IV

Les affaires du genre de l’affaire Panouille deviennent névralgiques peu

à peu par périodes. Ce n’est pas d’abord et une fois pour toutes

qu’elles prennent leur signification et leur gravité. Au moment où

Panouille passa devant les juges du conseil de guerre, l’intérêt

commençait à se détourner de lui. Le procès le raviva. La condamnation,

désirée pour les uns, redoutée, au moins en apparence, par les autres,

fut pour tous une surprise.

--Comment? Encore?

--Ce n’était donc pas fini?

--Qu’a donc fait ce malheureux?

Condamné, Panouille fut la victime et le martyr indiscutable.

Le parti communiste tenait en lui un otage sérieux. Par ses journaux,

par ses députés, il le mit au premier plan. L’heure était bonne: dans le

Sud-Algérien, les rebelles d’Abd El Kracine, utilisant au mieux les

retraites des montagnes de l’Aurès, tenaient tête sans peine au corps

expéditionnaire. Condamné pour des motifs mal établis, mais aussi pour

avoir probablement levé la main sur ses chefs, et certainement pour

s’être levé contre la guerre, Panouille, élu chef de file du parti

communiste, était devenu un symbole ardent.

On plaçait sous sa présidence d’honneur les métignes de protestation,

organisés à Paris. Car le parti communiste, on ne l’ignore pas, organise

des métignes de protestation à propos de tout et de rien, afin de

témoigner de son existence et pour mériter les subsides qu’il reçoit de

Moscou.

Un soir, à la salle Wagram, on laissa vide un fauteuil au milieu des

orateurs inscrits, et, lorsque le président de la séance eut déclaré que

ce fauteuil était le fauteuil du camarade Panouille, une puissante

acclamation lui répondit.

--Vive Panouille!

--A bas la guerre!

--Vivent les Soviets!

--Vive Panouille!

Les employés, receveurs et conducteurs de la Compagnie des Transports en

commun de la région parisienne décrétèrent une grève de vingt-quatre

heures pour prouver leur sympathie à Panouille et pour exiger que,

soldat condamné à cause de ses opinions, il fût traité au régime des

prisonniers politiques.

N’ayant pas obtenu satisfaction, ils décrétèrent, un mois plus tard, la

grève sans limite.

Après huit jours de résistance, et une interpellation au Sénat, et une

menace de grève de solidarité des employés des Postes et Télégraphes, le

gouvernement capitula.

Panouille fut transporté dans une nouvelle prison et bénéficia de

faveurs auxquelles il ne s’attendait pas. Sans le savoir, sans le

vouloir, il était devenu l’épouvantail que les révolutionnaires

agitaient devant les bourgeois inquiets.

Lui-même ne comprenait pas bien comment il pouvait avoir tant

d’importance, puisqu’on l’avait condamné sans égards. Mais,

réfléchissant, et considérant que son crime avait été fort exagéré, il

acceptait cette manière de compensation qu’on lui offrait.

Il en vint ainsi à ne plus s’étonner de ce changement de régime dont il

profitait. Homme simple, il regardait comme normal et naturel tout ce

que toutes les autorités ordonnaient. Et, sur la foi de ce

qu’imprimaient les journaux communistes qui lui arrivaient dans sa

prison, il se tenait pour une victime digne d’un sort meilleur.

Qu’il fût un personnage d’exception, comme ces mêmes journaux le

laissaient entendre, il en doutait. Trois mois après sa condamnation, il

était encore un pauvre homme qui eût préféré qu’on parlât moins de lui

dans tous les journaux.

* * * * *

Cependant, peu à peu, sous l’influence déprimante de la vie qu’il

menait, et à mesure qu’il se voyait davantage l’objet de l’attention

publique, il comprit différemment.

Peu à peu, parce qu’il ne lisait guère d’autres feuilles, il approuva

sans réserve ce qu’il lisait dans _l’Humanité_ et dans _l’Ami du

Peuple_.

Il s’émut de toutes les injustices, de toutes les misères, de tous les

crimes dont la société bourgeoise, militariste, impérialiste et

capitaliste, était quotidiennement accusée. Il s’émut, comme aurait pu

le faire un étranger, de la misère et de l’injustice dont il souffrait.

Et souvent il avait envie de dire, ou d’écrire, à ces hommes

compatissants, qu’il approuvait leurs rancœurs, leurs campagnes.

Quelle ne fut pas son émotion, un matin, en ouvrant _l’Ami du Peuple_!

Un article d’une colonne était signé: PANOUILLE.

Panouille lut rapidement, puis relut.

L’article, dénonçant la situation précaire des prolétaires de la

campagne, invitait les ouvriers agricoles à s’unir, dans le sein du

parti communiste, aux ouvriers de la ville. «Tous frères!» clamait

Panouille dans cet article généreux. Et Panouille, lisant cet article

signé de son nom, n’y trouvait rien à reprendre.

«Mariez étroitement la faucille et le marteau!» concluait le Panouille

du journal.

Alors, le Panouille de la prison se rappela que Maître Pigace s’était

exprimé en ces propres termes devant lui, la première fois qu’il l’avait

vu dans sa prison.

--Sûr et certain, se dit Panouille, qu’il faut marier la faucille et le

marteau.

Il répéta:

--La faucille et le marteau.

C’est l’emblème dont s’ornent en manchette les journaux communistes.

Panouille regarda longuement l’emblème mystérieux. Puis, il relut

l’article qu’on avait signé de son nom.

V

Trahi par sa fiancée, condamné par les hommes, Panouille ruminait dans

sa prison.

Il avait cru d’abord que Marguerite n’était pas informée du malheur qui

frappait Panouille. Mais Rechin avait certainement écrit à Marguerite

pour lui conter le comment et le pourquoi de l’affaire. Mais l’excellent

Maître Pigace avait certainement écrit aussi à Marguerite. Et elle ne

répondait rien. Et Panouille, dans sa prison, se désolait de

l’indifférence de sa Marguerite.

Pouvait-elle être indifférente? Elle non. Brave fille au cœur loyal,

elle plaignait sans doute l’infortuné Panouille. Mais il songeait qu’on

le desservait sans doute auprès d’elle, et il cherchait un moyen de

l’avertir. Or, tandis qu’il luttait contre l’inquiétude, il avait appris

que Marguerite se disposait à se marier. Il ne pouvait dès lors plus

douter de quoi que ce fût: Marguerite le trahissait. Et Panouille

s’assombrit.

Seul désormais au monde, et libre de réfléchir à loisir, il réfléchit

tristement. Des phrases lues soutenaient ses pensées. Il attribuait ses

infortunes à sa naissance.

Il était né... De qui était-il né? On l’avait trouvé au pied de la

colline de Passenans, près du ruisseau où les paysannes lavent le linge.

Un fermier s’était offert pour l’élever. L’élever? Ou le préparer à lui

servir d’esclave? Panouille avait grandi en paria. D’autres enfants se

moquaient de lui. Hommes et femmes ne s’adoucissaient pas plus pour lui

que pour le chien de la ferme. Panouille enfant ne comptait pas.

Panouille adolescent tint l’emploi d’un valet. On abusait de lui plus

que d’une machine. Un jour, il avait trouvé un peu de sympathie chez une

fille que ses maîtres venaient d’engager. C’était Marguerite, sa

Marguerite.

Et voilà que sa Marguerite le trahissait. Loin de lui envoyer quelque

lettre de consolation ou d’encouragement, elle se préparait à épouser un

rival de Panouille.

Panouille était écœuré, dolent, découragé. Il se disait:

--Si j’étais riche...

Mais il n’était pas riche, et, depuis qu’il lisait les journaux

communistes, il savait que les riches sont la cause de tous les malheurs

que subissent les pauvres. On lui avait pris sa fiancée, on l’avait

condamné pour un crime qu’il n’avait pas commis. Comment n’eût-il pas

été écœuré?

Dans sa prison, Panouille exhalait à voix haute d’ignobles jurons. A

quel avenir pouvait-il rêver? Quand sortirait-il de cette prison? Et où

se rendrait-il? Qui lui donnerait du travail? Ne refuserait-on pas

d’embaucher un valet de ferme qui sortirait de prison? Les fermiers sont

gens qui n’ouvrent pas si facilement leur porte.

Maître Pigace, avocat et député, lui disait bien de ne pas désespérer

avant l’heure.

--Tout n’est pas fini pour toi, précisait-il. Au contraire, ton affaire

commence à peine.

Panouille eût mieux aimé des précisions plus franches. Il n’avait plus

grande confiance en la justice. Que lui parlait-on de révision et, à

défaut de révision, d’amnistie?

--Le parti ne te lâchera pas, lui affirmait le camarade Pigace.

Panouille n’espérait plus rien que du parti communiste.

--Des hommes comme toi font la force de nos revendications sociales,

déclarait encore l’avocat.

Et Panouille, indécis, ne demandait qu’à se laisser persuader.

Quand le souvenir de Marguerite ne le harcelait pas trop, il se voyait,

réalisant les ambitions de son avocat, apportant sa pierre à l’édifice

commun, tel que Maître Pigace l’obligeait à se voir. S’il pensait

douloureusement à Marguerite, un goût de vengeance et de rancune se

mêlait à son envie de réussir. Il n’imaginait pas que ses nouveaux amis

dussent ne pas l’aider, lorsqu’il sortirait de prison. Ne parlaient-ils

pas de lui dans les termes les plus flatteurs? Ne parlaient-ils pas déjà

de susciter toutes les grèves nécessaires pour arracher au gouvernement

une amnistie totale, que les journaux voulaient complète et totale?

De sa prison, Panouille s’exagérait à la fois les facilités et les

difficultés de l’entreprise. Il faisait figure de personnage célèbre

dont tout le pays avait prononcé ou prononcerait toujours le nom. Il

n’ignorait pas enfin la campagne que ses amis menaient en faveur de

Marty et de Badina, et, se jugeant plus intéressant, il attendait un

secours efficace de ses défenseurs de _l’Ami du Peuple_ et de

_l’Humanité_.

Ainsi Panouille aurait sa revanche. Marguerite regretterait de s’être

tant hâtée à conclure le mariage qu’on lui imposait, et les maîtres de

la ferme regretteraient d’avoir si mal conseillé Marguerite. Lui seul,

Panouille, sourirait. Mais de quel sourire!

Panouille · 第 32 / 42 题