III

L’affaire Panouille dépassait Panouille et l’engloutissait. Il

l’ignorait, et c’est normal. Et il ignorait que sa légende pouvait

l’écraser, et c’est encore normal.

Dans sa prison de sa petite ville, il ne songeait, lui, qu’aux moyens de

revoir sa Marguerite. Mais la petite ville, rentrée dans l’habituelle

tranquillité, oubliait déjà l’artilleur qui l’avait tirée pour quelques

semaines de ses habitudes et rejetait parmi les vieilles histoires

l’histoire du canonnier Panouille.

Et cependant, s’élargissant peu à peu, l’affaire Panouille était devenue

une de ces affaires qui gênent un gouvernement: elle y avait gagné de

l’ampleur et perdu de l’acuité.

Presque chaque jour, une gazette y faisait allusion. On ne disait pas

tout à fait Panouille comme on avait dit, vingt-cinq ans plus tôt,

Dreyfus. L’affaire Panouille ne divisait pas le pays en factions

hostiles, mais elle servait à tous les partis: chacun y trouvait ce

qu’il désirait y trouver. C’était à une heure où les patriotes français

craignaient que la fatigue née de la guerre, ou le dégoût d’un état de

choses puant l’impuissance et la veulerie, ne livrât la France,

découragée de sa victoire de 1918, à l’expérience bolcheviste. L’armée

et la marine subissaient une propagande active. Coup sur coup, les noms

de Marty, de Badina, de Sadoul et de Panouille avaient alerté l’opinion

publique.

Aussi le procès de Panouille ne pouvait-il pas ne pas souffrir des

querelles qu’il alimentait. Et Panouille fut condamné, après un

plaidoyer de Maître Pigace qui dura trois heures.

* * * * *

Condamné. Condamné durement, sans pitié. Panouille en demeura confondu.

S’était-il, en attendant l’heure du jugement, accoutumé à l’idée qu’il

serait acquitté? La plupart des gens qui l’avaient approché, le lui

affirmaient sur tous les tons: il serait acquitté. Or, il fut condamné

sans ménagement. Stupeur. Panouille ne se rendait pas compte de la

situation exacte. Le jugement de ses juges l’écrasait. Quel crime

avait-il donc commis, le pauvre Panouille, pour encourir cette

effroyable disgrâce?

Être séparé de Marguerite pendant des années et des années: voilà le

supplice qu’on lui infligeait. Le reste n’existait pas: la vie de prison

n’était point plus lourde à Panouille que la vie de caserne. Mais la vie

sans Marguerite? Il se représenta d’emblée le pire châtiment, que ses

juges n’avaient pas nommé: Marguerite perdue. Perdue à jamais. Car les

maîtres, cette fois, à Passenans, auraient bien raison de sa résistance,

si elle résistait, et elle accepterait d’épouser le gars de Sellières

qui avait remplacé Panouille à la ferme.

* * * * *

Stupeur: première émotion de Panouille. La seconde fut de la colère.

Jusque-là, il s’était considéré comme la victime d’événements absurdes

dont l’absurdité serait reconnue et proclamée. Il se considéra comme

victime de la méchanceté et de la tyrannie des hommes. Des phrases,

prononcées jadis par Rechin ou naguère par son avocat, lui revenaient à

la mémoire. Alors que ces mots n’avaient jamais eu pour lui un sens

réel, il devina tout à coup ce qui se cache de terrible sous le

militarisme et le capitalisme.

Une rancune profonde monta lentement en lui. Il n’eut pas besoin de la

vaine consolation que lui offrit son avocat. Il n’en voulut pas. Il

serra les poings.

Condamné. Il était condamné. Injustice noire. Ces interminables jours de

prison préventive qu’il avait subis ne suffisaient-ils pas? Quel crime,

quel crime avait-il commis? Tant d’événements incompréhensibles le

harcelaient. Le capitaine Joussert avait été tué, un ouvrier avait

également été tué, et Panouille revoyait les témoins de son affaire: le

lieutenant Calorgne, impitoyable; le brigadier de chambrée, timide et

accablant; et surtout le colonel Bouteril, qu’on venait de nommer

général; et Maître Pigace, avocat merveilleux, qui avait su flétrir

d’avance publiquement la méchanceté des juges militaires. Et, parmi tant

d’événements incompréhensibles, Panouille seul pouvait démêler le seul

qui eût une importance véritable: Marguerite perdue.

Marguerite perdue se marierait, oublierait Panouille, le mépriserait

peut-être, alors qu’il n’était condamné que parce qu’il avait voulu la

revoir. Perdue, Marguerite, et perdue toute la vie magnifique dont il

rêvait pour elle, à côté d’elle, avec elle!

Perdue, en effet, et sans aucun espoir, car l’infortune s’acharna sur

Panouille.

--Soyons courageux, lui dit son avocat après le jugement.

Il savait ce que Panouille ne savait pas encore et sut bientôt: depuis

une semaine, Marguerite était fiancée et promise. Le curé avait lu la

promesse officielle. Maître Pigace le savait.

Panouille, en l’apprenant, quand il l’apprit enfin, se sentit rougir. Il

ne prononça pas une parole, il ne fit pas un geste. Cette condamnation,

plus pénible que l’autre, l’achevait. Et, renonçant à le consoler,

Maître Pigace le quitta; il laissait dans la prison un Panouille

anéanti.

Panouille · 第 31 / 42 题