Sire, m'estant le comte de Lincoln venu visiter en mon logis, ainsy

que, par le postille de ma précédente dépesche, je le vous ay mandé,

il s'est esforcé de me monstrer combien Vostre Majesté et la Royne,

vostre mère, et Messeigneurs voz frères, et toutz les principaulx de

vostre court, avoient mis peyne que luy et ceulx de sa compagnie s'en

retournassent trop plus que bien contantz des faveurs, et des grandes

et extraordinayres chères, et des honnestes présens qu'ilz y avoient

receus, et qu'ilz raportassent surtout une singullière satisfaction à

la Royne, leur Mestresse, de la vraye et sincère amityé que voz

parolles et toutez voz démonstrations leur ont indubitablement

signiffié que vous luy portiés. De quoy il dict, Sire, qu'ayant

retrouvé icy, après nostre dernière négociation de Mr de Montmorency,

de Mr de Foix et de moy, une parfaicte correspondance en sa Mestresse,

il ne veult espérer de moins que de voyr bientost, oultre le sèrement

du traicté, se faire un bien plus seur et plus ferme establissement de

vostre confédération par une bonne allience et ung bon parantage entre

Voz Majestez Très Chrestiennes et elle; et qu'en particullier il

m'estoit venu remercyer du bon succez que j'avois faict prendre à sa

légation en France, et de la luy avoyr encores randue honnorable, et

aprouvée par deçà, par les bons raportz, qu'au nom de Vostre Majesté

j'en avois faict à sa Mestresse; dont me offroit tout ce qu'il me

pourroit rendre d'amityé, tant que je serois en ce royaume. Je luy ay

gratiffié, Sire, bien grandement toutz ces honnestes propos qu'il luy

plaisoit me tenir, mais beaucoup plus ceulx que j'avoys bien cognu

qu'il avoit desjà tenu à la Royne, sa Mestresse, le priant de l'y

vouloir tousjours bien disposer, et que vous aviez prinz une si grande

confience de la bonne affection qu'il avoit monstrée vous porter, que

vous ne pouviez ni vouliez espérer de nul aultre de ce royaulme

aulcuns meilleurs offices, pour le propos de Monseigneur le Duc, que

de luy et de madame la comtesse sa femme; et qu'aussy se pouvoient ilz

assurer, toutz deux, oultre une bonne recognoissance de vostre part et

de la Royne, vostre mère, que jamais la faveur de Monseigneur le Duc

ne leur deffauldroit ny à toutz les leurs, quant il seroit par deçà.

Il m'a réplicqué qu'il pouvoit jurer avecques vérité de s'en estre

retourné aultant plein de bonne affection vers vostre grandeur et vers

celle de toutz les vostres, et vers l'amplitude de vostre couronne, en

ce qui ne seroit contre celle de sa Mestresse, qu'il n'y avoit nul de

voz meilleurs subjetz qui en sceût avoyr davantaige; et, en espécial,

si dévot à Monseigneur le Duc qu'il n'avoit nul plus grand soing

maintenant que de luy rendre la noblesse de ce royaulme de mesmes très

affectionnée, et bien dévote à faire incliner la Royne, sa Mestresse,

à son party, leur remonstrant à toutz que les difficultés de l'eage

n'empeschoient que ses aultres perfections ne le rendissent bien

capable d'estre, dès ceste heure, mary de leur Royne, et qu'encores

bientost il en seroit si parfaictement digne qu'elle se pourroit

réputer aussy heureusement accompaignée que nulle aultre princesse de

l'Europe; et que ce qu'on luy pouvoit avoir raporté du visage estoit

de nulle considération, car le temps en amanderoit, de bref, la

pluspart, et la barbe couvriroit l'aultre; et que je creusse ardiment

que Me Smith, et Me Milmor, et luy, et encores aulcuns de sa troupe,

n'avoient rien obmis de ce qui se pouvoit dire de bien pour ce propos;

et que, de sa part, il persévèreroit constamment de l'advancer aultant

qu'il luy seroit possible de le faire.

Par lesquelz propos, Sire, les raportant à d'aultres, qu'on m'a tenus

d'ailleurs, et que luy m'a dict ceulx cy, après avoir conféré avec sa

dicte Mestresse, je juge qu'elle n'avoit encores résolu la responce

qu'elle vous debvoit faire, quand elle est partie d'icy; et qu'il

semble encores ceste foys qu'elle ne la vous fera entière, ce que

prévoyant j'en ay voulu parler bien expressément avec ses deux

conseillers, et les admonester de la promesse d'elle et de la leur en

cest endroict, et qu'ilz ne vueillent permettre que rien en aille en

longueur; à quoy ilz m'ont fort promiz qu'ilz s'y employeroient de

toute leur puyssance. Cepandant la dicte Dame a commancé son progrès,

et est allé à Avrin, d'où elle ne bougera de six jours, et après

s'acheminera, peu à peu, vers Warwic, m'ayant le comte de Lestre fort

prié que je la vueille aller trouver, quand elle arrivera, en sa

mayson de Quilincourt. Elle a faict une distribution d'estatz, avant

bouger de ce lieu, ayant donné celluy de grand trésorier, qui est le

premier d'Angleterre, après le chancellier, à milord de Burgley, et a

faict milord Chamberland privé scéel, et baillé celluy qu'il avoit de

grand chamberlan de la mayson au comte de Sussex, et l'estat de

secrettère à Me Smith. Elle a encores entre ses mains l'estat de

grand mestre, duquel elle heût desjà pourvueu le comte de Lestre, mais

il n'est bien résolu à qui faire tomber celluy qu'il a de grand

escuyer; et dict qu'elle fera vischamberlan Me Pigrin, et capitaine de

ses gardes Me Hathon. L'on espère qu'elle donra liberté à quelques

ungs de ceulx de la Tour, et desjà elle m'a promis celle de l'évesque

de Roz. Je ne sçay si l'on l'en détournera. J'entendz qu'il a esté

envoyé commission à Barvic pour procéder contre le comte de

Northomberland.

Je ne vous escriptz, Sire, des nouvelles d'Escoce ny de la

confirmation de ce que je vous ay mandé par mes dernières: que le

comte de Honteley avoit donné une estrette vers le North à ceux du

party d'Esterling. J'espère que Mr Du Croc, par les lettres qu'il vous

escript, satisfera largement à tout cella.

L'on continue d'envoyer tousjours gens, monitions et artillerie, à

Fleximgues; et le capitaine Pelan, lieutenant de l'artillerie, est

party, depuys deux jours, pour y aller. Ceulx du dict Fleximgues ont

ouvert les digues et ont environné leur ville d'eau; ilz n'ont receu,

à ce qu'on dict, toutz les angloys ny pareillement les françoys, ains

en ont envoyé une partie ez aultres villes qui tiennent pour eulx en

Zélande. Ilz ont couru l'estrade entre Envers et Bruges, et ont prins

quelques deniers, que le duc d'Alve envoyoit à l'Escluse pour payer

les navires et mariniers qui ont conduict le duc de Medina Cely. Il a

esté apporté, ces jours passez, grande quantité d'espiceries du dict

lieu de Fleximgues en ceste ville, et en envoye l'on quérir davantage.

Les marchandz de ceste ville ont esté appellés devant le conseil affin

d'adviser au faict du commerce pour l'accomplissement du traicté,

mais ne sont encores venus devers moy. Sur ce, etc. Ce XXe jour de

juillet 1572.

A LA ROYNE.

Madame, aultant de choses que je cognois pouvoir advancer le propos de

Monseigneur le Duc, et aultant que ceux qui y ont bonne affection me

monstrent qu'il y en a qui y peuvent servir, je n'en obmetz une seule

que je ne mette peyne, tout incontinent, de les essayer; dont Dieu,

s'il luy plaist, y adjouxtera, puis après, la perfection qu'il voyt et

cognoit y estre honnorable et nécessaire. Je ne presse de sçavoir de

ceulx cy rien de la résolution de la responce; il ne seroit ny

honneste à moy, de la leur demander, ny à eulx, de me la dire, ayant

esté arresté que la Royne d'Angleterre la fera sçavoir à Voz Très

Chrestiennes Majestez par Mr de Montmorency; et elle me l'a ainsy

confirmé, depuis son partement, avec une fort honnorable commémoration

de luy, et de la confience que, pour son intégrité, elle met ez choses

qu'il luy a dictes, et pareillement de Mr de Foix. Le comte de Lestre

et milord de Burgley affirment que le raport, qu'on a faict de

Monseigneur le Duc, ne sçauroit estre plus grand pour sa réputation,

ny meilleur pour tout ce qui se pourroit desirer de luy pour ce

royaulme, que l'ont faict ceulx qui sont freschement revenus de

France; et tout le conseil d'Angleterre a fort bien faict son debvoir

d'aprouver son party, de sorte que le tout reste maintenant en la pure

volonté de la Royne, leur Mestresse; à laquelle, parce qu'elle a

touché de discerner d'aulcunes particullarités, qui peulvent rendre, à

une telle princesse qu'elle est, ou agréable ou désagréable son

mariage pour toute sa vye, ilz ne peuvent ny veulent davantage l'en

presser. Et m'a le dict comte dict qu'il trouve fort expédiant que

Monseigneur le Duc escripve les lettres que j'ay desjà mandées; car

estime que nul ne peult tant en cest affaire pour luy que luy mesmes.

Et milord de Burgley m'a confirmé que la petite lettre, que

Monseigneur le Duc avoit escripte à Mr de Montmorency, laquelle

j'avoys naguyères, comme par accidant, faicte voyr à la dicte Dame,

avoit beaucoup servy, et qu'il desiroit surtout qu'il fût pourveu à

l'inconvénient de son visage. Néantmoins l'ung et l'aultre assurent

que l'affaire est encores bien incertein, dont aulcuns des amys

donnent pour conseil, qu'encor que la responce n'aye à estre si bonne

comme nous la desirerions, que, pourveu qu'elle ne soit du tout

maulvayse, et qu'elle ne porte ung entier refus, que Vostre Majesté

n'en doibt couper court le propos. Et, de ma part, Madame, j'ay trouvé

tousjours tant de changement, d'heure en heure, ez résolutions de

ceste court, que je ne puis dire sinon ce qui semble bon, et

pareillement ce qui semble maulvais, n'y demeurent guyères en ung

mesme estre. Sur ce, etc.

Ce XXe jour de juillet 1572.

CCLXVe DÉPESCHE

--du XXIIe jour de juillet 1572.--

(_Envoyée jusques à la court par Giles Malapart._)

Négociation du mariage.--Avis émis par un seigneur du conseil

d'écouter les propositions faites par Antonio de Gouaras pour

le mariage d'Élisabeth avec le fils de l'empereur.

AU ROY.

Sire, il n'a esté possible au Sr de Sabran d'arriver icy plus tost que

hier matin, en la compagnie de plusieurs aultres qui ont esté

contrainctz, aussy bien que luy, de temporiser, troys jours entiers,

le passage à Callays, à cause du vent. Il m'a randu vostre dépesche du

unziesme et quatuorziesme de ce moys, laquelle est très ample et fort

à propos pour l'occasion présente. Je mettray peyne de l'emploier le

mieulx qu'il me sera possible en ma première audience, laquelle j'ay

desjà envoyé demander; et ay faict tenir à milord de Burgley la lettre

de Mr de Walsingam. Ceste princesse, continuant son progrès vers

Warvic, arrivera demein en la mayson du dict de Burgley, à présent son

grand trésorier, où les principaulx seigneurs de sa court et de son

conseil, lesquelz, au partir d'icy, estoient allez se rafraischir en

leurz maysons, se doibvent randre. Et j'entendz que, au dict lieu, se

résouldra la responce qui vous doibt estre faicte sur le propos de

Monseigneur le Duc, n'ayant point cognu, Sire, qu'en nul aultre

affaire, depuis que je suis en ce royaulme, l'on soit allé plus

réservé qu'on faict en cestuy cy, duquel ne se permet qu'il en sorte

une seule parolle dehors. Néantmoins l'on m'a fort assuré que le moys

ne se passera sans qu'on ayt satisfaict à la promesse qui nous a esté

faicte, quant Mr de Montmorency et Mr de Foix sont partis; et

cependant je verray la dicte Dame, et n'obmettray rien, Sire, de tout

ce que me commandez, ny de tout ce que je me pourray adviser, pour la

persuader, et mesmes la presser de vous faire la responce telle que

vous la desirez, et que singullièrement je la desire, plus à la vérité

qu'il ne me semble que je le puisse de tout bien espérer, ayant

quelque advis qu'il y sera faict mencion de ce contrepoix, dont le Sr

de Walsingam a desjà parlé à la Royne, pour récompanser le deffault de

l'eage et l'inconvénient du visage de Monseigneur le Duc.

Il n'y a rien plus vray qu'ung des seigneurs de ce dict conseil,

entendant débattre les difficultez qu'on alléguoit de Monseigneur le

Duc, a mis en avant qu'on debvoit ouyr Anthonio de Gouaras sur ce

qu'il proposoit du filz de l'Empereur, ainsy que d'aultres foys l'on

l'avoit bien escouté sur le propos du Roy d'Espaigne, ayant esté le

premier qui l'avois mis en termes, et avoit réuscy. Mais de tant que,

par les deux lettres que le dict de Gouaras avoit naguières présentées

du dict Roy d'Espagne; et aulcunes du duc d'Alve touchant les choses

de Flandres, il n'apparoissoit qu'ilz luy donnassent assez expécial

pouvoir de parler maintenant de cestuy cy, cella n'a esté suyvy.

L'on prépare icy tousjours nouveau renfort pour envoyer à Fleximgues,

mais, jusques au retour de Me Pelan, l'on ne se hastera de le faire

partir. Je n'ay, à présent, rien de nouveau d'Escoce, et suis

attandant ce que les deux partis auront respondu sur l'abstinence de

guerre à Mr Du Croc, auquel je feray cependant tenir vostre dépesche;

et, m'ayant esté octroyé ung passeport pour envoyer visiter par ung

mien secrettaire la Royne d'Escoce, avec ung peu d'argent, je vous

manderay à son retour de toutes ses nouvelles. Et sur ce, etc.

Ce XXIIe jour de juillet 1572.

CCLXVIe DÉPESCHE

--du XXIXe jour de juillet 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Vassal._)

Audience.--Négociation du mariage.--Conversations intimes entre

la reine et l'ambassadeur.--Conférences de l'ambassadeur avec

Leicester et Burleigh sur la négociation.

AU ROY.

Sire, ayant envoyé prier le comte de Sussex, qui est à présent grand

chambellan de ceste court, de vouloir entendre de la Royne, sa

Mestresse, quand elle auroit agréable que je l'allasse trouver pour

une dépesche que j'avoys reçue de Vostre Majesté, elle m'a soubdain

mandé que ce seroit le landemein matin en la mayson de son grand

trésorier, qui luy faysoit un festin, où je serois le bien venu. Et

m'ayant le dict grand trésorier envoyé son coche en chemin, j'ay esté

fort bien receu de la dicte Dame, laquelle m'a semblé estre en

beaucoup meilleure et plus belle disposition, depuis le commancement

de son progrès, que pendant qu'elle estoit en ceste ville. L'après

disnée, après s'estre soigneusement enquise de vostre bon portement,

et de celluy de la Royne, en la continuation de sa grossesse, et

pareillement de la Royne, vostre mère, après sa dernière maladie,

aussy de l'arrivée du Roy de Navarre et des prochaines nopces qui se

doibvent faire de luy avecques Madame, et de plusieurs aultres

particullarités, ausquelles j'ay mis peyne de bien luy satisfaire,

elle m'a mené en ung petit compartiment hors de la sale, où ayant

faict apporter des sièges, n'a souffert qu'aulcun aultre y ayt

demeuré.

Et luy ayant dict que Vostre Majesté avoit fort volontiers entendu par

Mr de Montmorency le discours de tout ce qui avoit passé icy, pendant

que luy et Mr de Foix, et toute leur troupe, y avoient esté; et que

vous n'aviez, longtemps y a, ouy ung récit qui plus vous heût

contanté, ny qui plus vous heût apporté d'honnestes satisfactions que

celluy là, pour y avoir remarqué plusieurs choses, lesquelles vous

estoient ung indubitable tesmoignage de l'affection et de la vraye

inclination qu'elle avoit à vostre amityé, vous la supliés de croyre

que vous recepviez à grande obligation qu'elle heût voulu faire une si

expresse profession et déclaration, comme elle avoit faict, de vous

aymer, et de vouloir demeurer vostre perpétuelle confédérée; et

qu'elle estimât par là d'avoir tant acquis et gaigné de vostre amityé

et bienvueillance que vous fesiés compte de n'espargner vostre propre

personne, et avec icelle tout ce qui se pouvoit compter de la grandeur

d'ung roy de France, pour l'employer pour elle, quand l'occasion s'y

offriroit; et, qu'après le rapport de Mr de Montmorency, vous aviez

ouy celluy de Mr de Foix sur tout ce qui avoit esté dict et déduict ez

négociations qu'ilz avoient faictes par deçà, qui ne vous avoit pas

moins contanté, encor que vous heussiez bien desiré qu'ilz vous

heussent apporté une entière résolution du propos de Monseigneur le

Duc, mais aulmoins cognoissiez vous qu'il ne monstroit qu'il y heût

apparu aulcune difficulté qui fût assez considérable pour debvoir

différer d'une seule heure, après le moys, la response qu'elle nous

avoit promis de vous faire, et laquelle vous ne pouviez espérer de

moins, sinon qu'elle la vous rendroit conforme à l'honneste et

honnorable demande que vous luy aviez faicte; et que la Royne, vostre

mère, qui avoit esté présente aux deux discours, jugeoit bien que,

sur ce qu'elle m'en feroit mander par ses lettres, je ne pourrois

assez à son gré représanter, icy, à elle, le contantement qu'elle

recepvoit de ceste sienne tant déclarée amityé, et du bon acheminement

qu'elle voyoit que alloit prendre le propos de Monseigneur le Duc, son

filz, elle avoit advisé d'envoyer quérir le Sr de Walsingam pour luy

en signiffier aultant, de parolle, comme elle en avoit dans le cueur;

et que je croyois que mesmes elle luy avoit faict voyr jusques dans

son âme; dont le dict de Vualsingam, à mon advis, n'avoit obmis de le

bien représanter par ses lettres, et que Vous, Sire, par les lettres

dernières, et elle, par les siennes, me commandiez bien fort

expressément que je luy incistasse à ce que sa dicte responce vous

peût venir et bonne, et bientost, sellon que vous sçavez bien que le

plus mortel ennemy qu'eust ce propos estoit la longueur; et que vous

luy promettiez, s'il venoit à succéder, de le luy rendre comble de

tout bien, de tout honneur, de toute seurté, de toute vraye et

perdurable amour, et d'ung perpétuel contantement, ainsy que je luy en

engagoys la foy, la parolle et la promesse de Vostre Majesté et de la

Royne, vostre mère, par les propres lettres que vous et elle luy en

escripviez de voz meins, lesquelles je luy ay incontinant présentées.

La dicte Dame, premier que rien respondre, a voulu ouvrir les dictes

lettres, lesquelles elle a lues avec son grand contantement, et a

monstré prendre une singullière confiance de l'offre que luy fesiez

par la vostre, et de l'honnorable soubscription et bien affectionnée

que vous y aviez mise; et a curieusement nothé toutes les

particullarités de celles de la Royne, sans en laysser rien, monstrant

à bon esciant qu'elle n'en vouloit perdre ung tout seul mot, tant

elle y trouvoit de satisfaction; et y voyoit, ainsy qu'elle a dict,

une déclaration très honneste, et vrayement royalle, de tout ce qu'une

si grande, et néantmoins très prudente, et vertueuse princesse pouvoit

honnorablement, et sans trop considérer sa propre affection, desirer

au propos de Monseigneur le Duc, son filz. Et puis, les ayant mises en

sa pochète, a suyvy me dire qu'il luy venoit, chacun jour, de devers

vous et de devers la Royne, vostre mère, tant de bons rencontres

d'amityé, et iceulx accompaignez de tant de respect et d'honneste

faveur, et aultres honnorables observances, et si esloignées, ainsy

qu'elle croyoit, de toute feintise, qu'elle ne se sentoit si obligée à

chose de ce monde que d'en avoir perpétuelle recognoissance; et

qu'elle vous prioit, Sire, de croire qu'elle le recognoistroit, tant

qu'elle vivroit en ce monde, avec dellibération, dès aujourdhuy, de

souffrir plustost quelque offance que de se porter jamais vostre

adversaire, ny contraire, ny se monstrer ingrate vers la Royne, vostre

mère; et qu'elle vous prioit toutz deux de prendre parfaicte confience

d'elle, tout ainsy qu'elle se commettoit du tout pour jamais à la

vostre. Et, au regard du propos de Monsieur d'Alançon, elle vous

prioit bien de considérer que la seule opinyon, que ses subjectz

avoient, qu'elle fût ung peu sage, l'avoient faicte, quatorze ans, et

la fesoient, encores aujourdhuy, régner heureusement et paysiblement

sur eulx, et que, s'ilz la voyoient aller à ceste heure

inconsidéréement en son mariage, qui estoit ung acte qui s'estendoit

pour tout le cours de sa vye, et que elle, desjà vielle, prînt ung

mary par trop jeune, et encores avec l'accidant que Monsieur d'Alançon

avoit au visage, qu'il y avoit grand danger qu'ilz ne la tinsent pour

mal advisée, et ne l'eussent à mespris, ne leur monstrant mesmement

qu'en contrepois on luy eût offert quelque chose pour récompanser ces

deux deffaultz; dont avoit donné charge à ceulx de son conseil de

dresser la response, laquelle estoit desjà preste, et la vouloit

envoyer, du premier jour, à monsieur de Montmorency, s'il luy plaisoit

prendre la peyne de la vous présanter, ou sinon au Sr de Vualsingam

son ambassadeur; et qu'elle vous suplioit de la prendre de bonne part,

ainsy que d'une princesse qui, estant toute vostre, vous debviez

penser d'elle comme d'une vostre propre seur.

Je luy ay respondu, Sire, que, à la vérité, sa prudence, avec la

faveur de Dieu, l'avoient faicte et la faysoient heureusement régner,

mais que nul plus prudent acte sçauroit elle faire au monde pour elle,

ny pour ses subjectz, que d'accepter ce party; lequel, si ces deux

deffaultz avoient à le monstrer ung peu plus judicieulx que plein

d'affection, tant plus elle s'en acquerroit de louange, et que, d'y

mettre le contrepoix, Vostre Majesté estimoit sa bonne grâce estre de

si excellant pris que vous n'aviez avec quoy l'achepter qu'avec

l'abondance d'amityé et de respect que Monseigneur le Duc luy

porteroit; lequel vous luy offriez avec les mesmes condicions que luy

aviez offert Monsieur, qui, estantz toutz deux voz frères, ne luy

pouviez faire ung plus égal présent; dont ne failloit aussy qu'elle

haulçât ses demandes, et seulement qu'en lieu d'_Henry_ elle prînt

_Francoys_, sinon que l'ung se contanteroit d'ung peu moins de

l'exercice publicque de sa religion, là où la conscience n'avoit peu

permettre à l'aultre qu'il en peult rien laysser; et que, pour mieulx

conduire son inclination à satisfaire à Vostre Majesté et à la Royne,

vostre mère, en cest endroict, Mon dict Seigneur d'Alançon mesmes y

adjouxtoit sa bien humble requeste, par une sienne lettre à part,

qu'il me commandoit de luy présenter.

La dicte Dame a soubdain prins la dicte lettre, et l'a lue tout du

long avec démonstration de contantement, et a dict que tout ce que son

escript luy faysoit voyr de luy correspondoit à ce qu'elle en oyoit

dire. Et puis, je l'ay supliée bien humblement qu'elle voulût encores

prendre la peyne de lire ce qu'il me prioit, et me commandoit de

faire, pour luy, par une aultre sienne lettre; à quoy elle n'a faict

aulcune difficulté.

Et j'ay adjouxté que c'estoit affin qu'elle ne m'estimât ny

présomptueux ny téméraire, si j'entreprenois de luy faire entendre

quelque chose de la bonne affection que ce prince luy portoit, et si

je la supliois de le réputer digne de la sienne; que, à la vérité, il

estoit jeune, mais nourry en tant de meureté qu'il le failloit, quand

au sens, estimer desjà homme parfaict, et quand à la personne, qu'il

estoit de l'extraction de princes si bien formés et d'une si

parfaictement belle taille, et si bien proporcionnés, qu'il ne

failloit doubter que leur filz ne leur ressemblât, et qu'il ne vînt

aussy hault d'estature et aussy beau de visage comme ilz avoient esté;

et que mesmes il avoit advancé son eage de troys ou quatre ans, se

trouvant en ceste sienne première puberté ung bien accomply et bien

vigoureulx chevalier, et qu'il estoit filz et petit filz, et deux foys

frère, de quatre grandz roys, et luy mesmes tout royal, qu'il estoit

magnanime et généreulx, et remply de toutes vertueuses condicions,

mais qu'il n'estoit en tout rien tant que tout à elle, et tout

transformé en ung vraye et naturel amour qu'il portoit à sa grandeur,

à ses perfections et à ses belles et excellantes qualités, et ne se

délectoit de rien tant que d'ouyr ses louanges, d'adjouxter ce qu'il

pouvoit à icelles, et de vouloir emploier sa personne pour les

maintenir jusques à la mort, ne cherchant aulcune chose de meilleur

cueur que de se perdre soy mesmes pour se retrouver tout en sa bonne

grâce. Dont je la supliois qu'à une telle perfection d'amityé, comme

elle trouvoit en Vostre Majesté, et en la Royne, vostre mère, et en

luy, elle ne voulût uzer d'aulcune male correspondance en sa responce,

et que vous jugiés, Sire, les choses estre passées si avant qu'il ne

se pouvoit faire, oultre l'intérest des affères que vous aviez communs

avec elle, qu'il n'y courût beaucoup de vostre honneur et réputation,

si le mariage ne succédoit.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 4 / 35 段