Dans son étroite et sombre cellule, Panouille se réveilla en sursaut.
--Alerte!
Il avait entendu crier alerte à l’instant même où il se réveillait. Il
se frotta les yeux.
Il avait eu peur. Il sourit.
--C’est samedi, songea-t-il. C’est manœuvre de la pompe.
Et il songea que, dans deux heures, les permissionnaires à destination
de Paris se rassembleraient dans la cour, devant la salle des services,
et que, ceux-là partis, se rassembleraient ceux de la direction de
Besançon, de Dôle et de Lons-le-Saunier, et donc ceux de Passenans.
Ceux de Passenans? Ils n’étaient guère que deux au régiment: le fils
d’un fermier de Darbonnay, qui allait chez lui presque tous les
dimanches, et lui, Panouille, qui n’allait chez ses maîtres que tous les
deux mois, ou à peu près. Encore n’y allait-il qu’à cause de Marguerite.
Panouille se frotta les yeux. Il avait dormi, lourdement dormi. Pendant
combien de temps? Deux heures? Trois heures? Les camarades désignés pour
la manœuvre de la pompe à incendie l’avaient, en criant alerte, tiré de
son sommeil. Il dormait si bien!
--J’aurais pas dû rien répondre au brigadier, songea-t-il, ni à Rechin,
ni à personne.
Sans cette sotte réponse lancée à Rechin, sans ce juron exhalé à la face
du brigadier de chambrée, Panouille, à cette heure, brosserait sa
culotte et sa veste numéro 2 pour aller en permission, en permission à
Passenans, voir la Marguerite qui avait besoin de lui, la Marguerite qui
l’attendrait peut-être à la descente du train.
--Ah!
Panouille, une fois de plus, exhala son morne juron, cause de son
malheur.
Il avait dormi. Avait-il rêvé? Tant de pensées contradictoires lui
montaient en même temps à la tête! Comment les débrouiller?
Qu’était-ce que cette histoire de ce maréchal des logis de garde, qu’il
ne se rappelait pas avoir jamais vu, et qui parlait d’une voix douce en
baissant le front, de telle sorte que l’on n’eût pas pu dire de quelle
couleur étaient ses yeux, et qui conseillait à Panouille d’espérer?
Espérer? Espérer quoi, puisque Panouille n’allait pas en permission?
Panouille se frotta les veux.
Aller en permission? Voilà trois jours qu’il était prisonnier, et il
était prisonnier en prévention de conseil de guerre. Conseil de guerre?
On l’accusait d’avoir jeté sa gamelle à la figure de l’adjudant de
semaine. On l’accusait aussi d’avoir frappé son lieutenant, le
lieutenant Calorgne. On l’accusait encore d’avoir insulté son brigadier
de chambrée. Et on l’accusait enfin de cacher dans son paquetage des
journaux qu’on ne doit pas lire au quartier. C’était, selon le colonel,
le grief le plus grand. Mais Panouille n’avait jamais ni le temps ni le
goût de lire un journal. Ses camarades lui racontaient la politique et
les faits divers, et les conférences de la paix où participaient les
ministres de tous les pays, et la guerre du Sud-Algérien, et les
mutineries des marins de la Mer Noire. Et Panouille ne savait pas si la
Mer Noire est une mer de Chine et il ne se souciait pas de ces
balivernes. Il avait assez à faire d’astiquer les bricoles de ses deux
chevaux pour la corvée du lendemain. Que lui reprochait-on de lire des
journaux?
Du reste, ce maréchal des logis de garde n’avait pas l’air d’estimer que
Panouille fût coupable. Il lui annonçait qu’un avocat le défendrait
devant le conseil de guerre et que le peuple le ferait acquitter.
Certes, ce maréchal des logis si bienveillant, bienveillant comme le
capitaine Joussert, avait raison: Panouille était du peuple. Mais tout
le monde n’est-il pas du peuple? Les riches ne sont pas nombreux. A
Passenans, il n’y en a guère. Et ils ne sont ni farauds, ni méchants.
Les fermiers sont de beaucoup plus avares et difficiles que les
propriétaires. Mais il y a plus de valets de ferme que de fermiers. Le
maréchal des logis pensait-il que les valets de ferme de Passenans
enverraient une pétition en faveur de Panouille, qui allait être traduit
devant le conseil de guerre? Mais tous ne savent pas écrire, ou même
signer leur nom seulement, et tous ne sont pas Français. Et les autres
n’aiment pas être mêlés à des affaires de justice et de tribunaux.
Panouille avait-il rêvé?
Il concevait mal que son cas ne fût pas grave. Puisque le colonel
l’avait fait comparaître devant lui, le cas certainement était grave. Le
colonel ne fait pas comparaître devant lui tous les canonniers qui
lâchent de gros mots. Et d’autres que Panouille lisaient ces maudits
journaux qu’on l’accusait de lire, quand il ne les lisait pas. Et ces
autres, tels que Rechin, ils ne passaient pas en conseil de guerre.
Le maréchal des logis de garde, qui baissait le front, parlait d’une
voix trop douce. Panouille ne douta pas d’avoir rêvé. Ah! que n’avait-il
aussi bien rêvé de Marguerite, de sa Marguerite qu’il ne verrait pas,
puisqu’il n’irait pas en permission à Passenans?
En permission... Marguerite...
Cent treize demain matin... Passenans... Marguerite... Libération...
Retour au pays... Les chevaux à la charrue... Marguerite...
Marguerite...
Panouille dormait.