IX

Or, tandis que Panouille, ancien valet de ferme, ex-canonnier conducteur

de derrière au caisson, cinq fois conseiller municipal et quatre fois

député,--car il fut tout cela,--achevait mélancoliquement son seizième

mois de prison, il arriva que le gouvernement lui joua, et au parti

communiste, le plus vilain tour.

Au lieu d’abdiquer devant des sommations théâtrales en faisant voter par

le Parlement le projet d’amnistie que proposait le camarade Cachin, le

Gouvernement, sournois et tranquille, usa de son droit de grâce

amnistiante.

Tout le tapage que le parti de la Faucille et du Marteau déchaînait pour

obtenir de force la mise en liberté de Panouille, s’acheva par un long

feu, comme une fusée sous la pluie. Du jour au lendemain, sans éclat,

quand nul ne s’y attendait, Panouille fut déclaré libre.

* * * * *

Les chefs du parti se regardèrent avant de prendre une décision.

Le soir même, en effet, un métigne extraordinaire devait avoir lieu à

Paris. Ils espéraient que la salle Wagram retentirait de cris et

d’applaudissements. Ils avaient convié le prolétariat ouvrier à

manifester à la fois contre la guerre du Sud-Algérien qui se perdait

dans les sables du Sahara où Abd El Kracine s’était enfui, et pour le

prolétariat paysan martyrisé en la personne de Panouille. Les premiers

ténors du parti étaient inscrits parmi les orateurs: les affiches

menaçaient les passants bourgeois de noms hauts de quinze centimètres.

Et, par mesure de prudence, le préfet de police avait mobilisé toutes

ses troupes, cependant que l’on interdisait la réunion de la Ligue

d’Action Française annoncée pour le même soir à la salle Austerlitz. De

quoi l’on pouvait conclure que la manifestation communiste, redoutée du

gouvernement, aurait un retentissement sérieux.

Or, le matin, on apprit que Panouille était libéré. La formidable

manifestation s’achèverait-elle, elle aussi, par un long feu, comme

cette guerre du Sud-Algérien à laquelle ni le gouvernement ni le Bloc

Ouvrier et Paysan n’avaient pu donner une fin honorable? L’ennemi

s’était volatilisé. La France, victorieuse dans l’Aurès, ne trouvait

plus devant elle ni soldats à combattre ni rogui qui signât une paix

quelconque: elle eût été mal fondée à se vanter de sa victoire, mais le

parti communiste ne l’avait pas contrainte à déposer les armes. Piètre

dénouement, sauf pour ceux qui s’étaient battus et dont nul ne

s’inquiétait, hors de leur entourage immédiat.

Mais Panouille était libéré.

* * * * *

Panouille accueillit sans enthousiasme la nouvelle. Maître Pigace,

héraut joyeux, était accouru, les bras chargés de l’un de ses vieux

complets, d’un vieux pardessus, et d’un vieux chapeau de feutre qui fut

trop grand pour Panouille, mais qu’on ajusta en glissant une bande de

papier plié sous le cuir intérieur.

En réalité, Panouille n’éprouva pas une joie sans ombre. Venue l’heure

qu’il avait tant souhaitée, il ne se sentait pas prêt. Toutes les

résolutions lentement machinées lui remontaient en même temps à la tête.

Il craignit de décevoir ceux qui allaient le fêter.

--Est-ce qu’il y a beaucoup de monde, dehors? demanda-t-il.

--Mais non, répondit Maître Pigace. Dépêche-toi de t’habiller.

Maître Pigace avait-il seulement écouté la question?

Panouille, docile, enfila le vieux pantalon de son avocat.

--Et Cachin? demanda-t-il.

--T’occupe pas de Cachin, répliqua Maître Pigace. Tu boutonnes ton

pantalon tout de travers.

Le veston endossé, Panouille se regarda. Le pantalon était un peu court,

le veston un peu étroit.

--Ah! fit Maître Pigace. J’ai oublié le faux-col.

--C’est vrai, constata Panouille.

--Ça vaut mieux. Avec un faux-col, tu aurais l’air de vouloir poser

devant les camarades. Tu n’as pas l’intention de poser, n’est-ce pas?

--Non, maître.

--Ah! pas de ça! coupa Maître Pigace. Je ne suis plus ton avocat. Pour

toi, comme pour tous les camarades, je suis le camarade Pigace, rien de

plus.

--Du moment que vous me le dites...

--Et puis, tutoie-moi, que diable! Perds ces habitudes qui ne riment à

rien. Entre camarades, on se tutoie.

--Bon. Je tâcherai. C’est vrai que j’ai pas l’habitude. Mais...

Il se gratta la nuque.

--Allons! dit le camarade Pigace, plein d’aménité. Qu’y a-t-il encore?

Panouille encore hésita, puis:

--Est-ce qu’il faut tutoyer aussi Cachin?

--Pourquoi pas? Il n’est ni plus ni moins que toi et moi.

--C’est drôle, avoua Panouille. Ça me fait drôle maintenant.

--Tu veux rire? Que sera-ce donc, ce soir!

--Je le verrai?

--Qui?

--Cachin.

--Tu le verras, et il t’embrassera devant dix mille camarades.

--Dix mille!

--Salle Wagram.

Panouille lâcha son juron favori, celui-là qui avait causé son malheur

d’abord, puis l’extraordinaire fortune dont il entrevoyait la splendeur

désormais certaine.

Il n’eut pas le temps de penser à Marguerite.

Les formalités accomplies, il se dirigea vers la porte de la prison. Il

marchait derrière son avocat.

A la porte, Maître Pigace s’effaça, cédant le pas à Panouille.

Panouille sortit. Il se sentait faiblir des genoux.

Dehors, le long du trottoir, une automobile attendait. Le chauffeur

sauta de son siège.

--Salut, Panouille! fit-il.

--Camarade... fit Panouille.

Mais le camarade Pigace poussait Panouille dans la voiture.

--En route! ordonna-t-il au chauffeur.

La rue était déserte.

X

Comme si Panouille ne fût pas sorti de prison le jour même, les

organisateurs du métigne de la salle Wagram n’avaient fait aucun

changement au programme de la manifestation. Ils n’en avaient du moins

annoncé aucun.

Au milieu de l’estrade réservée aux orateurs, on avait laissé un

fauteuil vide:

--Le fauteuil du camarade Panouille, déclara le président de séance,

sous la présidence d’honneur de qui nous plaçons la manifestation

d’aujourd’hui en hommage fraternel à celui qui souffre dans les prisons

du capitalisme criminel pour la libération du prolétariat ouvrier et

paysan.

Et une clameur avait approuvé le président.

--Vive Panouille!

--A bas la guerre!

--Vivent les Soviets!

--Vive Panouille!

--A bas Poincaré!

--Vive Lénine!

Avec force gestes pacificateurs, le président amena un silence relatif.

Les premiers orateurs inscrits devaient parler contre la guerre du

Sud-Algérien, qui s’éternisait.

--La parole est au camarade...

Le camarade dont on n’entendit pas le nom crié par le président, se

leva, et, à mi-voix, comme s’il renonçait avant plus d’effort à se faire

entendre, commença:

--Camarades! Depuis près de deux ans, la campagne d’Algérie, chaque

jour, vide un peu plus la France de son or et de son sang. Les

communistes ont démontré à la Chambre et dans le pays, sans que personne

ait jamais pu les contredire, que nous nous battons là-bas pour

satisfaire les appétits d’un petit groupe de forbans financiers.

Est-ce parce qu’il manquait de souffle ou de conviction, ou parce qu’il

répétait ce qu’il avait lu dans une brochure de propagande éditée par le

parti? L’orateur ne s’emparait point du public, et sa voix ne dominait

pas le brouhaha de la salle surpeuplée. Il n’en fut pas moins plusieurs

fois interrompu par des applaudissements et des vociférations.

Des deux orateurs qui lui succédèrent, le dernier eut un sort plus

heureux. On l’écoutait avec plus d’attention: il se servait d’un langage

plus vert. Quand il disait que l’aube allait luire où le prolétariat

pendrait les généraux aux réverbères de la place de la Concorde, toute

la salle trépignait de satisfaction. Et il en profita pour menacer du

même supplice les banquiers, les mercantis, les curés, M. Loucheur, le

directeur de la Compagnie des autobus et Léon Daudet.

Il n’oublia que de parler de la guerre dont il devait parler. Mais on

l’applaudit tellement qu’on ne s’en aperçut pas. Et la parole fut donnée

au camarade député Fesselard qui ne prononçait jamais un discours sans

lire des fragments d’articles dont il avait les poches gonflées.

Le camarade député Fesselard tenait à la main une feuille de papier,

quand il se leva pour parler en faveur de l’amnistie.

--Camarades!

Il assujettit son binocle. Il voulait citer d’abord les termes exacts

d’une déclaration que le ministre de la Marine avait faite naguère à la

Chambre.

--Le ministre déclarait...

Et il lut:

--«_Lorsque les sanctions judiciaires deviennent susceptibles de

provoquer dans la nation des sentiments de colère, nous devons tenter

par tous les moyens d’apaiser ce ressentiment et conclure le plus tôt

possible ce traité de paix civile qui s’appelle l’amnistie._»

Un roulement d’applaudissements l’arrêta. Le camarade député, fâché que

la salle se méprît, agitait les bras pour la réduire au silence. On

applaudissait le ministre, on avait tort. On avait tort, dit-il, car le

gouvernement ne tint pas la promesse du ministre et le ministre n’avait

pas l’intention de la tenir plus que les autres membres du gouvernement.

Il continua.

Tout bourré de lectures qu’il était, et capable de présenter comme

siennes des idées ou simplement des phrases qui ne lui appartenaient

pas,--mais rien appartient-il à personne pour un vrai communiste?--on

peut croire, quand on sait ce qui s’ensuivit, qu’il avait préparé son

discours avec soin. En effet, rassemblant ses forces pour dominer le

brouhaha de la salle, il dit, en détachant les mots:

--Les sentiments de colère qui auraient pu obliger le gouvernement à

déposer un vrai projet d’amnistie, n’ont pas été déchaînés. La nation a

trop escompté la clémence des gouvernants. Aujourd’hui, ceux-ci, d’un

ton rogue, osent dire: «Jamais!» Au pays de répondre: «Demain!»

Il se retourna. Et il sourit.

Au milieu des applaudissements que son appel avait excités, on vit

s’avancer sur l’estrade, poussé par plusieurs hommes parmi lesquels on

reconnut le camarade député Maître Pigace, un inconnu sans faux-col qui

semblait fort embarrassé de son chapeau.

Maître Pigace cria:

--Camarades, nous avons vaincu! Voici le camarade Panouille, que je vous

amène.

Coup de théâtre. Tous les manifestants s’étaient dressés. Et soudain,

sans que personne en eût donné l’ordre ou le signal, il se passa une

chose magnifique, une chose magnifique et profondément émouvante; car,

si l’estrade où péroraient les chefs avait des airs de théâtre, la

salle, confiante, crédule, mais sincère et prête au sublime, était émue;

et soudain, le refrain révolutionnaire éclata, chanté par tous les

manifestants debout:

_C’est la lutte finale!

Groupons-nous, et demain

L’Internationale

Sera le genre humain!_

Panouille · 第 36 / 42 题