VI

Ce qui frappait le plus Panouille, dans la prison où on l’avait

transféré après les manifestations organisées par le parti communiste,

c’était d’échapper aux autorités militaires à mesure que l’heure

tournait.

A la vérité, l’opinion publique menaçant d’intervenir sans aménité,

l’affaire Panouille avait cessé d’appartenir à la justice militaire.

Elle appartenait à la Politique. De jour en jour, à mesure qu’il

échappait à la discipline de l’armée et que s’estompaient en lui les

souvenirs de ses chefs et de ses compagnons de chambrée, dans ce monde

étroit de sa cellule où, n’entendant qu’un son de cloche, il acceptait

de se regarder comme un personnage, Panouille éprouvait que ses

geôliers, obéissant à un ordre ou opérant d’eux-mêmes, s’ingéniaient

presque à lui rendre le moins insupportable possible sa prison.

Il en fit la remarque à son avocat qui, toujours plein de faconde et

d’orgueil, visitait parfois son client.

--Hé! répondit Maître Pigace, ne perdez pas de vue que le fond de votre

affaire est politique. Supprimez-en l’élément politique, isolez votre

action des circonstances de la guerre algérienne, qu’en reste-t-il? La

faute assez vulgaire d’un simple soldat qui injurie l’un de ses chefs.

Au lieu de cela, Panouille est le citoyen conscient de ses droits et de

ses devoirs qui, devant un crime dont sa patrie se rendait coupable,

s’insurge et en appelle au peuple. Car tel est bien le sens de votre

action.

--Oui, oui, dit Panouille qui enviait son avocat pour cette aisance avec

laquelle il s’exprimait. Lui, demeurait le paysan gêné qui s’exprimait

lentement en mêlant à ses phrases laborieuses ses ordinaires jurons.

--C’est ce qui vous sauve, continuait l’avocat. Condamné politique,

victime politique, vous avez tout le peuple derrière vous. A la moindre

injustice que l’on vous infligerait maintenant, le peuple en demanderait

compte.

--Mais, interrompait Panouille.

--Plaît-il?

--Mais on m’a condamné: c’est une injustice.

Maître Pigace sourit. Il souriait avec une distinction de grand style.

--Félicitons-nous de cette injustice. Elle nous a permis de resserrer

l’union des travailleurs autour de vous, qui symbolisez la haine de la

guerre et du militarisme odieux. Et puis, ne sois pas ingrat, camarade.

Il en est plus d’un qui payerait cher pour être à ta place!

--A ma place!

--Dame! Regarde le journal de ce matin.

Panouille déplia le journal que maître Pigace lui tendait.

Il vit, lut et se passa la main sur le front.

Un titre en caractères gras annonçait qu’aux prochaines élections

municipales du dix-septième arrondissement de Paris, les travailleurs

feraient triompher la candidature de Panouille, candidat du parti.

Ce fut pour Panouille un éblouissement.

Maître Pigace savourait son plaisir.

--Mais... mais...

Panouille était effaré.

--Mais, arriva-t-il pourtant à énoncer, je ne saurais pas être

conseiller municipal.

--Tu seras député, mon ami.

--Député!

--Député.

--Alors, on m’acquittera?

Et Maître Pigace sourit encore, comme un homme qui est heureux d’être le

premier à porter une bonne nouvelle.

Panouille demanda quelques renseignements. Passé le moment de la

surprise, il désirait être mieux éclairé.

Il s’inquiétait déjà du nom de ses adversaires, les autres candidats.

Maître Pigace avoua son ignorance.

Panouille eut l’air dépité.

--Qu’importe? dit Maître Pigace. Entre nous, tu joues sur le velours. Tu

n’as même pas besoin de présenter un programme comme tes concurrents. Tu

es Panouille, et ton titre te suffit. Tout le prolétariat votera pour

toi.

Son avocat parti, Panouille, qui était modeste, se reprit à réfléchir.

Cette nouvelle apportée par Maître Pigace, donnait un tour imprévu à ses

réflexions.

--Et Marguerite? se dit Panouille.

Elle serait aussi étonnée que Panouille. Mais quelle punition pour elle!

Conseiller municipal de Paris? Ce Panouille, qu’elle avait dédaigné aux

jours de sa misère, serait conseiller municipal, et de Paris?

Panouille rêva. L’avenir lui apparut sous des couleurs moins sombres.

--Combien qu’ils gagnent, les conseillers municipaux de Paris? se

dit-il.

Il avait oublié de poser la question à Maître Pigace.

--Faudra pas que j’oublie! songea-t-il.

Puis:

--Faudrait peut-être avertir Marguerite: elle se marierait peut-être

pas.

Puis:

--Conseiller municipal, dame, c’est quelque chose.

Et aussi:

--Qu’est-ce qu’il dirait de ça, le capitaine Joussert? Il était bon

fieu, il serait content.

Puis:

--Et le lieutenant Calorgne? Ah! celui-là...

Panouille le qualifia vertement et se frotta les mains.

Panouille · 第 33 / 42 题