VII

Le nom de Panouille revenait de temps en temps comme une obsession

devant les yeux du public. Pour les uns, il signifiait: remords; pour

les autres: menace; pour tous: prison. Un véritable prestige, pour tous

et pour chacun, bon gré, mal gré, émanait des mornes syllabes de ce nom

de Panouille. Quand il s’afficha sur les murs du quartier des Épinettes

parmi ceux de ses concurrents, le nom de Panouille, candidat du Bloc

Ouvrier et Paysan, éclata comme celui du favori.

Il ne s’agissait que d’une élection partielle, pour remplacer un

conseiller mort d’un accident de voiture. Six candidats s’affrontaient:

ils menèrent entre eux, les uns contre les autres, une campagne féroce.

Réunions, placards, prospectus, toute la pompe électorale habituelle fut

exploitée sans merci. Panouille seul ne présenta pas lui-même aux

élections son programme. Des militants du parti communiste s’en

chargèrent pour lui, rédigèrent le texte de ses affiches, convoquèrent

les électeurs.

Panouille fut élu, dès le premier tour de scrutin.

Le lendemain, toute la presse annonçait, avec ou sans commentaires, la

victoire de ce martyr du prolétariat ouvrier et paysan. Mais la plupart

des journaux ne cachaient ni leur dépit ni leur réprobation.

Des controverses s’allumèrent. L’affaire Panouille, qui sommeillait, se

réveilla. Pendant plusieurs jours, elle eut à nouveau les honneurs de la

publicité. Pour la plupart des commentateurs, Panouille élu discréditait

l’institution nationale du suffrage universel.

Panouille, en effet, et l’on en donnait au moins deux raisons, n’était

pas éligible.

* * * * *

Sans valeur, l’élection devait être annulée. Elle le fut.

Il fallut procéder à une nouvelle consultation des électeurs.

Panouille, encore candidat, fut encore élu.

Il fallut procéder à une nouvelle annulation.

Les journaux républicains s’indignèrent; les communistes se turent;

d’autres se réjouirent. Pendant toute une longue année, un quartier de

la capitale n’eut pas de représentant à l’Hôtel de Ville.

* * * * *

Entre la deuxième et la troisième élection, une nouvelle place de

conseiller municipal se trouva disponible, dans le treizième

arrondissement cette fois.

Panouille fut candidat, et il fut élu.

Cette fois, les feuilles républicaines découvrirent qu’il était absurde

et révoltant que de pareilles plaisanteries pussent entraver la vie

politique du pays. Mais, en attendant que le Conseil d’État eût annulé

ces différentes élections, Panouille était, en fait, sinon de droit,

l’élu de deux quartiers de Paris où il n’avait jamais paru.

* * * * *

Dans sa prison, Panouille connaissait des heures étranges d’espoir, de

joie, de contrariété, de découragement. Lui non plus n’estimait pas que

la plaisanterie fût excellente; mais c’est la sottise du régime

républicain et l’infamie de ses lois bourgeoises qu’il accusait, avec

ses amis qui le jetaient dans cette aventure. Il ne concevait pas que,

choisi par ses électeurs, ils n’eussent pas le droit de le choisir.

Cependant, les communistes saisissaient l’occasion de réclamer, au

Parlement et par des métignes en plein air, l’amnistie que Maître Pigace

avait promise à Panouille.

Sur ces entrefaites, un député mourut. Il était de Lyon. Pour le

remplacer, le parti communiste présenta Panouille.

Panouille fut élu député.

Cette élection n’était naturellement pas plus valable que les autres.

* * * * *

Dans sa prison, Panouille attendait impatiemment d’être libéré par

l’amnistie. Il rêvait. Conseiller municipal, député, quel avenir se

préparait devant lui! _L’Ami du Peuple_ publiait souvent des articles

signés Panouille, que Panouille lisait avec curiosité, et qui vantaient

à ses frères les ouvriers agricoles la nécessité de l’union communiste.

«A bas la guerre, camarades ruraux!» clamait le Panouille de ces

articles. Et il engageait les prolétaires de la ville et de la campagne

à former front unique contre l’ennemi capitaliste.

--Et Marguerite? se disait-il.

Était-elle mariée? Il aurait tant voulu la voir, ne fût-ce qu’une fois,

avant son mariage! Mais elle le méprisait sans doute, parce qu’il était

en prison, et parce qu’elle ignorait sans doute aussi qu’il avait été

élu conseiller municipal de Paris et député de Lyon.

--Marguerite...

Pensait-elle à lui quelquefois?

--Marguerite...

Et il n’osait rien dire de Marguerite à Maître Pigace, qui eût dédaigné

de si maigres soucis.

Panouille · 第 34 / 42 题