II

Panouille était Panouille. Il le comprit plus nettement quand il reçut,

dans sa prison, la première visite de son avocat.

Son avocat! Le maréchal des logis Faituel et le canonnier Rechin lui

avaient annoncé qu’il serait défendu par un grand avocat, mais il

n’osait pas croire que ce pût être vrai. Et il fut effaré, le pauvre

Panouille, quand l’avocat se nomma devant lui, pour lui.

En réalité, ce grand avocat n’était grand que depuis qu’on le comptait

parmi les chefs du parti communiste. Député, naturellement, grâce à sa

faconde et grâce à l’héritage que lui avait légué son père, le Citoyen

Maître Pigace ne plaidait que pour les martyrs du parti. La liste de ses

victoires était courte. Lui, et les journaux du parti, imputaient ses

constants échecs à la sottise, à la peur et à la bassesse des juges

bourgeois devant lesquels il ne défendait que des héros. Mais il ne

prenait guère la peine de les défendre. Il se contentait d’attaquer

violemment tout le monde autour de lui, témoins, juges et société, et,

sans se soucier du malheureux qu’il abandonnait à l’infâme justice

capitaliste, il tournait ses plaidoyers en apologies pour le communisme,

transformant le tribunal en salle de réunion politique et ne cherchant

qu’à provoquer de retentissantes condamnations dont il s’indignait

ensuite, toujours violemment, dans l’un des journaux du parti.

* * * * *

Au milieu de l’affaire Panouille qui s’enrichissait de grèves, de

mutineries militaires, et de deux morts, le Camarade Pigace pouvait

trouver un des beaux triomphes de sa carrière.

--Monsieur, lui dit Panouille.

Il coupa:

--Appelle-moi _maître_, je suis ton avocat.

Les explications de son client lui parurent à la fois insuffisantes et

superflues. Il connaissait l’affaire Panouille mieux que Panouille.

Mais Panouille se rappela que ses amis lui avaient conseillé de ne pas

nier, et il interrogea le camarade Maître Pigace.

--C’est que, dit-il, j’ai pas frappé le lieutenant, et j’ai pas crié: «A

bas la guerre!»

--Tu n’as rien à répondre, trancha l’avocat.

Il avait pesé son client.

--Je suis là pour te défendre, fit-il. A toutes les questions que l’on

te posera, réponds seulement: «Je n’ai rien à répondre.» Je me charge du

reste.

--Bien, monsieur, dit Panouille...

Alors le camarade Pigace commença devant Panouille une longue conférence

véhémente, qui était peut-être un projet de plaidoyer, et dont plus d’un

point échappait à Panouille.

--Tu me suis? demandait le grand avocat.

Et Panouille n’osait pas dire qu’il ne suivait pas.

Il osa toutefois demander à son tour, quand il crut que Maître Pigace

avait fini:

--Est-ce que je serai acquitté?

Mais l’avocat riposta:

--Laisse-moi faire.

Et il continua de parler.

Panouille était plein d’admiration. Il ne quittait pas du regard

l’étonnant défenseur qu’il estimait plus merveilleux qu’il ne l’eût

espéré. Et l’autre, s’enivrant de l’effet qu’il produisait sur l’humble

Panouille, continuait de parler.

Néanmoins il s’arrêta. Et il attendait sans doute des félicitations.

--Je serai acquitté, dit Panouille.

--Nous aurons une belle affaire, répliqua Maître Pigace. N’oublions pas

que l’affaire du collier a été l’une des causes actives de la Révolution

de 89.

--Quel collier? fit Panouille.

Maître Pigace sourit.

Reprenant contact avec la réalité, il se mit à causer familièrement.

Panouille se sentit plus conquis encore de tant de bonté après tant de

talent.

S’il avait quelque désir à exprimer? Certes. Il songeait à Marguerite.

Depuis cette désolante affaire, il était sans nouvelles. Il ne songeait

qu’à Marguerite et qu’à son silence. Ou bien gardait-on les lettres

qu’elle lui écrivait?

--Sûr et certain, dit Panouille, si vous vouliez lui écrire...

Le camarade Pigace promit. Avec effusion, Panouille l’en remercia. Pour

remercier, il trouva les mots qu’il n’avait pas trouvés pour féliciter.

Touché de compassion, l’avocat s’attarda auprès de son client.

Humblement, simplement, Panouille avoua son secret, décrivit la ferme où

il rêvait d’unir sa vie à celle de Marguerite, parla de cette vie qui

serait la sienne après sa libération, s’enhardit, parla des travaux et

des plaisirs de la campagne, des travaux surtout, parla, parla lui

aussi.

Le camarade Pigace hochait la tête d’un air grave. Il écoutait avec

patience.

--Mais les fermiers? disait-il.

Il s’instruisait.

--Et les métayers?

Panouille, tant bien que mal, donnait explications sur explications.

A son tour, l’avocat se taisait.

Et, quand Panouille eut tout dit:

--Oui, murmura le camarade Maître Pigace, on ne sait pas assez ces

choses: il faut étroitement marier la faucille et le marteau. Très

important. Capital même. Vital. Sinon, le parti est dans le lac.

Mais Panouille ne comprit pas.

Panouille · 第 30 / 42 题