtes de Leicester, de Sussex et de

Warwick.--Audience.--Insistance d'Élisabeth pour que le duc

d'Alençon vienne en Angleterre.--Desir de Leicester d'être

chargé d'une mission en France.--Nouvelles de

Flessingue.--Crainte des Anglais que Strozy ne s'empare de

cette ville pour la France.

AU ROY.

Sire, à l'occasion d'ung peu de mal d'estomac qui a prins à la Royne

d'Angleterre, le jour qu'elle nous a donné audience, au lieu de Sthon,

ainsy que, par le post scripta de noz précédantes, du Ve du présent,

nous le vous avons mandé, elle a esté deux jours sans sortir de la

chambre, pandant lesquelz les comtes de Lestre, de Sussex et de Warvic

nous ont mené chez ung riche gentilhomme voysin; là où ilz nous ont

faict fort honnorer et bien tretter, et nous ont, le matin et l'après

dînée, donné beaucoup de plésir dans les parcz de la Royne, qui

estoient là auprès, en diverses sortes de chasses qui n'ont esté moins

roïales que si la Royne mesmes s'y fût trouvée; et avons heu ample

commodicté de négocier avec les dicts deux comtes de Lestre et de

Sussex, dont n'avons perdu temps. Cepandant milord trézorier est

arrivé de sa mayson de Burgley, auquel moy, La Mole, ay faict l'exprès

office de recommandation du faict de Monseigneur le Duc, de la part de

Vostre Majesté et de celle de la Royne, et avec les mesmes lettres de

Mon dict Seigneur, comme me l'avez commandé, qui ay trouvé qu'il

estoit en toute bonne disposition.

Et le troysiesme jour, la dicte Dame, encores non du tout bien guérye,

nous a permis de la voyr, laquelle, après nous avoyr compté de

l'occasion de son mal, et nous avoyr infinyement mercyez de ce que

nous avions monstré ung non moins extrême ennuy, durant sa douleur,

que ung très singulier plésir après qu'elle nous heût mandé qu'elle

luy estoit passée, elle nous a dict qu'elle avoit cerché son meilleur

soulagement ez lettres de Vostre Majesté et en celles de la Royne, et

de Nosseigneurs voz frères, et encores en celle que Monseigneur le

Duc, en particullier, m'avoit escripte à moy, La Mothe; lesquelles

elle s'estoit faictes toutes lire durant son mal, et y avoit trouvé

tant de singullières et expécialles occasions de se resjouyr en la

vraye amytié qu'il vous plaist à toutz luy porter, et vous en estre à

jamais tant obligée que, quand elle auroit commancé bon matin de nous

en dire des mercyementz, elle n'auroit achevé, à beaucoup d'heures de

la nuict, à vous randre toutz ceulx qu'elle en avoit dans son cueur;

mais elle vous prioit de croyre qu'elle avoit prins là dessus une très

ferme résolution d'emploier une bonne partie de sa vye pour en avoyr

aultant de recognoissance, comme Dieu feroit aparoistre au monde

qu'elle en pourroit avoir les moïens; et qu'elle avoit pensé de ne se

debvoir encores haster de respondre ceste foys à voz lettres ny à

celles de la Royne, jusques à ce qu'elle heût entandu, par le Sr de

Walsingam duquel elle attandoit d'heure à aultre ung courrier, comme

Voz Majestez auroient prins sa responce; et pourtant, s'il nous

plesoit temporiser jusques à Quilingourt, elle remettroit allors de

faire ses lettres, ou sinon elle s'esforceroit de nous en bailler à

ceste heure de telles qu'elle pourroit; et qu'elle nous avoit desjà

dict que son desir seroit d'estre satisfaicte d'une entrevue, plus

pour le contantement de Monseigneur le Duc, que pour le sien, bien

qu'elle vouldroit que ce fût comme par fortune de temps, qui l'eût

poussé par deçà; et que néantmoins plusieurs doubtes là dessus la

mettoient en peyne, s'il luy arrivoit, d'avanture, quelque

inconvénient au passage, ou bien si, estant icy, l'on ne se pouvoit

accorder des condicions: dont remettoit cella à Vostre Majesté, affin

que rien ne procédât jamais d'elle qui vous pût offancer; car c'est ce

qu'elle vouloit le plus éviter en ce monde; bien nous vouloit dire

qu'elle avoit des maysons assez voysines de la mer qui seroient fort à

propos pour cest effect.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 5 / 35 段