Depuis quinze mois déjà, Panouille était en prison, au régime des
détenus politiques, ce qui lui faisait paraître moins longs ces quinze
mois d’attente. Il s’accoutumait aux égards qu’on avait pour lui.
N’avait-il pas été condamné injustement? Et ne méritait-il pas quelques
faveurs?
--Ne parle pas de faveurs, lui disait son avocat. Tu es, de par la
volonté du prolétariat indigné, conseiller municipal de deux
arrondissements de Paris et de trois villes de province, et tu es en
outre député de quatre circonscriptions. On te doit...
--Mais, objectait Panouille, puisque ça ne compte pas!
--Ça ne compte pas?
Maître Pigace bondissait.
--Ça ne compte pas? Ça ne compte pas aux yeux de ces bourgeois et de ces
embourgeoisés qui tremblent pour leurs coupons de rente, mais la volonté
du peuple est formelle. Si les lois sont idiotes, nous abrogerons les
lois. Ça ne compte pas? Attends un peu. Que soit votée enfin cette
amnistie que nous réclamons tous, et tu verras si l’on osera t’empêcher
de siéger à la Chambre et à l’Hôtel de Ville.
--J’attends, répliquait Panouille. Même que ça fait une paye que
j’attends. Quinze mois!
* * * * *
En réalité, Panouille exagérait. Après tant d’années de labeur où les
jours de repos qu’il goûtait étaient rares, il menait depuis quinze mois
une existence de repos. Quand il s’interrogeait, il ne se plaignait pas.
Il souffrait pourtant d’avoir été séparé de sa Marguerite. Sans ce
souci, il eût avoué qu’il n’était pas malheureux. Mais de vieilles
pudeurs de paysan l’empêchaient d’être sincère. Devant son avocat, qu’il
regardait toujours comme un homme supérieur, il gardait sa timidité des
premiers jours. Et il hésitait à le questionner ou à lui demander ce que
devenait Marguerite.
--Sois raisonnable, lui disait Maître Pigace. Que l’amnistie...
--Pourquoi que vous la votez pas?
--Ils ne la votent pas à cause de toi. Ils savent que nous la désirons
surtout pour toi. Songes-y! Nous avons eu les mutineries de la marine,
et nous avons maintenant la tienne: la mutinerie du soldat, en pleine
guerre coloniale. Mieux: le communisme libérateur a trouvé de nombreux
adeptes dans le prolétariat ouvrier, et les grandes villes sont nôtres;
avec toi, c’est la campagne qui vient à nous, c’est la révolte du
prolétariat agricole qui se prépare. Et tu penses bien que ce parlement
de polichinelles n’a pas envie d’être balayé par la révolution.
--Oui, concluait Panouille.
Mais là non plus il ne comprenait pas, et son air le prouvait.
--Panouille en liberté, décrétait Maître Pigace, c’est l’immense
soulèvement rural dont nous avons besoin pour que la révolution
réussisse.
--Oui, je comprends.
--Et tu comprends qu’ils ne te lâcheront pas sans rechigner.
--Sûr et certain.
* * * * *
Ces visites de Maître Pigace réconfortaient Panouille. Il en restait
mieux convaincu de l’importance qu’il avait prise, et il y puisait un
peu de patience. Et sans doute n’avait-il pas tort de croire qu’il était
devenu un personnage d’importance, car les égards qu’on avait pour lui
dans cette prison, s’il les trouva d’abord étonnants, il s’habitua sans
peine à les trouver légitimes. N’était-il pas, en effet, quatre fois
député et cinq fois conseiller municipal?
--Songe, lui disait Maître Pigace.
Panouille songeait au jour où il sortirait de sa prison. Il imaginait
les scènes de triomphe que le parti lui réservait. On viendrait le
chercher en cortège. Il sortirait, vêtu d’un complet-veston neuf et
coiffé d’un chapeau de feutre, comme Maître Pigace. Il prononcerait un
discours. On l’emmènerait en automobile. On le conduirait à la Chambre
des députés. Là aussi, il prononcerait un discours.
Et Marguerite?
Il aurait préféré revoir Marguerite au moment où il sortirait de prison.
Il serait passé près d’elle sans la regarder, pour la punir de sa
trahison. Mais Marguerite, mariée à Passenans, n’assisterait pas au
triomphe de Panouille. Saurait-elle même que Panouille était devenu un
grand personnage? Le savait-elle? Elle ne lisait jamais les journaux,
autrefois.
Panouille irait donc à Passenans, non plus en soldat libéré qui veut
reprendre sa place de valet à la ferme où il travaillait avant son
service, mais en représentant du peuple que tout le monde salue.
--Monsieur le député, lui dirait-on.
Ses anciens maîtres se cacheraient de honte, ou bien ils salueraient
très bas leur ancien valet devenu député. Et c’est lui qui leur
parlerait en maître.
--De par la volonté du prolétariat.
L’avocat de Panouille s’exprimait à merveille. De par la volonté du
prolétariat, Panouille, député et représentant du peuple, prononcerait à
Passenans un discours. Il avait eu le temps d’apprendre par cœur, dans
sa prison, les articles que publiaient sous son nom les journaux du
parti. Ah! il leur dirait des choses dures, aux exploiteurs du
prolétariat paysan. Les fermiers baisseraient la tête. Il les
désignerait à son auditoire pour les représailles proches.
Et Marguerite?
Panouille emporté s’arrêtait. Comment verrait-il Marguerite? La
verrait-il? Devenu un grand personnage dont l’arrivée au pays
susciterait la curiosité de tous, il ne pourrait pas voir Marguerite en
secret, comme il aurait voulu la voir, pour lui reprocher sa trahison.
Si fier de la vengeance que le sort lui offrait, Panouille commençait à
regretter cette gloire qui l’empêcherait de rentrer dans son village
sans être remarqué.